Chapter 31

— Nous allons au pèlerinage de Lella Mora avec Sisann et Oureïda bent Derdour, dit Aziza Dherif. Donne-nous Mouni.

Mouni se plaignait d’une fièvre qui meurtrissait ses yeux et Noura retenue au logis permettait la promenade.

Un landau emmenait les jeunes filles et leur mentor vers la colline qu’avait sanctifiée Lella Mora la sainte.

Le mal de Mouni s’évaporait au premier souffle de vent, hors de la ville. Elle écartait la ferachïa qu’elle portait pour être semblable à ses compagnes et, la voyant drapée de ses plus fines mousselines, Sisann s’écriait :

— On dirait que tu vas chez un amoureux.

Les yeux étincelants de Mouni heurtaient les prunelles mélancoliques d’Oureïda et le noir regard malicieux de Sisann. Le petit genêt saharien songeait aux prunelles bleues d’un homme qui, pour elle, incarne l’idéal étant à la fois près de sa pensée franque et près de son cœur musulman ; il songeait à Claude Hervis. A un détour de la route on distinguait la maisonnette du sculpteur entre les oliviers.

Sur la colline consacrée où plusieurs femmes étaient déjà réunies, Aziza Dherif et sa fille allumèrent des cierges et commencèrent les prières.

Mouni serra étroitement son voile et sa ferachïa. Oureïda fermait les yeux, indifférente et pâle. Les autres s’absorbaient dans des bavardages ou des prosternations. Mouni s’écarta doucement, franchit un talus et se mit à courir…

Sous les oliviers, Claude Hervis fumait, mêlant à son rêve tranquille l’espoir de voir une âme virile et enthousiaste défaillir, glisser vers la sienne, une belle tête énergique s’appuyer sur son épaule et y demeurer longtemps.

Il avait été profondément conquis par la perfection physique de Noura. La volonté têtue de cette vaillante séduisit le contemplatif, ennemi de l’effort, et l’orgueil masculin trouvait son compte à prévoir qu’un jour cette volonté deviendrait une amoureuse soumission…

Les chiens des gourbis hargnent brusquement, mais sans la colère par quoi ils dénoncent un Européen… L’artiste ne prend pas garde à cette blancheur, une femme, cachée aux plis de la ferachïa…

Sous les oliviers où Claude rêve, la blancheur s’arrête, un voile se lève, Claude voit Mouni. Le visage doré est ardent comme si au lieu de sang une flamme courait sous l’épiderme. Les yeux ruissellent de clarté chaude.

— Que veut dire cela, petite fille ?

— La petite fille est grande.

— La petite fille est grande, mais s’est-elle échappée que je la voie seule ? Et Noura ?

— Elle n’est pas venue.

Mouni détache le voile qui glisse sur son front. Ses longues paupières se baissent sur l’éblouissement de ses prunelles.

— Je me suis échappée, oui, pendant qu’Aziza Dherif et sa fille brûlent des cierges là-haut. Je savais que tu devais être ici, ô frère de ma vie !

Elle parle en arabe avec sa voix passionnée.

La figure du sculpteur est sévère.

— Il faut rejoindre celles qui vous ont amenée, Mouni.

Il ne la tutoie plus et il a envie de la secouer et de la punir comme une enfant désobéissante.

Les longues paupières et les fines narines frémissent. Un murmure chante sur les lèvres :

Vraiment je mourrai et cela n’est rienPrès de l’amour dont ma poitrine est lourde,Et dont mon cœur est haletant.Vraiment je mourrai et cela n’est rien.Connaissez-vous, ô ceux qui passent,L’amour et la bouche que je veux !…

Vraiment je mourrai et cela n’est rienPrès de l’amour dont ma poitrine est lourde,Et dont mon cœur est haletant.Vraiment je mourrai et cela n’est rien.Connaissez-vous, ô ceux qui passent,L’amour et la bouche que je veux !…

Vraiment je mourrai et cela n’est rien

Près de l’amour dont ma poitrine est lourde,

Et dont mon cœur est haletant.

Vraiment je mourrai et cela n’est rien.

Connaissez-vous, ô ceux qui passent,

L’amour et la bouche que je veux !…

Et voici Mouni aux pieds de Claude, comme une petite chose blanche, vivante et dangereuse.

— Relève-toi, Mouni, enfant du démon,ô medjnouna ![31]

[31]Possédée des esprits.

[31]Possédée des esprits.

