Chapter 48

— Enfant, enfant, êtes-vous responsable de l’accomplissement des destinées ! La tâche des précurseurs, de tous les apôtres prêchant les naissantes doctrines fut pénible et décevante ; mais ceux qui viennent derrière eux poursuivent et achèvent.

— S’ils ne détruisent pas, Amie.

— Non, Noura, car le temps doit faire son œuvre de progrès selon la pensée humaine et la loi sublunaire universelle. Tant pis pour les hommes qui sont les bons retardataires si, jour après jour, les vieilles poésies meurent et si des formules de calme bonheur se perdent… Chère, voyez les chefs qui mènent des pionniers vers le danger des inconnus immenses. Ils subissent les désertions et les morts, mais c’est le deuil de la veille qui achète le triomphe du lendemain.

Dans l’agreste solitude du jardin vierge, autour de la villa turque, l’Amie endormait le mal, pansait la plaie vive de la petite Mâlema. Elles remontaient d’un creux ravin où pullulaient des lierres, où, dans la vasque naturelle de son rocher, une naïade oubliée pleurait pensivement l’eau de sa source aux capillaires.

— Ah ! fit Noura, pourvu que Mouni revienne tout sera bien. Elle ne m’a pas encore écrit. J’ai peur qu’on la retienne contre son gré. J’ai peur, — et c’est atroce, — qu’on la marie là-bas.

— Et si elle agréait ce Bédouin ?

— Impossible ! elle se vouerait à une horrible torture, elle que j’ai façonnée à notre image. J’ai eu le temps pour elle. Mouni n’est pas restée une Arabe comme l’était Richa ma « petite plume ».

— Croyez-vous ? D’après ce que vous m’avez conté, je la trouve bien arabe, dans sa passion, sa dissimulation et sa naïveté en ce qui concerne son amour pour Claude Hervis. Si quelqu’un sait l’aimer selon son désir, elle trouvera le bonheur même aux champs d’alfa et loin de vous.

— Cela ne peut-être, Amie. Et je répète que le danger et la souffrance pour la plupart de celles que nous instruisons, c’est d’être livrées à des hommes, à des familles figés encore dans les anciennes ténèbres. Il faut que soient dissoutes ces ténèbres…

Une vaste lumière éblouit la mer.

L’extrémité d’une allée de cyprès domine le panorama absolu de sérénité.

Noura laisse son amie regagner seule la villa où elles se reposent dans le bon silence ou la persuasion qui émane des choses vivaces, transformées, éloquentes.

Noura contemple le paysage.

La mer jadis ridée par les barques phéniciennes, les rames des galères latines, l’étrave des bateaux corsaires et des navires des reïs, porte à présent des paquebots internationaux. Les uns emmènent les fervents vers Djeddah et la Mekke, d’autres débarquent toute l’Europe sur le rivage nord-africain.

Et parmi les verdures où pointent les cônes des cyprès turcs, l’indolence, l’esprit d’imitation ou le goût perverti des Arabes, habitent des logis sans style, encombrés de laideurs européennes, tandis que l’esthétisme de l’Europe fait surgir de neuves maisons mauresques.

Ne pourrait-on voir en cela un signe de la fusion future des races consentantes ? L’une serait-elle absorbée par l’autre ? L’Europe par l’Islam selon les prédictions de Claude Hervis ; ou les deux éléments se fondraient-ils pour cette nouvelle race africaine que le Mahdi affirmait exister et devoir grandir ?…

— A quoi songez-vous, Noura ?

— C’est vous, Mahdi ? Je songe à ma conquête. J’aimerais savoir quand et comment elle s’achèvera.

— Vous l’avez peut-être mal entreprise. J’userai de métaphores : écoutez. D’une orientale mélopée, vous vouliez faire un morceau de genre, hardi, élevé, sérieux, où détonnaient d’impossibles accords. Les violons ont pleuré…

— Ne chanteront-ils jamais ?

— Ils chanteront, mais une rapsodie mieux appropriée à leur caractère que votre sonate.

Noura joint les mains sur ses genoux ; elle tourne son beau visage affligé vers le ciel éclatant.

— Lequel vaut le mieux du chant barbare et primitif, de la rhapsodie ou de la sonate ? Laquelle vaut le mieux de la tradition, de votre doctrine ou de la mienne ? Il se peut que toutes trois aient tort, soient dangereuses. Il se peut qu’ils aient humainement et doucement raison, que seuls ils aboutissent, les zèles plus simples voués au rapprochement et au relèvement de la femme indigène, par le travail des doigts plus que de l’esprit, les zèles pareils à ceux de notre amie, et celui de ces religieuses qui, elles, sont les médecins des corps malades en même temps que les éducatrices des petites mains. Elles témoignent du dévouement, de l’honneur et de la pureté de la France féminine chez un peuple instruit de nos moindres péchés ; un respect les environne qui rejaillit sur nous tous.

Le jeune homme prend fraternellement le bras de la jeune fille.

— Noura, êtes-vous si désolée que vous renonciez à poursuivre votre rêve, que vous laissiez attenter à son intégrité ?

Noura livre ses yeux à l’affectueux regard du Mahdi.

