Chapter 52

L’heure avant l’ombre.

Des remparts de toub effrités sous la pluie rare, les vents fréquents. Des pans de murs blonds et roses découpés en décor, crénelés par la ruine, grandis et magnifiés par l’ultime lumière…

De longues traînées d’ombre hâtive s’élargissent à terre, aux replis des murailles. Des couleurs prestigieuses, rapides, se succèdent et s’irradient dans la seguïa. Les palmes s’assouplissent, dolentes, lasses d’avoir porté tant de soleil. Des lueurs étranges s’attardent. Le demi-jour nuancé, pâlit. Dans la gravité voluptueuse du soir saharien, on perçoit l’hymne impérissable des soirs splendides.

Les remparts démantelés deviennent imposants comme un débris de vieille Egypte où chanterait cette âme ancienne qui s’attachait aux choses de l’éternité.

Et voici Claude Hervis, sous son manteau bédouin, sortant de sa maison de terre pour errer dans le crépuscule des jardins d’El Berd.

Sa maison est meublée d’un lit en bois de palmier où ne montent pas les scorpions. Elle est peuplée de sveltes Nouras d’argile au profil grave ou aux traits exaltés, de petites Mounis embéguinant de voiles une figure de sphynx, et des formes d’une autre femme au corps nu, robuste et beau, de marbre antique, au front cerclé du « djebin », diadème des femmes du Sud, entre les lourdes tresses qui étreignent le visage.

Ainsi Claude a accepté les suites de ce seul geste qui suffit à séparer sa vie de celle de Noura l’exclusive.

Il n’a pas souffert la vulgaire souffrance des amoureux déçus. Il a compris que Noura droite, sévère en son orgueilleuse et absolue virginité, susceptible en tout ce qui touchait à Mouni, ne lui pardonnerait pas sa folie si brève. Il n’a pas eu le mauvais goût de supplier ni de gémir. Il garde le sentiment très profond et pur voué à la jeune fille ; il le garde sans tourment, comme un culte secret et calme à une inaccessible dont l’énergie et la beauté l’ont ému.

L’artiste fasciné par un primitif Orient a choisi sa vie dans l’ambiance de l’oasis encore inviolée, dans la béatitude, l’ivresse et l’idéale contemplation de l’Islam saharien. Et cette vie qui semble bizarre est rationnelle en somme. Elle a sa part de tendre chimère et sa part d’originale réalité. Elle possède les extrêmes jouissances humaines, de l’immatériel au réel, et elle est légère, sans l’encombrement des superflus qui s’imposent en nécessités.

Aux heures de l’esprit, Noura règne en évocation. Claude Hervis appartient à celle qui incarne le charme blanc d’une vierge franque, les généreux enthousiasmes français et la grâce sculpturale d’une Hellène.

A d’autres heures, c’est la souveraineté de l’Oasienne aux parfums violents, aux soumissions sensuelles.

Et Mouni symbolise le souvenir sans regret, plein de fatalité décisive ; un mot du destin, sans amertume à cause de la sage acceptation.

La ruine blonde, devant la maison de toub, s’anime d’une forme féminine. Telle une inattendue prêtresse venue pour accomplir quelque rite mystérieux, une femme surgit dans des draperies blanches. Elle a des cheveux tressés, lourds de laine, voilés de soie, des yeux immenses de mélancolie inconsciente et de perdition. Ses bijoux luisent de l’éclat doux et atténué de l’argent berbère. Elle descend lentement et se perd dans la palmeraie sombre, à la rencontre du sculpteur.

Les clartés coulent moribondes…

Au-dessus d’un créneau une étoile pointe. Le jour n’est plus.

Voici la nuit saharienne, vivante, unique…

Alors la caravane de Ferhat-El-Hadj atteignit les dunes d’El Berd.

C’était l’heure où les familles s’assemblent pour le repas frugal de kouskous noir, de dattes et de sauterelles, l’heure qui précède celles où les métisses rejoignent leurs amants sous les vignes pendantes comme des lianes, près des puits jaillissants et des seguïat silencieuses.

La caravane avait cheminé par les sentes floconneuses d’efflorescences de sel, au bord du Chott Merouan, puis le long des premières palmeraies et parmi les dunes.

Les réflexions ou les souvenirs des chameliers entrecoupaient de fréquents mutismes.

— …Il avait juré de se venger. Il a glissé comme une vipère. Il a éventré les sacs d’orge mêlant le grain au sable.

— …Le dromadaire marche lentement, mais il est encore debout quand le cheval qui galopait est à terre.

— …Il était dans le palmier, au-dessus de Djilali endormi, et il riait parce que les dattes qu’il volait à Djilali tombaient sur le burnous de Djilali…

— Qui parle de palmiers ? interrompit le M’zabi poussant sa mule près des chameliers. Si vous êtes des gens de ce pays, comment osez-vous en parler, vous qui coupez leur tête et qui les tuez pour vous enivrer de leur sang.

Il disait qu’au M’zab était réprouvée la coutume de décapiter les vieux dattiers pour recueillir la sève qui devient lelagmi[55]fermenté.

[55]Vin de palmier.

[55]Vin de palmier.

