Chapter 50

Doudouh l’impassible aide sa maîtresse à gravir les degrés de la terrasse.

Ce soir, la fièvre qui écrasait Noura est moins forte et l’air est pur, comme plein d’une ineffable clémence après l’incandescente et rude journée.

— Mon livre, Doudouh…

Elle s’étend à demi sur la chaise longue. Dans son visage émacié ses yeux se creusent. Rester seule avec sa pensée l’épouvante et elle feuillette au hasard un recueil de poèmes.

Elle lit et toutes les phrases n’arrivent pas à son cerveau, mais seulement quelques-unes, parce qu’elles sont plus berceuses, mieux harmonisées avec l’air fluide, le ciel vaporeux et bon.

Des soirs beaux comme des regretsPleureront de longues fleurs tièdesSur les franges dormantes des palmes.Les pauvres membres torturésConnaîtront de souples détentes d’ailesDans l’air berceur et enfin ami…… fillette si brune,Presque mordorée,Belle de ton sourire qui est un lisEntrevu sous des fleurs de flamme ambrée…[49]

Des soirs beaux comme des regretsPleureront de longues fleurs tièdesSur les franges dormantes des palmes.Les pauvres membres torturésConnaîtront de souples détentes d’ailesDans l’air berceur et enfin ami…… fillette si brune,Presque mordorée,Belle de ton sourire qui est un lisEntrevu sous des fleurs de flamme ambrée…[49]

Des soirs beaux comme des regrets

Pleureront de longues fleurs tièdes

Sur les franges dormantes des palmes.

Les pauvres membres torturés

Connaîtront de souples détentes d’ailes

Dans l’air berceur et enfin ami…

… fillette si brune,

Presque mordorée,

Belle de ton sourire qui est un lis

Entrevu sous des fleurs de flamme ambrée…[49]

[49]John-Antoine Nau.

[49]John-Antoine Nau.

Des pleurs très lents et lourds roulent sur le visage pâle.

— Mouni…

Que fait le messager de bonheur, le cher messager attendu ?… Pourquoi ne vient-il pas encore ?…

L’anneau de cuivre heurte la porte.

Un temps… Le cœur de Noura bat si fort et d’une si violente espérance !…

Et Doudouh revient de son pas tranquille, précédant le Mahdi…

— Mouni ?…

Il presse contre ses lèvres les deux pauvres mains frémissantes.

— Noura, chère Noura, c’est le dernier coup. Il vous atteindra cruellement. Je suis ici pour ne pas vous laisser seule chanceler sous la blessure.

— Mouni ?…

— Mariée, depuis trois ou quatre semaines, avec un prince nomade du Sahara constantinois.

— Pourquoi n’est-elle pas morte, dit Noura d’une voix lointaine.

Elle ferme les yeux et son visage est torturé par une inexplicable souffrance.

Le Mahdi garde dans les siennes les mains froides.

— Écoutez, Noura chère, et soyez consolée si quelque chose peut consoler votre affliction. J’ai dû aller jusqu’à la zmala. Mouni était déjà descendue vers les Oasis de l’Oued-R’hir avec son mari. La Soudanaise qui lui servit de mère et Bou-Halim m’ont affirmé qu’elle s’était mariée dans la joie. Comme je m’étonnais qu’elle ne vous eût pas écrit, son père m’a dit qu’elle devait l’avoir fait, mais que les courriers ont pu se perdre. C’est possible. — « Elle n’a rien oublié de l’affection ni des soins de Noura Le Gall, a-t-il prononcé. Tu diras à la Mâlema que ma reconnaissance et mon amitié sont sur elle. » — Suis-je arrivé trop tard ou Mouni a-t-elle simplement suivi, sans regret, sans hésitation, son goût et sa destinée ? Cette dernière conclusion est celle de notre amie. Les Grandes Tentes vantent la félicité de votre enfant et le caractère de son époux.

Un gémissement profond ébranle Noura.

— Mon enfant est perdue…

— Non, Noura. Gardons cette espérance que Mouni, à peine reprise momentanément par un mirage, restera ce que vous l’avez faite, usera de sa séduction doublée de votre intelligence et nous amènera son époux. J’aime à songer qu’elle peut un jour frapper à votre porte…

Noura se redresse et ses prunelles désespérées fixent sans rien voir. Une recrudescence de fièvre heurte ses tempes.

Elle parle avec l’accent du délire.

— Voici ce que j’ai fait… Il y avait de lentes et jolies chenilles aux belles couleurs. Je voulais qu’elles devinssent papillons. Savais-je ce que souffre la chrysalide !… Elle souffre ; on ne se transforme pas sans souffrance… Et tous les papillons ne ressemblent pas à leur chenille. Ce petit gris sans charme est le triste perfectionnement de celle qui rampait avec les nuances d’une fleur tropicale… D’ailleurs le sort des papillons est de vivre peu. Ils se souviennent d’avoir rampé et le vertige de leur vol les tue…

Elle s’exalta :

— O mes sœurs musulmanes aux couleurs chaudes et soyeuses, ne souhaitez pas vos ailes grises, ne souhaitez même pas vos ailes dorées ! Pardon d’avoir voulu vous en donner. Je ne vous tenterai plus. Je n’ai pas su vous garder de la détresse en rêvant pour vous un autre bonheur. Et je vous ai vainement aimées, car vous n’avez pas compris mon amour. Où trouverai-je le pardon et l’oubli de mon erreur ?

Et c’est la voix persuasive :

— Il n’y a pas d’erreur, Noura. La victoire entière n’est que différée. Elle est déjà payée par des morts et par vos larmes ; elle sera. Le temps viendra pour toutes les chenilles d’avoir des ailes et mieux vaut un jour d’envol dans l’air pur, qu’une année dans la poussière ou la boue des chemins. Nous donnerons à nos papillons des ailes vertes qui les porteront longtemps…

La voix et les paroles s’épanchent sur la douleur de Noura, comme une source fraîche dans la désolation des steppes arides…


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