Chapter 43

Avant la leçon, Noura compta ses petites brebis. Il manquait Mimi.

Les leçons étaient plus simples et plus brèves depuis la mort d’Oureïda. Dès la fin de celle de ce jour, Noura fut chez les parents de Mimi.

L’enfant avait un peu de fièvre ; mais elle courut vers la Mâlema.

— Emmène-moi promener. O ma mère, laisse-moi aller avec elle ; je guérirai.

Elles sortaient et rencontraient le père. C’était un lettré. Il tenait un journal et donnait à Noura les dernières nouvelles d’un Maroc sanglant. Après les Beni-Snassen révoltés, les charges de Casablanca qui avaient fait tant de victimes et de héros, les harkas fanatiques des Berabers montaient du Touat et du Tafilalet. Encore une fois le Sud Oranais sentait la poudre et le massacre.

Claude Hervis, dès le début des hostilités avait énoncé son opinion. — « Le premier geste sanglant fut provoqué par la peur, disait-il. Depuis longtemps, la pensée islamique de ceux du Maghreb s’inquiétait de l’envahissement de l’Europe. Elle préconçut l’extermination sous le talon du progrès. Des voix chuchotèrent, un regard provoqua, des voleurs surgirent en quête de rapines. Une heure écrite était là. Le vent desnefras[41], des razzias, le goût du sang et des luttes incessamment renouvelées de sultan à partisan, de maghzen à tribus, grisèrent le peuple et réveillèrent d’autres appétits. Puis, le Maroc moyen-âgeux se méfiait d’un souverain faible et trop moderne ; les grands brigands et les prétendant soufflaient la guerre, promettaient la victoire, l’honneur et le butin. » —

[41]Émeutes.

[41]Émeutes.

Devant la lenteur des premières représailles et aux discours de certains quotidiens, souvent, Noura s’était exaspérée dans une belle exaltation chauvine. Elle rêvait insensément d’une chevauchée victorieuse, d’un splendide galop épique de nos cavaliers, avec des armes luisantes, des drapeaux claquants ; un galop qui dispersait les rebelles, les terrifiait et les éblouissait jusqu’à la soumission spontanée, au vertige qui ralliait tous les cavaliers ennemis sous le drapeau tricolore de cette guerrière fantasia.

Noura était trop Française et indépendante pour admettre volontiers les concessions de bon voisinage, l’imbroglio des considérations et des susceptibilités internationales. Les récentes opérations plus libres et les engagements fougueux la rassérénaient. Mais, pour un petit soldat rencontré dans la rue, pensant que demain peut-être il serait là-bas, râlant, poitrine trouée pour avoir obéi au devoir et à l’élan de sa bravoure, une sensation violente et douce étreignait son cœur. Elle vouait une admiration émue, une fraternelle et fière tendresse à ce soldat qui souriait si simple, sans arrière-pensée parmi le va et vient des civils dont il défendait la quiétude. Et elle détestait ces civils de n’être pas soldats et de commenter sans passion les événements meurtriers.

Le père de Mimi, Si Lakhdar parlait avec un accent impersonnel.

— Ah ! ces Berabers, ce sont des lions qui montent du désert.

— Tu te trompes, répliqua la Mâlema, ce ne sont que des chats sauvages.

— Les chats sauvages sont mauvais quand ils sont nombreux.

— S’ils sont las de vivre, les légionnaires, les spahis et les goumiers les attendent.

— Ceux-ci voudront-ils toujours se battre contre des musulmans ?

— Ils se battront parce que leur mère ordonne, la France, dont ils sont devenus les fils.

Les yeux de l’Arabe se firent plus vagues, mais Noura les sentait brûler.

— Les Berabers ne veulent pas la France. Ils préfèrent rester semblables à leurs pères et à leurs mères. Qui a raison ?… Regarde-nous.

La petite Mâlema se redressa.

