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Le bernous du sculpteur s’immobilisa devant une melahfa bleue comme en portent les métisses. La créature ainsi vêtue, — une enfant presque et si mince, — cachait son visage et ses bras sous un voile blanc. Etait-ce une très jeune fille aventureuse ou une petite épouse adultère ?
La seguïa coulait sans murmure et l’ombre des palmiers était pleine de silence.
— Qui m’a fait venir au nom de Noura ? demanda Claude Hervis.
Le voile tomba. Une main saisit son poignet. Il entendit une voix ardente.
— C’est Mouni.
Il tressaillit, se sentant brusquement ému jusqu’au profond de son âme, et grave, et soucieux comme devant un mystère inquiétant ou un inéluctable péril.
Mouni était là, seule, et comment ? Que signifiait cette présence ?… Les vibrations de la voix reconnue se prolongeaient en lui. Il se crut dans un paysage de rêve, en face d’une apparition qui se volatiliserait bientôt.
Il distinguait à peine le visage passionnément levé vers le sien. Et Mouni fut sur sa poitrine, les bras noués à son cou…
Il la détacha doucement. Il se refusait encore à admettre la stupéfiante réalité.
— Explique-moi…
Elle eut une sorte de frisson.
— Ah ! tu veux savoir avant de m’accueillir.
La petite voix s’exprimait en français, lente, contenue, mais frémissant de passion refoulée.
— Voici l’histoire, depuis un soir plus beau que celui-ci. Le baiser était allé jusqu’à mon cœur. J’ai caché mon secret à Noura, longtemps. Longtemps j’ai attendu le retour. Puis j’ai cru à la parole d’un derouïche et j’ai méprisé votre faiblesse qui ne savait pas fixer le choix de son amour. Vous préfériez Noura peut-être et je vous détestai d’avoir menti en vous penchant sur moi. Mon frère est venu ; c’était écrit ; je suis retournée à la zmala. On m’y a gardée prisonnière. On m’a donnée liée et brisée à Ferhat El Hadj. Il m’emmène chez lui et nous passons la nuit ici, dans la dune.
Il écoutait l’explication, violemment atteint par l’évidence de ces choses jadis pressenties et redoutées pour Noura, pour Mouni.
— Tu es mariée…
Elle crut discerner un reproche dans l’intonation et se révolta.
— Je suis mariée, oui, par ta faute. Tout est de ta faute, tout ! Oh ! qui dira jamais le mal que tu nous as fait, à Noura et à moi ! Tu nous as séparées. J’ai été livrée aux larmes et à la colère, à l’affreuse obéissance sous la force, le silence, la réprobation, la malédiction même. Je portais le souvenir de mes affections et de ta caresse comme une souillure que tous les gens de la zmala voyaient et dont ils me faisaient honte, semblait-il. Pourtant, je ne pouvais me délivrer de ce souvenir. Ma famille m’injuriait. Un jour, je me demandais pourquoi j’étais née parmi les Bédouins puisque je devais avoir des sentiments français. Le lendemain je haïssais toute la France dont les leçons m’avaient changée. Dans la tente amoureuse, je soupirai d’amour à cause de mon sang, et je sentais l’amour impossible à cause de ma pensée. C’était une manière de mourir tous les jours…
Elle s’interrompit haletante.
Au-delà des mots, le navrement de Claude percevait le drame moral et physique. Mouni était demeurée, inévitablement, tout une Arabe voluptueuse et instinctive, et l’empreinte du doigt de l’Europe avait été assez profonde pour détruire la faculté de jouir complètement dans le libre instinct et la volupté facile. De l’enseignement reçu, elle avait surtout retenu le triste don de forger la chimère persistante, de souhaiter saisir l’insaisissable et, en espérant la réalisation du souhait, de se révolter contre les jouissances plus pauvres et plus rudes. Elle avait su souffrir les sensations plus aiguës, par tous ses sens affinés, et elle avait désappris la soumission primitive. Le mal pressenti par Claude devant l’effort de Noura était un fait accompli.
Mouni reprenait impétueuse :
— Une fois, je jetais mes bracelets, je déchirais ma melahfa, je demandais une robe française. On ricanait ou on priait avec des sorcelleries pour chasser le démon qui me persécutait. Alors j’avais peur. Je connaissais les sortilèges, les uns étaient sans pouvoir, mais d’autres réussissaient. S’ils ne me donnaient pas le bonheur pour mon âme d’aujourd’hui, ils me rendraient mon âme d’autrefois. Je redevenais une petite fille, une musulmane pieuse et tranquille. Je baisais les chapelets et des sources fraîches coulaient en moi. Mais l’amour et le souvenir me mordaient encore. Les lèvres arabes, les étreintes dont parlaient les femmes me faisaient horreur. Je criais et je sanglotais de vouloir et d’appeler en vain. J’ordonnais aux enfants de m’avertir quand un chrétien passerait par les sentiers. Je serais partie avec n’importe quel étranger. J’aurais su l’aimer. Mais on se méfiait et les enfants ne me disaient rien. Ferhat est passé… J’ai été à lui dans l’indifférence ; je n’ai pas pu le haïr.
