Chapter 16

Une byzantine église rose, fauve et bleue :

NOTRE-DAME D’AFRIQUE…

Elle domine le large de la mer où le jeu des lames courtes et du soleil met les ocelles d’une queue de paon.

Des Arabes viennent au sanctuaire chrétien, conduites par la superstition, la belle croyance au merveilleux que garde l’Orient traditionnaliste.

Au seuil de l’église, elles s’arrêtent. L’aumônier passe, contemplant la mer. Les femmes le regardent, indécises. Mais une vieille élève la voix :

— Ne craignez pas, il connaît les Musulmanes.

Elles entrent…

Et Mouni vêtue d’une robe d’Europe toute neuve, un chapeau abritant son visage doré, ses pieds pris dans des bottines, Mouni échappant à Noura et à l’Amie suit les femmes d’Islam.

Mouni était la conquête de Noura Le Gall. L’influence de Lella Fatime avait pesé sur l’assentiment de Bou Halim.

L’agha consentait, sous condition que Mouni garderait intacte sa croyance et reviendrait au premier signe. Il se séparait facilement de l’enfant, ne s’étant inquiété d’elle que si une rumeur répétait qu’elle était jolie et que les plus riches la voudraient à cause de sa nature ardente qu’observaient et dont s’entretenaient les vieilles colporteuses en choses d’amour.

Pour Noura, Bou-Halim n’avait pas de sympathie, mais une grande estime, appréciant la droiture et la fermeté de son caractère. En accédant à son désir d’emmener sa fille, il jugeait aussi que le beylik français, après le mariage de Fatime, l’instruction de Si Laïd, considèrerait celle de Mouni comme une nouvelle preuve d’un loyalisme digne de récompenses.

Et Mouni depuis le départ s’émerveillait. Ses étonnements n’exigeaient jamais d’explications. Il lui suffisait de jouir. Elle ne demandait pas qu’on définît sa jouissance, une jouissance plus physique que morale. Son corps mince, qu’on voyait tressaillir et vibrer au moindre spectacle ou au moindre attouchement caressant, participait au plaisir, plus que son esprit. La douceur des Européens la ravissait, encore qu’elle les trouvât très curieux de sa personne.

Cette curiosité la rendait fière, d’ailleurs. Elle désirait constamment une main dans ses cheveux et des lèvres sur son visage.

Elle ressemblait à un précieux petit animal apprivoisé, une sorte de chat qui ronronnait avec volupté, mais qu’on prévoyait ne pas devoir abdiquer toute l’indépendance de son tempérament.

Les pèlerines d’Allah en l’église chrétienne, trébuchent contre les bancs pour voir les ex-votos envahissant les murailles. Elles ont des cris de gaîté pour tant de poupées, celluloïd ou porcelaine, qui révèlent le souhait des épouses stériles et la gratitude des maternités réalisées.

Devant l’autel de la Vierge africaine, noire, celles qui viennent pour la première fois murmurent :

— Eïhoua ![15]elle entendra notre langue.

[15]Interjection familière.

[15]Interjection familière.

Elles déposent leurs offrandes ; d’odorants chapelets de fleur d’orange ; des roses artificielles comme en ont les prostituées maures et espagnoles à l’oreille ou dans le chignon ; et aussi des cierges longs, très minces, verts, jaunes ou rouges, tels ceux qu’on brûle aux tombeaux des saintsmerabtin; et encore un morceau déchiré d’un foulard de soie et une cassolette d’argile pleine de braise et de benjoin. La fumée adoratrice voile le visage de la Vierge noire, la même fumée qui, dans les Koubbas, embaume les plis des étendards.

Alors, aux frôlements de leurs pieds nus, les femmes font sept fois le tour de l’autel, selon la formule des vœux.

Mouni, accroupie sur les dalles devant l’idole chrétienne, Mouni est saisie d’une mélancolie langoureuse… Peut-être est-ce à cause de ce jour de grand soleil qui finit, ou parce qu’un vent chaud trouble les feuillages de la colline et que le couchant est si rouge. Peut-être est-ce à cause du benjoin et de tant d’ors brillant sur la Vierge et sur l’autel…

Étrangement profane, le hasard met aux lèvres de l’enfant le murmure d’une chanson des Amourïat :

Sa ceinture est plus lourde que mon désir,Sa ceinture riche des dons de l’amour…Et j’ai dénoué sa ceinture…Le trésor qui n’a pas de prix…

Sa ceinture est plus lourde que mon désir,Sa ceinture riche des dons de l’amour…Et j’ai dénoué sa ceinture…Le trésor qui n’a pas de prix…

Sa ceinture est plus lourde que mon désir,

Sa ceinture riche des dons de l’amour…

Et j’ai dénoué sa ceinture…

Le trésor qui n’a pas de prix…

Mouni pleure des larmes savoureuses…


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