Chapter 35

Le lendemain.

Loin de la ville, aux environs de la koubba de Sidi-Brahim, Noura et Mouni suivent la route qui longe un oued au passé scintillant de paillettes d’or, au présent fétide de boues.

C’est vers le soir. Des souffles troublent les rameaux et plissent l’eau mate. Des parfums essaiment de la terre chaude, des prairies rousses. Un oiseau isolé jette un appel net et sec comme un bruit de taquet.

— Mouni, dit brusquement Noura, pourquoi ne pas m’avoir avoué que tu étais allée chez Si Rabah ?

Mouni tressaille imperceptiblement. La Bent Fraîchichi a parlé.

— Je ne l’ai pas avoué par crainte d’une réprimande. Sisann et Fatma m’ont entraînée. J’étais un peu curieuse du derouïche. Es-tu très fâchée ? Nous avons rencontré la Bent Fraîchichi. Elle a répété des paroles bizarres que Si Rabah aurait dites à ton intention. Il m’a semblé qu’il s’agissait de Claude, qu’il t’aimait… Alors, il était véritablement fou quand il s’est penché sur moi ! Et toi ?…

Une angoisse perce sous la volubilité fiévreuse de Mouni.

— Je ne l’aime plus, si un moment j’ai cru à l’amour qu’il m’offrait, répond lentement Noura. Si Rabah est un charlatan. Nous n’expliquerons pas les caprices de Claude ; nous les jugeons coupables, cela suffit. Mais, ma petite enfant, tu devrais ne rien me cacher de tes actes et de tes pensées.

— Qu’ai-je caché, excepté cette simple chose ?

Elle scande, et Noura s’étonne de sa véhémence : — Louange à Dieu puisque l’indigne que tu aurais pu choisir est loin de notre vie. Tous les Français sont-ils aussi stupides et misérables ? Qu’il soit oublié. Je suis honteuse à cause de mon amitié pour lui.

Elles sont près d’un groupe de gourbis parmi lesquels est celui de Djénèt qui se maria avec l’époux de Helhala la perdue.

Lorsque Djénèt arriva au gourbi, comme Richa était arrivée dans la maison fermée de Saïd ben Hamzi, les crépuscules du printemps étaient beaux de grandes lumières hâtives. Les lumières, plus intenses maintenant, magnifient la misère blonde des champs de l’été.

Dans le gourbi encombré de femmes de petite condition, car Djénèt et son mari étaient eux-mêmes de caste inférieure, muette selon la coutume, paupières closes, elle avait eu une figure si pâle, si différente de celle de Helhala qui l’avait précédée dans le même lieu. Helhala n’était pas restée enlinceuillée. Bravant la critique elle s’était assise près de sa mère ; elle ne parlait pas, mais ses paupières battaient malicieusement et ses lèvres gourmandes riaient.

Djénèt resta passive et immobile.

Durant la « hadjeba », la lune de miel, une tente blanche, abritant exactement la largeur du lit arabe, se dressait à l’écart du gourbi.

Djénèt y vécut ses huit jours d’inaction et ses huit nuits d’amour. Quand le soleil se levait, le mari s’en allait et la mère de l’épousée venait repeindre les lèvres, les joues blêmes, les yeux las, remettait le voile pailleté, renouait les foulards soyeux. Et Djénèt redevenait une idole assise sur le matelas qu’un tapis séparait de la terre, avec, autour d’elle, une cour de femmes et d’enfants.

Les huit jours écoulés, la mère était partie, la petite tente avait été rendue au loueur ; le jeune couple dormit dans le gourbi familial.

Et la belle-mère avait dit :

— Voici le temps de travailler, ma fille.

L’épousée plia sa robe brodée, son voile joli, les mit dans lesendouq[34]de ses noces dont la serrure faisait un bruit de grelot avertisseur chaque fois qu’on l’ouvrait ou le fermait. Elle lava ses mains peintes, s’agenouilla devant laguessâh[35]de bois d’olivier et pétrit la galette quotidienne. Cela fatiguait ses bras minces et elle n’aimait pas toucher la bouse sèche qui alimentait le feu.

[34]Coffre enluminé.

[34]Coffre enluminé.

[35]Large plat.

[35]Large plat.

Mais il advint que Djénèt ne sut pas garder le plaisir de son mari. Il se plaignit de la facilité du divorce, de la loi koranique trop favorable pour les femmes et qui lui avait fait perdre Helhala aux malices savoureuses. Il déserta le gourbi souvent. Djénèt fut en butte à l’animosité de ses beaux-parents qui déjà l’aimaient peu parce qu’elle savait des choses qu’eux ne savaient point.

— O Roumïa, disait la belle-mère, ta science française ne t’a pas rendue habile en amour.

