Les Grandes Tentes

… une atmosphère toujours pleine de désir latent ou d’amour satisfait.… une âme féminine qui conçoit infiniment la joie des parfums d’encens et d’aromates, une âme librement asservie, avec une volupté animale, au rite primitif de l’amour humain.

… une atmosphère toujours pleine de désir latent ou d’amour satisfait.

… une âme féminine qui conçoit infiniment la joie des parfums d’encens et d’aromates, une âme librement asservie, avec une volupté animale, au rite primitif de l’amour humain.

Le cavalier imberbe qui galopait dans le soir, — un soir d’ocre et de sanguine, — s’arrêta aux premières tentes de la zmala.

Les chiens hurlaient contre lui. Des femmes se voilèrent qui portaient des draperies roses et des anneaux ciselés dans l’argent massif.

Un homme prononça les paroles de paix qui accueillent.

Le cavalier vint s’étendre devant la tente sultane, son cheval près de lui, rênes traînantes, selon la coutume des Sahariens.

La tente sultane ; un de ces vastes logis mobiles où s’abritent les hôtes, les maîtres, les épouses, les concubines, les enfants, les serviteurs libres et les esclaves. Celle du fils aîné du souverain de la tribu est brune aussi, rayée des mêmes couleurs blanches et rouges, mais plus basse. Une patriarcale et riche simplicité les enveloppe. Autour gravitent les tentes plus humbles des petits parents et des familles tributaires rangées sous labaraka(bénédiction maraboutique) de l’agha Bou-Halim. Et d’autres, nombreuses, augmentent la cité nomade ; celles des pâtres, des serfs rusés qui sollicitèrent et obtinrent la faveur de faire partie de la zmala, pour être exemptés de trop lourdes redevances et payer de leur travail.

Les horizons se décoloraient. L’ombre semblait sourdre de la terre…

Soudain éclata le braîment des ânes, le bêlement des chèvres grelotta. Les troupeaux revenaient du pâturage dans les champs d’alfa. Les femmes allèrent traire les femelles fécondes. Avec des appels gutturaux, les hommes galopaient des juments sans selle ni bride, pour rassembler les retardataires. Des chameliers proféraient le sifflement qui apaise et fait se coucher les dromadaires grognons. Par intervalles, entre tous les bruits montait l’aboiement rauque ou le hurlement prolongé d’un chien, le hennissement d’un étalon, le susurrement d’une voix qui fredonnait.

Scènes des soirs dans les champs encore hantés par des patriarches et des bergers. Halte prolongée en la poésie des premiers siècles. Douceur biblique des gestes et charme des silhouettes dans la beauté grave du paysage !…

Sur ce territoire, sur ces êtres et sur ces choses règne l’agha Bou-Halim dont lazïara, l’impôt koranique, est productive, le goum riche de cavaliers et les affiliés, nombreux tels les grains de sable, une multitude ; car Bou-Halim est deux fois seigneur, chef militaire et religieux, étant prince et marabout.

Bou-Halim règne sur le large horizon des champs d’alfa et sur lui règne la France qui, en échange d’une promesse de loyalisme, lui donna le burnous d’investiture et le titre d’agha.

Mais pour subvenir à l’existence dispendieuse du chef orgueilleux, à ses réceptions aux magnificences orientales et à ses vices européens, une légion de serfs et de vassaux végète misérable, écrasée sous le poids des redevances. Il est des jours où l’usurier ricane, où l’agha ne pourrait rien donner à underouïchemendiant. Ces jours-là, au sommet de la tente sultane, la houppe de plumes d’autruche est remplacée par du poil de chèvre…

D’une âme contemplative, le petit cavalier savourait la douceur du jour finissant. Et c’était un cavalier pauvre, avec des vêtements usés, des chaussures grossières, un pantalon turc et le turban des nomades.

Il alluma une cigarette et fuma, voluptueusement.

— Le salut sur toi, ô cavalier…

— Et sur toi le salut, petite fille.

Il regardait l’enfant menue aux yeux curieux, déjà savants d’audaces, larges, dans l’ombre bleutée du kehoul mêlé de poudre de corail et de perles fines.

Elle s’assit dans la poussière. Contre elle se tenait un petit métis, en équilibre instable sur des jambes arquées.

— Ton nom ? demanda le cavalier à la fillette.

— Mouni. Et toi ?

— Si Mahmoud Saâdi.

— Si Mahmoud, as-tu jamais été riche ou les usuriers te prirent-ils ton bien ? Qu’as-tu fait de ton bernous ?

— Je l’ai donné à unmeddah[7]sur la route.

[7]Poète-improvisateur, barde errant.

[7]Poète-improvisateur, barde errant.

— O Si Mahmoud le généreux !… Et que veux-tu ? L’agha est loin d’ici, pour la zïara. Moi je suis la fille de l’agha.

— Sa fille, Mouni ? — Le petit cavalier examinait l’enfant. — Oui, vraiment, dans ta figure je reconnais les traits de Si Laïd, ton frère.

