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Noura est seule sur sa terrasse… La douceur de ce soir d’automne trop pur l’enivre d’une belle ivresse tendre, forte et sereine.
Et voici qu’elle élève des fleurs vers les étoiles, des fleurs qui reposaient au creux de ses mains…
— … de vous je fais un doux sacrifice aux pensées qui volent, aux désirs qui sont d’une heure, qu’on n’écoute pas, qui s’en vont. Le vent passe… Ah ! le désir, le beau désir, chassé !… Le vent emporte les fleurs de mon offrande vers le lieu de leur destin…
— C’est moi, je reviens, un instant, Noura… sans le vouloir… Une magie est dans l’atmosphère de ce soir. Nous paraissons agir sans causes… Mais les causes ne sont rien… pourquoi jetez-vous mes fleurs ?
Noura tourne son calme et parfait visage vers Claude Hervis. Un sourire de charme exquis entr’ouvre sa bouche volontaire. Il atténue la rude franchise de sa réponse.
— Je ne peux pas les garder, Claude. Elles sont trop éloquentes et je ne dois pas les écouter.
— Pourquoi ? redit-il.
Elle saisit la main de son ami. Son accent est plein du bondissement de son cœur féminin, de son inévitable rêve de jeunesse, de la ferveur de son apostolat et de la certitude du but. Les sentiments impérieux vibrent à travers ses mots.
— Comment cela est-il advenu, ami ? Nous nous aimions de bonne amitié à cause de notre loyauté et, soudain, nos artères battent trop fort. Où chercherons-nous le secret de notre amour ? Dans la contradiction même de nos deux rêves ? Et pourquoi l’expliquer ! Vous m’entendez, Claude, je n’use point des détours vulgaires indignes de notre pensée. Mais, tout apôtre fait à son œuvre le don absolu de son être. J’ai besoin de toutes mes énergies pour atteindre jusqu’à la dernière étape. Je me suis donnée, je n’ai pas le droit de me reprendre pour aller à vous.
Elle poursuit, puisque le sculpteur demeure muet et immobile.
— Je ne saurais point mener ces deux choses de front, en toute intégrité : mon devoir social et mon amour, — dans l’intégrité qui les fait grandes et les justifie envers et contre tout. — Ce ne sont pas là des mots d’un moment. Je pressentais cette minute et j’avais décidé de sa durée. Une femme qui, consciente de sa force et l’utilisant, s’unit à un homme dont l’esprit a des volontés différentes, subit une diminution ou une transformation.
— L’amour ne peut-il remporter cette éclatante victoire, faire librement consentir à cette diminution ou à cette transformation ?
— Non, non, ce serait sacrifier mon œuvre à votre doctrine. Plus une femme semble indépendante et pouvoir dominer, plus elle sera intimement soumise et modifiée par les moindres pensées du bien-aimé.
— Si l’amour était le devoir initial.
— Ah ! comment prétendrait-il être généreusement et loyalement obéi avant tout autre ? Il est le devoir égoïste qui réalise uniquement la joie escomptée par deux êtres et, souvent, il est impuissant pour cette réalisation même. J’obéirai à ses aînés avant de me livrer à lui. Il attendra son heure, s’il croit que son heure puisse sonner après l’accomplissement d’un plus grand devoir.
— Il y a de longs devoirs qui n’ont pas de terme.
— Il y en a…
Et après un silence :
— Vous étiez revenu…
— Pour ce que nous venons de dire, Noura.
Il part, sans qu’elle sache très bien s’il est navré sans espérance, fataliste sans regret ou dans l’attente de l’heure possible.
Et Noura se sent lasse, un peu meurtrie de cette énergie spontanée qui tout à l’heure affermit sa pensée et ses paroles, meurtrie par un voluptueux regret et par son sacrifice voulu.
Mais dans l’intimité de son être bruit une imprécise et tendre espérance.