Sous le Voile

— Avez-vous en soulevant le voile, trouvé le mot de l’énigme qu’il cache ?— Le mot est au-delà du visage obstiné.

— Avez-vous en soulevant le voile, trouvé le mot de l’énigme qu’il cache ?

— Le mot est au-delà du visage obstiné.

La salle claire et bleue ouverte sur la terrasse. Et, dispersées au hasard des petites tables, des coussins ou des banquettes basses suivant leurs occupations, des fillettes arabes.

Voici Mimi, dont l’intelligence est un fruit doux et transparent ; Mimi aux yeux verts, aux sourcils roux, aux joues roses.

Voilà Fafann, semblable à une grosse citadine tunisienne, et, près d’elle, Helhala qui a le nom de la lavande sauvage, la mine d’un écureuil sous la broussaille de ses cheveux teints, échappés d’un petit hennin violet enturbanné d’un rouge foulard.

Cette autre au long visage de cire avec le bleu réseau des veines, c’est Djénèt. Puis, Sadïa à l’honnête figure, aux mouvements paresseux ; Louïz, fille d’un riche colporteur assassiné en Europe ; Fatma, Leïla, R’naïfa, Yamine, les toutes petites ; et Merïem la taciturne au front étroit : et Zorah la douce ; et Richa dont la légèreté porte un nom de plume[16], Richa qui fut un enfant abandonné au seuil d’une koubba et qu’un vieux couple méditatif et heureux adopta. Zoubéïda la blonde est son amie.

[16]Le mot « richa » désigne une plume.

[16]Le mot « richa » désigne une plume.

Il manque Borneïa qui a des lèvres épaisses et des prunelles dormantes.

En la présence de ces enfants, qui ont de sept à quatorze années, se résume le premier effort de Noura Le Gall.

Helhala, Merïem et Fafann ont quitté l’école communale pour venir chez la jeune Mâlema.

Fafann disait :

— La salle d’école était noire. Elle sentait le tombeau. On s’asseyait sur des bancs étroits et, souvent, nous cousions des morceaux de chiffon, bons à rien. Nous n’avons pas besoin de savoir coudre comme pour les choses françaises. On aurait mieux fait de nous apprendre à broder des voiles, comme les femmes de Constantine. Maintenant, ma grand-mère m’a appris. Que me font les livres ? Laissez-moi broder des voiles ; les voiles sont beaux !

Et Noura devait se borner à lui montrer le jeu de broderies nouvelles, à développer son goût en lui indiquant comment se compose ou se transforme un dessin.

Helhala ne se rappelait que les punitions encourues de la part des maîtresses qui ne savaient pas parler l’arabe, alors qu’elle, Helhala, ignorait le français.

Mimi la benjamine s’écriait :

— Il n’y a que les enfants sales des gens pauvres qui sont dans l’école ; moi je n’irai jamais !

Richa et Zoubeïda avaient pris leur certificat d’études, brillamment, grâce à cet esprit d’à-propos et cette imperturbable mémoire momentanée qui tient lieu de compréhension à la généralité des enfants de leur race. Aujourd’hui, elles ne se souvenaient de rien. Un rideau était retombé sur leur cerveau du moment où elles avaient quitté l’école pour prendre le voile.

Quant à Djénèt, le visage pâle, elle possédait une mémoire spéciale et passait pour savante parmi ses compagnes. D’avoir suivi quelques leçons de religieuses dans un faubourg, elle conservait des souvenirs d’histoire comme les petits enfants conservent des réminiscences de Peau-d’Ane. Mais la façon dont elle les répétait était celle d’un conteur d’Orient, imaginatif et invraisemblable.

Avant la leçon, une sous-maîtresse installait les enfants, une Israélite très jeune et active que Noura avait choisie pour sa connaissance du parler arabe.

Ce matin-là, Fafann commence la broderie d’un bonnet de bain. Zoubeïda et Sadïa se préparent à reproduire et à enjoliver un dessin d’arabesques que Merïem et Helhala enlumineront. Djénèt, Louïz et Richa étudient un récit à la morale évidente et dont elles devront rendre compte à leur Mâlema. Les trois têtes semblent également absorbées, mais les yeux ne voient rien de la lecture, parce que tout bas Djénèt conte la bravoure des grands-pères des Français, qui s’habillaient avec la peau des ours pour épouvanter les taureaux enragés, et la fabuleuse aventure de Jeanne d’Arc,une géante dont les serviteurs étaient rois et qui avait changé en armée de démons et d’hommes de fer un troupeau de moutons qu’elle conduisait…

Les plus petites et Zorah la douce s’appliquent à des pages d’écriture tandis que l’attention de Mimi suit le doigt de Sarah la sous-maîtresse et les paroles qui l’aident à démêler les mystères de l’alphabet.

