Chapter 49

Encore, la koubba de Sidi Brahim rutile intérieurement et retentit. La fête est pour un nouveau-né, le fils de Louïz.

Dans l’assemblée, la Mâlema retrouve ses brebis éparses, les convie à revenir au bercail et souffre de les sentir sans enthousiasme, sans souvenir presque et sans gratitude. Pourtant elles promettent.

— Nous irons ou nous t’enverrons nos sœurs les petites.

— Moi je n’ai pas de sœur, dit Tounece, une cousine de Zleïra la Turque ; mais je n’entendrai plus les leçons, ô Mâlema. Je te le confie ; je préfère oublier les choses chrétiennes. Elles ne sont pas bonnes pour nous. Elles ne nous donnent rien et fatiguent inutilement notre esprit. Elles sont mauvaises aussi. Vois la Fafann qui s’habillait à la française et gagnait sa vie en brodant, comme sa grand-mère en faisant le kouskous dans les maisons riches.

— Eh ! bien ?

— Elle reçoit les coups de son amant, un chrétien qu’elle devait épouser et qui ne veut pas. Un jour, il la jettera dans la rue ; qui la ramassera ?

Et vindicative :

— Je croyais les chrétiens sans injustice, pareils à toi. Je les croyais sans brutalité et je pensais : « Ils peuvent nous dédaigner. » Mais quand Fafann parle, je me révolte et je cracherais au visage du dernier des Roumis, si, devant moi, il osait dire : « C’est un Arabe, » — comme on dit : — « C’est un porc ». —

Noura abandonna Tounece pour s’asseoir près de Louïz, la mère pâlie et souriante du petit enfant venu au monde il y a huit jours.

Les femmes forment un cercle. L’enfant est sur les genoux d’une matrone qui défait ses langes. La Bent Fraîchichi, la vieille barde, a savamment préparé en pâte épaisse du henna imprégné de vinaigre.

La matrone met une emplâtre de henna sur la tête molle du petit dont la figure ratatinée grimace ; la tête est couverte d’un capuchon de toile. Les mains et les pieds plâtrés de même, disparaissent sous l’enroulement de nombreuses bandelettes et, pendant plusieurs jours, l’enfant sera immobilisé, telle une momie informe, dans les langes étroitement serrés. Quand ses petits membres en sortiront enfin, ils seront si violemment rouges qu’on les croira trempés dans le sang.

Au murmure des invocations, la momie passe de mains en mains et, suivant la coutume :

— Laisse-moi baiser ton fils, dit chaque femme en posant une pièce d’argent sur la poitrine de l’enfant.

Elles formulent des souhaits :

— Dieu le garde jusqu’au jour de la circoncision !

— Que sa part soit enviable et son sort près des princes.

— Que sa mère puisse dire : — « J’ai enfanté dans le bien et mon fils est grand parmi les plus grands ».

Le futur héros est rendu aux bras de la matrone. Celle-ci remet l’argent à la mère, disant la valeur de chaque pièce et le nom de l’invitée qui la donna. Dans une circonstance identique, Louïz devra rendre des sommes semblables. Et le nom de la petite Mâlema est béni, à cause d’une pièce d’or.

La Bent Fraîchichi chanta au claquement de ses mains ridées.

Noura se levait.

— Je vais voir Djénèt avant que la nuit tombe.

Les gourbis étaient peu éloignés de la koubba.

Irrésistiblement par ce chemin, sous les mêmes arbres où Mouni avait avoué son amour, où Noura avait frémi d’une blessure multiple atteignant toutes ses tendresses, le souvenir de Claude Hervis assaillait la jeune fille. Elle revoyait la tête pensive, le bleu transparent et rêveur des yeux. Elle retrouvait les sensations de leur première rencontre, sensations réciproques, malgré les paroles différentes, première sympathie silencieusement échangée, comme il arrive entre les êtres qui doivent s’aimer d’amour ou d’amitié. Aujourd’hui, Noura doutait de la sincérité de cet amour qu’elle avait eu pour l’artiste. Elle pensait qu’elle s’était laissée prendre à l’excitant de la contradiction, au charme des gestes pareils à d’imprécises caresses, à l’enveloppement du désir inexprimé, d’une attention de tous les instants. Et Noura qui ne songeait qu’aux autres, sans répit, avait trouvé doux qu’on songeât à elle… Puis, la folie d’une minute, cette provocation du destin… Noura voyait à l’idole des pieds d’argile ; elle se sentait déchue dans sa ferveur qui ne voulait se prosterner que devant un idéal intègre. Et elle chassait l’idole, et elle étouffait la ferveur.

