«Êtes-vous prête, mademoiselle Irène?
--A l'instant, Zélie. Mon toquet? bien; attendez! mon chignon penche trop à gauche. Qu'il est désagréable, ce Leroy, de ne pas me l'avoir fait à boucles! J'en demanderai un à boucles à maman. Les coques de celui-ci sont trop sérieuses, trop lourdes pour ma figure. Mes gants, Zélie; non, pas les foncés, les gris clair tout neufs: oui, ceux-là; dépêchez-vous donc, vous êtes d'une lenteur qui me porte sur les nerfs.»
Irène mit ses gants, les boutonna avec soin, puis jeta un regard triomphant sur l'armoire à glace qui lui montrait sa petite personne tout entière.
Toque de velours vert, ornée de grèbe, robe et casaque pareille à la toque, gants gris, bottes vernies à glands d'or, manchon de grèbe, telle était la toilette d'Irène: elle avait de plus une coiffure des plus savantes, compliquée de cet énorme chignon à coques bouffantes qu'elle trouvait tropsérieux. Ainsi arrangée, Irène avait perdu la grâce et la naïveté de son âge: elle paraissait si peu naturelle et même si ridicule, que Zélie ne put s'empêcher de marmotter entre ses dents:
«Quelle pitié de laisser ainsi des enfants s'attifer en chiens fous!»
Au même instant, Julien fit son entrée dans la chambre. Il était aussi pimpant que sa soeur, et jouait négligemment avec son fameux lorgnon.
«Allons donc, lambine, s'écria-t-il, en route pour les Tuileries; j'ai des rendez-vous d'affaires, et mes acheteurs de timbres doivent s'impatienter.
--Je suis prête. Zélie, ma poupée! Partons maintenant,» dit Irène, se regardant une dernière fois avec complaisance dans la glace.
En disant ces mots, elle prit le bras que lui offrait son frère et se dirigea avec lui vers ces chères Tuileries, où leur vanité devait être satisfaite. Il y avait déjà beaucoup de monde quand ils arrivèrent: leurs riches toilettes, leurs charmantes figures, leurs tournures élégantes firent sensation. Julien, que ce succès évident gonflait d'orgueil, se mit à pérorer dans un groupe de petits garçons, tandis qu'Irène allait échanger des poignées de main et de gracieuses révérences avec quelques élégantes qui l'accueillirent avec empressement, quoique sa toilette excitât visiblement leur jalousie.
JULIEN.
Bonjour, Jordan; où est votre frère?
JORDAN.
Chut! il fait une rafle de timbreGuatemalaà un petit imbécile qui n'en connaît pas la valeur. Le voyez-vous en conférence là-bas?
JULIEN.
Bravo! part à trois, n'est-ce pas?
JORDAN.
Bien entendu! Il y a de nouveaux venus aujourd'hui qui veulent faire les fendants; il s'agit de leur colloquer tous nos fonds de magasin. Chargez-vous donc de ça, Julien; vous vous y entendez comme pas un.
JULIEN.
Compris! (Il s'approche des arrivants.) Bonjour, messieurs; vous me voyez ravi: je viens de recevoir quelques timbres allemands fort rares. Voulez-vous les voir?
--Certainement, voyons donc ça! s'écrièrent les pauvres innocents.
Julien ouvrit avec précaution un portefeuille-album rempli de timbres de toute espèce.
«Voilà, dit-il.
UN PETIT GARÇON.
C'est très-joli, très-curieux! Voulez-vous m'en céder deux ou trois?
LES AUTRES.
A nous aussi, n'est-ce pas?
JULIEN,feignant d'hésiter.
C'est que... ça ne peut être acheté que par des gens très-riches, vu qu'ils sont très-chers.
UN PETIT GARÇON.
Ça nous va; nous avons de l'argent.
JULIEN.
Chaque timbre vaut quatre francs. Ce serait de la folie d'en prendre plus d'un.
LE PETIT GARÇON,avec orgueil.
J'en prends trois! (Il paye Julien.)
LES AUTRES.
Nous aussi. Donnez, voilà l'argent.
JULIEN.
Merci. A votre service, mes chers amis. J'en ai d'autres à votre disposition.»
Les petits garçons s'éloignèrent pour montrer à tout le monde leurs acquisitions.
«Eh bien, dit Julien à Jordan, ai-je mené ça lestement?