— Je regarde. Vous êtes heureux. Vous le serez davantage en vous rapprochant encore de nous. Nous vous avons délivrés et consolés de vos chefs turcs. Nous avons dit : — « Vous êtes nos frères. » — Et nous avons agi. Notre Gouvernement a pris souci de vous comme un général de ses soldats favoris. Il savait que vous aviez souffert, il voulait vous faire oublier la souffrance, vous traiter comme des égaux. Le nierez-vous ? Quiconque ne se souvient pas d’un bienfait est indigne de sa religion.

Si Lakhdar eut un sourire ambigu.

— Dieu connaît tout. Il juge et il est miséricordieux. Il en existe comme le Gouverneur de ce temps, comme toi et quelques autres qui sont pour le bien et la justice, — sur eux la bénédiction ! — Ces justes pensent : — « Les musulmans sont des hommes et ils étaient des seigneurs. » — Mais combien hurlent : — « Ce sont des chiens qu’il faut abattre, des serpents qu’on doit écraser. » — Que répondrons-nous à ces chiens d’un autre pays qui sont venus aboyer sur nos terres ?

— Vos terres sont à eux, à nous, comme elles furent à vous ; par droit de conquête. Mais fermez l’oreille aux hurlements stupides et pardonnez, n’y aurait-il qu’un seul juste.

Le père de Mimi avait encore des griefs.

— Vos colons ont pris les pâturages de nos tribus. Les gardes forestiers défendent l’inutile broussaille des forêts. Le procès-verbal étrangle le fellah et les troupeaux ont faim.

Noura savait bien cette plainte quelque peu justifiée, cependant elle répondit :

— C’était le droit du vainqueur de disposer à son gré de la terre conquise. D’ailleurs nous n’avons pas réduit votre bétail à la famine ; il reste des prairies et des maquis. Si nous défendons la forêt, c’est que vous êtes de grands destructeurs contre lesquels on doit sévir. Il suffit du moindre besoin de pâturage nouveau ou d’une rancune pour qu’un incendie s’allume dans une boule de mousseline, arrachée au turban d’un berger, cachée sous des feuilles sèches ; dix mille hectares de forêt flambent et une fortune s’en va en cendre et en fumée.

— Mais tu sais bien qu’il y a des têtes vertes[42]qui mesurent l’avancement au nombre des procès infligés ; mérités ou non, que leur fait cela !

[42]Gardes forestiers.

[42]Gardes forestiers.

— S’il y en a, je les déteste et ce ne sont pas des Français.

Si Lakhdar, sa petite fille et la Mâlema avaient gagné la rue haute qui domine la ville et s’achève en route sous des caroubiers.

L’Arabe passait sa main fine sur son visage de citadin dont les traits s’épaississaient. Il caressa sa barbe noire et luisante, examina attentivement une sardoine gravée de son nom et qui formait le chaton d’une bague à son petit doigt.

Il se remit à parler.

— Je te dirai une histoire. Nous avions un champ où pâturaient les troupeaux de mon grand-père et du grand-père de celui-ci. Des hommes vinrent dont les concessions entourèrent nos terres. Peu à peu leurs labours s’étendirent, entamèrent notre domaine. Un jour d’entre les jours, ils eurent envie du domaine entier, — un de ces Roumis était puissant près du beylik, — et le beylik nous dit : — « Allez-vous-en. Vous serez payés. ». — Des années, nous avons attendu l’argent. Les troupeaux sont partis, vendus. Déjà l’usurier avait mangé le poil et la viande ; il a rongé les os. Quand l’argent est arrivé, il était à peine la valeur d’un olivier. Il y avait si longtemps ; le beylik avait oublié le chiffre de sa dette. — Et cette histoire est celle de plusieurs. Ah ! si quand un Gouverneur est bon, il pouvait tout voir lui-même, cela n’arriverait pas. Mais on lui cache la vérité, puis on l’accuse alors qu’il n’est coupable de rien…

Sa voix devint mélancolique.

— Notre noblesse est finie. Mon père qui pouvait avoir des cavaliers est devenu maquignon. Moi je suis taleb. Mes cousins font du commerce avec les chrétiens et les trompent parce qu’ils ont été trompés. Ils n’avaient plus d’argent ; ils se sont faits marchands comme on se fait voleur ; ils sont au rang d’un M’zabi.