De ses deux mains elle pressa sa gorge battante.
— Claude Hervis, si tu avais su mieux vouloir ! Maintenant, il faut que tu consoles le chagrin. Louange à Dieu qui te fit habiter sur le chemin du pays de Ferhat. Je ne suis plus la « petite fille », souviens-toi ;je sais. Prends-moi ! Prends-moi ! Parce que tu m’avais abandonnée, des brigands m’ont prise ; toi, sauve-moi des brigands !
Elle le tutoyait, vibrante de colère, d’amour, de crainte et d’espérance.
Une minute peut contenir toute l’angoisse, toute la pitié, toute l’impuissance d’un être… Les contractions et les secousses du cœur de Claude Hervis s’étaient harmonisées, aux phrases de cette enfant en qui s’exaspéraient les regrets, le dégoût, la surexcitation qu’il prévoyait quand il opposait ses craintes à l’optimisme de la petite Mâlema. Et Mouni exaltée comme une Européenne, ardente comme l’Orient, ignorant la rigueur des actes accomplis et de leurs conséquences, créature de caprice et de passion ataviques, de juvénile inconscience, de liberté et de volonté apprises, Mouni voulait simplement un enlèvement et l’amour de Claude. Or, clairement, l’artiste sentait cet amour impossible et concevait la folie que serait cet enlèvement de la femme de Ferhat ; car Ferhat revendiquerait ses droits, aurait raison, et une possession vindicative, le martyre ou la mort serait le châtiment de la rebelle.
La destinée ouvrait les yeux de Claude et mettait en lui la sagesse.
Inquiète du silence du sculpteur, Mouni disait :
— Ta surprise est-elle si grande que tu ne puisses me répondre ?
Elle s’exprima soudain dans sa langue arabe et ce fut son chant d’amoureuse.
— O mon ami, parfum de ma poitrine, je t’aime à cause de tant de choses ! Quand mes yeux ont vu la vie, je t’ai vu. On dit que tes cheveux sont gris ; est-ce vrai ? Tes lèvres sont si jeunes que les miennes les rencontrèrent avec délices. Je te porte en moi comme une mère porte l’enfant. J’ai crié ton nom la nuit ; j’ai crié ton nom le jour. Ton fantôme a dormi près de moi… Si ma gorge s’ouvrait comme un livre sacré où sont des mots plus terribles que le tonnerre, et plus doux que le miel et plus embaumés que la rose de Tunis, si ma gorge s’ouvrait tu pourrais lire et tu tremblerais de bonheur. Si mes yeux étaient des étoiles, ils se détacheraient comme tombés du firmament dans tes mains, à cause de tes yeux qui les rendent fous.
— Tais-toi, Mouni, tais-toi.
— Ton souffle m’enveloppe comme un grand vent. Tu croyais : — « La petite fille ignore l’amour. Ses désirs naissent et passent comme la fraîcheur du matin. » — Le soleil s’est levé dans le matin ; il a brillé sans répit ; à l’heure de midi, il éblouissait la terre de son ardeur et le soir, il brûlait comme l’incendie… Le soleil qui s’est levé dans mon cœur me brûle, et je t’aime !
— Tais-toi, Mouni, tais-toi.
L’accent supplie pour que se taisent cette voix et ces mots d’ensorcellement.
Le sculpteur s’est assis, le front dans ses mains et la tête de Mouni roule sur ses genoux.
La petite amoureuse chante toujours.
— Je veux aller avec toi par les longs chemins, les plateaux dévorés par les sauterelles, les champs desséchés et les vergers pleins d’amandes. Mon âme qui me faisait tant de mal est claire et pure comme l’eau de la seguïa. Je l’élève jusqu’à ta bouche. Ne te détourne pas. Bois.
Il la repousse encore.
— Il ne faut plus délirer, Mouni. Tous ces mots fous ne peuvent rien être pour moi.
Dans cette nuit où tout paraît surnaturel, il ploie sous l’empire d’une force plus puissante que sa sensibilité même. Il obéit à un irrésistible « mektoub ». Il est calme et l’atmosphère lui semble suprême, dangereuse et triste où respire Mouni.