— La lettre qui ressemble à une échelle s’appelle H, explique Sarah, et celle qui a la forme du croissant se nomme C.

Peut-être la création et l’organisation de Noura ne sont-elles pas l’idéal de l’enseignement tel que l’entend le progrès. Mais la jeune fille a vite constaté que c’était la seule manière qui ne rebuterait aucun des êtres de caprice et de libre fantaisie qu’elle veut capter.

Il ne s’agit pas d’aller, par doubles étapes à la conquête de brevets qui ne prouvent rien. Le but est meilleur qui consiste à préparer ces enfants à une vie nouvelle et plus large, lentement, en prenant le temps nécessaire.

Noura conçoit plusieurs sentiers dans la plaine, au flanc des montagnes, tous aboutissant à une belle cité. De ceux qui cheminent par ces sentiers, quelques-uns ont le pas vif et léger ; d’autres sont paresseux, trébuchent souvent, mais toutes leurs caravanes doivent entrer dans la cité.

Une saillie de Helhala au visage d’écureuil fait se dresser les têtes et rire les jeunes bouches.

—Ya Sidna Mohammed ![17]encore un jour qui me noircit ! Mes bras sont déjà comme la nuit qui commence. J’étais si blanche quand je tétais ma mère ; j’étais blanche de lait. Maintenant un nègre a pleuré sur moi ou bien c’est le café que je bois.Ya sidna Mohammed !je ne boirai plus de café.

[17]O notre seigneur Mohammed.

[17]O notre seigneur Mohammed.

Et la coquette hypocrite lève ses bras très blancs de petite rousse, qui font la jalousie de ses compagnes.

Fafann pose sa broderie pour consulter un morceau d’étamine, vieille et fragile, où sont des modèles de toutes les broderies connues en Orient. Un hasard fit que Noura le découvrit parmi des hardes, chez une femme indigène qui ignorait la valeur de ce chiffon vénérable. Des soies ont conservé l’éclat de leurs couleurs. Elles se serrent brunes et bleues, pour former le dessin qui s’appelle «la citerne de la maison». Elles s’élargissent en pétales pour ceux qui ont nom «la ceinture du roi» et «le jardin des roses». D’autres sont «le vol des papillons» ou soulignent des palmiers roides, des mains fatidiques, des cyprès élancés comme des langues de flammes jaunes, vertes ou rouges. Des fils légers forment une sorte de grecque «le dessin de Tunis» pour les brodeuses. Et cette guenille est tout imprégnée des parfums d’un ancien harem…

Noura entra avec Mouni.

Mouni était plus jolie de toute la supériorité qu’exprimait son attitude, supériorité de rang sur ces filles de petite bourgeoisie, et supériorité de science, car il n’était pas une heure où Noura ne fût penchée avec amour sur la culture de sa fleur favorite. Le petit genêt gardait sa parure primitive, les draperies, les anneaux tintants, mais son jardinier se flattait déjà d’avoir changé le goût de son parfum.

Le parler français de Mouni était comme une chanson au rythme parfait. L’ardeur de son sang ne vibrait que dans les mots arabes. Même on eût dit que, finement, au contact de la modération franque, qui dénonçait comme laids et répréhensibles le pur instinct animal, la fougue naturelle d’un tempérament passionné, on eût dit qu’elle dissimulait cette ardeur et les bondissements d’une nature héritée de ses aïeules, les vagabondes et les belliqueuses aux déserts du Hedjaz.

Elle aimait Noura, mais son affection, si tendre qu’elle fût, ne comportait pas de dévouement.

Elle s’écriait parfois, sous une caresse :

— O Noura, ta maison est bonne, ta bouche et ton cœur sont bons. Je suis dans le bonheur. Je t’aime plus que mon âme, ô Noura !

Et pour lui épargner une douleur mortelle, elle n’aurait pas sacrifié ses cheveux. De cela, en dépit de sa sensibilité aiguë, de son pressentiment raffiné, de sa clairvoyance rare, l’éducatrice ne s’apercevait point. A l’égard de la petite créature dont elle faisait son enfant, la tendresse absolue annihilait les facultés d’observation de Noura. Elle ne voyait que la câline souplesse, les yeux purs et le visage heureux de Mouni. La douceur de la voix qui répondait à la sienne suffisait à la persuader des perfections de sa première conquête.

La Mâlema sourit à Sarah et va de l’une à l’autre des élèves. Elle appesantit sa main ferme sur la tête folle de Helhala, redresse l’aiguille de Fafann, clos d’une réprimande les lèvres de Djénèt et vient au secours du crayon de Sadïa.

