Chapter 39

La religieuse, — un parfait visage qui eût pu servir de modèle au Bernin pour sa sainte Thérèse, — la religieuse causait avec la petite Mâlema.

Noura l’avait connue en d’autres temps et l’accueillait, au hasard d’un voyage, avec une petite novice, Kabyle convertie.

— Ah ! disait sœur Bénigne, je suis heureuse de vous voir à la tête de cette mission de relèvement social. Vous souvient-il de la visite que nous fîmes ensemble chez les sœurs blanches de C…? — Vous vous réjouissiez de voir les petits enfants nègres, métis, Kabyles ou Arabes des deux sexes, ayant perdu toute trace d’origine barbare dans leur costume et même sur leur front devenu candide comme il sied à des agneaux de Dieu.

— Je regrettais leur petit nombre et je souhaitais réunir un troupeau considérable.

— Vous avez expérimenté vous-même ce que peut la parole civilisatrice étayée par le bon exemple. Vous avez réussi.

Et Noura répondit doucement :

— Non.

La religieuse sursauta.

— Non, reprit Noura. Avez-vous oublié, ma sœur, que je m’inquiétais d’une expression d’abêtissement et de volupté animale qui couvait dans le regard des jeunes négresses, de la lueur à peine perceptible, mais vivace, qui gîtait dans l’œil des petits musulmans convertis ? Vraiment ils ne chantaient pas les hymnes pieux et naïfs rien qu’avec des lèvres de petits chrétiens ! J’ai acquis cette expérience ; pour réduire à zéro ou à bien peu l’œuvre d’années dévouées et ferventes, pour rendre impuissant et infécond le geste salutaire, il suffit d’une circonstance, d’une influence ou d’un souvenir qui développe brusquement la lueur et l’expression. Savez-vous le formidable pouvoir de survivance de l’héritage des aïeux, de toute la race que chaque être porte en lui ?

— Mais, fit sœur Bénigne, en admettant que beaucoup ploient sous cet héritage, d’autres brisent le joug, se guérissent du mal de la perversité et du mensonge, l’éternel mensonge des musulmans…

— Ma sœur, ma sœur, vous exagérez. Est-ce bien un véritable mensonge ? Je crois plutôt à une dissimulation impassible ou souriante en la forme, dédaigneuse et vengeresse au fond. C’est une sorte d’orgueil dressé sous l’humiliation du vaincu ; une revanche qui consiste à égarer le vainqueur dans des sentiers hors de la vérité. Les Grecs firent d’Ulysse un héros parce qu’il avait le don de dissimulation. Cela n’empêchait pas le geste noble et chevaleresque. Les Arabes ressemblent aux Grecs par plus d’un côté.

— Je ne soutiens rien contre vos déductions et votre science, Noura Le Gall. Mais, pour revenir au premier chapitre de notre discussion, je constate combien fréquemment nos maisons religieuses recueillent d’êtres détachés du grand navire de l’atavisme, ce routinier, et livrés aux vagues du hasard.

— Ils ne se laissent recueillir que parce qu’ils sont des épaves. Un coup de mer, la fantaisie d’une tempête, les jetèrent étourdis hors du grand navire. Quand ils auront repris leurs sens ils rejoindront leur bord.

— Vous êtes fatiguée et triste, Noura. Nombre de ces épaves deviendront de chères petites élues comme sœur Cécile.

Elle se tournait vers la novice convertie qui souriait dévotement.

Sœur Bénigne reprit :

— Vous êtes une pessimiste, ma chère. Ce n’est pas en disant : — « La ville est imprenable. » — qu’on fait des brèches dans les murailles.

Poussée par la contradiction, Noura répliquai :

— J’ai vu ici, trois petites indigènes aller à l’école d’un couvent de votre ordre, trois filles d’un homme lettré, distingué, en apparence ennemi de la routine. Elles étaient vêtues comme des pensionnaires d’un tablier noir au col blanc ; mais elles restaient coiffées d’un petit fez rouge. Ce petit fez étant plus près du cerveau dominera toujours le tablier noir ; c’est le symbole de l’indestructible obstacle.

— A votre tour d’exagérer. Vous arrivez à conclure que nous semons parmi d’irrésistibles ronces. Le Seigneur ne le voudrait pas.

— Nous ignorons le dernier mot de la volonté de Dieu, ma sœur. Se rendre compte ne veut pas dire qu’on a perdu courage. Il faut semer quand même ; c’est l’universel et immémorial devoir des hommes : c’est le geste initial, — conscient ou inconscient, — de toutes les civilisations. Mais la moisson ne dépend pas de nous seuls ; elle est soumise au soleil et à la pluie, à la grêle et à la sécheresse ; elle dépend de Dieu. Semons, sœur Bénigne, semons puisque telle est notre mission terrestre : mais ne concluons pas du fruit des semailles. Nous ne le verrons probablement point. Et pas plus que moi vous ne savez s’il mûrira pour le bonheur humain d’un peuple.

— Bonheur humain ! Que faites-vous du salut des âmes ?

— L’affaire de Dieu.

— Et la nôtre, ma chère… Sœur Cécile, entendez-vous ? De belles conversions sincères et édifiantes ou le simple relèvement moral d’une foule prouveront la bonté de notre ouvrage.

— A mon tour je convertirai les autres, murmura la novice avec onction.

— O petite convertie, songeait Noura, les lumières, les ors, les chants et l’encens qui a l’odeur du benjoin t’exaltèrent ; d’autant mieux que tu avais souffert une enfance misérable. Mais es-tu prise au fond de ta conscience ? Tes sens furent réduits par une volupté mystique ; puis, tu n’es pas une Arabe au sang d’intraitable vagabond ; tu es une Berbère ayant peut-être un aïeul Gaulois. Sois libre quelque jour où un vent chaud soufflera du Sud, où tes yeux et ta peau brûleront… Si la voix d’une raïta sauvage ou de la ghesbâ langoureuse, — du hautbois fanatique et de la flûte pastorale, — se fait entendre qu’adviendra-t-il ?…

La novice au visage d’adoration avait des lèvres qu’on eût plus facilement vouées aux baisers qu’aux prières et ses mains faisaient mieux songer à de frémissantes caresses qu’à l’égrènement du rosaire.

— Ma chère Noura, dit affectueusement sœur Bénigne en quittant la Mâlema, vous êtes dans une période de lassitude. Je sais pour vous un exemple qui agira avec plus d’efficacité que mes paroles. Allez rendre visite à mon amie, la veuve du commandant Soer[38].

[38]Celle dont il s’agit est morte tandis que s’imprimait ce livre. L’auteur veut ici saluer son souvenir de l’expression d’un douloureux regret.

[38]Celle dont il s’agit est morte tandis que s’imprimait ce livre. L’auteur veut ici saluer son souvenir de l’expression d’un douloureux regret.

— La touchante héroïne des « Gens de Poudre » d’Hugues Le Roux ?

— Elle-même ; c’est-à-dire, non l’héroïne fantaisiste du romancier, mais une femme de race, simplement exquise.

— J’irai.


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