☽
— Venez aux champs d’iris, Noura, venez avec Mouni, dit Claude Hervis.
Le sculpteur s’attardait dans la ville dont le seul charme pour lui était la présence de la petite Mâlema. Même il travaillait un peu, modelant dans l’argile blonde des figures qui ressemblaient à Noura ou à Mouni et qu’il offrait à Lella Fatime.
— Venez aux champs d’iris…
Les champs d’iris sauvages s’étendent au bord du chemin. Et ce sont des champs de lumière où se multipliaient les fleurs mauves et violettes. Leur parfum a le goût des herbes neuves issues de la terre à la première pluie d’automne.
Des bœufs paissent avec des chèvres folles et des agneaux bêlant leur plainte enfantine, troupeaux maigres de l’été aride et des pâturages mouillés.
Mouni marche silencieuse, mince, comme fragile dans son costume roumi. Depuis les noces de Richa, elle a des expressions de petit sphinx qui s’aggravent par instants d’un voluptueux frémissement des lèvres et des narines et de la pesanteur du regard qui flambe.
Devant ce visage, un souci mal défini saisissait Noura. Elle enlaçait la petite.
— Parle, Mouni, je veux toute ta pensée.
— Lis sur ma figure, répondait doucement Mouni.
Et la figure apparaissait toute pure.
Noura insistait :
— Si ton cœur rêve, confie-le moi. Je le préserverai du mauvais désir. Je l’aiderai à réaliser le beau souhait.
— N’as-tu point de souhait toi-même que tu ne vives que pour réaliser le bonheur des autres ?
— Ma petite fille, c’est là la réalisation du mien.
— Tu n’aimes personne ? — La voix tintait différant de l’accent coutumier.
— Es-tu jalouse, Mouni ? J’aime une multitude. Quant à toi, il faut que tu sois la plus heureuse.
— Je le suis.
— Te souviens-tu que tu avais peur de me suivre, là-bas, à la zmala, peur de ne pouvoir voler avec moi ? Je promis de te ramener au premier appel…
— Puisse cet appel ne jamais retentir ! Je n’obéirai pas, Noura ; je préfère la mort ! Mon destin n’appartiendra pas à un Arabe, mais à un Français dont l’amour seul vaudra mon amour.
— Nous chercherons ce Français-là, chérie.
Le chemin s’enfonce parmi des oliviers. Leurs fruits tombent sous le bâton des fellahs. Des femmes, des enfants les recueillent. Entre les racines d’un arbre est couchée une fillette chétive, aux membres raides, la jambe enveloppée de linges blancs où se voit un chiffre d’hôpital.
Noura s’arrête.
— Que lui est-il arrivé ?
C’est le récit de la mère, une grande paysanne sèche, tannée par la misère et le travail.
— Elle jouait avec d’autres enfants. Elle est tombée sous un chariot ; la roue a passé sur sa jambe. On l’a portée à l’hôpital. On m’a renvoyée. Quand elle a été seule, elle a crié. Quelqu’un l’a battue pour la faire taire. Alors elle a eu peur jusqu’à mourir et elle est devenue raide avec les dents serrées. On a vu qu’elle allait laisser « monter son âme » et on me l’a rendue.
— Porte-la au dispensaire, la doctoresse la guérira.
Mais, farouche, la femme déclare :
— Non, je n’irai pas à Sidi-Mansour. Je ne crois plus aux remèdes des chrétiens.
— Voilà le résultat de la nervosité d’une infirmière, souligne Claude Hervis.
Noura caresse l’estropiée.
— Ah ! les femmes des fellahs, murmure-t-elle. Pauvres êtres voués à la longue souffrance, à la misère sans fin. Elles sont telles les animaux qui broutent sous le soleil ou l’ouragan, travaillent, se reproduisent, tombent et crèvent.
— Ce n’est qu’une matérielle souffrance, ô Noura.
— Que fait la qualité de la souffrance si on la souffre avec toute sa faculté de sentir ?
— Il y a bien des heureuses et des soumises sans effort dans le gourbi du fellah.
— Si rares !
— Pas plus que chez nos paysannes ou la femme de nos faubourgs. Combien travaillent autant que vos Bédouines en supportant les mauvais traitements du mari et des fils, sans parler de l’inconduite des filles. Et elles n’ont pas toujours le secours de la passivité fataliste. Messieurs les assimilateurs auraient mieux fait d’entreprendre le relèvement de leurs compatriotes, même au nom d’un socialisme illusoire, avant de vouloir le réveil de l’Islam somnolent.
— Claude, nous savons que l’inégalité des sorts sera difficilement abolie de l’histoire humaine ; mais notre rôle est d’atténuer l’injustice dans toute la mesure d’un devoir fraternel.
Des petits ânes vinrent, bâtés dezenabil[24], pour emporter les olives. Plusieurs avaient le bout des oreilles coupé, dernier vestige peut-être d’une superstition des Mekkois d’avant l’Islam qui, supprimant l’extrémité des oreilles du dixième faon d’une chamelle en faisaient un animal sacré. Il se peut aussi que ce soit une dérision envers les ânes chétifs et méprisés.
