Pourquoi mon amour trop grand s’il ne doit être qu’un instrument de ruine ? Pourquoi ma volonté si elle est vaine ?
Pourquoi mon amour trop grand s’il ne doit être qu’un instrument de ruine ? Pourquoi ma volonté si elle est vaine ?
Un matin, Fafann la brodeuse arriva à la leçon avec une jupe de cheviotte rouge, une chemisette rose et ses gros pieds chaussés de souliers jaunes.
Elle avoua avoir tenté de mettre un corset ; mais étouffée, elle avait rendu son buste à sa liberté coutumière.
— Vois, dit-elle, à Mâlema, j’ai gardé l’argent que tu me donnes pour m’acheter ces choses. Je ne m’appelle plus Fafann, mais Fifine. Je resterai toujours ainsi et j’épouserai un Roumi.
— Ta grand’mère approuve Fifine ?
— Elle est un peu aveugle, tu sais bien. Elle n’a pas vu que j’avais quitté ma gandourah. Quand elle le saura, elle criera. Cela m’est égal. Je n’ai pas d’autre famille.
Puis, ce fut le tour de Helhala qui apparut en robe de batiste, un foulard éclatant noué à la créole sur ses cheveux fous. Ce que voyant, les parents de Helhala la marièrent huit jours après.
— Certes, je ne serai pas ainsi pour mes enfants, jura l’écureuil à la Mâlema. Ils seront libres comme des petits Français.
— C’est le commencement, songeait Noura joyeuse.
De nouveaux visages peuplèrent la salle d’étude et mirent à mal la patience de la sous-maîtresse. Parmi, il y eut Aïcha, l’enfant blessée rencontrée au temps des olives. Des remèdes bédouins l’avaient guérie autant qu’il se pouvait. Elle se refusait à lire et vouait son intelligence à la couture ou à saisir les causeries de la Mâlema. Il y eut Beïa, une gamine qui parlait déjà français pour avoir vendu des figues de Barbarie aux portes du marché et bataillé avec les petits porteurs kabyles. Elle était pleine de zèle ; mais dès que la Mâlema sortait, dès que se détournait l’oreille attentive de Mademoiselle Sarah, elle contait à ses compagnes des aventures d’amour.
Il y eut aussi Zleïra à la ronde figure, aux yeux dormants et câlins, aux tendresses profuses ou aux suprêmes indifférences. Sa famille était acquise à Noura. D’origine turque, elle était plus franchement expansive et susceptible d’adapter à sa manière de vivre les choses utiles ou agréables empruntées à un autre peuple. Chez elle, les femmes ne se dérobaient pas aux visiteurs avec la sévérité des autres musulmanes. Comme chez les Arabes, les hommes, maris, fils et parents se mêlaient volontiers aux bavardages du cercle féminin, mais n’affectaient pas de se retirer à l’arrivée d’une personne étrangère.
La famille de Richa, la première petite mariée n’avait pas cette tolérance. Noura avait dû cesser ses visites à son élève devant la froideur des gardiennes et des parentes et en observant la contrainte de la « petite plume ». Celle-ci ne regrettait rien d’ailleurs étant fort aimée de son mari et adulée par sa belle-mère. Elle n’utilisait rien de ce qu’elle avait appris, excepté les réminiscences du bon La Fontaine, qu’elle répétait à satiété sans que son auditoire témoignât la moindre lassitude.
Les jours coulaient lentement. Lentement Noura essayait d’élever le sens et la forme de ses leçons, de leur donner un tour plus exclusivement européen. Elle hésitait devant l’étonnement ou la subite obscurité des cerveaux ; puis tentait de passer outre pour faire franchir à ses enfants une sorte de frontière franco-arabe au-delà de laquelle elles semblaient ne pouvoir aller. Mais sans cesse elle était obligée de revenir en arrière pour recommencer l’élan qui échouait. Et elle s’obstinait, croyant que Mouni du moins avait franchi cette frontière et que les autres suivraient.