--Admirable, mon cher, répondit Jordan, vous avez le génie des affaires. Ah! voilà Jules qui arrive. Eh bien, ces Guatemalas?
--Les voilà, dit triomphalement Jules, en ouvrant son carnet.
--Sabre de bois! dit Julien, trente-deux! Quel trésor! Et combien avez-vous payé ça, Jules?
--Devinez, dit Jules en se croisant les bras.
--Seize francs? dit Jordan.
--Moins.
--Je parie, s'écria Julien, qu'il aura échangé ça contre des français!...
--Juste!» dit Jules en se frottant les mains. Jordan et Julien éclatèrent de rire.
«Il a été un peu bien enfoncé, allez! continua Jules avec orgueil. Je le voyais compter ses guatemalas quand je l'aborde tout à coup, et je lui dis: «Tiens, vous aussi, vous avez des timbres?
--Oui, dit Ernest, ils sont rares, n'est-ce pas?
--Rares, ces timbres-là? pas le moins du monde.
--Alors je ne trouverai pas à les échanger facilement?
--Je ne pense pas.
(Voilà un garçon qui a les larmes aux yeux en m'entendant.)
--Allons, lui dis-je, vous n'avez donc que cela dans votre bourse pour faire si triste mine?
--Oui, répondit-il piteusement.
--Tenez, je suis bon enfant et j'ai de l'argent, par-dessus le marché. Donnez-moi ces saletés-là, je vous offre en échange des timbres français tout neuf. Ça vaut de l'argent comptant ça.»
Il était ravi, l'imbécile! Nous avons fait l'échange et voilà.
Jordan et Julien riaient comme des fous à ce récit.
JULES.
Ah! voilà Vervins: écoutez un peu mon exploit, Vervins.
Et il se mit à lui raconter la tromperie qu'il venait de faire. Laissons-les à leur conversation et allons retrouver Irène et ses amies.
IRÈNE.
.... Vois-tu, Constance, le vert et le bleu ne vont pas ensemble: ça jure trop, ces couleurs-là; demande plutôt à Noémi qui arrive. Bonjour, ma chérie. Oh! la délicieuse toilette que tu as là.
NOÉMI.
La tienne la vaut bien, mon coeur. Ah! par exemple, ta poupée est la reine des Tuileries aujourd'hui! l'amour de costume! C'est de chez Béreux?
IRÈNE.
Je prends tout chez elle, tu sais.
NOÉMI.
Bonjour, Constance, bonjour, Herminie, vous allez bien?
Noémi, en disant cela, voulut embrasser ses amies, mais elles se reculèrent vivement.
«Prends garde à mon rouge! dit Constance.
--Prends garde à ma poudre de riz! dit Herminie.
--Tiens, c'est vrai, dit Noémi, surprise; je n'avais pas va que vous étiez peintes.
--Peinte toi-même, dit Constance avec colère pour un peu de rouge, faut-il crier des choses pareilles!
--Et pour quelques pincées de blanc, ajouta Herminie, ce n'est pas la peine de s'étonner.
--J'imite maman, d'ailleurs, reprit Constance
--Et moi aussi, dit Herminie, c'est si naturel! N'est-ce pas, Irène?
--Certainement, répondit cette dernière, et pas plus tard que demain, je ferai comme vous.
--Moi pas, dit Noémi: ça me gênerait pour me faire embrasser par maman.»
Constance et Herminie éclatèrent de rire.
«Elle t'embrasse donc souvent, ta mère! s'écrièrent-elles.
--Certainement, dit Noémi étonnée; les vôtres n'en font-elles pas autant?»
Constance secoua la tête.
«Je vois maman deux ou trois fois par semaine, dit-elle.
.... Bonjour, maman.
--Bonjour, petite.
--Va chez ta bonne, je suis pressée de sortir.... Et voilà.
--Et elle ne t'embrasse pas? dit Noémi enjoignant les mains.
CONSTANCE.
Elle n'y pense jamais.
NOÉMI.
Ça doit te faire beaucoup de peine?
CONSTANCE,avec insouciance.
Non, j'y suis habituée, ça ne me fait plus rien.
HERMINIE.
Moi, j'ai une maman qui joue très-bien du piano, et qui chante très-bien, malheureusement pour moi; car lorsqu'elle ne va pas jouer ou chanter dans le monde, elle passe tout son temps à étudier sans jamais s'occuper de moi. Je vais au cours avec ma bonne, mais dans les moments où je suis seule et où je ne travaille pas, je m'ennuie à la mort.
