Chapter 17

Claude Hervis poussa Mouni dans le salon où traînaient des écharpes, des voiles, des ceintures et des hennins dorés, des petites vestes turques, étincelantes.

Comme il eût arrangé un modèle, il enveloppa l’enfant d’une aérienne draperie. On ne vit plus la robe européenne et simple dont Noura avait habillé sa conquête. La natte défaite, les longs cheveux de Mouni s’éparpillèrent. La petite coiffure pointue s’inclina sur sa tête ; un voile caressa ses joues et ses pieds nus effleurèrent joyeusement le tapis.

Claude satisfait la ramena dans l’atrium de la blanche maison mauresque.

— Bravo ! dit l’Amie.

Le Mahdi souriait.

Noura fronça les sourcils.

Toute la coquetterie native de Mouni s’avivait au contact des choses belles.

Elle s’écria :

— Que ta robe française était laide, ô Noura !

— Pourquoi l’avoir ainsi affublée ? demanda la jeune fille au sculpteur.

— Vous l’aviez travestie en un inharmonieux fantoche. Je l’ai rendue à son harmonie première. Noura, je vous adresse une prière au nom de notre amitié. Puisque le destin permet ce crime, la transplantation de ce genêt saharien dans votre jardin…

— Soyez un jardinier avisé, interrompit le Mahdi. Le genêt ne doit pas être élagué et dirigé comme un rosier de France. Vous pouvez améliorer son parfum en lui laissant son originalité. Cultivez et transformez l’intelligence de Mouni, mais ne changez pas sa figure.

— C’est à peu près ma pensée, reprit l’artiste. Pour la joie de nos yeux, laissez à la petite idole son manteau coloré. Vous ne prétendez pas supprimer si vite voiles et bernous pour réduire tout un peuple à notre laideur.

— … extérieure, intervint encore la voix du Mahdi.

Et l’Amie :

— Mouni ne s’y est pas trompée ; elle sait où se trouve la beauté.

Noura affirma tristement :

— Un maléfice se cache aux plis de la melahfa. Un charme hostile à notre sagesse rit dans le tintement des anneaux barbares. Ils ont repris ma tante. Ils ont été pour elle comme un poison annihilant le pouvoir de résistance. En laissant Mouni dans l’enveloppement perpétuel du charme, j’ai peur d’un subtil obstacle qui raillera mon effort, l’obligera à se faire plus long et plus énergique.

— Non, dit le Mahdi. Suivant le degré d’assimilation dont est susceptible le cerveau de Mouni, le charme perdra son efficacité. En supprimant ce charme si tôt, vous-même, vous risquez de provoquer un regret. Et si votre élève doit être un exemple qui attire d’autres sujets, il vaut mieux que sa civilisation revête au dehors la tunique primitive, que sa pensée française garde une âme musulmane. L’apprivoisement de ses sœurs sera plus facile.

— Très juste, approuve l’Amie. Et quant à votre tante, Noura, espérons que le charme n’a pas opéré profondément. Si oui, laissez agir la destinée.

Noura secouait sa tête volontaire.

— Je ne suis pas assez fataliste.

— Vous le deviendrez en présence de toute la vie. Vous apprendrez qu’il est fou de lutter ou de s’exaspérer contre elle.

— Je ne m’exaspèrerai pas, mais je la combattrai dans ses injustices et ses anomalies.

Le sculpteur redressa sa haute taille, et les yeux s’attachaient avec douceur sur son visage pensif aux tempes mates où les cheveux grisonnaient. Ses mains s’appuyèrent au dossier du divan arabe ; sous la jeune moustache, les lèvres fines s’entr’ouvrirent pour des paroles graves.

— La vie attaque, blesse, se dérobe ou riposte plus violemment quand nous voulons une revanche. Rien ne sert de guerroyer incessamment contre elle. Se soumettre est mieux. Elle récompense l’acceptation par le repos. Maurice Barrès pense qu’après avoir beaucoup attendu de la vie, de cette brève « promenade qu’il nous est donné d’accomplir à travers la réalité », on voit bien qu’il faudra mourir sans avoir rien possédé que la suite des chants qu’elle suscite dans nos cœurs. — Et n’est-ce point assez de ces chants ? N’est-ce point assez de l’errance et du soleil ?… L’humanité rebelle est discordante. La nature soumise est harmonieuse. C’est une leçon.

Le Mahdi répliqua :

— Pour profiter de la leçon, il faut se rapprocher de la nature, devenir simple. Peu sont disposés à cela. Les derniers simples, de simplicité naturelle, tendent à devenir compliqués.

— Et voilà votre ouvrage, ô leurs éducateurs.

— Claude Hervis, s’écria Noura, comment n’avez-vous pas encore renoncé à toute notre science, nos coutumes, nos vêtements laids, pour la précieuse ignorance, la peau d’ours des primitifs ou le bernous bédouin ?

— Il y a de l’horreur et de la lâcheté dans mon cas. Je redoute et je hais le cancan étonné des oies, le jappement des roquets humains. Cependant, je m’étudie à perdre la faculté de les entendre et je vous convie dans la tente ou sous les palmiers de mon avenir.

— Qui sait s’il restera des tentes et des palmiers ! — Noura ajouta en arabe : — Mouni, mon petit enfant, tu peux reprendre et garder la melahfa.

— C’est à cause de toi !…

Les yeux de Mouni brillèrent sur le sculpteur. Elle s’avança, lui baisa les mains et joua à les envelopper de ses cheveux.


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