Chapter 32

Zorah, une autre des petites brebis, à dix ans fut donnée à un homme de cinquante.

Elle revint une fois voir la Mâlema, car son vieux mari était momentanément amoureux de ses caprices. Elle conta comment elle avait trouvé une co-épouse dans le gourbi montagnard que l’époux, gardien d’un domaine, préférait à la maison française construite auprès. Trois enfants infirmes y végétaient et la mère se mourait le corps et le visage dévorés par un mal semblable à la lèpre. Un cousin de la malheureuse était venu, avait voulu l’emmener ; mais le maître s’y était opposé disant cyniquement :

— Qu’elle crève ici.

Zorah et la victime sanglotaient d’épouvante et d’horreur.

— Tu comprends, ô Mâlema, il est fort dans le mal et l’injustice, parce que cette femme n’a ni père, ni frères pour la défendre, parce que le Cadi est loin, et qu’elle ne peut marcher pour aller demander le divorce, et que notre seigneur la tuerait avant qu’elle arrive peut-être. Mais je ne veux pas devenir comme elle. Je suis une enfant ; mais les enfants ont le droit de se défendre et les femmes les aident. Il y a le poison, ô Noura, il y a le poison !…

Noura restait terrifiée par l’exaltation de Zorah la douce.

— Tu ne feras pas cela, petite.

Zorah riait du bout des dents et murmurait :

— Il est assez vieux ; les années de sa vie peuvent finir.

— Tu ne feras pas cela…

— Pourquoi, Mâlema ? Tes leçons disent qu’on ne doit pas être des esclaves malheureuses pour la durée des temps et que la justice sans mensonge, c’est le bonheur pour toutes. Si un malheur empêche la joie, il faut détruire ce malheur.

Et elle suivait son mari qui venait la chercher…

Peu après cette visite, Noura apprit que l’écureuil Helhala avait divorcé, puis abandonné la maison paternelle, pour se joindre à une troupe de cabotins du plus bas étage.

Elle eut un chagrin profond qu’elle ne put cacher à Claude Hervis. Elle lui en révélait les causes tandis qu’il l’accompagnait avec Mouni à un village indigène où l’une des élèves, Beïa, était malade.

Le sculpteur martela :

— La souffrance et l’exaltation des unes, la révolte et la chute des autres, voilà l’aboutissement de vos leçons ! En voulant déchirer le voile, vous faites des victimes et des dévoilées professionnelles !

Mais Noura répliquait serrant la main de Mouni, les yeux brillants de larmes refoulées :

— Je vaincrai la stabilité, l’hostilité et l’excès des choses. Je mesure la beauté et la bonté au dur labeur nécessaire pour les obtenir. Les nouvelles vies s’achètent au prix des douleurs et des risques mortels de la maternité. Je fais une œuvre de mère ; des esprits nouveaux doivent naître de moi. Quelques-uns ne seront pas selon la pure raison et le bonheur pour quoi je les enfante ; grâce et pitié sur eux ! Que leurs frères soient leur rédemption.

Elle ajouta vibrante, douloureuse et virile :

— Je sacrifie sur l’autel de la Vie pour la perfection des êtres. Je vois plus loin, plus haut que l’holocauste et les premiers oracles ; j’attends la dernière réponse des dieux !

Au village indigène, les cactus ont fait charmants les creux sentiers, charmants et sauvages, invisibles à ceux qui passent sur les routes.

Coutumiers de détours illogiques pour le seul amour du bizarre et de l’imprévu, les sentiers aux ombres bleues, aux rayons fauves ont des fins subites dans les verts veloutés de lumière et la sanguine des argiles mouillées.

Et soudain, les feuilles charnues s’écrasent ou hérissent davantage les dards de leur lourde palette contre une étrange maison chaude et flambante. C’est une symphonie en rouge : carmin des abricotiers défeuillés, tordus sur le toit, flamme rouge des vieilles tôles rongées de rouille qui se mêlent au bois, au chaume, à la terre, vermillon des tuiles et pourpre fanées des loques arabes.

Parfois dans la haie des cactus hostiles, s’offre la douceur blonde d’une claie de roseau. Quel sanctuaire dévolu à la famille ou aux divinités cache-t-elle ? Au-delà, ce doit être le secret de quelque paillette annamite ou d’un pauvre temple de la jungle tonkinoise.

Mais des bracelets tintent ; c’est l’argentin cliquetis du bruit féminin de l’Islam.

La frêle barrière tombe.

— Le salut sur vous, ô femmes.

— Et sur toi le salut et sur tes compagnons.

Elles sourient, à peine étonnées de l’invasion qui viole l’ambiance de la cour close de murailles bleues, de verdures chaudes au regard. Elles ne se refusent pas à l’accueil, étant des Berbères-Kabyles avant d’être des musulmanes.

— Quel est celui-là qui t’accompagne ? Ton mari, ton frère ou ton ami ? Et celle-ci n’est-elle point ta sœur ?

— Voici mon ami et ma sœur Mouni, répond Noura. Je suis la Mâlema ; je viens voir Beïa.

On soulève un rideau au seuil d’un étroit logis. Des nattes sur les carreaux lavés, un kanoun avec des braises, une minuscule fenêtre aveuglée de mousseline raide, un chromo accroché à l’envers, ses personnages coloriés posés contre un plafond, comme des mouches.

Sur un étroit matelas et sous une couverture rouge la fièvre brûle Beïa.

