Chapter 45

Au heurt précis de l’anneau de cuivre, Doudouh la servante ouvre, introduit le visiteur.

Et voici paraître Noura, pâle, si pâle de tant de larmes répandues pour la mort plus cruelle par l’éloignement, pour la brutale épreuve inattendue et pour l’angoisse de ce qui peut advenir encore.

En cet instant surtout, elle donnerait tout au monde pour retrouver, même fugitive, la présence de Lella Fatime, de cette âme si différente de la sienne, mais qui pourtant était son seul refuge familial.

L’expression de Si Laïd est bizarre et ses yeux ne fixent pas Noura. Des reflets troubles passent sur sa figure qu’il voudrait immobile, empreinte de la seule tristesse qui convient à un messager de deuil.

Il a posé sur le piano le paquet qui contient les bracelets de Lella Fatime, ces anneaux d’une chaîne rompue.

La voix de Noura s’élève, frissonnante.

— Si Laïd, parle, fais-moi la grâce de ne pas attendre pour me dire… Quel est le désir de Bou-Halim ?

— Bien. Qu’il soit fait selon votre volonté. Mon père Bou-Halim est vieux. Ses jours sont comptés. Il est malade et gangrené ; sa fin peut venir bientôt. Moi, j’ai levé un goum ; les chevaux reniflaient à l’odeur des batailles marocaines. Un chef n’est vraiment chef que là où on se bat. Je pars. Mon nom sera dans les bulletins de victoire et partout où l’on aura galopé et versé du sang. Mais je peux mourir aussi. Lella Fatime n’est plus. Vous n’êtes pas de notre famille, Noura ; vous avez refusé d’en être. Mon père et moi, nous avons songé au sort de Mouni. Mouni est une femme ; il est temps qu’elle commence sa vie de femme et connaisse un mari ; car il n’est pas bon pour les jeunes filles de demeurer seules et ce n’est pas l’usage en Islam…

Il ajoute doucement :

— Je suis venu chercher Mouni. Mon père l’a promise en mariage à notre parent Cherïef-Soltann.

Noura chancelle. Elle a pressenti le coup terrible ; mais cela n’empêche point qu’elle en soit assommée.

Puis, elle crie désespérément :

— C’est impossible !

Si Laïd raille, conscient de l’étendue de sa revanche.

— Qu’est-ce qui est impossible ?

Les prunelles de la petite Mâlema s’égarent et s’affolent sur une vision lointaine… Les Grandes Tentes, les vieilles et les jeunes épouses, les négresses, les Amourïat, les concubines, les antiques et révoltantes promiscuités… Et Mouni sera là-bas, la proie d’un Bédouin !

— C’est impossible ! Mouni ne voudra pas.

C’est l’ultime espérance.

Une colère marbre la face de Si Laïd.

— Elle voudra. Pourquoi préférerait-elle l’amour de l’un des vôtres à celui d’un homme de sa race ? Je sais qu’on objecte notre polygamie. Mais nous n’avons pas dix maîtresses cachées, et tous nos bâtards sont légitimés, et la négresse fécondée par notre amour ne reste pas une servante ; elle prend rang parmi les épouses ; elle est la « mère de l’enfant ». C’est ce qu’on appelle un exemple de moralité, je crois. Puisse-t-il servir au monde chrétien, ce dépravé hypocrite dont les pères renient les enfants de l’amour.

— Ah ! fait Noura, tu ne me prendras pas Mouni. Elle souffrirait. Je ne veux pas…

Et c’est la voix de Mouni :

— J’ai souffert ici… J’ai tout entendu. Salut à toi, mon frère. Noura, par ton cœur, laisse-moi partir ou je finirai par mourir comme Oureïda.

Mouni est lasse d’avoir vainement espéré, de s’être vainement penchée sur l’ombre des ruelles pour guetter la silhouette attendue. Elle est lasse du vœu stérile qui souhaitaittant de choses dans le court espace d’un mois… Et il n’est advenu que des épreuves.

Elle s’adresse à Si Laïd.

— Je n’épouserai pas Cherïef-Soltann ; mais je veux bien revoir mon père et prier au tombeau de ma sœur.

Sur son petit visage décidé, au souvenir de Lella Fatime les larmes coulent, sans contracter les traits ravissants.

Une folie s’empare de Noura. Elle voudrait se rapprocher de Si Laïd, détruire un peu de la vengeance et de la fatalité en prononçant des mots qui la livreraient au jeune homme. Ainsi, elle ne quitterait pas Mouni… Mais elle se raidit, dans une révolte et une tension éperdue de toutes ses fibres. Elle sent à peine les bras tendres et rebelles qui l’enlacent. Elle entend à peine l’accent caressant et obstiné qui murmure :

— Je reviendrai, mais laisse-moi partir maintenant ou je mourrai à cause du chagrin…

Noura imagine un monstrueux oiseau, un oiseau de proie, envolé, ayant dans ses serres prudentes une palombe grise. Et la palombe est ivre d’espace et ne sait pas quel sera son martyre dans l’aire du ravisseur…

Et puisque Noura ne peut tuer l’oiseau ni retenir la palombe, elle voudrait que la porte soit déjà refermée sur Si Laïd, que déjà Mouni soit livrée à cette revanche du destin arabe…


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