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— Je n’augurerai point du succès ou de l’insuccès de votre tentative, dit l’artiste à la jeune fille. Elle est hardie. L’Islam féminin, secret, m’est aussi inconnu qu’à ce magazine faisant autorité qui, à propos de documents sur une France coloniale, reproduisait une effigie très parisienne, embobelinée de gaze avec cette suscription :femme Kabyle.
— La vraie Musulmane vous est restée l’énigme.
— Je ne trouve pas sans intérêt ce modèle mystérieux et vous voulez me le dépoétiser.
Ils demeuraient seuls pour poursuivre la discussion commencée et leurs paroles devenaient plus véhémentes.
— Je veux soulever le voile, enlever la peinture barbare qui fige dans l’expression ancienne le visage d’une jeune génération. Dans nos cités neuves et denses, un débris d’édifice antique persiste difficilement…
— On le détruit ou on le replâtre, deux sortes de disparitions.
— Au contact de notre progressive activité, d’un exemple contagieux, quelle que soit sa résistance, le peuple arabe n’existera plus longtemps intact.
— Vous le mettez en présence d’un dilemme grave : s’éteindre ou évoluer.
Un grand rêve fluait dans les yeux de Noura.
— Il évoluera pourvu que soit provoqué avec tact et conviction le mouvement nécessaire. Ses regards s’ouvriront à une nouvelle lumière, ses regards affaiblis dans le crépuscule de l’Islam.
Mais Claude jeta vigoureusement :
— Vous dites « crépuscule » comme vous avez dit « débris » tout à l’heure. Que savons-nous ? Plusieurs ont, depuis des années, proféré ce cri absurde : — « L’Islam se meurt ! L’Islam est mort !… » — Et l’Islam est vivant. Il possède cette supériorité sur les autres cultes : n’avoir point engendré de sceptiques. Où sont ceux de ses fils qui l’ont renié comme beaucoup d’entre nous l’ont fait de leurs croyances ? Où sont ceux qui, ayant paru le négliger momentanément ne lui sont pas revenus avec une âme plus ardente ? Et je vous dis qu’une révolution religieuse trouble nombre d’esprits européens, les pousse vers le théisme de l’Islam, d’un Islam dépouillé du charlatanisme, des commentateurs et desmerabtin[6], un Islam dans toute sa simplicité et sa poésie originelles.
[6]Pluriel arabe de marabout.
[6]Pluriel arabe de marabout.
— Est-ce à dire que nous tendons à déserter notre activité pour l’inertie ?
— Pas tout à fait. Le but de Mahomet ne fut jamais le complet asservissement au fatalisme, ni l’initiation aux sorcelleries. L’interprétation truquée pèche pour le bénéfice d’influence des interprètes. La plus claire et la plus précise des religions peut-elle se vanter d’avoir traversé les siècles sans s’obscurcir et se déformer aux éclaircissements des théologiens ?
Il poursuivit :
— La rhapsodie biblique chante le renoncement dans une incessante aspiration vers l’éternité. La mélopée Koranique rythme les joies terrestres et leur perpétuation dans l’au-delà. Lequel est le plus compréhensible et le plus humainement doux ? Pour aider à bien vivre la vie mortelle, le livre d’Allah, traduisant une pensée évangélique, dicte la résignation sereine devant l’inévitable. De là lemektoubdégénéré.
— Vous êtes musulman, affirma Noura.
— Non. Je rejette toutes les religions. Elles sont l’œuvre des hommes. En adopter une, ce serait condamner le principe essentiel de mon être qui, n’ayant ni dogmes ni formules, ni temples, ni saints, se sent près de son Créateur comme à la première aube du monde. Ma prédilection pour nos Arabes vient de ce que toute notre psychologie exaspérée et exaspérante, affichée dans nos sermons, nos discours, notre littérature, ne les émeuvent pas dans leur manière d’être et de croire. J’aime la logique de leur instinct, leur jubilation devant les vérités naïves et leur rire spontané, pareil à celui des enfants.
Il s’était levé, se penchait à la fenêtre. Le parfum de la glycine entrait. Le crépuscule était sur l’horizon…
Les yeux de Noura s’attachèrent aux broderies fragiles, éparses dans l’appartement. Elle pensa à voix haute :
— Les petites mains se sont émiettées. Les couleurs rares sont perdues. Malgré le désir des artistes et des poètes, le fatal crépuscule est sur l’Islam.
Mais Claude se reprit à parler dans la beauté sacrée des dernières lueurs du jour.
— Long sera le crépuscule ! C’est un jour encore vivace, atténué par la Fatalité, — je ne dis pas le fatalisme, et par la Résignation, — je n’entends pas la soumission.
— Fatalité et Résignation, souligna la jeune fille. La destinée d’une nation tiendrait dans ces deux mots…
Le sculpteur répétait lentement :
— Oui, le jour persiste, pâle près des jours d’antan, mais pas encore moribond. Ses reflets, pour diminués qu’ils soient, appartiennent à la même couleur fondamentale. Et j’admettrai plutôt l’éventualité d’une renaissance que celle d’une disparition.
— J’estime qu’il n’est plus de renaissance possible. L’Orient ne peut plus rien contre l’Occident : il est esclave. Quand la flamme autrefois brillante vacille, falote, c’est que l’huile est épuisée dans la lampe ancienne. A votre avis, le jour persiste ; mais nous devons arracher des esprits à ce jour terne dans lequel, engourdis, aveugles, ils glissent au sépulcre.
— Ah ! ce glissement vers la mort ! Combien se sont accoudés aux balcons de la vieille Europe pour voir finir ce peuple dont l’exode, depuis les frontières sarrasines fut un galop d’épopée légendaire. Ils se sont accoudés semblables à cette figure, — chimère ou démon, — posée à l’un des angles des tours de Notre-Dame. La figure est impressionnante, sinistre et railleuse avec ces cornes tronquées, ses ailes rigides, son menton pointu dans les paumes des mains longues. Depuis des siècles, cela, — qui est une idée, — s’accoude au balcon de pierre et regarde Paris. Un ricanement a laissé son reflet sur la face de granit ; c’était au temps où le démon comptait voir l’anéantissement de la Ville. Le rictus mue en une grimace étonnée, — l’effritement par les rafales et les pluies paracheva l’expression, — le démon est surpris de la survivance de ce Paris qu’il croyait devoir mourir sous les révolutions et les catastrophes. Ainsi s’étonneront ceux qui guettent la fin de l’Islam et qui jettent des clameurs d’épouvante pour un seul mot évoquant le spectre du Panislamisme…