NOÉMI.
Et toi non plus, ta mère ne t'embrasse pas?
HERMINIE.
Si, quelquefois, elle me baise le front; mais elle a toujours l'air distrait, alors ça ne me fait pas plaisir. Ah! bah! parlons d'autre chose; voulez-vous faire faire des visites par nos poupées, ce sera amusant et cela ne nous chiffonnera pas.
LES PETITES FILES.
C'est cela! c'est une bonne idée!»
Elles organisèrent ce semblant de jeu et furent bientôt absorbées par le plaisir de faire parler et saluer leurs poupées.
Pendant qu'Irène et Julien se dirigeaient vers les Tuileries, Élisabeth et Armand se préparaient aussi à s'y rendre.
«Viens-tu, Élisabeth? dit Armand en mettant son chapeau.
--A l'instant, répondit sa soeur, je prends ma poupée et je suis à toi.
--Elle n'est pas très-neuve, dit Armand en examinant la figure fanée et les vêtements modestes de la poupée.
ÉLISABETH.
Bah! elle m'amuse tout autant qu'une belle. Anna, voulez-vous venir, je vous en prie, nous sommes prêts. Adieu, chère maman, adieu, bonne mademoiselle, je suis bien fâchée que votre mal de tête vous empêche de venir avec nous aujourd'hui.»
Et les enfants, après avoir embrassé leur mère, se dirigèrent gaiement, suivis de leur bonne, vers les Tuileries.
«Ah! quel bonheur, voilà Irène, s'écria Élisabeth en arrivant. Je vais pouvoir jouer avec elle, au revoir, Armand.
Au revoir, Élisabeth, moi je vais rejoindre Julien que j'aperçois là-bas. Anna, asseyez-vous là, je vous en prie; je vous promets de ne pas jouer hors de l'allée de Diane.
ANNA.
Bien, monsieur Armand; j'y compte.»
Élisabeth avait couru vers Irène et lui avait tendu la main.
«Bonjour, chère amie, dit-elle, avec son bon sourire, me voilà guérie et prête à jouer. Voulez-vous de moi et de ma poupée?
IRÈNE,embarrassée.
Bonjour, Élisa... bonjour, mademoiselle, je vais demander à ces demoiselles si elles veulent bien vous laisser jouer avec elles.
CONSTANCE,à demi-voix.
Non, certainement. Voyez quelle toilette a cette petite! Quelle misérable robe de drap bleu, sans garnitures, et des brodequins pas vernis! Je ne veux pas d'elle, Irène.
HERMINIE,de même.
Ni moi non plus, Constance a raison; et puis, voyez, ma chère, comment pourriez-vous jouer convenablement avec elle! Sa poupée est si mal mise! renvoyez-la.
NOÉMI,de même.
Pourquoi? Elle-a l'air très-bon, gai et intelligent. Essayez de jouer avec elle, croyez-moi.
--Non, non, reprirent aigrement Constance et Herminie, nous n'en voulons pas.»
Élisabeth, à quelques pas seulement du petit groupe, avait presque tout entendu: elle devint rouge, jeta à Irène toute confuse un regard de reproche et s'éloigna rapidement.
NOÉMI,étonnée.
Eh bien, elle s'en va comme cela? Est-elle drôle, cette petite fille!
CONSTANCE.
Oh! laissez-la tranquille: c'est inouï d'oser vouloir jouer avec nous quand on a une toilette pareille!
HERMINIE.
Vous la connaissez donc, Irène? Elle paraissait très-familière avec vous: ce n'est pas une brillante connaissance que vous avez là, ma chère! Tâchez donc de vous en débarrasser.
CONSTANCE.
C'est bien dit. Vous avez eu joliment raison de l'appelerMademoiselle: ça lui apprendra à vous respecter.
NOÉMI.
Je ne suis pas de votre avis; mais bah! elle est partie; n'y pensons plus et jouons. Eh bien! Irène, quel air pensif?
IRÈNE,tressaillant.
Ce n'est rien, oui, jouons; cela me distraira et me fera oublier cette ennuyeuse voisine.
