Chapter 21

Les leçons suivies de Noura n’avaient lieu que le matin. L’après-midi, les enfants étaient libres de venir ou de rester chez leurs parents suivant leurs goûts et leurs occupations. Parfois, les mères les accompagnaient. La maison de la Mâlema devenait un lieu de réunion.

Noura disait en arabe des fables de La Fontaine que les petites filles répétaient avec Mouni. Ou bien Lella Fatime étant au piano, Noura entraînait ses ouailles en chantant une ronde populaire du pays français, et les petites voix gazouillaient :

Il pleut, il pleut berzère…

Il pleut, il pleut berzère…

Il pleut, il pleut berzère…

La mélodie facile apprivoisait les oreilles à d’autres sons que ceux des sauvages tympanons.

Un après-midi, la mère adoptive de Richa amena une nouvelle visiteuse.

— C’est ma sœur de Constantine. Son nom est Lella Guemara.

— Tu es la bienvenue dans mon cœur, prononça Noura avec la gravité islamique.

Elle baisait Lella Guemara de trois baisers sur la bouche.

Madame Le Gall survint. La mère de Richa s’écria :

— O Lella Fatime, voici ma sœur Guemara qui est de race noble et qui a la « connaissance des Ecritures » comme un taleb.

Avant la naissance de Guemara, sa mère, veuve et riche, épouse un prince réfugié à Constantine. Guemara était l’enfant de cette union et, pour ne point déroger en la maison de son père, avait épousé un cousin, noble aussi.

Elle laissa tomber saferachïa, le haïk de souple lainage blanc qui enveloppe les femmes de qualité, comme la m’lahïa bleue enveloppe les femmes de moindre condition. Elle apparut vêtue de velours violet sur quoi luisaient les bijoux que cisèlent les orfèvres juifs de Constantine. Elle s’incarnait dans une évocation d’un autre âge. Sa figure souveraine était celle d’une impératrice de Byzance. Ses mouvements avaient une ampleur orgueilleuse. Elle s’assit sur les coussins d’un divan très bas. Ses yeux calmes approuvaient les choses orientales qui se joignaient à l’ameublement confortable de la pièce ; les nattes fines, les tentures tissées par des mains bédouines, les aiguières de cuivre, les satins filigranés, les tables basses incrustées de nacre et les grandes amphores kabyles, inspirées de celles de Rhodes ou de Cnide, tandis que des poteries tunisiennes perpétuent la tradition des potiers puniques.

Elle sourit à Noura.

— Ta science et ta beauté sont deux sœurs jumelles.

— Ta beauté est plus grande et ton savoir égale le mien sans doute, répond la jeune fille.

— J’ai étudié sur la planche peinte destolba[19]et je me souviens de ce que beaucoup ont oublié.

[19]Pluriel de taleb.

[19]Pluriel de taleb.

La mémoire de Noura confrontait Lella Guemara avec d’autres figures, des figures d’héroïnes anciennes.

La visiteuse parlait avec la calme autorité de ceux qu’on écoute. Elle dit la noble austérité de sa famille constantinoise et comment il avait fallu le mariage de Richa, pour qu’elle pût venir accompagnée de son mari et d’une servante.

Le mariage de Richa, la « petite plume !… »

— Oui, dit la mère adoptive, nous voici pour te l’apprendre. Richa épouse Saïd ben Hamzi.

— Ah ! fait la Mâlema, je ne la verrai plus.

Elle savait la sévérité des coutumes dans l’aristocratique famille des Hamzi ; et que les femmes y naissaient et y mouraient sans avoir franchi le seuil, excepté pour aller au bain, en voiture fermée, glaces dépolies, voilées de doubles haïks. Et ce jour-là lehammamétait loué pour elles seules et le personnel composé de leurs domestiques. Même elles n’assistaient à aucune fête féminine dans les koubbas sacrées. Mais jamais elles ne se plaignaient de l’absolue réclusion, la trouvant digne de leur rang. Orgueilleuses, elles défendaient la vieille demeure contre la visite des Roumïas.

— Je ne la reverrai plus… Richa est jeune pour se marier.

— Saïd aussi est jeune et sa mère est mon amie.

Noura appela la « petite plume ».

— Longue et heureuse vie sur toi,aïni[20]. Prends mon présent.

[20]« Mes yeux », terme de tendresse.

[20]« Mes yeux », terme de tendresse.

Elle mit au bras de la fiancée de treize ans l’anneau d’or qui cerclait le sien.

— Tu ne connais pas celui qui te veut pour femme ?

— C’est défendu.

Mais les yeux de la « petite plume » pétillaient malicieusement. Les moucharabiehs ne sont pas si hermétiquement clos qu’on ne puisse voir à travers. Les voiles ne sont pas si épais qu’on ne puisse, entre les fils de la trame, considérer le visage du jeune homme qui passe.

— Va jouer, Richa, et tâche plus tard, de ne pas oublier tout ce que je t’ai appris.