Dans la cour Claude Hervis attend que Noura et Mouni aient fini leurs souhaits de guérison à la malade. Des viandes déchiquetées sèchent sur des ficelles tendues. Des enfants simulent des fuites et des apparitions. Des femmes s’immobilisent en des attitudes qui perpétuent tout le rythme, l’harmonie et l’antique idéal des modeleurs de Tanagra.

Celle-ci au profil d’Egypte, est miraculeusement ruisselante de soleil. Claude ne voudrait pas la voir marcher et il l’adore d’être, en cet instant, une lumineuse statue dans l’éblouissement du jour.

Cette autre, sous la treille séculaire penche une amphore avec le geste de Rebecca ; et celle qui revient de la fontaine chante comme la Samaritaine.

Il y a encore une vieille dont les yeux se meurent, un masque où s’est gravé l’ironie du temps. Le sculpteur Nature s’est amusé de cette figure où, jadis, il se plut à parfaire de la beauté. Son pouce a creusé les joues, plissé les paupières, meurtri les lèvres. En tous sens, ses ongles ont griffé ce visage. Et, comme Noura et Mouni reparaissent, la grimace de la bouche lippue raille :

— Oh ! les jeunes, les jeunes aux yeux clairs, aux lèvres fraîches. Voilà comme vous serez, comme vous serez bientôt !…

Mais cela paraît devoir être aussi lointain que la fin de toute lumière. Est-ce que ce jour abondant, vigoureux, aura un soir ?… La belle jeunesse lui ressemble.

Si tentants sont les sentiers dans cette clarté que les trois amis veulent atteindre le faîte de l’éminence où se posa le village.

Ils passent devant une koubba. Des drapeaux ondulent au seuil, des étendards sacrés dont le satin alourdi de franges dorées est toujours frissonnant de baisers innombrables, les baisers de la ferveur reconnaissante et des vœux de l’amour. Au-dessus de la koubba, un caroubier brun aux feuilles dures et métalliques.

Ils vont à travers le village berbère et bédouin. Ils atteignent le sommet où croule un autre sanctuaire, pareil à la maison d’un vivant parmi les cactus, et qui est la demeure d’un mort. Autour, des fleurs et des rayons dansent, des fillettes qui sont les suivantes d’une sultane des djenoun, parées à cause de ce vendredi, un dimanche en Islam. Elles marchent sans chaussures, avec des petits pieds couleur d’orange mûre ou sur des socques tunisiennes hautes, périlleuses incrustées de nacre. Elles ont des voiles prestigieux, des diadèmes de légende. Dans leurs yeux toute l’Afrique ; dans leur sourire, toute la femme ; et, dans leurs gestes, l’Orient souple et câlin…

Le mort qui habite le sanctuaire effrité est un saint du pays Kabyle. L’artiste et Noura qui porte un pain arabe don de Beïa, pénètrent le poudreux refuge de sa poussière. Et voici que quelque chose de vivant se meut dans la pénombre… Une face sans yeux se tourne vers les intrus ; une main s’éclaire, tendue à l’aumône…

— Qui es-tu, revenant ?

— Je suis celui qui n’a rien, le résigné de l’ombre éternelle. Je voudrais manger.

— O mon frère, prends ce pain des jours de fête dont la blanche farine est parfumée d’anis et de coriandre. Sur toi la bonté du Clément.

— Et sur toi ! Il est le plus grand…

Ils sont revenus à la lumière, parmi des narcisses pleins d’abeilles et des lavandes sauvages. La mer est loin, unie au large du ciel. La ville est loin dans la plaine. Les montagnes sont proches, leurs courbes molles offertes comme une couche immense à l’immense repos de la contemplation.

Là-bas, plus bas, tout près, dans la ville, la montagne et les cactus, il y a tant de lassitudes et de souffrances… La douleur de Noura envahit ses yeux, filtre au travers des cils, s’évapore dans la lumière. Une exaltation la possède.

— Oublions ! s’écrie-t-elle. Nous n’avons plus d’esprit ni de cœur. Que nos yeux vivent seulement !

— Que nos yeux vivent, dit Claude Hervis, et notre âme ouverte à la calme, l’indifférente beauté des choses. Souhaitons de réaliser peu à peu le vœu du philosophe :

« Devenir dur lentement, lentement, comme une pierre précieuse et finalement demeurer là, tranquillement, pour la joie de l’éternité. »[32]

« Devenir dur lentement, lentement, comme une pierre précieuse et finalement demeurer là, tranquillement, pour la joie de l’éternité. »[32]

[32]Nietzsche.

[32]Nietzsche.

Mais déjà, du profond de l’âme active de Noura, un reproche monte. Elle se redresse.

— Claude, n’entendez-vous pas la voix koranique qui vous est chère ?

N’avons nous pas dilaté ton cœur ?A côté de la peine est le plaisir.A côté de l’infortune est le bonheur.Vers Dieu, élève un cœur enflammé !

N’avons nous pas dilaté ton cœur ?A côté de la peine est le plaisir.A côté de l’infortune est le bonheur.Vers Dieu, élève un cœur enflammé !

N’avons nous pas dilaté ton cœur ?

A côté de la peine est le plaisir.

A côté de l’infortune est le bonheur.

Vers Dieu, élève un cœur enflammé !

Et voici mon offrande, voici mon cœur gonflé de la joie forte et du renouveau de la terre, ivre des vents qui courent libres, et lourd, précieusement des parfums de la montagne et de mon amour…


Back to IndexNext