Chapter 38

Le premier rai du soleil levant pénètre dans la koubba, réjouit au seuil de la porte, les deux hommes somnolents, gardiens de l’honneur, de la beauté et des richesses de plusieurs familles.

Le rayon détermine les formes des femmes aveulies dans l’hypnose après l’énervement, ou dans la béatitude du sommeil matinal. Quelques-unes se soulèvent, pâles, paupières épaisses. Des enfants geignent qui s’embrouillent des bras et des jambes, mêlant leurs nudités. Un fou entre, un garçon de seize ans, vêtu d’une seule gandourah déchirée, maculée d’excréments. Dans sa main, quatre brins d’herbes fatidiques. On se détourne de lui, mais nul ne le chasse ; sa disgrâce le fit sacré.

Noura est sortie. Depuis des heures elle étouffait dans l’atmosphère viciée. Elle est sortie le cœur lourd du secret de Mouni, le secret révélé dans le crépuscule de la veille. Et voici ce cœur si triste dans son amour, martyrisé dans ses tendresses, angoissé dans ses espérances, le voici plus pesant d’un poids nouveau, de ce qu’on apprit cette nuit.

Le mari de Zorah est mort, brusquement, sans causes apparentes. La femme qui raconta la chose dit aussi que les deux épouses du défunt avaient été emmenées, la première par ses parents, Zorah par un berger…

Et Noura sait que Zorah a empoisonné son mari…

Elle entend de vieilles paroles de Claude Hervis — « La souffrance et l’exaltation des unes, la révolte et la chute des autres, voilà l’aboutissement de vos leçons. » —

Mouni, Helhala, Djénèt, Zorah…

Ah ! la réalisation de son beau désir, que devient-elle ? Courbée sur la terre ingrate et dangereuse, elle laboure puis sème… Perdue au vent la semence ! Fleurie en floraison mauvaise ! Etouffée par la graine ancienne, germant et se développant malgré le passage du soc.

Richa est retournée aux traditions ancestrales, comme Djénèt, comme Louïz et Merïem qui ont dansé toute la nuit, furieusement, en l’honneur des saints.

Et Mouni voudrait revoir la zmala…

Noura jette un cri de détresse intérieure.

— A moi, Dieu du bien ! S’il est vrai qu’une vie plus parfaite doit nous posséder, si elle n’est pas le but illusoire des souhaits et du travail des êtres d’âge en âge, à moi ! Pourquoi mon amour trop grand, s’il ne doit être qu’un instrument de ruine ? Pourquoi ma volonté si elle est vaine ? O Créateur, détruis ta créature si tu la fis de telle sorte que ses énergies et ses aspirations ne concourent qu’à des douleurs et à des crimes !…

Elle s’est assise sur la margelle d’un abreuvoir, derrière la koubba. Des voitures vont venir qui la ramèneront en ville avec les femmes.

Une vie active s’éveille dans le carrefour où bifurquent cinq routes. Des chariots chargés de fourrage, qui sont comme des meules glissant et oscillant le long des chemins, s’arrêtent, leurs attelages de bœufs ruminant sous le joug.

Des charretiers jurent contre leurs mulets fatigués, arc-boutés sur leurs jambes fourbues, refusant un dernier effort.

Des moutons arrivent en troupeaux, le bouton de la clavelisation à l’oreille, destinés à l’embarquement. Museaux morveux, gris de poussière, au sifflement des bergers, ils bêlent la peur et la lassitude.

A l’ombre d’un frêne, un Kabyle vend des pastèques luisantes. Le soleil monte qui change l’ombre de l’arbre, brûle les pastèques. Alors, patiemment, le marchand prend ses fruits l’un après l’autre et les transporte dans l’ombre nouvelle.

Des vaches maigres, des juments étiques s’abreuvent dans le bassin de la fontaine, puis un poulain jaune, fantastique, bête bâtarde et affamée.

Oh ! puissant ressort d’une nature obstinée ! Avec la lumière croissante, il semble que le visage de Noura a perdu de son souci. La force de sa pensée répond à la muette supplique. Encore une fois, elle espère tout du temps et de la conviction immortelle. Ne subsisterait-il qu’un épi de froment parmi l’ivraie, que cet épi vaudrait l’effort du laboureur et le prix de la semence. La prière matinale de Noura, maintenant est une phrase de Job :

— « Mes espérances descendront jusqu’aux barrières du sépulcre et nous nous reposerons ensemble dans la poussière… »

Une caravane passa… Quelques dromadaires que poussaient des bédouins maigres, la peau tannée par le soleil du Sud et le vent de toutes les errances. Sur les marchés du littoral, les grands sacs de laine rudement tissée et teinte avaient laissé leurs charges de céréales pour se gonfler de produits hétéroclites, pour de nouveaux échanges avec les gens du pays des palmes, les Oasiens sédentaires. Au flanc des dromadaires, les outres d’eau et de semoule, les tamis de crin pris à Tunis, oscillaient. Sur le bât d’une chamelle suitée, un chat dormait blotti parmi des étoffes. Un autre dominait l’amas des piquets et des lambeaux de tentes nomades.

Mêlés aux pattes souples des animaux anciens, des chiens féroces cheminaient, tenus en laisse, et de petits ânes dont l’un portait un vieillard, l’autre un enfant nu, le troisième une femme drapée d’écarlate, allaitant un nouveau-né.

Des adolescents, et des femmes encore suivaient. La plus grande, en guenilles bleues, tête haute, profil puissant sous les tresses et les anneaux barbares, marchait dans la poussière comme Sémiramis, sur les terrasses d’onyx.

Un Bédouin, fils des guerriers numides, prononça une phrase d’amour murmuré et un nom : — « Rekeïa… » Les yeux de la femme altière étincelèrent sous l’orgueilleux abaissement des paupières et elle sourit.

La caravane passa… avec tous les hôtes familiers des logis mobiles, avec des reflets de l’immensité fauve et magnifique des horizons du désert, théorie biblique, comme à la recherche de terres cananéennes.

Heureux celui qui peut s’en aller ainsi, emportant son ciel et sa maison vers le lieu de son désir !…

Et dans ce carrefour, Noura symbolise la France enthousiaste et généreuse regardant vivre ses fils nord-africains, les charretiers de Malte et de Sicile, les Kabyles toucheurs de bœufs, les Bédouins instables et, derrière les murs de la koubba, sur le sol de la conquête, l’Islam virtuellement conquis…


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