Chapter 37

Combien tu es retentissante sous la lune, ô ronde et blanche koubba !

Derrière la lourde porte close, comme en une nuit de sabbat, quelles mânes folles mènent leurs tympanons et leur sarabande ?

O mon seigneur Brahim sur qui reposent la bénédiction et le miracle, en ton sépulcre drapé d’étendards, voilà ta poussière émue au vacarme des litanies, au bruit des voix féminines.

Contre le mur arrondi où des niches protègent la clarté vacillante des cierges verts et rouges, voici, en double et triple rangs, toutes tes prêtresses plus belles et parées que les bayadères sacrées de Siva !…

Au dehors, par les chemins s’en vont des bandes faméliques, les pauvres de toutes races et de toutes religions auxquels la généreuse maîtresse de la fête donna la part du mendiant prescrite par la loi divine.

Dans la koubba, c’est un éblouissement de visages superbes, de joyaux, de soies et de velours rebrodés, effleurés de gestes tintants. Une élite féminine et musulmane est réunie. On reconnaît la veuve d’un ingénieur français, délicatement assimilée d’abord puis revenue à tout l’Islam de ses aïeules. Une grosse femme brune mariée à un Européen est venue sans le costume indigène et jure étrangement dans cette foule orientale. Il y a aussi un curieux petit bouffon femelle, commensal des cafés maures la nuit et des lieux mal famés le jour, traînant ses vices et sa difformité de bossue. En dépit de sa honteuse débauche, on invitait la bouffonne, parce qu’elle créait et mimait des danses lascives avec un réalisme audacieux, le langage éhonté de sa figure et de ses gestes.

Et toutes les femmes de tous les âges, les jeunes filles, les fillettes et les petits garçons se passionnaient pour ces danses. Après, ils essayaient de l’imiter.

Cette nuit-là, la fête était donnée par la tante d’Oureïda, pour qu’un miracle sauvât la « petite rose » dont le mal s’était subitement aggravé. Ainsi, la souffrance d’Oureïda se résolvait en joie pour les invitées nombreuses qui, après les condoléances et les souhaits d’usage, étaient tout au plaisir de se retrouver. Tel est l’avantage des fêtes au prétexte pieux : la réunion des amies proches ou lointaines. Là se rencontrent les affections, se font et se défont les mariages, s’édifient ou croulent les réputations.

La cuisine contiguë à la koubba était envahie de servantes. On emportait les plats de kouskous où chaque invitée avait puisé. On préparait les jattes d’eau fraîche et les plateaux de cuivre chargés de tasses de café.

Noura et Mouni conviées se mêlent à la foule d’où s’exhalent le parfum du jasmin, la senteur amère et prolongée de l’essence de rose. Elles s’entretiennent avec des jeunes femmes aux cheveux dénoués sous la tiare assyrienne où l’or des vieilles pièces romaines et arabes, des sultanis et des louis s’unit aux luisances des émeraudes, à la douceur des perles inégales. Sur les joues peintes, de multiples chaînettes tremblent, accrochent les voiles scintillants de fleurs d’argent. Les pieds et les mains sont zébrés de noir, par un raffinement de coquetterie dédaignant le henna commun, et ils se meuvent dans un cliquetis de choses précieuses.

Des fillettes félines et jolies, — plusieurs sont des élèves de Noura, — caressent un derouïche venu du Moghreb et qui fume du kif, béatement.

Noura cause avec Louïz et Merïem mariées comme Richa. Louïz rit et taquine son amie Merïem.

— O Mâlema, voici la plus paresseuse d’entre les femmes ; mais elle a su séduire sa belle-mère et son mari peut gronder en vain ; Merïem n’a jamais tort.

— Voici la plus avare, riposte Meriem. Louïz a hérité de la fortune de son père ; mais son pauvre mari ne connaît pas le poids de ses douros.

— Il m’a prise, à lui de m’entretenir, c’est la loi. Mâlema, pourquoi ne te maries-tu pas ? Tu connaîtrais le paradis avant la mort. Pourquoi n’épouses-tu pas un Musulman ? Plusieurs te veulent. Ils savent voir ta beauté, tandis que les Chrétiens sont aveugles. Si un seul de ces derniers avait des yeux, il viendrait un soir, à cheval, pour te prendre, même malgré toi et t’emporter ! Alors tu saurais comme nous le miel de la bouche, la brûlure bienheureuse d’un baiser.