— Mon frère, l’aîné qui est marié !

— Je l’ai vu en Alger.

Il se souvenait.

Ce visage avec plus de finesse, de séduction jolie lui rappelait celui du jeune homme aux yeux cernés par les orgies franques après les débauches arabes. Même ovale, épiderme ambré, narines mobiles comme celles d’un cheval de race, tout ce visage hautain et passionné, avili chez Si Laïd, pur chez l’enfant aux prunelles faites de kehoul et de poussière de soleil.

Si Laïd…

Le produit d’une double influence orientale par naissance, occidentale par contact. Un tyran pour les humbles, un soumis obséquieux devant un maître, un brave, insensément téméraire du moment où éclate la voix de la guerre et que les chevaux galopent dans le vacarme des fusils. Un avide d’honneurs, d’argent, de rubans, hochets des grands enfants masculins. Il est vaniteux et coutumier de gestes prodigues pourvu que son luxe provoque des éblouissements et des jalousies. Sa générosité prend sa source dans son orgueil ; mais sa main ouverte aujourd’hui demain pèsera sur la maigre échine de ses tributaires.

Dans les réunions élégantes où il se montre, le bernous chamarré de croix, le long caftan de velours épais, impérialement améthyste ou grenat, rebrodé d’or, le haut turban des princes nomades, le haïk souple, les bottes rouges et leseroual[8]habillent sa silhouette mince qui paraît grande.

[8]Pantalon bouffant.

[8]Pantalon bouffant.

Les nuits de bal, des promesses répondent au regard langoureux ou au sourire impertinent de ce fils dégénéré des Grandes Tentes. Le bon exemple des Européens excite sa naturelle perversité. Sa séduction orientale s’aggrave d’un air romantique ou persifleur, étudié. En lui, la belle impassibilité, la fierté sereine de l’Arabe de sang bleu mue en affectation et en snobisme.

Il est de ceux qui disent :

— J’ai trop dansé, ce soir, je suis claqué ! Mais j’ai promis le dernier « pas des patineurs » à une chic petit’ femme. Alors…

De quelle colère gronderait le sculpteur Claude Hervis s’il entendait de telles paroles tomber de ces lèvres sahariennes ? Et comme il crierait à la France, à l’Europe en fringants habits noirs, en uniformes et en froufrous :

— Voilà votre ouvrage, continuez !…

Le grave, c’est que, malgré tout, Si Laïd n’est pas devenu rien qu’un fantoche sans cerveau, à l’exemple de ses jeunes instructeurs.

L’éducation simultanée du bernous et du collège lui fit une mentalité habile.

Si Laïd, impitoyable dans son domaine, insolent avec ses égaux, est flatteur insinuant, ambitieux avec ses vainqueurs et tous ceux qui peuvent distribuer la gloire ou la fortune. Il se déclare définitivement conquis par les dons, les caresses et les avantages de la civilisation. Les optimistes et les assimilateurs croient d’autant mieux à cette conversion qu’il semble faire fi des devoirs koraniques et raille volontiers son peuple.

— Ces sauvages et ces imbéciles ! dit-il en parlant de ses frères.

Mais il ne traduit pas l’intime murmure de sa pensée.

Il lui arrive, — résultat de son instruction, — d’être vaguement sincère, un instant, dans les heures d’effervescence et d’ivresse occidentale, ou d’affecter la sincérité, pour en obtenir récompense et se faire valoir près de ses modèles. Le calme revenu, la nécessité disparue, le mépris et les rancunes justifiées ou inexplicables, tout ce qu’il recèle dans le secret de son esprit, émergent, il est mûr pour les représailles et le fanatisme, dès que les temps seront là et que la victoire décisive n’aura plus à hésiter.

En attendant, sous une livrée de caïd ou d’agha, il sera l’être doublement mauvais, instruit et politique, haineux, vindicatif et mécréant sous le masque noblement religieux ou servile.

Que lui importent les vertus de la France ? Il a lu, il a vu, il en a touché tous les vices. On lui a permis de connaître ou de deviner même les plaies secrètes que son jugement et sa mémoire intéressés élargissent. Si, devant lui, on veut étendre un voile sur les plaies, il aide à disposer harmonieusement les plis et ricane intérieurement : — Nous savons tous ce qu’il y a dessous.

On lui dira que d’autres, que les siens sont pareils ou pires ; mais cela ne répare rien. Quels sont ceux qui s’avouent ou savent exactement la laideur et la gravité de l’ulcère sur leur propre corps ?…

Le petit cavalier pensif, murmurait :

— Tous les chefs marabouts et princes, ne ressemblent pas à Si Laïd. Il en est qui se gardent nobles, résignés, intègres. Mais pour posséder la fidélité fervente et définitive, l’estime entière de ceux-là, il faut être exempt de tout reproche. Or, le bien de l’un est sali ou détourné par le mal de l’autre. Et voyant le Chrétien s’ériger en modèle, le Musulman songe…


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