Chapter 23

Les portes du gynécée aveuglées d’épais haïks, et, dans l’atrium mauresque, des musiciens menant leur vacarme en l’honneur des mariés, des parents et des hôtes.

Des flambeaux de cire fondent sur les palmes et les fleurs.

Quelques élégantes et les hauts fonctionnaires de la ville, conviés à ce dernier jour des noces de Richa et de Saïd ben Hamzi, sont confinés dans le patio où fleurissent des jasmins et des orangers. Là, les lumières sont plus vives et des lanternes vénitiennes s’accrochent aux branches. Un buffet abondant étale, près des pâtisseries orientales, des confitures et des bonbons turcs, les capuchons dorés des crus mousseux.

Des invitées officielles ont pénétré dans l’atrium. Elles voudraient voir les yeux qu’on sent briller derrière le haïk des portes. Une main indiscrète soulève le rideau ; mais il est brusquement refermé et, sans formules, un gardien éloigne l’audacieuse qui n’a droit ni à l’amitié, ni à l’intimité du harem.

Dans les salles défendues, si nombreuses sont les musulmanes qu’elles s’entassent, confondant leurs brocarts et leurs parures dans une splendide débauche d’étoffes précieuses et de joyaux. Les bougies perdent leur fragile clarté parmi tant d’étincellements.

Lella Fatime est en costume indigène pour flatter ses hôtes. Noura porte une simple robe blanche et Mouni est différente de toutes les jeunes filles aux hennins pointus, de toutes les jeunes femmes coiffées de tiares assyriennes, les corps gaînés de gandourahs longues. Elle n’a qu’une tunique vert pâle et une mousseline soyeuse drapée à la manière du Sud, qui rappelle celle de la Grèce, agrafée aux épaules de fibules berbères, ceinturée d’une écharpe légère. Sous la coiffure basse aux foulards lamés d’argent, son visage doré sourit entre deux lourdes tresses brunes.

Il y a des bavardages puérils et des paroles véhémentes.

Une femme s’écrie :

— Vraiment, je me dispute avec mon mari. Je me disputerai longtemps et mon fils n’ira pas au collège comme son père le désire. Les hommes sont lâches ! Le mien veut cette chose pour flatter ses chefs. Vraiment, il les flatte pour obtenir ce qu’ils ont promis, un petit ruban comme celui que le cadhi met sur son burnous. Par Dieu ! mon fils n’ira pas avec les chrétiens pour apprendre l’ivrognerie et l’oubli de sa religion !

— Moi, avoue une autre, mon mari a tant crié et frappé que j’ai consenti, pour la paix.

Et la première dédaigneuse :

— Tu es de celles qui se laissent battre.

Une jeune fille babilla :

— Il passait sur le cheval de Bakir le M’zabi ; moi, je revenais du bain avec madada[23]. Elle n’a pas vu que je regardais, et j’ai su qu’il me voulait.

[23]Nourrice.

[23]Nourrice.

Noura intervient.

— Fille de la ruse ! Certes, c’est bien cette marchandise qu’Iblis vend le plus aux femmes. Toutes, vous êtes honnêtement voilées, mais quand un cavalier passe…

— Que dirons-nous de la ruse des chrétiennes ? riposte la malicieuse. Elles portent aussi des voiles ; mais pourquoi commettraient-elles le péché de les soulever au passage d’un amoureux ; les voiles sont transparents et les rendent plus jolies.

Et voici ce que content deux vieilles :

— Elle est divorcée. Son père l’a reprise chez lui parce que son mari la tuait avec le chagrin.

— La folle ! Tout est de sa faute. Quand même un chacal aurait dévoré son cœur elle devait appeler son mari avec une chanson. Elle devait savoir que les hommes aiment l’eau des fontaines et qu’ils haïssent celle qui coule des yeux d’une femme.

Elles se rapprochent d’une fenêtre à croisillons donnant sur le patio, écartent le rideau et regardent la foule européenne.

Noura les rejoint, fixe à son tour ses frères de race et de nom, rués à l’assaut du buffet.

— Comme les Roumis ont faim ce soir…

La petite Mâlema eut à souffrir de l’esprit mesquin, de la turpitude de certaines gens qui sont là, de ceux qui font la vie sottement orgueilleuse, déprimante et disqualifiée, pharisienne ou cyniquement hypocrite.

Dès les premières démarches de Noura, une société peu intelligente, étroite de cœur, non sans reproche mais sans scrupules en beaucoup de gestes répréhensibles, avait aiguisé bec et ongles sur la nouvelle venue. La plupart glosaient sans bien savoir pourquoi. Le reste désapprouvait et condamnait sans comprendre. Les cervelles féminines ne concevaient pas le vœu de cette créature indépendante qui n’avait pas vingt-cinq ans et vouait sa jeunesse à un apostolat imprévu. Les cerveaux masculins en mal de renommée et de jalousie l’accusaient de vouloir faire parler d’elle. D’abord, Noura les crut foncièrement méchants, puis, chez le grand nombre des deux sexes, elle constata surtout beaucoup de vanité stupide, l’absence de toute distinction naturelle et de bonne éducation. Cela fit qu’elle eut de la pitié sans rancune envers ses commentateurs. Seulement, elle défendit sa porte contre les insidieuses curiosités. Cette réserve fut blâmée, soupçonnée. Elle ne s’en soucia point, étant de ces superbes imprudentes qui joignent à la raideur des jeunes et absolues loyautés, l’indifférence pour tout ce qui n’est pas leur beau rêve, leur vibrant enthousiasme et la joie de leur effort. Elle pardonna la calomnie parce que quelques justes compréhensifs la dédommagèrent par de discrets hommages de sympathie et d’estime, et elle dédaigna la sottise.

