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« Une brebis de moins encore, dans mon troupeau ; Richa qui va se marier. Elle ne vient plus. Son union étant décidée, virtuellement elle appartient à sa nouvelle famille, et celle-ci, plus traditionnaliste que les parents d’adoption, entend qu’elle renonce complètement au contact de l’infidèle. La petite n’a qu’un gentil regret à mon égard ; elle est contente de devenir femme. Pour moi le regret est plus grand.
« Voilà l’écueil, Amie ; le mariage ; charmant s’il s’accomplissait entre deux êtres également évolués ; triste, dangereux peut-être quand il remet dans la vieille cage l’oiseau qui commençait à voler dans un jardin ouvert. Ce danger n’existera plus dans l’Avenir pour lequel le Présent travaille.
« La jeunesse et la beauté de ma « petite plume » me rassurent un peu sur son sort. Ce qu’elle sait est déjà suffisant pour la préserver de l’ennui et peut-être pourra-t-elle mettre une clarté dans l’ombre de la maison retardataire.
« Ce mariage est très envié dans le monde musulman. L’enfant adoptée a été choisie par la plus noble famille. Et cela ne surprend point puisque, en Islam la femme n’a besoin ni d’argent ni de naissance, mais de charme et de séduction pour espérer une union royale. Les pays de Mahomet ignorent le mélange de l’intérêt, du sot orgueil et de l’amour. Un titre de plus à leur supériorité dans l’esprit du Mahdi et de Claude Hervis.
« Où donc est-il notre Mahdi ? En Egypte ? J’ai reçu des journaux du Caire qui me paraissent avoir été soulignés par sa main. Je vous transcris les paragraphes qu’il impose à mon attention.
«Sans le relèvement moral et intellectuel des populations, le défrichement de l’Afrique n’est pas possible.
«Toutes les dépenses et tous les efforts séculaires auront été faits en pure perte. Sans la sympathie sincère des Musulmans d’Afrique, on n’a devant soi que l’anarchie et la stagnation. Ainsi, que de temps la généreuse France a perdu dans sa marche sur cette voie de paix et de liberté ! Elle n’a fait jusqu’ici que tâtonner et les Algériens sont plus ignorants que jamais.
«Supposons une population africaine reconnaissante et éclairée de la manière que permettent et son génie et ses aptitudes. La France aurait une influence salutaire immense sur l’Islam entier, au lieu de patauger dans les marais pestilentiels de l’assimilation à outrance[22].
[22]Arafate. Le Caire.
[22]Arafate. Le Caire.
« C’est violent, n’est-ce pas ? Tenons compte de l’exagération orientale.
« Notre assimilation n’est pas un marais, mais le lac merveilleux, où doit se plonger notre conquête algérienne et d’où elle sortira semblable à nous.
« J’ai lu encore :
«Plusieurs renaissances partielles se font déjà remarquer. Les idées se purifient peu à peu. Là est la vie ! Si les petits ruisseaux se rencontrent, ils formeront un fleuve splendide et la science Islamique sera ressuscitée.»
« Le Mahdi veut faire couler l’un de ces petits ruisseaux. Mais que pensez-vous de tout cet Islam redressé, formidable dans l’immense Afrique et dans les cinq parties du monde ; car il a des adhérents partout. Ce ne sera plus la France qui le dominera, mais lui qui dominera la France et l’Europe. Les Français qui travaillent à cette résurrection jouent avec le feu ; ils se brûleront les premiers ; ils seront convertis par l’Islam renaissant comme Claude Hervis l’est par l’Islam décrépi.
« Je suis animée d’un chauvinisme trop profond pour prêter mon concours à cette renaissance. Je ne veux pas que ma France éblouie, submergée par la grande marée de l’Orient sur l’Occident, finisse comme une algue saisie par le remous des vagues ou comme un papillon tenté par la flamme. Je ne veux pas qu’on lui prenne ses fils et ses filles ; je prétends au contraire lui donner d’autres enfants.
« Certes la tâche est longue et ardue. Si je n’ai pas le temps de la finir, d’autres l’achèveront. J’aurai préparé la voie, vaincu les premières difficultés. Et les années de contact agissent peu à peu. L’Islam des villes n’est plus l’inviolé, dans la bourgeoisie surtout. Les hommes, employés d’administrations, avides de gains et de faveurs honorifiques, les fils au collège, font que des égratignures atteignent le masque impassible et séculaire incrusté dans la chair musulmane. — Cette classe moyenne est moins aheurtée aux superstitions, aux préjugés de caste et de race que la plèbe ignorante, le sang bleu orgueilleux. Celles qui résistent davantage, ce sont les femmes, en raison même de la facilité relative avec laquelle l’élément masculin accepte l’Europe. Elles se constituent les gardiennes vigilantes de la tradition au foyer.
« A l’exception de quelques portefaix Kabyles et de tirailleurs désapprouvés par leurs parents, le peuple reste intact parce que sans désir, capable d’exister en dépit des plus mauvaises, des plus absurdes conditions d’existence.
« Et l’aristocratie n’est pas atteinte parce que sans vouloir rien expliquer ni discuter, elle se mure dans sa fierté féodale. Elle juge de son devoir et considère comme une question vitale de perpétuer les choses anciennes. Elle se méfie et dissimule, évitant la moindre atteinte à l’immémoriale coutume. Si par nécessité matérielle, un de ses membres entretient quelque commerce avec les Roumis, à cause de cette concession faite au besoin d’argent pour pouvoir un peu des gestes fastueux des ancêtres, les lois d’austère observance redoublent en ce qui concerne le gynécée.
« Puis, je le vois aussi, il y a la peur très grande du « qu’en dira-t-on ». Beaucoup de mes petites enfants se troublent si je leur parle ma langue dans une réunion toute musulmane. Elles supplient : — « Tais-toi, tais-toi. Celles qui nous écoutent ne comprennent pas le français ; elles croiraient que nous disons des choses défendues et cela nous ferait tort. » — Et cette crainte est la barrière dressée contre la liberté de toute innovation, de toute atteinte aux choses admises depuis toujours. Les esprits sont imbus des règles d’une bienséance ancestrale. Le « ce qui se fait » et « ce qui ne se fait pas » sont épluchés, commentés sans répit. On reçoit un eunuque de mœurs dissolues ; on n’autorise pas sa fille à converser publiquement dans une langue étrangère. Cette forme des convenances diffère essentiellement de celle qui nous fut indiquée ; et c’est l’invisible main qui, après un mouvement confiant pour le soulever, serre plus étroitement le voile sur un visage obstiné.
« Mais j’élargirai tant la déchirure commencée que le voile tombera… »