☽
La petite gare esseulée au bord d’un lac, la carriole attelée d’une jument jaunâtre, la route qui conduit dans la brousse où vit madame Soer.
Noura, Mouni et un conducteur au parler provençal sont dans la carriole.
Des douars étalent le diss noirci de leurs gourbis. A l’écart d’un troupeau de chèvres, un mulet gris somnole ; de façon mélancolique et cordiale un chien à tous poils hurle contre son museau.
Les collines ont un maquis de lentisques pomponnés de baies rouges, et des lianes épineuses unissent un parfum âcre à l’esprit flottant et doux des narcisses pâles.
Des troncs de chênes-lièges brûlés jalonnent les croupes. Le conducteur conte comment il y avait là des forêts épaisses, vénérables, hantées par les fauves, riches d’écorces. Un jour cinq foyers d’incendie s’allumèrent à la frontière tunisienne. Les flammes chevauchèrent et bondirent avec le sirocco. Le soir, le feu avait dévoré le pays. La forêt est morte ; il reste le maquis repoussé que broutent les chèvres.
Mais, dans un paysage épargné, voici la grandeur des chênes géants aux rudes tuniques passementées de lichens.
Une maison esseulée s’ouvre.
— Je vous attendais, je vous souhaitais même depuis la lettre de sœur Bénigne. Soyez la très bienvenue. Ce n’est point ici un palais. Je ne peux pas vous offrir l’hospitalité ensoleillée de mon pays de palmes et de lumière, pas plus que je ne pourrais retrouver en moi la joie du temps passé, mais mon cœur vous accueille.
Ainsi parle la veuve du commandant Soer. Et Noura s’incline, et Mouni baise les mains de cette fille des Chorfa Fatimites, princesse musulmane sur qui passa le baptême chrétien.
Puis, sous les chênes, madame Soer serrant la main de Mouni et s’appuyant au bras de Noura, ce furent de longues paroles dans l’intimité d’une sympathie spontanée.
Le souvenir du commandant héroïque était évoqué avec le parfait amour des jours enfuis. La créature de rare et délicate exception qu’il avait prise à l’Islam avait su profondément et d’un cœur compréhensif être la femme et la fille qu’il initiait à un monde nouveau.
Mais le malheur était venu ; l’époux dormait dans cet oasis du territoire sahari qu’il créait au temps du bonheur et, après le cruel abandon des palmes chères, la noble veuve vivait en forêt près de sa fille mariée.
Elle avait des larmes et des sourires de réminiscences attendries. La figure brune sous la blancheur des cheveux crêpelés s’altérait ou se détendait. Et c’étaient des choses dites dans un parler pur de grande dame où l’accent arabe ne demeurait que comme une musique.
— Si vous saviez, enfant, combien j’ai étudié dès le premier maître que mon mari me donna ! Pendant que, toujours aux chemins d’avant-garde, il faisait de longues randonnées sahariennes, je m’efforçais d’apprendre vite et beaucoup. Le secret de mon ardeur était dans l’amour, cet amour nuancé de filiale gratitude qu’il avait su m’inspirer. J’ai connu sœur Bénigne. Avec elle je suis devenue chrétienne. C’était la religion qu’il me fallait et qui me rapprochait davantage du monde de mon compagnon… Et mon compagnon a fini son voyage… Il repose près de ma mère la bonne musulmane ; car il est de bons musulmans et, parmi eux, des mères pieuses et justes qui ne se bornent pas à répéter seulement les prières rituelles, mais qui savent instruire leurs filles pour tous les devoirs futurs. Elles savent leur montrer la vie et leur apprennent à y aplanir les routes par l’énergie ou la soumission.
Elle nomma la générale Marmier, — une Arabe aussi, conquise par l’amour, ce conquérant plus souvent victorieux que la simple tendresse ou la raison. Elle s’apitoya sur la misère des Bédouines, mais avec une pitié toute chrétienne et raffinée. Faire des femmes de ces femelles, quel beau, mais grand labeur !
— Je le sais, murmurait Noura.
— Sans doute, vous le savez, chère et courageuse enfant. Ne faiblissez pas. Le bien sera le fruit de votre effort. Nous savons tous ce que sont l’ingratitude et la déception ; pour quelques coupables on ne condamne pas un peuple.
— Et si ces coupables incarnaient l’esprit même du peuple ? Si, pour la cause du bien, on ne pouvait citer à la barre que quelques trop rarissimes exceptions ?
— Ce ne serait pas une raison de ne plus agir. Dans la masse obscure, des exceptions encore attendent la lumière.
Mouni n’avait écouté que les souvenirs de madame Soer. Elle avait découvert avec joie que le commandant avait l’âge de Claude Hervis quand il aima la petite Arabe… Le délai demandé par Noura n’était pas expiré ; Claude pouvait encore revenir… Mouni se pencherait sur la terrasse et guetterait dans les ruelles creuses l’écho des pas reconnus…
Pour Noura, elle emporta de la maison forestière une âme vivifiée. Elle se fit un nouveau serment.
— Je ne veux plus que rien chancelle en moi. Que ma foi dans le bel aboutissement reste entière ! Il se peut que ma vie ne soit pas assez longue pour parvenir ; mais je laisserai le flambeau de mon expérience pour guider ceux qui viendront après moi, avec la possibilité d’appliquer un système plus vaste et plus efficace, dérivé du mien, peut-être. J’accomplis dans les limites de mon champ d’action, de la volonté et de la résistance humaine, mon travail de précurseur et d’annonciatrice. A d’autres appartiendra le soin d’affirmer et de généraliser la doctrine.