Chapter 9

Noura Le Gall allait quitter la maison amie pour une ville de l’Est, blanche au bord de la mer, encore, avec des horizons de montagnes frisées de chênes-liège, de collines historiques, de plaines gonflées de vignes et de céréales, de vallées dont les échos se souvenaient d’avoir retenti aux chants des Barbares, aux hymnes byzantins après le bruit des légions et des randonnées de Jugurtha. Des ponts romains incurvaient leurs arches sur ses rivières, et, sous l’ombre des oliviers millénaires, la terre était lourde de plusieurs passés fameux.

Noura avait choisi cette cité parce que nul zèle jusqu’alors ne s’y était soucié d’une mission française dans les milieux indigènes. Nul n’avait pris soin de ces vaincus dont le sort moral paraissait précaire, la mentalité déchue.

Ses discussions renouvelées avec Claude Hervis n’ôtaient rien à sa conviction plus ferme d’être contredite. Elle escomptait un avenir rémunérateur. Elle entendait battre les ailes déliées ou naissantes des petites émancipées dont l’intelligence serait un jardin pour ses semences et leur précieuse floraison. Mentalement elle organisait et déterminait son logis, le bercail d’un troupeau juvénile aux heures de leçons. Elle songeait aussi à détacher sa tante des landes bretonnes où la veuve restait à cause du souvenir ; elle souhaitait joindre à son influence le prestige de cette Musulmane assimilée ; un bel exemple.

La veille de son départ, elle rencontrait le sculpteur dans les rues arabes.

Il poussait une porte vétuste et grimaçante comme un visage trop ridé.

— Voulez-vous voir le lieu de repos d’un Islam intact, Noura ? Entrez…

… Étrange logis des morts après cette porte plus branlante et vieille, mais pareille en sa forme à celle du seuil des vivants. Saisissante obscurité du couloir mouillé, des marches visqueuses, puis, le jour élyséen sur la terre noire où les tombes décrépites affleurent.

Dans cette clarté propice aux mânes, un figuier étend l’ombre inutile de ses feuilles, étire la convulsion blafarde et désespérée de ses branches tordues traînant sur le sol. L’arbre séculaire est là comme l’unique chose vivante, après un âge qui s’en est allé. Il accomplit sa mission de poésie, fanée ou rajeunie suivant les saisons, sur cette mort cachée au cœur de la ville arabe isolée, — une mort très fière de sa dignité mélancolique, en l’étroite nécropole insoupçonnée.

Des pierres tumulaires sont encore debout. Aux places où s’effritèrent des visages, sous le sol humide et l’humus des feuilles tombées durant les hivers, de petites amphores d’argile perpétuent l’urne funéraire antique.

Les hautes murailles comme pétries d’ombre et de moisissure enclosent l’asile des princes défunts. Elles sont sourdes, épaisses, froides. A travers l’une d’elles, soudain, filtre une rumeur atténuée, comme un vague parler d’âmes… Et la rumeur semble s’éteindre, en murmure de dolente prière… Ce sont les voix des étudiants d’une zaouïa voisine.

Une vieille femme sort d’un cube de pierres et de chaux ternie où, avec elle, s’abritent un linceul et la civière des trépassés. Laveuse des morts et gardienne des sépultures, face à l’horizon de la Mekke, elle commence les rituelles prosternations…

Claude Hervis rêve contre le figuier sans âge. Son profil nerveux et contemplatif exprime la volupté d’une sensation poignante. Il connaît toute la violence de la magie qui, pour lui, émane de ce lieu. Noura la voit sourdre dans les yeux de l’artiste, les yeux qu’elle aime pour leur loyauté pensive. Et, s’exaltant, voulant rompre le charme, elle profère une invocation vibrante :

— O destin, le rire des hommes est suivi des larmes et du dernier sanglot. Mais il en est qui ne connaissent ni rires ni larmes. Ils sont pareils à cette lumière crépusculaire, trop pâle et douce qui nous environne, qui s’éternise et fait paraître lointaine la fin de tout… O Destin, garde-nous de cette lumière car nous désirons vivre passionnément. Qu’importe si la vie en est violente et courte ! Et nous préférons aux clartés blanches l’incendie du soleil, dût-il être suivi d’une nuit aussi prompte et sans étoiles !…

Le sculpteur saisit le bras de la jeune fille :

— Prenez garde ! votre préférence est comme un défi. Vous êtes une sacrilège. Dans cet asile de silence et de repos, vous criez aux fils de cette poussière : — « Enterrez la tradition avec la cendre des aïeux. Oubliez l’horizon ancestral et saluez celui que je vous montre ! » — Vous troublez l’immémoriale prière de cette vieille femme gardienne du sommeil, pour lui faire entendre que ses petites-filles ne lui ressembleront pas. O sacrilège, ne méritez-vous pas un châtiment ?

Noura se libère de l’étreinte et, la main tendue comme pour un serment :

— Je suis venue vers le sommeil et ses gardiennes. La nuit va s’achever ; que l’aurore soit ! Vous toutes les Endormies, que vos yeux s’ouvrent. Voici l’heure du réveil !…


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