Sous les ricanements, Djénèt travaillait davantage, comme possédée du désir de revenir entièrement à ceux de sa race, de racheter l’apostasie de son premier geste et de son intelligence qui s’appliqua hors l’Islam et les coutumes. Après l’amour bédouin, le labeur purifiait Djénèt de son péché…

Noura et Mouni saluent une vieille qui, devant un des gourbis formant le petit douar où vit Djénèt, tourne habilement et exactement l’argile pour en faire des poteries, letadjin[36]à quatre cornes, lekanounqui en a trois et la quedra[37]sans anses. Un chien aboie furieusement. Dans les jardins maraîchers s’égrène le tic-tac des norias. Deux jeunes femmes qui bêchent un champ se redressent, belles dans leurs haillons rouges, leurs bras de cuivre appuyés au manche des houes.

[36]Plat pour cuire les galettes.

[36]Plat pour cuire les galettes.

[37]Marmite.

[37]Marmite.

Djénèt est dans le petit enclos d’épines et de branches où sont parqués des veaux maigres.

Elle tend ses lèvres aux visiteuses.

— Soyez les bienvenues.

Elle étend une peau de mouton pour que la Mâlema et sa compagne puissent s’asseoir et elle reprend son ouvrage, une reprise au bernous de son mari. Suivant les paroles que Noura prononce elle jette un regard peureux vers le gourbi où sa belle-mère écrase des feuilles de henna sous une meule primitive.

— Tu es toujours adroite avec ton aiguille, Djénèt.

— Oui, je me souviens des leçons de Mademoiselle Sarah. Pour le reste j’ai oublié. On oublie ce dont on ne parle plus et je ne peux pas parler ici. Ils ne comprennent rien aux choses de l’Histoire.

— Ton mari me paraissait intelligent.

— L’intelligence des hommes n’aime pas celle des femmes.

Le bruit de la meule cesse et la belle-mère paraît, une cruche sur l’échine. Elle salue à peine, avec de mauvais yeux et va à la fontaine éloignée.

Alors Djénèt parle plus librement.

— Mon mari Touhami obéit à sa mère. Il me rudoie quand elle se plaint, pour rien. Hier j’ai dit : — « Me tueras-tu ? Je veux me sauver dans la montagne. » — Il a répondu : — « Sauve-toi. Quand tu seras au bout du champ, au bord du fossé, je prendrai mon fusil et je viserai bien. » — Tu comprends, Touhami ne craint pas la prison ; il sait qu’on y est nourri et habillé, à l’abri du vent et de la pluie ; il n’y manque que des femmes. — « Peut-être les bons Roumis finiront-ils par en donner aux prisonniers et la prison sera le paradis, dit-il. » —

— Tu n’es pas heureuse, ma Djénèt.

— Non. Je ne suis pas habile comme ma belle-sœur Afsïa qui obtient tout ce qu’elle veut, et son mari ne lui parle qu’avec une langue amoureuse. A quoi sert la science, ô Mâlema ? Elle ne m’a pas donné le bonheur et les gens d’ici affirment qu’elle donne le goût du mal parce que Bouba se prostitue à tous les hommes qui passent, chrétiens ou musulmans.

— Qui est Bouba ?

— Une fille du village de Beïa. Elle a été longtemps dans les écoles françaises et maintenant, elle fait des signes sur sa terrasse près de la koubba de Sidi-Brahim.

C’est la voix de Mouni :

— Djénèt a raison. La science ne donne pas le bonheur.

Comme une eau transparente laisse voir le fond des lacs, la voix transparente laisse voir une âme triste. Elle poursuit :

— Il n’y a qu’un bonheur, l’amour. La science ne donne pas l’amour. Et peut-être l’amour arabe vaut-il mieux que l’amour français. Peut-être les Musulmans mentent-ils moins souvent à leurs désirs que les Chrétiens.

— Mouni, Mouni… murmure Noura, saisie éblouie de certitude après un soupçon.

Mais Mouni se détourne et la mélancolique Djénèt reprend :

— On ne sait pas quand on se marie. C’est pour vous comme pour nous. Il faut patienter. Dieu est avec les patients et je ne divorcerai pas.

Noura prononça avec effort :

— Puissent des enfants te consoler.

— Je ne désire pas d’enfants. Je n’ai ni joie ni fortune, mais dix vaches maigres pour leur héritage. S’ils veulent naître qu’ils soient des fils.

— Des fils qui t’écouteront, que tu élèveras dans l’esprit que j’essayai de te donner, afin qu’ils deviennent les maris dignes des filles civilisées, de femmes telles que toi.

Et Djénèt répond évasivement :

— Je ne sais pas. Cela est loin. L’ignorance est bonne.


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