Une scène semblable se passait entre Julien et Armand. Celui-ci, arrivé près de Julien, s'était vu repoussé avec le plus froid dédain. Indigné, il dit nettement à Julien sa façon de penser sur sa conduite, puis il alla rejoindre la pauvre Élisabeth, qu'il trouva pleurant amèrement près d'Anna. Ils se racontèrent mutuellement ce qui leur était arrivé et se promirent bien de ne plus s'approcher des deux orgueilleux qui avaient été si impertinents à leur égard: Anna leur fit acheter des plaisirs, cela les consola un peu, et, leur goûter fini, ils reprirent le chemin de la maison, pressés qu'ils étaient de raconter à leur mère leurs tristes aventures.
A leur grande joie, les enfants trouvèrent Mme de Kermadio seule dans le salon.
«Eh bien! mes enfants, quel air consterné, leur dit-elle, vous est-il arrivé quelque accident?
ÉLISABETH.
Non, maman: pas d'accident; mais nous avons eu du chagrin....»
Et en achevant ces mots, le coeur de la pauvre Élisabeth lui manquant, elle fondit en larmes.
«Qu'y a-t-il donc, chère enfant? reprit la mère, en attirant sa fille à ses côtés. Voyons, Armand, toi qui es plus calme, explique-moi ce qui est arrivé, car cela m'inquiète! Élisabeth ne pleure jamais sans motif grave, et toi, mon pauvre enfant, je vois que tu as les larmes aux yeux. Assieds-toi là, et parle.»
Armand ne se le fit pas dire deux fois: il raconta tout d'une haleine ce qui s'était passé aux Tuileries; la froideur d'Irène, l'impertinence de ses amis, la grossièreté de Julien, tout fut dépeint en traits de feu. Élisabeth, qui s'était calmée, compléta le récit.
«Hein, maman, que pensez-vous de ces gens-là?» dit Armand en finissant.
Et il se croisa les bras en regardant sa mère d'un air si formidable, que celle-ci ne put s'empêcher de sourire.
MADAME DE KERMADIO.
Je vais probablement te choquer, Armand, si je dis franchement ce que je pense deces gens-là?
ARMAND.
Me choquer, vous maman? oh non, jamais, vous le savez bien!
MADAME DE KERMADIO.
Eh bien, Armand, pour te dire toute ma pensée, je les plains, oh! mais de toute mon âme.
Armand resta interdit.
«Je vous comprends, chère maman, s'écria Élisabeth, et je veux faire comme vous.
--Dame! moi aussi, dit Armand en se grattant l'oreille, quoique ce soit très-difficile; car je leur en veux terriblement, savez-vous, maman!
MADAME DE KERMADIO.
Non, mon ami.
ARMAND,surpris.
Comment, non, maman! vous avez mal entendu mes derniers mots; j'ai dit que....
--J'ai très-bien entendu, très-bien compris, dit Mme de Kermadio en souriant, mais je te connais trop bien, mon cher Armand, pour ne pas savoir que tu leur pardonnes du fond du coeur, quoi que tu dises. Voyons, si Julien souffrait et t'appelait à son secours maintenant, irais-tu?
ARMAND,avec élan.
Oh oui! maman, sans hésiter.
MADAME DE KERMADIO.
Tu vois bien, cher petit, que ton coeur pardonne déjà sans se douter de sa générosité. Ne pense plus à cela, crois-moi, et accepte cette petite humiliation comme un bon coeur chrétien doit le faire. Élisabeth a déjà pris son parti là-dessus. Regarde-la plutôt.»
Élisabeth s'était peu à peu consolée pendant que sa mère parlait; elle n'avait pu remarquer sans sourire, l'attitude rageuse, puis repentante de son brave petit frère. Les sourcils d'Armand étaient encore froncés, mais il avait la tête basse et semblait si drôle à voir, partagé entre la colère, la bonté et le regret, que sa soeur n'y put tenir et cacha sa figure dans son mouchoir pour rire tout bas à son aise.
En la regardant, Armand éclata de rire, ce qui permit à Élisabeth d'en faire autant, sans se gêner.
Leur conversation finit gaiement. Le frère et la soeur consolés, organisèrent immédiatement des promenades instructives et amusantes, destinées à leur faire bien connaître Paris. Ils visitèrent les nouvelles magnificences qu'ils n'avaient pas vues, les nouveaux boulevards, le parc Monceaux, le bois de Vincennes, Notre-Dame restaurée, la Sainte-Chapelle: toutes ces intéressantes excursions les menèrent jusqu'au moment où leurs cousins de Marsy arrivèrent à Paris, et un beau matin, ils virent, à leur grande joie, Jacques, Paul, Jeanne et Françoise de Marsy se précipiter dans leurs bras. Cousins et cousines étaient enchantés de se revoir: ils organisèrent des promenades en commun et projetèrent des parties admirables aux Tuileries.