Lella Fatime se préparait à un nouveau séjour dans les Grandes Tentes. Le jeûne sacré du Rahmadan, — qu’elle avait accompli rituellement avec Mouni, — et la faiblesse qui en résultait lui avaient fait retarder son départ. Elle parlait d’emmener sa sœur ; mais celle-ci s’y refusait énergiquement.
— C’est assez d’avoir supporté le carême pour lui plaire, disait la petite à Noura. Je ne veux pas retourner là-bas. Mon père Bou-Halim pourrait me garder ou me donner à un sauvage de ses amis.
Quant à Lella Fatime, elle aimait partager sa vie entre sa nièce et sa tribu, la France et l’Islam intact. Elle jouissait profondément dans l’atmosphère ancestrale ; mais il ne lui déplaisait pas de prouver qu’elle savait vivre comme une civilisée.
Claude Hervis restait le commensal irrégulier de la maison. Il avait élu domicile hors la ville, dans une maisonnette dekhammès[27]près des champs d’iris et des oliviers.
[27]Cultivateurs.
[27]Cultivateurs.
Dans cet isolement il travaillait peu, dissertait avec quelques porteurs de bernous et savourait sa chère indolence. D’esprit très oriental, avec une infinie patience, il attendait l’heure où, vaincue par l’œuvre impossible ou par l’amour, Noura dirait oui. Jusque-là, il ne permettrait plus à un mot ni à un geste de troubler la grave amitié.
Sa présence était précieuse à Noura ; elle surexcitait son courage pour la lutte. L’incessante contradiction de l’artiste alimentait l’obstination de la jeune fille et le duel les intéressait tous deux. Il leur était arrivé de s’arrêter ensemble au seuil d’un café maure où un lecteur laissait sa voix égale engourdir les auditeurs.
— Islam, vieil homme heureux ! s’écriait Claude. Oh ! bien heureux vraiment puisque en ce siècle il peut encore goûter une satisfaction profonde en écoutant la plus simple histoire. Oh ! le noble vieillard qui sommeille merveilleusement dans l’esprit d’autrefois ! Avons-nous le droit de le réveiller ? Ce n’est point ce réveil qu’attend son rêve. Et toutes nos générosités s’acharnent contre ce vieillard en proclamant que c’est pour son bien.
— Ah ! fit Noura, vous n’êtes pas, vous, parmi les généreux. Je vous préfère le Mahdi, cet autre prêcheur de croisade, qui veut qu’on cesse de regarder l’indigène comme une statue ou une bête. — « Qu’on le considère comme doué de l’ensemble des facultés humaines, dit-il. L’avoir traité autrement a tant retardé le contact utile de deux races en présence. » — J’ajoute : — « Bénis soient les arabophiles que guident non la sensiblerie ou un sentiment d’originale esthétique, — si ceci vous atteint un peu, pardonnez-moi, — mais la vraie sensibilité et la conscience du besoin d’égalité des hommes devant la vie.
— Ces arabophiles et vous, Noura, vous travaillez à une illusion. Vous faites des bulles de savon qui gonflent, paraissent vouloir monter dans les airs et éclatent sans qu’il en reste rien.
— Et cela vous réjouit, homme grave ?
— Cela m’amuse, tant que ce sont des jeux d’enfants. Quand vous voulez changer le jeu en œuvre d’homme, je proteste, sans m’effrayer, car si vous obtenez une victoire, ce n’est qu’une pauvre exception. Une désertion ne prouve pas l’indiscipline d’une armée. Un révolutionnaire n’incarne pas l’esprit d’une république.
Mellouk, le Constantinois, un chanteur et joueur dedjouak[28]remplaçait le lecteur dans le café maure. Toute l’âme bédouine passionnée et mélancolique, sauvage et tendre, fantasque et violente, gémissait, criait et roucoulait dans le roseau. Le son s’élevait comme l’appel strident d’un oiseau du désert. Il descendait avec la douceur langoureuse d’une paupière qui se ferme sur des yeux d’amour.
