Chapter 34

La Bent Fraîchichi parlait :

— Le pied du « mehari » a rencontré le sol qui lui était mauvais. Et le pied du coureur de race s’est usé jusqu’à devenir tendre, impuissant à la marche. La chair et le sang n’étaient plus recouverts que par une peau mince et fragile ; letelhas[33]avait couché celui qui dévorait l’espace sans sources, pendant des jours. Et les gens disaient : « Il ne se relèvera plus. Les sables ne connaîtront plus sa course. » — Mais le maître a voulu guérir le mehari. Il a pris son poignard ; il perce le pied infirme, il le perce là où il est le plus sensible et le plus usé. Le sang coule. Puis, la peau se dessèche et durcit. Le mehari ne sent plus la meurtrissure des pierres. Il marche encore aux chemins du désert… — C’est l’histoire de ton cœur, ma fille. Laisse-le saigner.

[33]Usure du pied des dromadaires qui marchent en terrain dur. Le remède est l’incision de la plante du pied.

[33]Usure du pied des dromadaires qui marchent en terrain dur. Le remède est l’incision de la plante du pied.

Noura écoutait l’allégorie. Elle pleurait des larmes intérieures à cause de Claude Hervis qui était parti, chassé, sans qu’elle eût voulu l’entendre.

— Je sais, je voyais, continuait la vieille barde. Il baisait Mouni. Cela ne l’empêche pas de t’aimer ; mais tu ne l’aimes plus à cause de ce baiser. Alors donne-lui Mouni pour le consoler de l’amour perdu en toi.

Mais Noura renvoyait la bavarde et repassait dans son cœur les mots que Mouni avait prononcés devant le reproche muet de l’attitude.

— Noura, que signifie ce geste inattendu de Claude Hervis. Penses-tu qu’il m’aime et qu’il veuille m’épouser ?

— Non, certes.

— Alors il est fou et je déteste cette folie qui t’a fait de la peine.

Et comme la Mâlema interrogeait avec un sanglot dans la gorge :

— Tu ne l’aimes pas, toi au moins ?

— Oh ! non, par ta tête et mon cou !

La petite se détournait et furtivement pressait la paume de sa main sur ses lèvres, frissonnant d’allégresse au souvenir du baiser reçu.

Des jours ayant passé, Noura parut se réveiller d’un lourd sommeil. Ses paupières se rouvrirent sur son regard énergique. Sa raison était victorieuse de son amour et de son ressentiment. Elle pardonnait à cet homme, — que rapetissait ce pardon, — l’homme qu’elle jugeait désormais devoir toujours succomber à la langueur, à la faiblesse, au caprice impulsif des Orientaux. Cette faiblesse et ce caprice constatés portaient une telle atteinte à l’affection que Noura la forte avait donnée à son ami, qu’elle ne souffrait presque pas de vouloir oublier cette affection. Claude ne pouvait plus lui apparaître comme le dominateur qu’elle avait cru pressentir ; elle ne souhaitait pas le revoir.

Son nom ne fut plus prononcé dans la maison. Une seule fois, Mouni demanda :

— Il y a longtemps que nous n’avons vu ce fou. Reviendra-t-il ?

Noura déchira calmement une lettre timbrée de Biskra et répondit :

— Le pays des sables le prend. J’accepte son au-revoir comme un adieu… Travaillons, chère.

Quand Mouni fut libre, elle courut chez Aziza Dherif.

Celle-ci se lamentait près du lit de l’un de ses fils, un bel éphèbe qui crachait du sang depuis des jours. Au-dessus de la couche miroitait l’image sainte commune aux logis de l’Islam, la monture du Prophète, l’ange à tête de femme, à longue chevelure, aux ailes d’aigle, au corps de lion et aux sabots de chèvre, qui galope vers les mosquées de Médine. La voix dolente du malade gémissait contre Sisann, lui reprochait l’inefficacité d’un remède qu’elle avait offert comme infaillible. Pour le faire elle avait convoqué ses amies. Ensemble selon les formules transmises, elles avaient préparé un baume précieux avec des œufs, du corail pilé et de l’encens que les femmes arabes mâchent comme du bétel. Et le baume appliqué, augmenté de pointes de feu ne soulageait pas le patient.

Dans un recoin de l’antichambre, Sisann boudait contre les gémissements de son frère et l’inquiétude maternelle. Elle retint Mouni.

— Mon frère est malade, n’entre pas. Restons ici ; ma mère est dans la tristesse.

Elles bavardaient un moment, doucement, et Mouni disait enfin pourquoi elle était venue.

— O Sisann, je voudrais aller chez Si Rabah le derouïche. Je te dis ceci, et que ta bouche soit fermée : j’ai besoin de parler au derouïche pour mon cœur ; mais avant, je ferai une prière à Sidi Abd-el-Kader.

— Ah ! exclama Sisann, tu es amoureuse. Je sais cela. Nous irons où tu voudras et Fatma viendra avec nous, à cause des gens qui ne veulent pas qu’on marche dans la rue quand on n’est pas mariée. Quel est ton ami, ô Mouni ? Tu ne le dis pas ? Prends garde que Si Rabah nous raconte sa figure.

— Dépêche-toi, dit simplement Mouni.

Sisann se chaussa, prit son voile et son haïk, sans attirer l’attention de sa mère et invita Fatma à la suivre.

