Mouni

Malheureuse la main qui t’enleva aux champs d’alfa pour t’initier à d’autres choses, choses décevantes et fatales qui engendrent trop de rêves et chassent les résignations !Malheureux ceux qui troublèrent ton cœur ancien, le cœur de tes frères aux longs manteaux…Du moins si ton martyre pouvait sauver de notre zèle une multitude !…

Malheureuse la main qui t’enleva aux champs d’alfa pour t’initier à d’autres choses, choses décevantes et fatales qui engendrent trop de rêves et chassent les résignations !

Malheureux ceux qui troublèrent ton cœur ancien, le cœur de tes frères aux longs manteaux…

Du moins si ton martyre pouvait sauver de notre zèle une multitude !…

Le chaos des roches dépecées par le vent, déchiquetées par les pluies, crevées, éventrées par les ouad-torrents, égratignées par l’ongle des rafales.

Puis, l’horizon inouï et, sur les palmeraies, le ruissellement splendide des lumières. Les traits d’ombre bleue, les brumes violettes qui striaient un espace fauve et pourpré se précisent, deviennent des oasis vivantes, dans la steppe plate et sans détours.

Mouni assoupie au creux de son bassour, le grand palanquin voilé de soupleshaoulis[50], empanaché de plumes d’autruches, Mouni se réveille, s’appuie sur Rhadra, son esclave-amie et écarte les tentures. Elle voit le paysage du nouveau désert où elle pénètre et sourit mystérieusement.

[50]Sorte de couvertures.

[50]Sorte de couvertures.

Depuis des jours, entre chaque halte, elle voyage ainsi au pas mou et régulier de la chamelle claire.

D’autres palanquins sur des dromadaires la précèdent et la suivent, avec des femmes de la zmala, des servantes ou les épouses des cavaliers qui font escorte à Ferhat el Hadj, mari de Mouni.

Et la caravane fastueuse, archaïque et lente, ayant quitté les champs d’alfa, la hamada pierreuse, descend vers les puits jaillissants de l’Oued-R’hir, le mirage des Chotts et les sables ardents du Souf.

En vain, quand l’agha Bou-Halim avait quitté les maisons de terre pour les tentes de poil, en vain Mouni avait cru la paix revenue, tout danger écarté avec le départ de Cherïef-Soltann. Elle ignorait le noble refus du vieux guerrier ; elle croyait à l’indulgence de son père ou tout au moins à un délai.

— Les noces seront quand Cherïef-Soltann reviendra, disait la Soudanaise.

Mouni se flattait d’avoir obtenu sa libération et revu Noura avant ce retour.

Elle avait écrit ; mais la zmala entière était complice de Bou-Halim et, froidement, Bou-Halim avait détruit les lettres.

Alors un pèlerin vint d’un autre sud, un « djouad »[51]qui était riche et allié aux zaouïas puissantes. Il fit un pèlerinage en Oranie, à la koubba d’El-Abiod-Sidi-Cheikh et passa par la zmala en regagnant son pays de l’Est.

[51]Noble.

[51]Noble.

Il resta longtemps. Bou-Halim connaissait sa famille et ses richesses et, un soir où Mouni priait l’agha de la laisser repartir, celui-ci répondit :

— Vraiment, ton désir se réalise, ô ma fille. Tu partiras, avant la nouvelle lune, avec ton époux Ferhat El Hadj…

Que font les cris à ceux dont l’oreille veut être sourde, ô Mouni !

Que font, à celui qui désire, les yeux meurtris, les lèvres tremblantes et le cœur révolté pourvu que son désir s’apaise à la source souhaitée où il voit transluire la volupté !

Les femmes disaient trop que tu étais frémissante et belle plus qu’aucune fille du Djebel-Amour, et vierge. Elles le disaient trop ; ainsi Ferhat El Hadj le savait…

Et ce fut le jour où les fusils crachèrent toute leur poudre à la face du ciel, le jour où tant de chevaux galopèrent, envolés comme des oiseaux dont les ailes seraient des lambeaux de soie, gonflés de vent comme les voiles des felouques.

La zmala hurlait d’allégresse, trépidait d’enthousiasme parmi le vacarme des détonations et des musiques infernales ; elle hoquetait, repue de diffas pantagruéliques. Et des viandes chaudes fumaient encore sur les brasiers, des entrailles pantelaient au soleil, le kouskous s’éparpillait sous le mufle des chiens.