— Secourez-moi. Je croyais ne jamais faiblir. Je croyais avoir mieux qu’un pauvre cœur de femme ; il a été fort contre l’hostilité, fort contre l’amour ; mais il est atteint dans ses fibres maternelles par la mort, la séparation ; et le voici faible… Dans mes jours d’activité, j’ai dit à mes ouailles nonchalantes : « Evoluez ». Des jours sont venus où j’ai douté de la bonté de ma cause. Toujours j’ai dompté la défaillance ; aujourd’hui je suis impuissante à me reprendre seule.

Elle regarde éperdument au-delà de l’horizon, des sommets bleus, légers dans l’éloignement, comme si elle pouvait voir la steppe au sud du Djebel-Amour…

— Hélas ! qui me dira où se trouve la vérité ? Nous sommes des esprits sans repos. Nous vibrons jusqu’à la douleur. Nous souffrons jusqu’à la volupté. Nous appartenons au vertige de cette vie contemporaine, accélérée, où tout s’ébauche et rien ne s’achève. Nous aimons et nous haïssons si vite que souvent nous savons à peine pourquoi. Nous allons, fébriles, dans un vouloir forcené, vers des buts surélevés et durs. Cependant, au fond des gynécées musulmans des femmes vivent d’instinct, de simple labeur physique et de contemplation. Elles n’ont ni ferveurs cruelles, ni doutes angoissants. Elles disent leurs cinq prières rituelles sans chercher à définir le sens exact de la prière, pas plus que le paradis où « leur âme montera…[47]» Notre race crie en nous ; la leur psalmodie en elles. Leur destinée coule dans une longue somnolence ; la nôtre se précipite en veille trépidante, en effort incessamment renouvelé…

[47]Expression arabe, pour « rendre le souffle, mourir. »

[47]Expression arabe, pour « rendre le souffle, mourir. »

— … jamais stérile, interrompt le brun Mahdi. Je n’aime pas vous entendre parler comme Claude Hervis, chère Noura. Rien n’est stérile. La pierre même enfante la poussière et la poussière est pleine de germes vivants. La vérité, c’est de veiller, d’agir, d’apprendre. A ceux qui savent le devoir d’instruire l’ignorance. Cela, avec une sage habileté, sans ambition ni parti-pris, en examinant la valeur des caractères et leur possibilité d’évolution. C’est un peu ce que vous avez fait, Noura, et moins que ce que vous vouliez faire. Je veux, moi, avec l’appui du Gouvernement, étendre jusqu’aux frontières de ce pays l’influence que vous étiez obligée de restreindre à un cercle étroit qui la rendait inefficace. Nul ne sera condamné à la totalité de la science. De celle que nous mettrons à sa portée, chacun prendra ce qui conviendra le mieux à son tempérament, au développement de ses facultés propres. Le maître n’imposera pas la vocation de ses élèves ; il leur donnera le moyen d’établir des parallèles, de comparer, de juger, d’appliquer nos procédés pratiques à la vie pratique, de choisir et de parvenir. Nous nous garderons de faire des déclassés ou des déracinés ; nous ne toucherons pas aux voiles ni aux turbans, ni à l’essence même des individus. Nous nous contenterons de placer des flambeaux dans les ténèbres, sans vouloir prétendre obliger les éclairés à les porter ou à entretenir la flamme ; il nous suffira qu’ils sachent l’utiliser.

Sa voix tranquille et ferme pénètre Noura d’un chaud réconfort. Des certitudes angoissées, moribondes, se reprennent à vivre devant cette affirmation que ce dont elles se nourrirent n’était pas qu’une utopie, que d’autres possèdent la volonté d’un rêve égal en dévouement social, en esprit français, à peine différent de manière. Aujourd’hui, Noura n’oserait plus discuter l’idéal du Mahdi. Elle écoute avidement et lui s’anime de la sentir offerte à la persuasion de sa parole.

— Ceux qui dorment n’existent pas. Guerre à l’hébétude et à l’inertie ! Pour tous les peuples et pour tous les hommes, le droit à la vie de virtuel doit devenir effectif.

— Et si conquérir ce droit effectif mène à la mort ?

— Pour avoir ouvert les chemins, vous n’êtes pas coupable des accidents. Je vous connais, Noura, vous vous croyez chargée du sang ou des larmes de toutes les victimes. Je dis moi, qu’avoir développé le pouvoir de souffrir est déjà une victoire. Et la grande paix viendra après les batailles. Pour ceux qui s’y renferment et qu’on laissa s’y renfermer l’obscurité se fera pénible. L’orgueil superstitieux sera ruiné ; la noble et intelligente fierté dominera tout. La belle œuvre franco-islamique s’accomplira. Même au Maroc ; les champs lourds d’armes enterrées, éventrées de nouveau, luiront d’autres fers, le fer des charrues et des houes défrichant les terres pour la multiplication du pain !

— Ah ! s’écrie Noura en saisissant le jeune homme par les épaules, merci à vous ! Vous êtes bien réellement le Mahdi, le messie qui sauve, console et persuade. Vous venez de faire un miracle ; je vais reprendre ma tâche ; mais…

Il la comprend et, délicat comme un frère, tendre comme un ami amoureux :

— … Mais tandis que vous rassemblerez votre troupeau avant qu’il ait oublié vos premiers gestes, j’irai vers les Grandes Tentes ; je saurai si « votre enfant » est heureuse, sinon, dussé-je l’enlever, je vous la ramènerai.

Et celui qui veut la renaissance de l’Islam soutenu par la France, et celle qui voudrait mettre des cœurs gaulois dans les poitrines musulmanes, marchent du même pas sous les cyprès…


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