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Noura songeait près du calme sommeil de Mouni… La nuit muette l’enveloppait. Des étoiles froides tremblaient dans le ciel uni, que découpait la fenêtre ouverte. Noura songeait…
Des phrases de Claude Hervis et de Lella Guemara lui étaient une obsession. Elles la faisaient triste, tandis que le souvenir du geste de Mouni rejetant ses draperies la rendait joyeuse. Et tout cela mettait dans son esprit le bruit des pensées qui effarouchent le repos.
Noura songeait aux destinées faites d’atavisme.
Elle se penchait sur le sommeil de l’enfant qui était le fruit de son cœur et de son cerveau. Dans l’ombre elle recomposait le charmant visage. Tant de germes de bonne semence avorteraient-ils sous ce front ? Cette argile humaine, ce vase primitif modelé de nouveau avec une idéale conviction reprendrait-il invariablement sa forme barbare ?
Et les autres,… Djénèt, Helhala, Fafann ?…
En vérité, ces retours aux ténèbres ne pouvaient être, pas plus que l’obstination en la forme immuable. Tout se transforme, concourt à une autre œuvre ou se perfectionne. Les dieux s’en vont, les sanctuaires croulent. Les superstitions, les traditions, les croyances merveilleuses se dissolvent dans l’esprit humain. On érige de modernes sanctuaires ; des vérités neuves et des ferveurs récentes s’imposent.
Et si lente ou inconsciente que soit son évolution, aucune génération d’aucun peuple ne peut faillir à l’universel devoir de la marche en avant et de la marche ascendante.
Pascal considérant la suite des hommes pendant des siècles écoulés, conclut bien à un même individu qui subsiste toujours, mais apprend continuellement.
Or, d’avoir seulement effleuré la science, l’esprit perd l’intégrité de sa première expression. Ses manifestations changent. Il provoque de nouveaux gestes et de nouvelles pensées. Il y a là un fait imprescriptible.
Et les plantes qui, parmi d’autres végétations, ne luttent pas pour trouver le soleil, pour croître du côté d’où viennent l’air et la lumière, ces plantes s’atrophient. Elles deviennent blafardes et molles, leur sève endormie de la racine aux rameaux. Les belles brûlures de l’été les épargnent ; les froids de l’hiver les atteignent peu ; elles n’ont ni l’émoi ni l’admirable bondissement de l’avril. Leur somnolence est sans réveil. La fragile vigueur du moindre brin d’herbe écrase leur longue et maladive faiblesse. Elles végètent et meurent en sentant à peine qu’elles cessent de vivre.
Les formes de la vie, — en tenant compte d’une différence de quantité dans les manifestations extérieures visibles, — les formes de la vie sont les mêmes pour les êtres et pour les plantes.
Si le premier apôtre mesurait le chemin parcouru depuis la première doctrine humaine, s’il comptait le nombre des maîtres et des disciples, il aurait un éblouissement…
Ainsi Noura parle aux doutes qui l’effleurent. Ainsi, au bord d’un découragement, comme prête à se perdre, elle se ressaisit fortement et ranime le pouvoir du viatique qu’elle porte : la certitude que nul effort n’est sans cause et sans récompense équitable, sinon dans le présent, du moins dans l’avenir immesuré.