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— A quelle croisade dévouez-vous votre jeunesse et qu’allez-vous prêcher ? demande Claude Hervis, le sculpteur vagabond, plus épris de nomadisme que de labeur.
— L’Émancipation de la Musulmane, répond Noura.
— Pourquoi ? Que lui apportez-vous de préférable à ce qu’elle possède de par l’héritage et la leçon de ses grand-mères ?
— La liberté de l’action, l’élargissement et la clarté de la pensée, la faculté de transformer l’existence végétative en vie active.
— L’objet de votre sollicitude voudra-t-il prendre le chemin indiqué ?
— J’y tâcherai.
— Votre but en somme est d’inoculer le poison du féminisme dans le sang arabe.
Noura relève son front volontaire qui s’appuyait aux faïences mauresques du salon de l’Amie.
Elle riposte :
— Je ne donnerai pas un poison, mais l’élixir d’une vie meilleure.
— Comment savez-vous qu’elle sera meilleure ? Elle ne peut l’être qu’en produisant plus de bonheur et le bonheur est la plus individuelle des questions.
— Le devoir social, c’est la recherche et l’application d’un bonheur commun. Et, malgré ses ennuis, puisque nous parlons de féminisme, l’émancipation de la femme obtient un succès en chacune de ses manifestations.
— Succès de curiosité, comme pour une chose anormale.
Le Mahdi, qui fume des cigarettes sur un divan, intervient.
— Succès de sympathie aussi, dit-il, parce que ces manifestations sont charmantes de juvénile audace, d’une hardiesse d’enfant gâtée, sûre de sa grâce et de son esprit. Et si la sympathie n’exclut pas la curiosité, c’est que tout le féminisme n’est pas encore passé dans les mœurs et qu’il n’a pas fini d’étonner les partisans de l’absolue suprématie masculine.
— Bien, fait Claude, rassurons-nous ; du moment où tout le féminisme sera accompli, imposé, connu, il n’y aura plus ni curiosité ni sympathie et le féminisme en mourra.
Noura souriait. Le sculpteur lui tend une gravure.
— Voyez cet Arabe tel un grand oiseau au repos sur ce rocher.
— Un oiseau ? Sa pose rappelle celle du Penseur.
— Oui, l’allégorie parfaite que fit Rodin de notre humanité convulsivement active, qui s’immobilise tout à coup et songe enfin devant ce que toute sa science, tout son effort, ne purent lui révéler : le lendemain de la mort.
— Elle a du moins trouvé un des secrets du bonheur dans la vie même, toute la vie abondante, énergique, puissamment vécue.
— Question de tempérament. Les satisfactions du contemplatif sont aussi du bonheur. Rapprochez l’œuvre statuaire, cette figure crispée par la tension cérébrale après le labeur des muscles, rapprochez-la du profil de mon Bédouin, tous nerfs détendus, lui, dans l’absolu repos des membres et de la pensée. Il a, celui-ci, la face adoratrice, béate de religion et de rêve immuables. Il est libre de responsabilités cruelles, abolies par leMektoub.
— Je préfère celui-ci de Rodin.
— Il doit avoir raison, socialement, raille Claude. Mais avoir ainsi raison ne prouve pas qu’on soit heureux.
Une glycine à la floraison profuse étreint la fenêtre du salon turc ; elle l’étreint de ses bras gris enguirlandés de mauve.
Les vitraux sont ouverts sur un horizon marin.
Les angles des moucharabiehs dérobent de curieuses poteries. Des choses précieuses traînent sur les meubles d’art indigène : des étamines bises, d’élégance discrète, harmonieusement brodées de soie violette et pompeuse ; des tissus aux irretrouvables nuances, jonchés de roses ; des voiles poétiques ; des parures orfévrées.
Des chapelets de fleurs d’orange, éclairés d’un géranium s’accrochent aux étagères et se fanent langoureusement, dans la dispersion de leur parfum.
Claude Hervis reprend la parole.
— Je hais les choses rectilignes, déclare-t-il. C’est pourquoi je préfère un douar de gourbis et de tentes à un cube de pierre divisé en cellules et une melahfa[5]à un habit. Cette Afrique m’a pris par son soleil. Elle m’a pris aussi par l’inconsciente primitivité qu’elle garde.
[5]Draperie des femmes indigènes du sud et des Hauts-Plateaux.
[5]Draperie des femmes indigènes du sud et des Hauts-Plateaux.
— Hervis, fit le Mahdi, vous vivriez facilement d’exaltations de la terre et de la lumière. Cela est grave bien qu’il ne me déplaise pas de vous voir dans cette ferveur. Mais faut-il conseiller la prudence ? Vous m’en voudriez, comme vous m’en voulez de ne pas être toujours très exactement de votre avis, encore que nous ayons plusieurs idées communes.
La jeune fille dit gaîment :
— Nous voici trois âmes sincères possédées d’un même désir d’amélioration pour la race inférieure…
— … qui n’est que la race différente, remarque Claude Hervis.
— Nuance !
— Une nuance suffit pour empêcher l’harmonie de deux couleurs.
— Soit. D’entre vous, lequel triomphera, non seulement dans la race qui nous préoccupe, mais sur les autres concurrents ?
— J’espère que ce ne sera pas celui qui prêche la stérile immobilité ni le retour à l’ignorance initiale.
Le sculpteur répliqua au Mahdi :
— Et ce ne sera pas celui qui rêve un trop bel idéal, la pure logique des gestes humains et le recommencement de temps merveilleux qui sont définitivement révolus.
Noura s’écrie :
— Moi, je réussirai !