Chapter 36

Les gourbis disparaissent à peine au détour de la route.

— Mouni, cria Noura, Mouni, je veux la vérité, toute la vérité !

Et dans le cœur de la jeune fille l’espoir et le désespoir se heurtaient, se brisaient misérablement. Elle demandait la vérité et cette vérité fulgurait en elle, poignante. Elle souffrait comme si cette petite créature impassible, immobilisée devant elle, eût agonisé dans les pires tortures.

— Mouni, Mouni, tu l’aimais !…

O figure dorée, chère petite figure de princesse sarrasine, visage muet de Mouni, voici se déchirer brusquement le masque d’orgueil ! Voici paraître l’aveu passionné de l’âme, une douleur exaltée et sauvage, la violence du désir et l’horreur de la déception. O petite idole, tu aimes un mortel et ton châtiment est venu ; mais les lèvres restent si fières dans leur frémissement tragique qu’elles ne profèrent pas un regret. Elles disent simplement :

— Noura, mon cœur me fait mal, mon cœur me blesse, ô Noura. Il est le maître et je ne peux pas le dominer ici. Pour moi, l’ombre même de la maison devient dure et méchante. Cela passera. Cela doit passer quand le souhait n’existe plus, quand la rancune n’a pas pu naître, mais seulement le mépris pour la faiblesse de ceux qu’on croyait forts. Laisse-moi partir, Noura ; Lella Fatime est encore à la zmala, laisse-moi la rejoindre.

Les traits de Mouni étaient plus expressifs que ses paroles, plus expressives la désolation de ses prunelles profondes et sa bouche hautaine douloureusement.

Des mots tremblèrent, arrachés aux entrailles de Noura.

— Si tu pars, tu ne reviendras plus.

— Je reviendrai guérie.

— Mouni bien-aimée, écoute. Attends quelques jours, je préparerai Sarah à me remplacer et je te conduirai là-bas. Il faut que la joie se retrouve…

Le visage doré exprima une déception nouvelle. Vaguement, Mouni avait espéré de Noura une parole qui fût comme une promesse de chercher à ramener Claude pour l’incliner vers Mouni… Et Noura préférait le sacrifice, — Mouni savait que c’était un sacrifice, — de la ramener à la zmala… Ce ne pouvait être par jalousie puisque Noura n’aimait plus… Elle n’aimait plus et si elle avait aimé, Mouni savait qu’elle aurait renoncé à son amour pour la joie de Mouni. La petite saharienne eût bénéficié de cette admirable générosité du caractère de son éducatrice, en ne l’admirant qu’à demi, car elle était incapable d’en réaliser une imitation. Elle avait acquis la faculté de trop de raisonnement et pas assez de froide raison pour admettre le renoncement et la fatalité. Elle souffrait et se révoltait contre l’injustice d’un homme et des choses. Elle haïssait tout l’horizon, toute l’atmosphère des lieux de sa déception. Son impuissance criait en elle, plus violente depuis que l’attitude de Noura lui était comme une preuve que le derouïche n’avait pas menti, que Claude Hervis, tenté un instant, la dédaignait. Du moins, si elle espérait dans l’avenir ! Mais en cette heure aiguë et trouble elle n’avait plus d’espérance…

— Il faut que je m’en aille, Noura, il le faut.

Et voici que la réflexion d’une minute fugace faisait que Noura s’épouvantait. Elle se remémorait le charme des Grandes Tentes ; trop merveilleusement peut-être, il guérirait son enfant.

Elle supplia :

— Ma petite fille, au nom de notre tendresse, je te demande ceci : supporte le chagrin pendant un mois encore, ici. Après, nous partirons. Et il peut advenir tant de choses dans le court espace d’un mois.

Presque inconsciemment la jeune fille dit ces imprudentes paroles dont Mouni s’empare et qui dicte la réponse :

— Je supporterai ces jours, pour toi.

… Il peut advenir tant de choses dans le court espace d’un mois…

Si-Rabah aurait pu mentir.

Et pourquoi Claude Hervis ne préférerait-il pas la frémissante Mouni à la calme Noura ?


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