Chapter 20

La leçon finie, Noura demandait :

— Pourquoi Borneïa n’est-elle pas venue ?

— Doudouh doit le savoir, répond Mouni. Je l’ai vue parler à la mère de Borneïa.

Du haut de l’escalier blanc, elle se penche sur la cour intérieure, appelant la servante.

— O Mâlema, la mère de Borneïa ne veut plus t’envoyer sa fille. Elle raconte que tes leçons avec le Koran cachent ton désir qui est de convertir les musulmanes à ta religion.

Noura descend l’escalier de faïences vertes, traverse la cour dallée de blanc et noir où s’élargit l’ombre d’une vigne et d’un figuier. Elle franchit l’antichambre obscure où d’épaisses nattes de drinnu sont fraîches aux pieds nus. La voici hors de sa maison mauresque, dans les rues capricieuses de la ville arabe.

Au fond d’une impasse, elle pousse une porte vermoulue.

— Borneïa ! Ya Borneïa !

— Qui es-tu ? gronde une voix mécontente.

— La Mâlema.

— Entre.

Noura est près d’une vieille femme qui lave du linge dans le plat de bois où l’on pétrit la galette et roule le kouskous. La mère de Borneïa se montre, sa fille accrochée à sa gandourah.

— Pourquoi n’est-elle pas venue ce matin ? questionne sévèrement Noura.

— Elle ne voulait pas. Elle a peur de toi.

— Comment n’a-t-elle pas eu peur le premier jour ?

— Elle ira demain.

Noura fixe la mère et dit :

— Borneïa, t’ai-je jamais parlé de ma religion ?

L’enfant secoue négativement la tête. La mère semble ne pas comprendre, bien qu’elle saisisse parfaitement l’allusion.

— Je ne permets point qu’on manque ma leçon suivant son caprice, reprend la Mâlema. Tu sais qu’à moins d’une raison grave on est privé de récompense. En voulant s’instruire, Borneïa m’a fait des promesses d’obéissance et d’assiduité ; les miennes étaient de l’aimer et de la conduire vers le bien. Je les ai tenues ; qu’elle accomplisse les siennes ou je cesserai de la connaître.

— Tu as raison, dit la mère subitement conquise par cette fermeté. Pardonne-lui.

Le lendemain, Borneïa vint à la leçon avec un cadeau de galettes chaudes et une exagération de caresses pour sa maîtresse. Mais les jours suivants on ne la revit plus…

A la faveur de ce petit événement, Noura revécut ses premiers combats et quelques instables victoires.

Les brebis de son troupeau avaient été gagnées une à une, grâce à un tact infini. Il avait fallu s’insinuer dans les familles dont la plupart défendaient jalousement leur intimité. Mais Mouni avait été un heureux prétexte, puis la présence de Lella Fatime revenue du Djebel-Amour. Alors l’accueil s’était fait sans défiance, d’abord par un instinct de race, plus tard par sympathie. Enfin, Noura avait su se faire aimer autant que possible, en aimant beaucoup, sans mièvrerie, en ne dérogeant jamais à la droiture et à la clarté de sa logique.

Cependant, le grand nombre des enfants ne venait à elle que pour obtenir les menus présents dont la Mâlema récompensait leur zèle et leur exactitude. Plusieurs voulaient apprendre par un esprit d’orgueil et d’ambition, pour dominer l’ignorance des autres ; mais ce sentiment même ne persévérait pas et celles qui le conservaient assez longtemps, dès qu’elles avaient atteint une petite moyenne, demeuraient stationnaires, invinciblement aheurtées, ne souhaitant pas acquérir davantage…

Si la Mâlema avait pu donner de l’argent, elle aurait provoqué de nouveaux élans, mais éphémères aussi. Elle comptait quatre exceptions ; Helhala, d’intelligence vive sous sa frivolité, Djénèt, Mouni et une adorable fille de seize ans, Oureïda que les parents empêchaient de suivre les leçons et qu’elle visitait fréquemment. Grâce à ces exceptions, Noura augurait superbement de l’avenir et consolait ses déceptions.

Elle s’attachait à laisser absorber toute sa vie par son troupeau, tous les chers visages dont elle déchirait lentement le voile et qu’elle voyait s’éclairer par son labeur. L’Islam parmi lequel elle évoluait ne la comprenait pas toujours, mais approuvait hautement, sa bonté, son esprit et la pureté de sa vie. C’était beaucoup.

Comme Noura passait devant la porte d’Aziza Dherif, sa voisine, elle la vit s’ouvrir pour unem’lahïableu foncé, — cette cotonnade qui est le haïk des femmes ordinaires. La m’lahïa devait envelopper une géante dont la main musculeuse et très blanche, aux doigts peints referma le battant.