Il poursuivait en désignant les jardins où blanchissaient le crâne du dromadaire et l’omoplate du mouton, fétiches protecteurs :

— Le palmier est sacré. Il est pareil à l’homme. Il a une épouse qu’il féconde. Son cœur blanc est comme un cerveau ; la moindre blessure lui donne la mort. Sonlif[56]est comme une chevelure. Ses palmes coupées ne repoussent pas plus que les membres coupés. Et c’est l’arbre de la prédilection divine ; il croît en pays musulman.

[56]Bourre.

[56]Bourre.

Tuer une brebis, c’est tuer une abeille,Tuer une abeille, c’est tuer un palmier,Tuer un palmier, c’est tuer soixante-dix prophètes[57].

Tuer une brebis, c’est tuer une abeille,Tuer une abeille, c’est tuer un palmier,Tuer un palmier, c’est tuer soixante-dix prophètes[57].

Tuer une brebis, c’est tuer une abeille,

Tuer une abeille, c’est tuer un palmier,

Tuer un palmier, c’est tuer soixante-dix prophètes[57].

[57]« Les Palmiers du M’zab », capitaine Charlet.

[57]« Les Palmiers du M’zab », capitaine Charlet.

Les chameliers écoutaient, distraits par les discours du M’zabi aussi bavard sur sa mule qu’autour du feu des haltes.

Et l’oasis d’El Berd fut toute proche avec son avant-garde de palmiers roux, déchevelés sur les dunes que leurs racines fixent dans un réseau de cordelettes.

La caravane s’arrêta. Les dromadaires s’agenouillèrent dans le sable au bruit de leurs grognements sauvages achevés en râles soumis. Les tentes se posèrent encore et, près d’elles, les bassours ressemblèrent à des huttes pomponnées.

Ferhat-El-Hadj s’en alla dans l’oasis, chez le seigneur Amar ben Belkacem dont il devait être l’hôte.

Les palmes sèches et les racines de zeïta flambèrent. Accroupi dans son burnous brun, le M’zabi reprenait ses bavardages.

— Êtes-vous des hommes pieux ? Porterez-vous des offrandes aux zaouïas du pays de Touggourt ? Je sais un mokaddem entre tous. Il est redoutable et il a rendu des palmiers stériles en les regardant. Et c’est unmergoud(endormi). Son père l’ayant engendré mourut. Lui, dormit huit années dans le flanc de sa mère avant de vouloir connaître le jour. Ses ennemis disent qu’il est l’enfant du péché et que son vrai père est un Rouari[58], khammès du défunt. Je le crois plutôt fils d’un esprit. Echangez votre argent contre ses amulettes ; elles sont efficaces.

[58]Métis sédentaires de l’Oued-R’hir.

[58]Métis sédentaires de l’Oued-R’hir.

Le M’zabi se pencha comme pour tisonner le feu ; mais ses petits yeux, entre deux chameliers, observèrent rapidement la tente de Ferhat.

Il reprit sa position première.

— Je vous dirai ce que raconte au café maure un deïra[59]des Ziban. Les Arabes d’autrefois étaient des hommes et des femmes ; ceux d’aujourd’hui ne sont plus que des coqs et des poules…

[59]Cavalier de Bureau arabe ou de Commune mixte.

[59]Cavalier de Bureau arabe ou de Commune mixte.

— Depuis que toi et tes frères vous êtes des Juifs, riposta un chamelier.

— Je brûle ton insulte au feu des djerid[60], répondit paisiblement le conteur en poussant une palme sèche dans les flammes. Mais vos grands-pères valaient plus que vous. Ils avaient de bons chevaux. Ils ont galopé jusqu’en Espagne et failli prendre la France. Un homme, plus fort avec sa hache que toute une armée, les a chassés. Le galop de la défaite est rapide. Quand les Français sont venus dans ce pays, il y avait un grand chef dans le Hodna, un chef musulman. Il portait un sabre long de trois mètres. Il se battait bien. Une nuit, blessé, il revint à sa tente, attacha sa jument au piquet et s’endormit. Une bataille se continuait dans la montagne. Au matin, la jument baissa la tête, creusa la terre avec son sabot et hennit de douleur. Le chef s’élança hors de la tente ; il s’écria : — « Nous sommes vaincus ! » — Et cela était la vérité. Depuis, il n’y a plus ni chefs ni victoires.

[60]Palmes.

[60]Palmes.

Le M’zabi se pencha de nouveau et cette fois son regard saisit le signe d’une main de femme dépassant le bord sombre de la tente de Ferhat.

Il laissa passer quelques minutes, puis se leva, nonchalant et sérieux, pour rejoindre Rhadra sous le couvert des palmiers…

Plus tard, au seuil de sa hutte, Claude Hervis répond au salut du M’zabi et à sa demande :

— Veux-tu que je regarde tes « enfants d’argile » ?

— Entre. Il y a une bougie.

Semblables curiosités sont fréquentes et Claude ne s’inquiète pas de ses visiteurs.

Mais le M’zabi l’appelle, intrigué par une statuette de Noura en longue robe unie.

— Quelle est celle-ci ?

— Que t’importe.

— Une Roumïa, ta sœur ou ton amie ?

Il roule une cigarette entre ses doigts et, prêt à franchir la porte, négligemment :

— Ecoute. Mon amie à moi m’a prié de te dire ce nom : « Noura », « et que tu viennes dans le dernier jardin avant la dune, tout à l’heure. » — Tes « enfants d’argile » sont jolis ; mais les amies vivantes valent mieux. Le salut sur toi.

Il disparaît. Claude stupéfait n’a pas eu le temps de l’interroger.


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