— Dieu lui accorde un bien pareil au mien ! s’écrie la mère adoptive ; — cinquante années de vie douce avec le même époux !

Lella Guemara reprit la parole.

— Je sais ton œuvre et que tu travailles pour le bien, dans ta pensée, ô Mâlema. La science est bonne ; c’est par la science que je règne dans ma maison ; mais c’est une science selon l’Islam.

— La suprématie sera plus grande encore quand au savoir islamique s’unira la connaissance des choses d’Europe. Les musulmanes de demain ne seront plus des esclaves, des humiliées ou des endormies derrière les murailles et les lourdes portes. Elles auront le droit d’élever la voix pour exprimer leur volonté, toutes, sans exception.

Le sourire de Lella Guemara se fit mince et froid. Sous la politesse exquise, on sentit sourdre l’hostilité.

Elle prononça une phrase du Koran :

— « Le salut de la femme est dans l’humilité aux pieds de son mari. »

— Tu domines le tien, — je le devine. Pourquoi ?

— C’était écrit.

— Ce sera écrit pour toutes. Toutes deviendront les égales du maître d’aujourd’hui.

Lella Fatime intervint :

— L’égalité sera plus difficile à obtenir que la supériorité.

Et Lella Guemara exprima la grande objection, la crainte latente qui faisaient adverses celles qui auraient pu aider à l’évolution morale.

— Quand nous serons toutes savantes, plus de supériorité ; nos maris et nos pères ne préféreront plus l’avis de l’une à l’avis de l’autre. Si mon époux a trois épouses, je serai confondue avec elles, et si pas une tête ne veut se courber la guerre sera dans la maison.

Dans sa maison sévère, elle n’était prépondérante et écoutée qu’en vertu de l’exception. Plusieurs régnaient par leur science amoureuse ; elle était des très rares qui dominaient par le savoir.

Noura répondit :

— Avant longtemps, l’égalité s’imposera comme une loi.

— La loi persuade mal, répliqua la mère de Richa. — Et son sourire se nuançait sur celui de sa sœur. — Nous avons mieux que la justice et que les lois pour obtenir ; nous avons la ruse, l’amour et la vénération de nos fils.

Lella Fatime donna son avis :

— Les bonnes mœurs françaises sont belles et sûres. Elles m’ont assuré un bonheur que la mort seule a pu finir.

— Tous les Roumis ne sont pas le colonel Le Gall.

Lella Guemara parla sentencieuse :

— Le mal est dans tous les peuples ; il est dans le monde depuis les premiers fils d’Adam. Comptez les plaies du cœur musulman et comptez les plaies du cœur chrétien. Dieu est juste ; il n’a pas blessé l’un plus que l’autre. Quel bien résultera-t-il pour nous de ressembler aux Françaises ? Sont-elles parfaites que nous cherchions à les imiter ? Ont-elles moins de péché et moins de mensonge ? Toi, Mâlema, tu pourrais être unemerabta[21]si tu devenais musulmane ; tu possèdes la science et un cœur clair. Mais tes sœurs sont-elles tes pareilles ?

[21]Maraboute.

[21]Maraboute.

— Beaucoup. Et beaucoup sont meilleures que moi.

— Ne le crois pas ! Elles sont troupeau comme nous, bonnes et mauvaises, et nous savons leur chemin caché dans les rues sombres, les maisons où ne les attendent pas leurs époux.

— Soit. Laissons le péché. Mais, insista la petite Mâlema, il y a parmi vous des femmes de bien qui ont besoin de soleil et d’indépendance, qui souffrent du voile et du logis fermé telle une prison. Elles désirent la liberté.

La voix absolue de l’Arabe certifia :

— Elles désirent avec la bouche seulement. Elles sont comme les enfants qui veulent ce qu’ils n’ont pas, tout ce qui leur serait fatal. Mais on pense et la sagesse revient. L’anneau fut préparé pour le doigt qui le porte ; le doigt était destiné au poids et aux ciselures de l’anneau. Les bijoux arabes vont mal aux Roumïas et les bijoux des Roumïas ne sont pas beaux pour nous.

Des rires enfantins fusèrent dans la cour.

Le front de Lella Guemara devint gravement doux et sombre.

— Il se peut aussi, Mâlema, que tes discours troublent celles qui ignorent la vie et qui n’ont pas assez la conscience ou l’amour de leur race. Tes paroles leur sont pleines de ténèbres ou d’une lumière éblouissante. La science que tu veux pour elles doit être comme un mets pimenté ; la langue le trouve d’abord agréable, mais il la laisse brûlante et altérée. Cependant, s’il en est qui te suivent là où tu veux les emmener, déjà nous leur pardonnons, parce qu’elles reviendront…

— Oui,elles reviendront, dit Lella Fatime sourdement.

Et Noura à la mère de la « petite plume » :

— Maintenant, je sais que si Richa avait été la fille de ton sang, tu ne me l’aurais pas confiée.


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