Noura poussa la porte à son tour et pénétra dans la cour intérieure. Elle vit la géante aux prises avec Aziza Dherif, Sisann sa fille, et Fatma, une jeune divorcée qui habitait avec elles. Les trois femmes multipliaient les caresses et les agaceries. La m’lahïa tomba laissant voir la somptueuse tunique et les joyaux tapageurs d’une prostituée. Dans la géante, Noura reconnut Sadek, un eunuque familier des logis arabes. On le disait de mœurs infâmes, et les convenances orientales acceptaient sa présence dans la maison des gens de bien comme dans celle d’Aziza Dherif, la digne et la vertueuse.

Sisann et Fatma complimentaient le personnage sur sa parure féminine. Elles se mirent à chanter et il mima la danse desNaïlat, mousmés d’Afrique, courtisanes du désert et des Ziban.

Aziza Dherif accueillait Noura affectueusement. Elle lui présentait une femme que la jeune fille n’avait pas aperçue d’abord, une femme de bonne famille, séduisante en son sourire très doux, en son beau regard intelligent. C’était une sœur de Sliman le spahi qui avait été l’époux d’Isabelle Eberhardt, de Si Mahmoud Saâdi, meddah roumi du Sahara.

La voix du meddah s’était tue. Plus ne galopait son libre cheval dans les sables d’El-Oued la fanatique, aux confins des Chotts ou par la hamada pierreuse, écrasée de soleil, et sur les pistes brûlantes du Figuig. Isabelle était morte, roulée parmi les cailloux du torrent d’Aïn-Sefra.

En apprenant la catastrophe, Mouni avait frappé des mains, joyeuse et vindicative à cause de sa méprise d’enfant. Puis, tendrement triste et pieuse, elle avait jeté vers l’horizon le baiser grave qu’on donne aux tombes musulmanes, un baiser à cause de Si Mahmoud qui aurait pu n’être vraiment que le petit cavalier imberbe qu’elle avait désiré de son premier désir.

La sœur de Sliman parla d’Isabelle.

— Son nom, chez nous était Merïem. Son cheval s’appelait Souf. Elle était savante et de bonne volonté, mais ne savait rien du travail des femmes et préférait bêcher un champ que préparer la nourriture. Voici la bague de mariage que mon frère Sliman lui acheta.

Elle montrait à son doigt un rubis minuscule serti de petites perles.

Et Sliman était mort aussi, récemment, chez sa sœur dont le visage labouré d’égratignures, la gandourah noire, le foulard sombre ajusté comme un béguin de religieuse attestaient le deuil.

Noura conta l’histoire de Borneïa.

Aziza Dherif expliqua :

— On a tort de douter de toi ; mais il faut comprendre. On a peur de voir les enfants devenir tout à fait Français ou un peu chrétiens. Les souris sont tranquilles, elles ne craignent pas ta présence puisque tu as dit : — « Je suis votre amie. » — Mais une planche craque ; elles croient voir le chat derrière toi ; elles rentrent dans leurs trous : tu ne les revois plus.

Elles causèrent encore, à l’écart des rires et des déhanchements de Sadek.

— Tu sais que Fatma est restée quinze jours chez son mari, fit Aziza.

Noura s’étonnait, sachant l’aventure de Fatma. — Citadine, mariée à un homme des champs, quand celui-ci eut la prétention de mettre sous son toit deux co-épouses, elle déclara simplement qu’un fellah n’était qu’un taureau sauvage et qu’elle ne consentirait pas à la polygamie que les gens des villes commençaient à ne plus connaître.

Et Noura avait pensé :

— Sa jeune morale, inconsciemment évoluée, diffère de celle de ses philosophes grand’mères qui disaient : — « Pourquoi celle qui eut son temps d’amour avec son mari ou ses amants se courroucerait-elle de ce que son temps est passé pour eux et que le temps d’une autre est venu ? Elle ne répéterait pas le geste de cette vieille épouse heureuse qui, choisissant pour son propre époux la plus belle jeune fille de la cité, affirmait avec amour : — « Il est le meilleur ; elle est la plus belle ; elle ne devait appartenir qu’à lui. » —

Fatma mélancolique énonçait :

— Tous les hommes sont mauvais.

— Voici, songeait alors Noura, ces citadines commencent vraiment à se rapprocher de notre Europe. Leur mentalité s’avive. Elles sont capables d’éprouver un désenchantement. Il y a perfectionnement du moment que la délicatesse est froissée, le cœur atteint par une déception.

Mais les paroles d’Aziza Dherif renversent l’échafaudage des subtiles déductions. Elles surprennent la jeune fille. Fatma est allée vivre quinze jours chez son mari, pourquoi ? A-t-il répudié ses autres femmes et veut-il se remarier avec la première ?

Elle écoute Aziza dont l’accent fait entendre que toutes les femmes en somme peuvent partager les sentiments de Fatma.

— Maintenant que la loi l’a rendue maîtresse de son corps en supprimant les droits de son mari, Fatma trouve agréable l’amour de ce mari. C’est parce qu’elle le choisit quand il lui plaît, et c’est parce que cela met en fureur les deux épouses légitimes, témoins des prédilections de leur maître pour l’amoureuse libre, qui part ou revient à sa fantaisie.


Back to IndexNext