Les enfants luisaient du miel des pâtisseries ; ils se mouvaient dans un essaim de mouches noires.

Dans la poussière ou sous les tentes, les femmes dansaient, endiablées.

On avait paré Mouni pour les noces, on l’avait parée merveilleusement des dons de l’époux prodigue. Elle était inerte et muette sous l’or, les brocarts, les diamants et les mousselines. Et nul ne s’inquiétait d’un reflet profond qui gîtait dans ses prunelles sous les longues paupières presque closes…

On vit venir la chamelle blanche aux confins de la plaine. Des chevaux se cabraient autour d’elle, de beaux chevaux écumants, blancs ou gris, la crinière teinte de henna, la croupe marquée d’une empreinte de la main fatidique.

On vit Ferhat sur un étalon emporté bondir dans le groupe des cavaliers. Les nègres qui conduisaient la chamelle se prosternèrent. Ferhat éventra le bassour, saisit Mouni, et son cheval ivre galopa vers les tentes…

Combien tu étais brisée par les sanglots secrets, par l’on ne sait quel sentiment complexe de vague espérance, de crainte et de volupté, par ton mutisme et l’inflexibilité qui t’environnait, ô Mouni !… Combien tu étais brisée cette nuit où, t’ayant attachée, pour prévenir ta résistance, on te livra à l’étranger…

Nul n’a connu ta pensée cette nuit-là. Nul n’a plus ouï ta plainte ni ta colère. Tes yeux plus noirs, tes lèvres plus hautaines ne livrent rien…

Maintenant, tu reposes au creux du bassour, sous l’éclat et la pesanteur de tes bijoux.

Au pas dansant de sa jument alezane, Ferhat El Hadj précède la caravane sur le chemin de son pays.

Au large, jusqu’au plus large de l’horizon, c’est l’infini de la steppe, toute la face saharienne ravagée de soleil, toute la liberté qui grise les errants.

Et toi, Mouni, petite captive des chaînettes d’or et des anneaux barbares, tu ne pleures pas sur ta captivité, tu ne veux rien tenter pour y échapper ; et si Noura te faisait signe, là-bas, vers le Nord, tu baisserais tes paupières pour ne pas voir son geste d’appel.

Etrange Mouni, ô toi tout l’Orient et tout l’Islam, malgré l’Europe dont on voulut t’imprégner, tout l’enfant et toute la femme aux impressions fugaces et persistantes, aux sentiments légers et têtus, aux pensées qui semblent si claires et restent indéchiffrables ; petit sphinx étrange !…

Et Mouni ordonne en posant sa tête sur l’épaule de son esclave :

— Répète encore ce que t’a dit le M’zabi.

Rhadra docile parle dans le palanquin.

— Le M’zabi est un marchand de Touggourt. Nous l’avons rencontré ; il marche avec nous depuis deux jours. Il est amoureux et hardi comme un de ces « grands voleurs » qui, pour l’amour, suivent les tentes, seuls avec un cheval ou un dromadaire ; les « grands voleurs » de baisers qui sont habiles à déchiffrer le langage des parfums et des bijoux et qui pour pénétrer dans la tente bienheureuse viennent nus, la nuit, affrontant les chiens et le couteau après la soif et la faim. Le M’zabi dit qu’à El Berd il y a un Roumi vêtu comme un musulman et qui fait des hommes et des femmes avec de la terre. C’est un Roumi grand et bon qui sait toutes les prières du Koran et ne prie jamais bien qu’il jure n’être pas chrétien.

Et Mouni tout bas :

— Je savais bien qu’il était dans ce Sahara, mais je ne savais où le rencontrer. Hamed ou Allah ![52]

[52]Louange à Dieu.

[52]Louange à Dieu.

Un vent sec affole d’incandescentes poussières et disperse le refrain des conducteurs de dromadaires.

Le bassour pèse moins au dos de la chamelleQue la plume à l’aile du pigeon…

Le bassour pèse moins au dos de la chamelleQue la plume à l’aile du pigeon…

Le bassour pèse moins au dos de la chamelle

Que la plume à l’aile du pigeon…

Qui dira l’œuvre des vents dans l’étendue saharienne ?… Le dessèchement, la mort des arbres et des herbes. La diminution et la fuite des êtres. Les terres végétales emportées par chaque souffle et la gigantesque ossature, le squelette pierreux restant nu sous le soleil.

