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Venez, maintenant comme un vol de sombres mouches, Oasiens métis nés des esclaves soudanaises ! Venez voir comment les fils de vos pères arabes se vengent de l’adultère.
Femmes qui toutes avez péché, penchez-vous sur le cadavre de celle qui ne fut coupable que du désir inexaucé.
Penchez-vous, les superstitieuses qui devinrent stériles pour avoir été frappées par la queue du lézard des sables ; et vous les fécondes qui mangiez une vipère pour n’enfanter que des fils ; et vous les filles qui allaitez les enfants de vos sœurs, sans avoir failli, parce que vous avez avalé des mouches de cheval ; et vous les sorcières qui violez les sépulcres pour vos sortilèges immondes.
Penchez-vous, les débonnaires, fileuses de laine et tisseuses de haoulis.
Vous toutes, vierges folles des Rouara qui surgissez parmi les roses sahariennes en nocturnes apparitions ; les vicieuses, les passives, les bestiales ; vous toutes au terne sourire, aux dents rongées par le suc des dattes brunes, corps noirs aux plis bleus des étoffes ; vous toutes, animales et simiesques, penchez-vous !
Et toi, presque blanche, aux yeux de perdition, esclave de Claude Hervis, regarde avec elles le cadavre de Mouni, le fragile cadavre que n’émeuvent point les lamentations des suivantes, de celles qui escortaient la petite mariée…
Où sont tes yeux de kehoul et de poussière de soleil, ô Mouni, notre sœur et notre petite enfant ?… Tes glauques prunelles révulsées semblent défier et insulter encore la jalousie meurtrière qui fit de ton corps un crible rouge.
Où sont le charme et la beauté de ton visage doré dans ce masque méprisant et tragique aux lèvres gonflées ?…
Nos pensées sont pareilles à des épines et le remords est en nous comme un fer rouillé dans la plaie vive.
Malheureuse la main qui t’enleva aux champs d’alfa ! Malheureux ceux qui t’initièrent à d’autres horizons où fluent trop de souhaits, à d’autres choses décevantes et fatales qui chassent les résignations. Malheureux ceux qui troublèrent ton cœur ancien, le cœur de tes frères aux longs manteaux…
O notre rebelle, tu étais parmi les précieuses Endormies et nous t’avons réveillée, et te voici morte pour avoir voulu vivre la dangereuse vie de bonheur illusoire offerte par nos promesses…
Du moins si ton martyre pouvait sauver de notre zèle une multitude !…
Les officiers du Bureau arabe, blasés sur ces crimes passionnels fréquents chez les fauves nomades, vinrent pour la justice.
Ils discouraient et interrogeaient devant le petit cadavre.
— Le meurtrier ?
Il est loin. Ses mains lavées dans la seguïa sans murmure, sur sa jument alezane à la longue haleine il galope vers le Djerid tunisien.
— L’amant ?
Pas une bouche ne s’ouvre pour le nommer. Et qui le connaît à l’exception du M’zabi et de Rhadra ? Rhadra qui agonise a fait un geste d’ignorance et le M’zabi ne se soucie pas de se compromettre. Il marmonne :
— Les gens de ce pays sont fous. Ils tuent et ils écrasent la figure des femmes comme ils coupent la tête des palmiers.
Les officiers ont questionné Claude Hervis, avec un sourire pour ses bizarreries connues et une aimable déférence pour sa qualité d’artiste qui fut célèbre, qui pourrait l’être encore. Et, à ces fils d’une civilisation dont il ne veut plus être, Claude Hervis a répondu calmement :
— Je n’ai rien vu. Je ne sais rien.
Une nuit, l’Oasienne accroupie, immobile, l’entendit sangloter. Il pleurait d’apaisement après l’horreur de l’enquête infructueuse, des commentaires finis enfin !
Désormais, le doux corps et l’esprit de Mouni étaient dans la paix, à l’abri du hideux bourdonnement de toutes les mouches humaines.
O notre Mouni, nous scanderons notre hymne funèbre autour de ton sommeil dans le sable blond et chaud.
Dors, tu as connu les chants de la vie,O Déracinée des champs bédouins !Tu t’es enchantée aux psaumes antiques,tu t’es éblouie aux airs étrangers ;la voix de l’amour te fit frissonnanteet la mélopée triste exaspératon cœur lourd de tant de choses apprises,lourd de sang arabe et de tes aïeux.Et le chant ultime, un hymne barbare,a vibré pour toi dans les palmiers roux.Dors, tu as connu les encens farouches,haine et passion, espoir et douleur.Dors sous la clarté rouge de la lunequi monte élargie aux bleus horizons,et sous le soleil qui flambe infernal.Dors, au bruit câlin des eaux jaillissantes,au bruit familier des refrains de femmeset du bêlement des chèvres le soir.Dors, toi qui portais le poids de ta race,de ta nostalgie, de notre savoir,et tous nos souhaits et toutes nos transesdans l’exaltation de ton Orient.O Déracinée, ô notre Endormie,voici retrouvés l’ancestral repos,l’immémorial et paisible rêvede ton peuple lent, le rêve très longqui se continue au fond des tombeaux…
Dors, tu as connu les chants de la vie,O Déracinée des champs bédouins !Tu t’es enchantée aux psaumes antiques,tu t’es éblouie aux airs étrangers ;la voix de l’amour te fit frissonnanteet la mélopée triste exaspératon cœur lourd de tant de choses apprises,lourd de sang arabe et de tes aïeux.Et le chant ultime, un hymne barbare,a vibré pour toi dans les palmiers roux.Dors, tu as connu les encens farouches,haine et passion, espoir et douleur.Dors sous la clarté rouge de la lunequi monte élargie aux bleus horizons,et sous le soleil qui flambe infernal.Dors, au bruit câlin des eaux jaillissantes,au bruit familier des refrains de femmeset du bêlement des chèvres le soir.Dors, toi qui portais le poids de ta race,de ta nostalgie, de notre savoir,et tous nos souhaits et toutes nos transesdans l’exaltation de ton Orient.O Déracinée, ô notre Endormie,voici retrouvés l’ancestral repos,l’immémorial et paisible rêvede ton peuple lent, le rêve très longqui se continue au fond des tombeaux…
Dors, tu as connu les chants de la vie,
O Déracinée des champs bédouins !
Tu t’es enchantée aux psaumes antiques,
tu t’es éblouie aux airs étrangers ;
la voix de l’amour te fit frissonnante
et la mélopée triste exaspéra
ton cœur lourd de tant de choses apprises,
lourd de sang arabe et de tes aïeux.
Et le chant ultime, un hymne barbare,
a vibré pour toi dans les palmiers roux.
Dors, tu as connu les encens farouches,
haine et passion, espoir et douleur.
Dors sous la clarté rouge de la lune
qui monte élargie aux bleus horizons,
et sous le soleil qui flambe infernal.
Dors, au bruit câlin des eaux jaillissantes,
au bruit familier des refrains de femmes
et du bêlement des chèvres le soir.
Dors, toi qui portais le poids de ta race,
de ta nostalgie, de notre savoir,
et tous nos souhaits et toutes nos transes
dans l’exaltation de ton Orient.
O Déracinée, ô notre Endormie,
voici retrouvés l’ancestral repos,
l’immémorial et paisible rêve
de ton peuple lent, le rêve très long
qui se continue au fond des tombeaux…