Puis, prenant un exemplaire du Koran et puisant à la fois dans son esprit et dans des passages du Livre, elle parle pour les âmes attentives. Elle s’exprime en Arabe, résume en Français et interroge dans les deux langues. C’est l’une de ces leçons-causeries durant lesquelles, à la moindre question inquiète révélant quelque obscurité de compréhension, elle s’attarde en explications logiques pouvant pénétrer les pensées enfantines.

Dans les paroles égrenées, la vérité des sourates se mêle à l’expression personnelle de Noura.

« … C’est Dieu qui nous a donné la terre pour premier lit, le ciel pour toiture. Il a fait descendre la pluie des cieux pour produire les fruits dont nous nous nourrissons. Il a mis en nous un cœur, afin que nous aimions les autres créatures et un cerveau qui doit posséder la science ordonnée aux hommes, pour la joie et l’embellissement de la vie. La science est un flambeau qui brille dans l’ombre de la route et de la maison.

— Les ignorants sont-ils toujours sans lumière, ô Mâlema ? interroge Djénèt.

— Ils sont comme des aveugles dont les yeux sont ouverts et ne voient pas. Ils sont comme Zidann le pauvre qui a de grandes prunelles noires et tombe dans la rivière parce qu’il ne peut distinguer la rivière du bon chemin. Ils font le mal parce qu’ils ne savent pas que c’est mal. Ils méconnaissent le bien. Ils se croient de bons musulmans dignes des récompenses d’Allah et ils ne savent même pas toute la loi d’Allah.

— Ils font donc des choses défendues ?

— Certes.

— Et tous les enfants du péché sont punis ?

— Ils sont punis pour avoir négligé de connaître les bienfaits de Dieu et n’avoir pas voulu s’instruire quand ils le pouvaient. Vous qui apprenez à discerner le mal du bien, soyez reconnaissantes à cause de l’intelligence que vous avez reçue. Que ferez-vous en échange ?

— Je donnerais des fêtes pour les pauvres au tombeau de Sidi Ben Drahm ; mais je ne suis pas assez riche, dit Helhala.

— Point n’est besoin d’être riche, petite fille. Vous obéirez à toute la sagesse et cela suffira. Vous pratiquerez la vérité ; vous haïrez le mensonge. Celle qui commet une faute, grave ou légère, est uneenfant du péché. Mais pourquoi se tairait-elle et cacherait-elle sa faute ? Dieu la voit et le visage de la coupable l’accuse. Veut-elle garder la faute comme une éternelle brûlure à son front et dans sa mémoire ? Elle avouera ; — le courage et la sincérité rachètent tout. Elle se repentira ; il lui sera pardonné ; elle retrouvera le bonheur.

« Mes petites filles, appliquez-vous à devenir des femmes de bien pour mériter et augmenter la tendresse de vos pères, le respect et le sûr amour de vos maris, la vénération et l’obéissance de vos fils. Devant une femme de bien, les vieillards s’inclinent, le Prophète sourit, les jeunes hommes disent : — «Hamed-ou-Allah[18]si nos épouses et nos filles lui ressemblent. » — La femme de bien est pure d’hypocrisie, de mauvais penchants, de haine, de colère et de médisance. Elle ne dit ni ne fait rien qui ne puisse être révélé. Il n’en résulte jamais pour elle la rougeur de la honte et le mépris des gens honnêtes. Mais toutes ses actions et ses paroles doivent concourir à la paix de son foyer et à sa bonne renommée.

[18]Louange à Dieu.

[18]Louange à Dieu.

« Soyez persévérantes dans le travail, patientes dans le chagrin, humbles et généreuses dans l’abondance, afin que le pauvre et le malade se réjouissent par vous. Si la paresse se mêle à l’écheveau de la broderie, au dessin du crayon, aux signes de la plume, la paresse qui a le visage stupide et l’impatience à la bouche grimaçante, nous les chasserons pour ne pas devenir pareilles à elles.

« Surtout, vous connaîtrez l’obéissance aux bonnes paroles. Mes petites filles, que l’obéissance vous soit sacrée. Il est écrit que si vous refusez d’obéir, Dieu vous punira en vous faisant la guerre. Au jour de la résurrection, heureux ceux qui auront obéi !

« Saluez et considérez la vieillesse avec respect. Saluez et considérez tous ceux qui sont plus âgés que vous avec déférence.

« Ne dites pas : — « Nous nous inclinons et nous obéissons devant ceux-là ; mais derrière eux nous aurons le rire méchant, le cœur rebelle. » — Dieu sait et juge ; il voit et entend tout.

« Vous donc, grandissez dans la sagesse qui est une beauté, pour devenir de ces femmes nobles, pures et fidèles qui sont bénies. »


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