[28]Courte flûte de roseau.
[28]Courte flûte de roseau.
Et Mellouk chantait la ballade populaire de Salah-bey.
Les Arabes ont dit :— « Nous ne donnerons ni Salah ni sa fortune,« Dussions-nous être mis à mort ou tomber mortellement frappés.« Haïhat ! (malheur !) Nous ne donnerons jamais la vie de Salah,« Le bey préféré des beys. »Les Arabes ont dit :— « Avec de l’or nous rachèterons sa vie !« Ce coup inévitable vient du destin du ciel.« Et son cœur ignorait la trame ourdie contre lui.« Allez chez lui, ô messagers ! »
Les Arabes ont dit :— « Nous ne donnerons ni Salah ni sa fortune,« Dussions-nous être mis à mort ou tomber mortellement frappés.« Haïhat ! (malheur !) Nous ne donnerons jamais la vie de Salah,« Le bey préféré des beys. »Les Arabes ont dit :— « Avec de l’or nous rachèterons sa vie !« Ce coup inévitable vient du destin du ciel.« Et son cœur ignorait la trame ourdie contre lui.« Allez chez lui, ô messagers ! »
Les Arabes ont dit :
— « Nous ne donnerons ni Salah ni sa fortune,
« Dussions-nous être mis à mort ou tomber mortellement frappés.
« Haïhat ! (malheur !) Nous ne donnerons jamais la vie de Salah,
« Le bey préféré des beys. »
Les Arabes ont dit :
— « Avec de l’or nous rachèterons sa vie !
« Ce coup inévitable vient du destin du ciel.
« Et son cœur ignorait la trame ourdie contre lui.
« Allez chez lui, ô messagers ! »
La longue complainte se déroulait au battement cadencé des mains.
Il fut entouré par le peuple.Haha ! Le seigneur des cavaliers n’était plus le même.Il partit pour Alger où les beys changent.Allez chez lui, ô messagers !Salah a dit :— « J’allais payer l’impôt et mes larmes coulaient« Et mon cœur était dans l’ignorance.« Ils me trahissent après m’avoir accordé l’aman[29];« Mon linceul était préparé.
Il fut entouré par le peuple.Haha ! Le seigneur des cavaliers n’était plus le même.Il partit pour Alger où les beys changent.Allez chez lui, ô messagers !Salah a dit :— « J’allais payer l’impôt et mes larmes coulaient« Et mon cœur était dans l’ignorance.« Ils me trahissent après m’avoir accordé l’aman[29];« Mon linceul était préparé.
Il fut entouré par le peuple.
Haha ! Le seigneur des cavaliers n’était plus le même.
Il partit pour Alger où les beys changent.
Allez chez lui, ô messagers !
Salah a dit :
— « J’allais payer l’impôt et mes larmes coulaient
« Et mon cœur était dans l’ignorance.
« Ils me trahissent après m’avoir accordé l’aman[29];
« Mon linceul était préparé.
[29]Pardon.
[29]Pardon.
« O Hammonda, fils chéri,« Veille sur ceux que j’abandonne.« Ne me blâmez pas, ô mes seigneurs !« Telle est la volonté de Baba-Sar (le chef turc). »Quand la ville a été cernée,Salah s’est enfui tête nue à El GuerrahMais le Chaouch[30]l’a arrêté ; il a lié ses mains,Il a mis le foulard à son cou pour l’étrangler…
« O Hammonda, fils chéri,« Veille sur ceux que j’abandonne.« Ne me blâmez pas, ô mes seigneurs !« Telle est la volonté de Baba-Sar (le chef turc). »Quand la ville a été cernée,Salah s’est enfui tête nue à El GuerrahMais le Chaouch[30]l’a arrêté ; il a lié ses mains,Il a mis le foulard à son cou pour l’étrangler…
« O Hammonda, fils chéri,
« Veille sur ceux que j’abandonne.
« Ne me blâmez pas, ô mes seigneurs !