Il se fait gravement paternel.

— Vous avez eu la fièvre et le vertigeet cela n’est rien; cela passera avec le soleil d’aujourd’hui. Allez-vous-en vite, petite fille. Aziza Dherif vous cherche et Noura serait inquiète si vous rentriez tard.

Mouni disparaît aux plis de sa ferachïa et s’éloigne, rapide, sans confusion ni rancune, confiante en ce qui doit « être écrit » et s’accomplira suivant le désir de son cœur et la volonté de Dieu.

Et le lendemain étant un vendredi, le jour de la visite des femmes au cimetière :

— O Noura, dit Mouni, laisse-moi aller avec elles.

— Je t’accompagnerai.

— Comme il te plaira.

Sur la pente de la colline qui confine à l’écume des vagues, le cimetière.

La songerie habite le jardin clos de la mort musulmane ; une songerie sans tristesse, plutôt une indéfinissable douceur mauve, presque une joie tranquille. De cet Islam en cendre une sérénité émane.

Là, le visage hypocrite de la mer trop bleue, l’impatience et la rage des houles. Ici, le beau repos de la terre, la vie muette et éloquente des plantes, le luxuriant accueil des treilles et des figuiers. Dans l’herbe il y a de rouges sourires et des regards dorés de fleurs sauvages près des petites têtes frisées des chardons ; tout un épanouissement né du retour de la chair à la poussière…

Oh ! l’angoisse des nécropoles chrétiennes avec leurs perles de clinquant, leurs amoncellements de pierres disparates sous le deuil des cyprès nombreux rigidement alignés, le luxe absurde et pitoyable des caveaux aux pharisiennes chapelles, près des croix effritées sur la fosse commune !

Dans le jardin d’Allah, c’est la rassurante égalité des tombes pareilles, figées dans la forme rituelle et les trois couleurs uniques ; blanc de marbre, azur de faïence, vert de badigeon. A peine, par la dimension des barrières réunissant plusieurs tombeaux d’une même famille, à peine peut-on conclure que tels morts furent plus riches que d’autres.

Et qui consolera mieux l’impuissance humaine que cette similitude des derniers logis parmi les herbes et les feuilles, dans l’enveloppement de la terre en fleur !

Une vivante lumière flambe sur les marjolaines fleuries au milieu des cippes et sur les coupes creusées à même le marbre ou figurées par une petite tasse enluminée prise dans le mortier. Et, peintes ou burinées aussi bien sur les sépultures féminines que sous le turban révélant le tombeau des hommes, ce sont des paroles de foi !

Louange à Dieu !Au nom de Dieu le Clément et le Miséricordieux.Il n’y a de Dieu que Dieu !

Cela remplace le lugubre «hic jacet».

Les vieux traducteurs ou copistes musulmans terminent ainsi leurs manuscrits : « …écrit pour l’oubli des temps par le serviteur de son Dieu, un tel… etc…» — Les noms des morts et les formules de foi sont « écrits pour l’oubli des temps. »

Les musulmanes processionnelles ou isolées en leurs mystérieux haïks blancs ou leurs draperies bleues erraient entre les cippes, s’asseyaient familièrement sur les marbres. Elles s’entretenaient des défunts, sans amertume, et de toutes les choses de la vie, sans pudeur. Des enfants épluchaient des arachides en écoutant ce que disaient les femmes. Et celles qui marchaient lentement dans la nécropole aux chemins herbeux évoquaient quelques théories d’antiques en Hellade, sorties du gynécée pour la visite aux tombeaux…

Mouni s’était tout à coup et si bien mêlée à la foule féminine que Noura ne la retrouvait plus ; car, ce jour-là encore elle avait mis ses voiles qui la confondaient avec les autres filles de sa race.

Et Mouni est à genoux sur une tombe abandonnée où des herbes profuses frissonnent. Entre les herbes, elle creuse un trou et enterre sept petites pierres…

C’est un sortilège des tentes. Mouni a pris ces sept pierres en prononçant le nom d’un homme qu’elle croit ou sait amoureux. Les pierres, chauffées au feu et précipitées dans l’eau froide, doivent être ensevelies près des os d’un mort, pour que le sort s’accomplisse. Le cœur de l’homme nommé, désormais sera glacé pour l’objet de son amour…

Noura a retrouvé sa petite fille, qui, la sorcellerie terminée joue avec les herbes qu’elle redresse et sourit à Noura.


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