Elles sortirent toutes trois. Leurs fines silhouettes voilées glissèrent comme des ombres vives dans les ruelles. Sisann et Fatma, instruite à son tour du secret de Mouni, se réjouissaient de ce secret.

— La Mâlema le connaît-elle ? demandait la petite divorcée.

— Non, non, ne lui dites rien ! Noura ne comprend pas l’amour.

— C’est une Française ; les Français ne savent pas aimer comme les Arabes.

— Peut-être, murmurait mystérieusement l’enfant de Noura.

Elles étaient devant une porte que Sisann ouvrait sans heurter l’anneau. Dans une cour, sous l’ombre d’un pêcher, des femmes vaquaient à leur facile ouvrage. L’une cousait en forme de gandourah une pièce de soie, le tissu retenu entre ses orteils, l’aiguille dirigée comme une alène de savetier. Une autre appareillait des manches de mousseline et une fillette pétrissait la pâte blanche pour le pain du soir.

Au fond de la cour, le seuil de la mosquée cachée de Sidi Abd-el-Kader. A l’intérieur du sanctuaire, un clinquant de bazar européen s’harmonise naïvement avec une vague tentative d’art oriental. Dans le mystère d’une crypte basse gîte le tombeau du saint.

Mouni s’est prosternée et prie avec les paroles d’une sourate que Claude Hervis citait pour sa poétique perfection :

Je mets ma confiance dans le Dieu du matin,Afin qu’il me délivre des maux qui assiègent l’Humanité,Des influences de la lune couverte d’ombres,Des maléfices de celles qui soufflent sur les nœudsEt des noirs projets que l’envieux médite.

Je mets ma confiance dans le Dieu du matin,Afin qu’il me délivre des maux qui assiègent l’Humanité,Des influences de la lune couverte d’ombres,Des maléfices de celles qui soufflent sur les nœudsEt des noirs projets que l’envieux médite.

Je mets ma confiance dans le Dieu du matin,

Afin qu’il me délivre des maux qui assiègent l’Humanité,

Des influences de la lune couverte d’ombres,

Des maléfices de celles qui soufflent sur les nœuds

Et des noirs projets que l’envieux médite.

La prière finie, elles sortent, suivent de nouvelles ruelles et pénètrent dans une autre demeure dont la porte jamais n’est close. Au seuil elles croisent la Bent Fraîchichi.

— Ah ! Mouni, dit celle-ci, j’ai interrogé Si Rabah en prononçant le nom de la Mâlema. Voici sa réponse : «Celui qui l’aime n’aimera jamais une autre femme. Rien ne détachera son cœur de son souvenir. S’il s’est penché une fois sur une autre bouche, c’est comme le voyageur qui s’arrête un moment à l’ombre du jujubier sauvage en attendant celle du palmier.» — Répète cela à la Mâlema.

Elle les quitte en riant des yeux violents et de la pâleur de Mouni.

Dans l’antichambre obscure, une négresse en gandourah jaune est assise sur la margelle d’une citerne et, devant une logette s’étale une vieille courtisane aux traits rusés.

R’naïfa soulève un rideau blanc ; c’est l’ombre douce d’une cellule. Sur un lit de repos, près d’une table basse surchargée de fleurs, un homme est à demi couché, sa figure de Christ rêveur émergeant d’une djellaba marocaine. C’est Si Rabah le derouïche célèbre et souvent emprisonné, qui sait toute chose.

Sisann et Fatma baisent avec une tendre vénération la tête du jeune solitaire au sourire archangélique, au regard malicieux et trop noir.

D’un geste harmonieux et lent, parmi les fleurs, il prend une poudre odorante dont il parfume ses doigts.

— C’est pour celle-ci, dit Fatma montrant leur compagne.

Le devin se recueille, fixe Mouni et prononce :

—Tu n’es pas aimée, ô jeune fille. Tu ignores l’amour arabe et l’amour chrétien te méprise. O jeune fille, le temps de l’amour qui est celui de la beauté passe comme un reflet sur le visage des femmes.

— Quel est le Chrétien dont l’amour me méprise ? questionne Mouni haletante.

—Celui que tu voudrais. Cela est tout. Comprends avec un cœur clair. Ta beauté, ta jeunesse et la vie finiront ensemble.

De charmants baisers, Sisann et Fatma caressent encore le front du derouïche.

Elles emmènent Mouni à travers des groupes d’Européens des deux sexes et de ces Juives qui discrètement brûlent des cierges dans les koubbas.

Dehors, Sisann dit :

— Ton ami est un chrétien, Mouni. Est-ce l’homme aux yeux bleus, aux cheveux bientôt gris ? Que n’aimes-tu plutôt mon frère qui est jeune ? Et le Chrétien imbécile ne t’aime pas…

Les petites dents de Mouni grincent sous son voile.

— Dieu sait tout et Si Rabah n’a jamais menti, affirme Fatma.

Quand Mouni rentra, elle répondit aux questions de Noura :

— J’étais chez Aziza Dherif qui est triste à cause de son fils. Je suis restée avec Sisann.

Sa voix était très calme, ses paupières closes à demi.

— Je voudrais que tu ne sortes jamais sans moi, chérie.

— C’est bien, mais que crains-tu ? Si le mal doit nous atteindre, il se trouvera dans la maison comme dans la rue.

Elle attira Noura vers le piano.

— J’ai le cœur léger. Tu es belle et chère. Je suis heureuse. Chante pour moi.


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