Dès le lendemain, en effet, tous se rendirent à l'allée de Diane, et là on se mit à jouer à cache-cache. C'était d'autant plus amusant qu'il y avait peu de monde ce jour-là: aussi les enfants couraient-ils de tout leur coeur et de toutes leurs forces. Dans une de ses courses, Élisabeth heurta une petite fille qui était assise toute seule à l'écart.
ÉLISABETH.
Pardon, mad... Oh! Irène....
IRÈNE,embarrassée.
Ce n'est rien, Élisabeth, vous ne m'avez pas fait mal.
Élisabeth sembla hésiter, rougit un peu, puis se rapprochant d'Irène, elle reprit:
«Pourquoi ne jouez-vous pas, Irène?
--Parce que je suis toute seule! répondit tristement l'élégante.
--Cela vous amuserait-il de jouer avec nous? dit Élisabeth, d'un ton affectueux.
--Oh oui! dit Irène, en baissant la tête, mais je ne sais pas... ce ne serait pas agréable pour....
--Pour qui? dit Élisabeth en souriant.
--Pour vous, dit Irène à voix basse. J'ai été si froide, si impolie pour vous, pauvre Élisabeth, il y a trois semaines; vous devez certainement m'en vouloir.
--Irène, dit Élisabeth, d'un ton sérieux, il y a dans le Pater: «pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés;» je vous en voulais d'abord, mais maintenant je vous pardonne, et de toute mon âme.
--Ah! merci, Élisabeth, s'écria Irène, les larmes aux yeux, c'est bien, c'est beau ce que vous faites et ce que vous dites là: accordez-moi votre amitié, je vous en prie; j'ai tant besoin, je le vois maintenant, de bons conseils et de bons exemples!
--De tout mon coeur, chère Irène, dit Élisabeth en l'embrassant.
--Alors, au lieu de jouer, causons encore un peu, je vous en prie, dit Irène en se rasseyant.
ÉLISABETH,s'asseyant.
Très-volontiers. Voyons, de quoi voulez-vous causer?
IRÈNE.
Racontez moi votre vie; elle doit être plus intéressante que la mienne: vous êtes toujours contente, gaie, en train, tandis que je m'ennuie sans cesse: à quoi cela tient-il?
ÉLISABETH.
J'aime, je suis aimée, et je m'occupe toujours: voilà le secret.
IRÈNE.
Expliquez-moi cela, je vous en prie, chère Élisabeth?
ÉLISABETH.
Je travaille avec mon institutrice, puis je m'occupe avec maman.
IRÈNE,pensive.
C'est une vie très-austère, mais que vous savez rendre agréable.
ÉLISABETH.
Je ne la rends pas agréable, vu qu'elle l'est par elle-même!
IRÈNE.
C'est pourtant bien plus amusant de s'occuper de toilettes et de promenades, de ne travailler que lorsque cela fait plaisir.
ÉLISABETH.
Et cependant vous vous ennuyez sans cesse, tandis que ma vieaustère, comme vous l'appelez, m'empêche de jamais m'ennuyer: laquelle vaut mieux?
IRÈNE.
Ah! la vôtre, je le vois, mais il faut du courage pour changer toutes ses habitudes, et... je n'en ai guère.
ÉLISABETH,riant.
On ne peut pas changer tout d'un coup: essayez tout doucement de devenir laborieuse et vous verrez comme vous serez contente; pour commencer, je vais vous donner deux conseils. Oh! je suis terrible quand j'aime quelqu'un, je vous en préviens, et je veux vous changer.
IRÈNE,l'embrassant.
Voyons les conseils?
ÉLISABETH.
A votre place, je penserais souvent à Dieu, et je tâcherais d'être bonne et aimable pour mes parents, pour mon frère et pour ceux qui m'entourent; voulez-vous suivre ce conseil?
IRÈNE.
Il est très-bon: j'essayerai, je vous le promets.
ÉLISABETH.
Très-bien. Et puis, à votre place, moi, je m'occuperais.
IRÈNE.
Ah! voilà le terrible; tout m'ennuie!
ÉLISABETH.
Même le piano, sur lequel vous êtes déjà si forte?