Elle poursuivait répétant des cajoleries et de ces mots que toutes les femmes de tous les siècles ont aimé entendre aux lèvres des hommes. Naïvement et voluptueusement impudique, elle disait la joie des caresses.

— Avant de me marier, répond Noura, j’aurai peut-être le temps d’instruire tes filles.

— Si leur père veut…

— Et les tiennes, Merïem ?

— Cela m’est égal. Elles pourront apprendre à lire, peut-être, pour faire comme moi. Moi, je lis le journal à mon mari, c’est ennuyeux de lire ; mais mon mari s’amuse et dit que ton beylik est fou.

— Toi, Louïz, que fais-tu de ton instruction ?

C’est Merïem qui réplique :

— Elle s’en sert pour savoir la valeur de ses sultanis.

Contre la barrière qui entoure le sépulcre de Sidi Brahim, quatre êtres étaient accroupis, tassés par l’ahurissement de la misère, quatre êtres copiés sur les sinistres silhouettes que Loti peignit dans l’Inde.

Une larve humaine pendait à la mamelle vidée et flasque d’une femme de vingt ans. Entre les genoux de cette femme, un garçonnet aux admirables yeux de souffrance injuste, d’étonnement douloureux. La tuberculose et le rachitisme déformaient ses jointures, recroquevillaient ses membres où les chairs fondaient en plaies purulentes.

Une fille de quinze ans, sœur de la mère, et dont les bras étaient couturés de cicatrices blafardes, se leva après un long colloque.

La bouffonne venait de mimer avec une passion cynique l’éternelle aventure de deux amants, de la rencontre à l’étreinte. Les femmes surexcitées approuvaient par des applaudissements frénétiques.

Les musiciennes, — joueuses debendir, dederboukaet de tambourins continuaient le refrain et le rythme sur lesquels la bouffonne avait dansé.

— Je te prie, dit la fille misérable à l’une des belles idoles de la fête, je te prie… Nous sommes entrées, ma sœur et moi, pour un vœu. Prête-moi un foulard ; il faut que je danse afin que Sidi Brahim accepte le vœu.

Le foulard flottant au bout de ses doigts, maladroitement, sans passion, ni grâce elle suivit le battement des musiques aux saccades de ses hanches maigres. Elle ignorait la danse maraboutique, sacrée, qui plaît aux saints. Comme Photine saluant le Messie avec un chant de courtisane, elle faisait ce qu’elle savait.

Noura s’était assise près de la misère de la femme et des petits. Elle apprenait que le mari était en prison, compromis dans une affaire de vol. Sous un gourbi croulant, les abandonnés vivaient d’aumônes.

— Il faut aller au dispensaire ; on soignera cet enfant, dit Noura.

— Je ne sais pas le chemin, répond la femme. Je ne suis jamais allée dans la ville.

Ainsi, hors les remparts à peine, des êtres vivaient et mouraient sans même avoir désiré connaître ce que cachaient ces murailles.

Une voix aiguë s’élève, une de ces voix de tête suprêmement appréciées par les Arabes. C’est celle d’une matrone presque aveugle, mais savante en l’art de chanter. Elle commence un solo dans le silence des instruments et de l’assistance.

J’ai crié que je t’aimaisEt qui m’a répondu,O ma mère !Si ce n’est le hennissement de mon cheval.

J’ai crié que je t’aimaisEt qui m’a répondu,O ma mère !Si ce n’est le hennissement de mon cheval.

J’ai crié que je t’aimais

Et qui m’a répondu,

O ma mère !

Si ce n’est le hennissement de mon cheval.

Les musiciennes heurtent les peaux sonores chauffées sur les kanouns. Elles reprennent avec une ardeur contenue :

J’ai crié que je t’aimais,O toi l’œil de mon visageEt la salive de ma bouche !

J’ai crié que je t’aimais,O toi l’œil de mon visageEt la salive de ma bouche !

J’ai crié que je t’aimais,

O toi l’œil de mon visage

Et la salive de ma bouche !

Dans un nouveau silence la soliste dit :

Si tu ne m’aimes pas,Ote-toi de ma présence.Si tu m’aimes, ne serait-ce qu’un peu,Fais-le moi connaître.

Si tu ne m’aimes pas,Ote-toi de ma présence.Si tu m’aimes, ne serait-ce qu’un peu,Fais-le moi connaître.

Si tu ne m’aimes pas,

Ote-toi de ma présence.

Si tu m’aimes, ne serait-ce qu’un peu,

Fais-le moi connaître.

Les tympanons et le chœur scandent le refrain.