Il poursuivit fortement :

— Il y a beaucoup de marchands parmi les chrétiens. Et la France n’a-t-elle pas assez de princes et de soldats que ce sont des marchands qui la gouvernent ? Mais je m’en irai ! Je m’en irai dans le Sud, loin, là où sont les aghas ou des Bureaux arabes avec des chefs qui n’ont peur ni d’un cheval ni de la poudre, des chefs selon nos cœurs. Je préfère obéir au sabre qu’à la balance. Je préfère le salut d’un officier à celui de ton Président de la République. Un officier n’a pas peur de se battre, tandis que ton président se cache dans Paris.

— Si Lakhdar, tu m’offenses, dit froidement Noura.

Il ferma ses paupières à demi. Il eut un accent très doux.

— Je t’ai dit ma pensée comme à un ami. Pardonne-moi de t’avoir offensée.

— Je te dirai aussi ma pensée, reprit Noura. La misère ou la déchéance ne sont pas la faute d’un seul. Il y a trop de paresse et d’ignorance parmi vous ; et pour être belle et riche, la vie exige le travail des hommes.

— Le travail ! Considère les fellahs aux pieds crevassés comme l’argile sèche, aux membres maigres, griffés par les épines du labour.

— Le labour qui ne donne pas de peine et peu de moisson, à fleur de terre, autour des jujubiers sauvages ? Même ils hésitent à user de la charrue française ; il faut plus d’entretien et elle creuse plus profond. Cela changera quand ils auront tous compris et voulu.

— Ecoute, ô Mâlema. J’en connais qui prirent la charrue française. Elle obéissait mal aux mains arabes. Elle coûtait cher de réparations et d’entretien, de harnais pour les bêtes. Le surplus de la récolte était mangé deux fois. Alors, ils revinrent au bois dur ferré d’un peu d’acier, au joug fait d’une branche qui se fixe au garrot des bœufs où sous le ventre des mulets, avec un harnachement qui est un morceau de sac, une corde de laine, des ficelles d’aloès. La charrue cassée, on la répare avec le bois de la broussaille et rien ne mange la récolte en herbe. Et je connais un gros propriétaire arabe, — de ceux qui restent ou qui peuvent racheter des champs ; — il pense comme le fellah.

— Ah ! ton fellah n’est pas qu’un laboureur paisible. Il est pillard et quelquefois assassin.

— Par vengeance. Tous les hommes ont connu la vengeance depuis les premiers fils d’Adam.

— Je vois en tout et surtout le mal de l’ignorance. Le fellah n’a qu’un pauvre labour à cause de l’ignorance ; et il vole et se venge parce que c’est un barbare qui ne sait pas discerner le geste défendu du geste permis.

Il y eut un silence, puis les gazouillements de Mimi qui sautillait dans le bruit fin de ses khelkhal.

Si Lakhdar dit encore :

— Mieux vaudrait apprendre la justice que la science aux hommes.

Ils revenaient vers la ville. Deux tirailleurs les heurtèrent qui parlaient de femmes et empestaient l’alcool.

— Ils sont ivres, s’écria le père de Mimi. Voilà la caserne ! On y oublie les paroles du Livre… Ils sont ivres… Et vous voulez avec le service obligatoire rendre tous nos fils pareils à ceux-là ? Malheur ! N’avez-vous pas peur de la révolte ? Prenez les portefaix, les sans-famille, les Kabyles et les vauriens qui traînent ; faites-en des soldats qui se battront contre le Prophète même ; mais ne touchez pas à nos fils ! Ils demeureront soumis, s’ils l’ont promis ; mais ne comptez pas les obliger à renier la face de leur père ni à tuer celui qui lève le drapeau des batailles d’autrefois. Aaâ ! Puisse la France être forte…

Et Noura les yeux en flamme, une belle colère au visage :

— La France sera toujours assez forte pour écraser tous les étendards verts qui claqueront !…

Ils se séparaient désormais hostiles l’un à l’autre.

Et jamais Noura ne devait revoir Mimi…


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