IRÈNE.
Cela moins que le reste.
ÉLISABETH.
C'est un commencement: cultivez votre talent, déjà si beau! perfectionnez-le, étudiez à des heures régulières, chose très-importante: vous verrez que peu à peu, vous vous intéresserez à autre chose et que vous finirez par....
ARMAND,accourant.
Élisabeth, Élisa..., oh! mademoiselle Irène.... (Il salue.)
IRÈNE.
Dites Irène tout court, s'écria la petite fille en lui tendant la main: j'ai demandé pardon à Élisabeth de ma grossièreté, et elle veut bien m'aimer encore.
ARMAND.
J'en suis enchanté, Irène: vous êtes une bonne enfant de convenir de vos torts; cela me raccommode tout à fait avec vous.--Où est Julien?
IRÈNE.
Là-bas, sous les quinconces: il s'ennuie, car il est tout seul et ne sait que faire.
A peine Armand eut-il entendu ces mots qu'il partit comme un trait et alla trouver Julien qui se promenait en bâillant. Le petit de Morville fut agréablement surpris des avances d'Armand et s'y montra très-sensible. Quand les enfants se quittèrent, tous étaient dans le meilleur accord du monde, et lorsque les petits de Kermadio, les yeux brillants de joie, racontèrent à leur mère ce qui s'était passé aux Tuileries, le tendre et long baiser qu'ils reçurent les récompensa amplement de leur généreuse conduite.
Irène, de retour à la maison, essaya courageusement de suivre les bons conseils d'Élisabeth. Elle se mit donc au piano, décidée à y consacrer une heure avant le dîner. Malheureusement pour ses bonnes résolutions, elle était à peine depuis un quart d'heure à étudier lorsque Noémi entra conduite par Julien.
NOÉMI.
Quelle ardeur de travail, chérie, c'est superbe! peut-on vous interrompre?
IRÈNE.
Vous êtes toujours la bienvenue, ma bonne Noémi.
JULIEN.
Surtout comme messagère de bonnes nouvelles.
IRÈNE.
Ah! qu'y a-t-il de nouveau, Noémi?
NOÉMI.
D'abord un bal chez maman pour mardi, chère amie, ainsi préparez vos toilettes et celles de votre poupée.
IRÈNE,avec joie.
C'est charmant. Quel bonheur! je vais me faire éblouissante pour vous faire honneur!
JULIEN.
Ce n'est pas tout! devine ce qu'il y aura dans quinze jours chez Mlle Noémi?
IRÈNE,intriguée.
Un bal costumé?
NOÉMI.
Bien mieux que ça!
IRÈNE.
Un bal en dominos?
NOÉMI.
Vous n'y êtes pas!
IRÈNE.
Un déjeuner de cérémonie?
JULIEN.
Elle ne devinera jamais, mademoiselle. Faites lui grâce!
NOÉMI,riant.
Vous avez raison. Nous jouerons la comédie chère mignonne, et je compte sur vous, comme sur monsieur Julien, pour jouer avec moi une opérette.
IRÈNE.
Ah! quelle joie! (Elle embrasse Noémi.) Que vous êtes donc bonne et gentille!
NOÉMI.
Acceptez-vous?
IRÈNE.
Comment pouvez-vous me faire une pareille question! Avec transport, avec enthousiasme! Que jouerons-nous?
NOÉMI,sans l'écouter.
Nous serons en bergères: costumes Watteau, poudre, mouches, guirlandes de fleurs, houlette et des flots de rubans. Ce sera délicieux!
JULIEN.
Et moi, comment serai-je?
NOÉMI.
En Prince Charmant.
JULIEN,radieux.
Comme c'est aimable à vous, mademoiselle, de m'avoir choisi ce rôle; je suis sûr qu'il me conviendra très-bien!
NOÉMI.
A présent, je me sauve. Tenez, voici vos rôles et les gravures pour vos costumes. Apprenez les rôles, commandez vos toilettes, et venez répéter tous les jours chez moi à deux heures. A demain!
Restés seuls, le frère et la soeur se félicitèrent de la brillante perspective qui s'ouvrait devant eux; leur vanité se réjouissait à l'idée de paraître au bal et surtout de jouer la comédie. Les bonnes résolutions qu'Irène avait rapportées de sa conversation avec Élisabeth s'évanouirent rapidement, et elle fut bientôt aussi absorbée que son frère par les répétitions, les costumes et les mille soucis qu'entraîne ce genre de plaisir.