« Telle est la volonté de Baba-Sar (le chef turc). »
Quand la ville a été cernée,
Salah s’est enfui tête nue à El Guerrah
Mais le Chaouch[30]l’a arrêté ; il a lié ses mains,
Il a mis le foulard à son cou pour l’étrangler…
[30]Sorte de sbire en la circonstance.
[30]Sorte de sbire en la circonstance.
Salah a dit :— « Laissez-moi voir mes enfants« Et je ne fuirai plus.« Ne vous épouvantez pas, ô fruit de mes entrailles !« Tel est le dessein de Dieu le Clément. »Ils pénétrèrent dans son palais,Comme des voleurs maudits.Ils le dépouillèrent de ses biens,L’or, les perles fines, les nègres et les négresses.Salah a dit :— « Si j’avais su ce qui devait être« Je n’aurais point habité la ville ;« J’aurais donné une tente à mes enfants« Et vécu avec les nomades aux longs troupeaux ! »
Salah a dit :— « Laissez-moi voir mes enfants« Et je ne fuirai plus.« Ne vous épouvantez pas, ô fruit de mes entrailles !« Tel est le dessein de Dieu le Clément. »Ils pénétrèrent dans son palais,Comme des voleurs maudits.Ils le dépouillèrent de ses biens,L’or, les perles fines, les nègres et les négresses.Salah a dit :— « Si j’avais su ce qui devait être« Je n’aurais point habité la ville ;« J’aurais donné une tente à mes enfants« Et vécu avec les nomades aux longs troupeaux ! »
Salah a dit :
— « Laissez-moi voir mes enfants
« Et je ne fuirai plus.
« Ne vous épouvantez pas, ô fruit de mes entrailles !
« Tel est le dessein de Dieu le Clément. »
Ils pénétrèrent dans son palais,
Comme des voleurs maudits.
Ils le dépouillèrent de ses biens,
L’or, les perles fines, les nègres et les négresses.
Salah a dit :
— « Si j’avais su ce qui devait être
« Je n’aurais point habité la ville ;
« J’aurais donné une tente à mes enfants
« Et vécu avec les nomades aux longs troupeaux ! »
Il y eut des larmes dans beaucoup de regards vagues qui semblaient incompréhensifs et que la fumée du café, brûlant dans les petites tasses, embuait. La voix du chanteur s’altéra ; sa figure fut pathétique.
Que n’a pas fait la mère affligée !Combien de fois ont retenti ses lamentations !Et combien de fois elle a répandu ses larmes,Près des tombeaux,A cause de son fils, seigneur des cavaliers.On m’a dit :— « Salah est mort. »Faites-moi voir son tombeau, ô mes seigneurs !Pour le bénir et qu’il puisse reposer en paix.Quel est celui qui le remplace ?Nous n’aurons plus de seigneur comme lui !…
Que n’a pas fait la mère affligée !Combien de fois ont retenti ses lamentations !Et combien de fois elle a répandu ses larmes,Près des tombeaux,A cause de son fils, seigneur des cavaliers.On m’a dit :— « Salah est mort. »Faites-moi voir son tombeau, ô mes seigneurs !Pour le bénir et qu’il puisse reposer en paix.Quel est celui qui le remplace ?Nous n’aurons plus de seigneur comme lui !…
Que n’a pas fait la mère affligée !
Combien de fois ont retenti ses lamentations !
Et combien de fois elle a répandu ses larmes,
Près des tombeaux,
A cause de son fils, seigneur des cavaliers.
On m’a dit :
— « Salah est mort. »
Faites-moi voir son tombeau, ô mes seigneurs !
Pour le bénir et qu’il puisse reposer en paix.
Quel est celui qui le remplace ?
Nous n’aurons plus de seigneur comme lui !…
— Nous n’aurons plus de seigneur comme lui, répétait Claude Hervis. La hache de Charles Martel commença à les tuer dans les champs de France ; Noura Le Gall les achève sous le ciel africain. Je vous ai déjà dit que vous mériteriez un châtiment.