[24]Pluriel de zembil, double couffin.
[24]Pluriel de zembil, double couffin.
Le chemin qui sinuait sous les oliviers monta au flanc d’une colline. Sous le soleil, des touffes de diss exhalaient un parfum âpre et chaud. Des myrtes, broutés pendant la disette d’août et de septembre, rampaient, fleurissant tout près du sol rouge d’argile éboulée. Aux endroits brûlés par les bergers en quête de pâturages, se convulsaient des buissons dezenboudj, l’olivier sauvage, noircis.
Au sommet, c’était un vieux verger de figuiers stériles. Rome y avait laissé des débris de marbre et des chapiteaux brisés.
Le paysage était la plaine striée de labours récents entre des orges déjà vertes, des coteaux de vignes et de broussailles ; l’Atlas bleu et des montagnes proches, aux cimes frisées poudrées de lumière ; une ville étagée ; la mer mythologique, et dans le creux d’une vallée, bordé de collines pâles, l’argyrose d’un lac.
Des rivières glissaient vers la mer. Des troupeaux cheminaient sur les routes. Des fellahs allaient au marché en carrioles cahotantes, sur des ânes trottinant menu, des mules vives et jeunes entravées pour marcher l’amble, jarrets saignants, et sur des juments maigres à la croupe basse, queue traînante, pâturons fléchissants et sabots sans fers.
Au bord de la plaine deux palmiers esseulés pointaient. On devinait leurs palmes balancées par le jeu des souffles de la terre et de la mer. On devinait l’adorable bruissement qui fit dire aux rêveurs des oasis : — « Les palmes profèrent un soupir d’admiration et de louange à Dieu. »
— J’aimerais une hutte sur ce sommet, dit Claude Hervis, je regarderais la vie face à face, sans crainte. Dans cette solitude et ce silence, j’entendrais bien battre son cœur infini. Le soleil me serait plus cher que la fortune et les myrtes plus doux que les lauriers.
Mouni qui serrait des myrtes dans ses bras jette les fleurs aux mains de l’artiste…
Une chanson s’élève d’entre les oliviers féconds, au pied de la colline. Claude Hervis repousse les fleurs de Mouni.
— Vous gémissez, Noura, sur la misère de la paysanne arabe, vous vous dévouez à l’éducation des recluses musulmanes, et, si vous vouliez faire une confrontation générale de ces orientales et des Européennes prises dans toutes les classes de la société, vous verriez que les plus à plaindre ne sont pas celles vers lesquelles semble devoir aller spontanément la pitié. La femme d’Islam n’est pas une victime ; elle croira l’être quand elle possèdera notre science. Pour elle comme pour nous, ce ne sont pas les coutumes qui blessent, c’est le hasard de la vie. Même notre sœur musulmane a une douleur de moins, celle de l’esprit cultivé jusqu’au dégoût, du cœur raffiné jusqu’au désenchantement. Etant encore à l’abri d’une instruction obligatoire et perfectionnée, elle ne risque pas de devenir une déclassée, une anarchiste, une rebelle qui se brisera contre le mur des traditions long à crouler. Elle ignore l’exaspération cérébrale et l’ivresse de la volonté qui aboutissent au suicide. Or, ces choses fatales résulteront de son assimilation complète, de ce que vous appelez son perfectionnement moral.
— Vous trouvez qu’il vaudrait mieux se borner à une amélioration matérielle, riposte la petite Mâlema. Celle-ci est dépendante de celui-là. De notre raffinement il résulte sans doute une perception plus nette de la souffrance, mais mille manières d’y remédier et le privilège de jouir en proportion. Que craignez-vous donc tant ?
— Je crains que soit douloureux pour la chère Barbare l’apprentissage d’une civilisation qui est le fruit des siècles et de cerveaux innombrables. Elle développe l’individualité jusqu’à la sécheresse et à l’égoïsme. Elle veut tout expliquer et mène au raisonnement ; on discute, on se refuse à l’acceptation de ce que l’on aurait supporté naguère et la nature se venge. Notre perfectionnement s’achève par l’écrasement ou par la chute.
— Alors, selon vous ?…
— Selon moi, le vrai, le seul qui vaille la peine, c’est celui d’où jaillira la précieuse compréhension que la vie et le bonheur peuvent tenir dans l’ombre bleue du gynécée, l’ombre chaude d’une tente au désert, parmi les jardins de palmes et de cactus, sous la melahfa des femmes passives et le bernous du pâtre qui erre une flûte aux lèvres.
Un silence suit les paroles véhémentes.
Puis Noura demande :
— Mouni, que penses-tu de l’idéal de Claude ?
Le plus fin, le plus clair des sourires est aux lèvres de la petite.
— Je pense avec ta pensée, ma Noura.
Et telle est l’expression que l’artiste lui-même n’en peut douter.
O précieux petit sphinx, héritier de toute l’âme antique, des larges yeux muets et de la lèvre énigmatique des belles figures de la vieille Egypte !…