J’ai crié que je t’aimais…

J’ai crié que je t’aimais…

J’ai crié que je t’aimais…

Noura écoutait maintenant une créature exquise de charme jeune et de malicieuse séduction qui lui racontait :

— J’ai été mariée une fois, pendant cinq jours, répudiée, remariée un mois après pour la joie. On m’avait donnée à un vieux cheikh et j’aimais mon cousin ; mais je n’osais pas refuser d’épouser le cheikh à cause des cadeaux qu’il m’avait faits. Seulement, pendant les cinq jours et les cinq nuits où je suis restée dans sa maison, je ne lui ai pas permis de me connaître. Dès le premier soir, je simulai la folie et chaque fois que le cheikh voulait me prendre, je devenais comme une panthère furieuse dans la forêt. Alors, le cheikh m’a rendue à mon père. Mon père était fâché à cause de ma réputation. Il criait : — « Que ferai-je de toi ? Qui te voudra désormais ? » — J’ai fait prévenir mon cousin. Il a dit : — « Elle est folle, à mon oncle. Tous les gens le savent. Qui la voudrait ? Donne-la moi, c’est pour te rendre service… » — Tu comprends, ô Mâlema, nous avons bien travaillé pour notre plaisir.

Elle s’éloigne, répondant à un appel des musiciennes qui l’adulent comme toute la féminine assemblée, car elle a la réputation d’être une superbe amoureuse et d’avoir autant d’esprit que d’amour.

Elle entonne une bizarre complainte devenue populaire. C’est l’œuvre d’une prostituée emprisonnée après de hideux scandales et qui rima un poétique plaidoyer de son innocence.

— La chanson de Yamina, murmure l’auditoire.

On chuchote les aventures de la belle, les révoltantes orgies qui furent dénoncées dans cette koubba de Sidi Brahim, les tombes violées par de macabres sorcelleries.

— Tout est vrai, affirme une vieille. Etant déjà menacée de la prison, Yamina a fait voler au cimetière l’œil, la main et un morceau de la cuisse d’une morte. Elle les a fait bouillir, sécher, piler, mélanger à du kouskous que son amant Ali porta comme un cadeau aux juges pour que, l’ayant mangé, ils fussent dans l’impuissance de condamner Yamina. On l’a mise en prison cependant, mais sa peine sera légère.

Enfin les musiciennes commencèrent les litanies saintes.

Le chapelet des noms et des vertus des merabtin s’égrèna.

Soudain, une jeune femme s’élança, — celle-là même qui se refusa au cheikh son époux. — Possédée d’un délire, debout devant l’orchestre, elle s’agitait en mouvements d’abord cadencés qui s’accéléraient jusqu’à la convulsion.

Elle n’avait pu résister à la sollicitation du nom de son saint de prédilection.

Elle dansait, silencieusement enviée par les jeunes filles qui n’ont pas le droit de participer à la danse pieuse. Ses talons nus rythmaient exactement le battement des tambourins, la mélopée des chanteuses. Son visage était nerveusement extatique. Toutes les prunelles s’attachaient à elle. Le derouïche ne fumait plus.

Suivant la cadence, le buste de la danseuse s’inclinait et se dressait. Le geste ailé de ses bras éployait la mousseline des manches larges. Puis, sa tête ballotta, foulards défaits, chaînettes pendantes contre les joues blêmes et mouillées. Un tremblement épileptique la saisit. Elle continua sa danse à genoux et, bientôt, se renversa avec un râle…

Celles qui avaient soutenu ses convulsions épuisées, frottèrent ses tempes avec de l’essence de rose. Elle but un peu d’eau, refit sa toilette avec un soin méticuleux, se pencha sur le kanoun où le benjoin brûlait et, le nom de son saint revenant dans les litanies, dansa encore…

O notre seigneur Brahim, dors d’un sommeil ivre, parmi le poison des parfums, l’ensorcellement du benjoin, le scintillement des joyaux, la litanie des chants et la folie des musiques !… Dors, ô notre seigneur Brahim !…

Les ferveurs trépident dans les fumées bleues… En quel temps et en quel pays cette nuit étrange ? A quels dieux sont dévouées ces vivantes adorations ? A ceux de l’Inde mystérieuse ou à ceux de Babylone et surtout à toi, peut-être, Vénus-Astarté, l’amour… A moins que le Prophète, sous les yeux extasiés du derouïche, ait convié les paradisiaques danseuses autour de ton sépulcre, ô notre seigneur Brahim !…


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