— Vous m’avez accusé, dit-il. Les épreuves advenues sont peut-être bien un peu votre ouvrage et Noura a été frappée qui ne le méritait pas. Vous lui avez menti longtemps, ô Mouni. Longtemps près de sa grande âme ouverte et tendre, avide seulement de votre bonheur, vous avez été une petite âme trouble qui dissimulait. Et vous cherchiez à ravir mon affection sans vous préoccuper de savoir si vous ne la voleriez pas à Noura.
Mais Mouni secoue la tête.
— Je ne comprends pas cela. Ai-je menti ? Je ne volais rien ; Noura m’avait dit qu’elle n’aimait pas. Toi, tu nous aimais toutes les deux. Tu devais choisir l’une ou l’autre. J’ai voulu que ce soit moi. Est-il nécessaire de dire toutes ses pensées, de les livrer à chaque question ? J’écoute mon cœur où bruit mon désir ; quand il veut parler mes lèvres s’ouvrent ; s’il veut se taire, elles restent closes ou prononcent des mots qui ne le touchent pas. Je n’ai rien fait de mal. Ma tendresse pour Noura est entière et si Noura souffre, c’est moins que moi ; elle est libre.
Un sentiment complexe bouleverse Claude Hervis. Il voudrait saisir Mouni dans ses bras, la bercer, la consoler, l’endormir comme un père son enfant !… Et il redoute de respirer le parfum d’ambre et de lentisque de la petite princesse, la captive aux nœuds douloureux qu’il ne peut pas délier.
— Mouni, Mouni, vous êtes révoltée contre le sort imposé et je ne puis vous y soustraire. Il y a une effroyable fatalité dans toute cette pénible aventure. Elle nous écrase ; nous en sommes torturés… Mouni, chère petite victime dumektoubet de votre sang arabe empoisonné par le goût de la civilisation, ô Mouni, retrouvez votre raison. Vous guérirez du poison. Vous n’avez pu haïr votre mari, vous l’aimerez ; vous l’aimerez dans vos fils et vous deviendrez vieille et sereine dans la quiétude retrouvée…
Mouni s’est redressée. Elle recule. Ses yeux s’emplissent de rancune et de déception. Cet homme va lui devenir subitement odieux qui répond à son cri éperdu par ces mots de froide et vaine espérance. Injustice et lâcheté ! Sont-ils tous ainsi ceux de France ?
Elle dit avec un inexprimable mépris :
— Comme tu as peur d’être bon et juste, tu n’oses même pas me tutoyer.
— Ah ! exclame Claude, je veux calmer ta tête et tu te refuses à comprendre. Tu veux que je t’emporte ? Viens ! Tout à l’heure ton mari fouillera l’oasis et il t’égorgera chez moi.
— Tu me défendras. Tu le tueras ; tu tueras ceux qui seront avec lui. Et si tu meurs et si je meurs, qu’importe ! Je ressemble à mes grand’mères nomades qui mentent, trahissent et se donnent autant pour l’amour que pour le frisson de savoir le poignard qui guette et qui les trouvera dans un enlacement. Oui, vraiment, je leur ressemble et cela vaut mieux !… Prends-moi !
La voix de Mouni siffle. Son corps mince grandit, les bras tendus.
Mais le sculpteur ne bouge pas. Une force invisible et fatale ploie sa haute taille.
Mektoub, mektoub, éternel ananké, le tout-puissant des heures suprêmes, nous ne sommes rien que les gestes ou les immobiles nécessaires à tes desseins !…
Claude Hervis prononça :
— Je ne veux pas provoquer votre mort ni faire de l’irréparable. Petite enfant de Noura, notre petite sœur, si la résignation vous est impossible, si la coutume de votre peuple vous est trop lourde, nous ne vous abandonnerons pas. Nous chercherons le moyen efficace pour vous libérer. Subissez encore un peu l’épreuve. Notre tendresse affligée va suivre votre vie et nous agirons. Entends-tu, Mouni ?
Mais à présent Mouni l’exécrait et ne voulait plus entendre.
Elle cria :
— Lâche et maudit !
Et ses ongles griffant sa gorge :
— Maudits ceux qui m’ont pris mon cœur arabe ! A la place ils n’ont mis que de la cendre. Qu’elle emplisse leur bouche et les étouffe ! Malheur ! Malheur ! Malheur !…
Claude s’élançait pour étouffer la clameur insensée, imprudente. Mais Mouni s’échappe, fuit… Elle est hors du jardin. Il ne la voit plus…