Chapter 15

Au hasard d’une conversation :

— Ah ! Si Mahmoud Saâdi ! Nous la connaissons, fait Bou-Halim à Noura.

Ils parlaient de cette unique Isabelle Eberhardt, cette jeune femme au talent rare, à l’humeur vagabonde sous le bernous d’un petit taleb et qui, si vigoureusement chantait la chaude chanson du Sud et l’âme bédouine.

Une petite voix balbutie derrière Noura :

— Qu’est Si Mahmoud Saâdi et que dites-vous de lui ?

— C’est toi, Mouni ? Si Mahmoud Saâdi est une Roumïa qui s’habille en cavalier et qui écrit des histoires.

La déception de Mouni est immense. Ce petit cavalier hardi une femme, rien qu’une femme… Les yeux de la fillette flambent comme des herbes sèches. Elle s’en va au bruit ralenti de ses anneaux tintants.

Ce même jour, Noura demandait à Lella Fatime :

— Quand partons-nous ?

— Pas encore, moi du moins. Je jouis. Je suis utile à mon père qui préfère mon avis à celui de Laïd. Naturellement, j’ai plus d’expérience.

Cette prédilection de Bou-Halim faisait la fierté de la femme qui n’avait jamais été qu’un enfant gâté sous la tutelle de son mari.

Elle ajouta :

— Si tes projets te réclament, je comprends que tu ne puisses t’attarder. Dans ce cas, pars ; je te rejoindrai plus tard.

Une crainte étreint la jeune fille, la crainte que sa tante soit trop reprise par l’ambiance du milieu retrouvé. Le deuil y revêtit une imprévue douceur ; il est devenu un calme et tendre regret ouaté de fatalisme dans le présent et le passé. Le temps à venir est baigné de quiétude. L’arbre remis dans le sol natal enfonce-t-il de nouvelles racines dans la tiédeur des terres arabes ?…

Lella Fatime accepte le logis bizarrement meublé, habité à la fois par l’austérité et la licence. Elle accepte la promiscuité des femmes qui trahissent, des hommes brutaux et fantasques, des prostituées professionnelles. Ces dernières sont reçues sans mépris puisque « Dieu les fit naître avec le signe de leur destinée au front », disent les convenances musulmanes.

Madame Le Gall qui sembla jadis se complaire à des discours sages et raffinés, s’intéresse à des bavardages puérils ou scandaleux bruissant dans la vie uniforme des heures tranquilles.

Noura n’osait préciser son sentiment. Elle risqua :

— Après tant d’années comment vous êtes-vous si vite réaccoutumée à cette existence que j’étudie et que je trouve déprimante ?

Le visage de Lella Fatime s’obscurcit :

— Tu ne peux pas comprendre ; tu n’as pas de sang arabe. Et cela fait qu’ici on ne te comprend pas non plus.

— Je le sais.

— Tu réussiras mieux avec les gens du littoral qui ne sont pas des nobles issus de princes et de prêtres. Ils ont moins l’orgueil des coutumes. Pars quand tu voudras. Je ne pourrais t’être d’aucune utilité dans ton installation ; ta volonté brusque s’impatiente de ma douceur lente…

— Ma tante…

Lella Fatime sourit :

— Cela ne nous empêche pas de nous aimer.

Si Laïd s’avançait, avec son regard qui menaçait et sa voix qui caressait Noura. Alors, la jeune fille quitta sa tante et monta sur les terrasses chaudes dans le crépuscule.

Noura réfléchit. Elle revoit la zmala du soir de l’arrivée, la bénédiction de l’agha, la main sacerdotale étendue sur la tête de la Lella Fatime, comme pour la reprendre. Et toute l’ambiance des lieux est complice ; un étrange ensorcellement rôde dans l’air ; l’esprit s’endort, la chair s’émeut dominatrice.

La Franque qui veut être missionnaire en Islam sent l’haleine de cet Islam passer sur elle comme une irrésistible ivresse. Elle est dans une atmosphère toujours pleine de désir latent ou d’amour satisfait, où les gestes ne concourent qu’à la satisfaction de l’instinct. Elle est enveloppée d’une âme éternelle, immense, ancienne et puissante qui joue avec la raison, l’annihile et la perd dans ses replis. Et c’est aussi une âme surtout féminine qui conçoit infiniment la joie des parfums d’encens et d’aromates, une âme librement asservie, dans une volupté animale, au rite primitif de l’amour humain…

Noura hausse son front grave. Elle résistera à la séduction, au langoureux poison de l’Orient. Elle rompra l’arachnéenne et soyeuse trame qu’une magie tisse autour d’elle. Là où Claude Hervis, Lella Fatime, le Mahdi même peuvent succomber, Noura se libère et c’est la victoire de l’Occident.

Une voix frêle chanta dans le soir. Elle chanta une improvisation sur le coursier de quelque bien-aimé, un cheval qui s’appelaitGuelbi(mon cœur).

Guelbi ! Guelbi !O toi le plus beau d’entre les coureurs musulmans !Allah !Guelbi ! Guelbi !Tu es pareil à la gazelle apprivoisée.Je t’aime, ô toi, Guelbi !O protégé de Dieu, je t’aime !Toute la vie tient dans le galop,Quand le vent sèche la gorge et serre la têteComme dans un foulard de soie.

La voix hésita, s’interrompit pour reprendre ardemment :

Je t’aime, ô Guelbi, par Dieu ! je t’aime !Viens ! je te nourrirai de roses.Je t’abreuverai d’eau de fleurs d’oranger.Baise-moi Guelbi !Ta bouche sera plus douce et légère que celle d’un hommePour toucher ma joue.Guelbi ! Guelbi !

La chanson s’acheva par une plainte enfantine et profonde.

— Ma sœur Mouni, quel chagrin ?

Et Mouni debout, le corps vibrant :

— Je ne resterai pas ici ! Sur la tête de ma mère, je ne resterai pas ici !

— Pourquoi ?

Les yeux de l’enfant eurent une désespérance infinie.

— Mon cœur et ma tête ont suivi le galop du cheval de Si Mahmoud…

— Ah ! Mouni, tu pleures pour cette femme.

— Je ne pleurerai plus. Ai-je pleuré ?… Je chantais pour un cheval que j’aimais une fois, que j’appelai Guelbi. Si Mahmoud est une femme, je méprise Si Mahmoud. Mais je veux partir parce que déjà les hommes d’ici et ceux de la zmala savent que je suis belle. Mon père pourrait me donner à l’un d’eux et, maintenant, je les hais tous !

Le visage de Noura s’illumina :

— Viens avec moi. Je pars demain…

Mouni réfléchit.

— Es-tu musulmane et ne me livreras-tu pas à des chrétiens mauvais ?

— Je ne suis pas musulmane, mais je crois que Dieu est le plus grand et ta sœur fut ma mère un peu.

— Au nom de Dieu, réponds-moi encore ! Penses-tu que la sauterelle puisse vivre comme le grand oiseau ? Tous deux ont des ailes, mais peuvent-ils se suivre ? Te suivrai-je ?

— Oui Mouni.

— Notre seigneur Mohammed te récompense ! Parle à mon père. Emmène-moi.

Et elle baisa Noura sur la bouche…


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