Parmi desfacieséquivoques, ce soir, Noura reconnaît encore le citoyen-poète Literas, un journaleux jadis journaliste. Sur l’œuvre de Noura Le Gall, il s’était permis de jouer lourdement, dans les colonnes de sa feuille absurde. A le voir de si près, la Mâlema trouvait la figure blonde, antipathique et vulgaire de ce petit homme comme prédestinée à la gifle et à la cravache qui châtient. Le citoyen-poète Literas était une sorte de vulgaire insolent et de raté fielleux.

Des propos s’échangent entre les vieilles qui connaissent la chronique scandaleuse de la cité chrétienne et musulmane et sont friandes d’aventures.

— Vois cette gazelle, ô Khoudja, ses enfants ne sont pas de la couleur de son mari.

— Et son amie, je sais où elle va pour l’argent dont le sien profite.

Une petite voix au charme inexprimable parle à Noura tandis que le geste de Mouni désigne tour à tour les Arabes et la foule du patio.

— O Noura, combien tu es rare ! Tu ne ressembles pas à ces femmes et tu ne ressembles pas à celles-là. C’est à toi que je veux ressembler, ô Noura.

La Mâlema étreint sa petite conquête ne supposant pas qu’une adorable bouche encore enfantine puisse ne pas dire toute la vérité. Un désir trouble possède Mouni ; elle voudrait ce soir le sort de Richa, et pour échapper au blâme intérieur de son éducation nouvelle, — dont elle exagère l’expression en proportion de son désir, — elle joue ingénuement avec les mots menteurs qui enlacent et dissimulent.

Les musiciens se sont éloignés. On étend un épais tapis dans l’atrium. Des flambeaux brûlent aux quatre coins. Autour, en triple et quadruple rang se placent les femmes plus scintillantes que des idoles hindoues.

La mariée va venir. En cette dernière nuit de fête, elle quitte définitivement la maison paternelle pour celle de son époux.

Il est minuit…

On entend battre la porte de fer de l’entrée, repoussée contre le flot des curieux de la rue… Et voici la stridulation suraiguë duyou-youd’allégresse, l’oscillation des flambeaux dans l’antichambre, la houle bruissante, tintante et rutilante des maîtresses de la maison accueillant leur future compagne…

Deux matrones portent un fantôme blanc, si strictement plié dans les haïks qu’on ne saurait préciser sa forme. Il est posé sur le tapis. Les yous-yous se taisent.

C’est fini… La mariée est arrivée.

… O lugubre petit corps sous la pure étoffe plaquée maintenant comme un suaire, petit corps frissonnant et raide, à cause de la volupté préconnue ou à cause de la terreur !… Es-tu la morte blanche que ne pourront plus émouvoir les bonheurs juvéniles ? Es-tu celle qui sortira de ses voiles avec le triomphant visage de l’amour heureux ou celle qui dans l’impuissance et l’horreur souffrira par toute sa chair condamnée ?…

Mais quel étrange souci que le nôtre, ô petite mariée ! Si tu devines ce souci souris sous ton suaire. Souris car tu n’es pas une victime, car tu ignores les raffinements nébuleux de nos sentimentalités et tu ne seras jamais une incomprise, ô petite animale, gourmande des plaisirs de l’instinct !…

Pourtant Noura souffrait et souhaitait pleurer sur Richa…

Les femmes chantèrent, improvisant à leur fantaisie. Elles se répondaient et leur refrain avait des réminiscences de flûte bédouine au large des champs ou de tourterelles sauvages en forêt.

Qui possèdera les beaux jeunes hommes ?Qui possèdera les filles aux yeux bavards ?…Ma lèvre a soif et l’eau des torrentsEst impuissante à calmer sa brûlure !…Je connais la rivière profondeOù la soif s’apaise,Et renaît,Et s’apaise encore…

Qui possèdera les beaux jeunes hommes ?Qui possèdera les filles aux yeux bavards ?…Ma lèvre a soif et l’eau des torrentsEst impuissante à calmer sa brûlure !…Je connais la rivière profondeOù la soif s’apaise,Et renaît,Et s’apaise encore…

Qui possèdera les beaux jeunes hommes ?

Qui possèdera les filles aux yeux bavards ?…

Ma lèvre a soif et l’eau des torrents

Est impuissante à calmer sa brûlure !…

Je connais la rivière profonde

Où la soif s’apaise,

Et renaît,

Et s’apaise encore…

Par intervalles un frisson plus long agitait le corps de la mariée. Alors la mère se penchait, soulevait à peine un coin du linceul et, de bouche à oreille, parlait à la « petite plume ».

L’atmosphère se saturait de parfums. L’atrium brasillait de bijoux et de regards.

Le moment vint où l’on emporta de nouveau Richa pour la dépouiller du suaire. Durant son désespoir simulé selon le rite, on fit sa toilette de noces. On la vêtit de tous les dons du fiancé. Elle fut prestigieuse comme une légende et livrée ainsi à son destin.

Noura qui cache des larmes est revenue près de l’étroite fenêtre à croisillons. Soudain, elle gagne le patio, un cri de bienvenue et d’amitié aux lèvres en cette heure triste.

— Claude Hervis !

Et Claude Hervis abandonne ceux qui l’entouraient pour n’être plus qu’avec le regard, le geste et la voix de Noura.


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