Il en était résulté en partie la dure épreuve en Mouni, comme une vengeance indirecte du dieu qui se sentait renié. Un reflet de fatalisme effleurant Noura, elle concluait qu’une prénotion des choses l’avait préservée d’une adoration trop profonde pour ce dieu banni de qui un malheur devait naître. C’est pourquoi en sa volonté absolue, son âme exclusive, cabrée contre les compromis, elle avait pu cesser d’aimer.

Le souvenir du Mahdi succéda à celui de Claude. Elle perçut à nouveau le grand esprit de sensibilité qui les avait rapprochés, mettant autant d’éloquence dans leurs silences que dans leurs mots, sous les cyprès. Ils se sentaient unis d’avoir chacun leur but et leurs convictions hors du banal de la vie facile.

Claude Hervis avait pris Mouni ; le Mahdi avait promis de la rendre. Et Noura tendait les bras vers ce messager de bonheur qu’elle espérait…

La petite Mâlema atteint le gourbi de Djénèt. Elle s’effare de voir le visage lacéré de la mère de Touhami.

— Rabbi ! Rabbi ![48]dit la vieille femme. C’est toi, ô Mâlema, et Djénèt est morte. Ce matin mon fils Touhami l’a mise sur une charrette ; il l’a emportée dans la plaine à Bordj-S’mara où sont nos tombeaux.

[48]Mon Dieu !

[48]Mon Dieu !

Noura frissonne, les doigts crispés contre le chaume. Afsïa, la belle-sœur de Djénèt, et une jeune femme aux traits enfantins l’attirent près d’elles.

La belle-mère reprend :

— Djénèt est morte à cause de sa folie. Nous l’aimions, mais elle ne comprenait pas nos cœurs. Elle a voulu tuer l’enfant qui bougeait en elle. Elle s’est tuée avec lui. Cela était la volonté de Dieu.

La jeune femme hoche la tête d’un air entendu.

— Djénèt était sans esprit. Pour moi je ne donnerai pas d’enfants à mon mari. Il est vieux et hier je lui ai dit : — « Je te regarde mourir un peu tous les jours. Quand tu seras fini, j’épouserai un jeune homme et alors j’enfanterai. » — Il ne répond rien. Il m’aime.

Noura s’enfuit, le cœur broyé de douleur et de dégoût. Quelle angoisse est la sienne ! Où marche-t-elle ? Des pierres tombales marquent les étapes… Lella Fatime, Oureïda, Djénèt… Lella Fatime repose au seuil du désert, dans une koubba fanatique. Sur le sommeil d’Oureïda pèsent le marbre uni et les faïences claires. Là-bas, dans la plaine gonflée de blés et d’orges, les chiens affamés du douar, creusent la terre remuée et, comme des chacals, la nuit, dévorent le cadavre de Djénèt…

Noura a regagné sa maison sans se rendre compte de ce qu’elle faisait. Elle se sentait écrasée par le ciel sauvage et rouge du soir, ensevelie par la route pulvérulente. Des mains blanches, squelettiques, se jetaient à sa rencontre. Des intonations de voix lointaines et des expressions de figures défuntes la poursuivaient. Elle entendait l’accent de Claude Hervis.

— O sacrilège…

Et ce qui sanglotait en elle, dans l’égarement de son âme déchirée, murmurait :

— Des larmes, des larmes, du sang et des larmes, rançon des farouches victoires…

Puis, son sanglot balbutia :

— J’ai peur…

Et pour la première fois Noura trembla devant l’avenir.


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