L’œuvre n’est pas terminée ; il faut une plus saisissante figure à cette partie du monde opposée aux prairies virgiliennes, aux forêts abondamment vivantes de vies innombrables… Les vents se succèdent ;el adjedjqui hennit et leschichilisrugissants, troupeau de lions et de cavales folles. Ils mordent à même le squelette ; ils le cinglent, le fouettent, le griffent ; c’est l’effritement. Le gypse s’éparpille en poudre diamantaire, les pierres teintées d’ocre deviennent sables blonds aux reflets de cinabre parmi les fulgurantes rougeurs des soirs. La destruction est aussi un éblouissement. Le désert est créé…

Pourtant la nature possède un tel pouvoir de reviviscence que des végétations ont pu renaître de cette cendre de choses ; des tamaris grêles broutés par les gazelles et leszeïtasqui fleurissent avec toutes les pâleurs et les violences nuancées de l’améthyste.

La caravane de Ferhat-El-Hadj vint jusqu’au plateau graveleux de Chegga et aux replis sableux où sont les tombes des Oulad-Moulat.

Le passé des Oulad-Moulat est plein d’aventures et de batailles. Les meddahs errants l’ont chanté. Ils étaient les nobles fils de Hillal. Leur goum parcourait l’Oued-R’hir et disputait le trône aux sultans de Touggourt. Le destin passa sur eux et leurs dernières tentes essaimèrent jusqu’au Touat…[53]. Ainsi les vieux nomades se dispersent et meurent, mais ils meurent dans l’intégrité des coutumes.

[53]« Les Oasis sahariennes », A.-G.-P.Martin.

[53]« Les Oasis sahariennes », A.-G.-P.Martin.

Les tentes de Ferhat-El-Hadj se posèrent sur la falaise de Kef-el-Dour.

O Mouni, soulève le rideau de la tente, tandis que les hommes se détournent pour ne point commettre la félonie de convoiter ce qui n’est pas à eux et d’offenser leur chef par le regard défendu.

Mouni, vois la splendeur d’un immense redoutable, tragique et tentant sur la face blanche, la glace illusoire des Chotts, le velours du sable gemmé, l’ombre imprécise, prometteuse d’ensorcellement dans l’oasis qui existe par l’eau souterraine, l’eau jaillissante que les hommes prennent aux djenoun[54]ténébreux ! Le pays du mirage, le mystérieux Oued-R’hir est devant toi…

[54]Pluriel de djinn.

[54]Pluriel de djinn.

Là les conquérants arabes, tes ancêtres, s’arrêtèrent jadis. Ils s’arrêtèrent effarés du prodige de l’air, de l’étendue et de la lumière qui créait des spectacles impossibles de réalité en la solitude. Les chevaux pointaient devant la plaine vertigineuse. Ils eurent peur.

— Ceci est vraiment le pays des djenoun, dirent-ils.

Et pour la première fois, ils s’en retournèrent… C’est pourquoi Kef-el-Dour se nommeRocher du retour.

— Rhadra, dit Mouni, appelle Ferhat-El-Hadj.

L’époux s’avançait, figure ciselée, mince, hâlée, profil busqué et hautain, la bouche sensuelle, les yeux froids, la barbe très noire et fine à la moustache tombante, les mains sèches, le corps maigre et nerveux sous la soie du haïk et les plis légers des burnous de Sousse.

Pareils au visage de cet homme devaient être les visages de ceux dont l’intelligence fut parfois obscure, mais dont les passions formidables, l’énergie démesurée et l’orgueil renversèrent des empires, créèrent des religions et changèrent la face d’un siècle… Pourtant cet homme-ci n’est rien qu’un peu de l’âme musulmane éparse dans les solitudes fauves.

Il n’a pas de sourire en abordant Mouni ; son expression reste sévère et digne ; mais ses yeux brillent et sa voix est basse et très câline.

— Que veux-tu,ô aïni?

Mouni clôt ses paupières, comme elle a pris l’habitude de le faire devant son mari. Elle étend son bras cerclé des serpents d’or du Djebel-Amour et désignant la ligne des palmeraies lointaines :

— Je te prie, où se trouve l’oasis d’El-Berd ?

— Pourquoi ?

— On dit que les dattes y sont plus douces que dans tout le Sahara et qu’il y a des ânes sauvages. J’aimerais les voir. Y camperons-nous ?

— Bientôt. — Il saisit la petite main. — Et si tu n’es plus une morte contre mon cœur, je ferai capturer pour toi un âne sauvage.


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