Irène avait pourtant gardé la volonté de faire ce que lui avait conseillé son amie, et elle trouva moyen d'étudier presque chaque jour son piano. Souvent aussi, elle réprima des mouvements d'humeur; elle se retint dans son impatience en songeant à Élisabeth, et quoiqu'elle allât peu aux Tuileries, préoccupée qu'elle était par son rôle et ses toilettes, elle se montra empressée et affectueuse avec la petite de Kermadio pendant le peu d'instants que lui laissaient ses répétitions. Élisabeth, jugeant inutile de lui donner d'autres avis dans l'état de fièvre où elle la voyait, se contenta d'être très-amicale.
Le jour du bal, Irène, le coeur palpitant, vit arriver Leroy qui devait la coiffer à midi, car il était demandé partout et n'avait pu accorder que cette heure matinale. Irène, malgré les observations de sa mère, avait voulu Leroy quand même, et se condamna au supplice d'être mal à l'aise toute la journée pour ne pas déranger sa coiffure.
Leroy se surpassa: la jolie figure d'Irène rayonnait d'orgueil quand le célèbre coiffeur se recula en disant:
«C'est fini et c'est charmant. Je puis faire aussi bien, mais mieux, c'est impossible!»
Irène avait, en effet, une délicieuse coiffure. Ses beaux cheveux blonds étaient ondulés et relevés en bandeaux capricieusement disposés. Des flots de boucles s'échappaient de son peigne orné de turquoises; des guirlandes de myosotis étaient disposées sur sa tête et, lui entourant le cou, formaient un délicieux collier de fleurs tenant à la coiffure. Irène, radieuse, remercia Leroy de tout son coeur, et, l'avouerons-nous, elle s'installa devant sa psyché pour jouir toute la journée du spectacle de sa belle coiffure: elle passa ainsi son après-midi, faisant des grâces, s'admirant sans cesse, et ne pensant plus guère à Élisabeth et aux bonnes résolutions que celle-ci lui avait fait prendre. Le soir venu, Irène mit avec bonheur une robe de tarlatane bleue, relevée par des bouquets de myosotis; la berthe du corsage était couverte des mêmes fleurs, et ses petits souliers de satin bleu avaient pour bouffettes une touffe de myosotis. Julien n'était pas moins beau que sa soeur: il avait un habit à la française, un gilet blanc, une culotte courte, des bas de soie blanche et des souliers à boucles. Lui et ses amis s'étaient donné le mot pour imiter le costume de cour.
M. et Mme de Morville étaient fiers de leurs charmants enfants. Leurs louanges imprudentes achevèrent d'exalter la vanité d'Irène et de Julien. Si l'on avait pu voir leurs âmes, on aurait été effrayé des défauts qui s'y épanouissaient rapidement; mais on ne pensait qu'à leurs corps, et les idées sérieuses étaient malheureusement écartées par tous, comme des pensées importunes.
L'entrée dans le bal fut triomphante: Constance, Herminie et d'autres élégantes des Tuileries se retrouvaient là; elles jetèrent sur Irène des regards d'envie, de jalousie, de colère, qui charmèrent la vaniteuse enfant comme le plus flatteur des hommages. Ce fut elle qui dansa le plus gracieusement: elle eut la joie d'entendre Mme de Valmier, la mère de Noémi, la prier de danser une mazourka avec Julien, et là encore leur triomphe fut éclatant et complet. De tous côtés, les épithètes de «charmants, adorables, délicieux,» venaient frapper leurs oreilles ravies; Julien partageait les succès d'Irène et sa joie orgueilleuse; jamais leurs sourires n'avaient été si doux, leurs regards si brillants, leurs démarches si gracieuses: ils se sentaient admirés, ils étaient heureux! Un dernier succès vint enivrer Irène: Constance dut jouer une valse pour obéir à un caprice de Noémi; elle s'embrouilla bientôt et s'arrêta rouge, confuse et prête à pleurer.
«Tu ne te rappelles pas bien ta valse, dit alors Irène d'un air moqueur; laisse-moi jouer à ta place, Constance: j'en sais une plus jolie.»
Constance, dépitée, lui céda sa place, et Irène, surexcitée par la vanité, se mit à exécuter une des plus belles, mais des plus difficiles valses de Schulhoff. Elle la joua avec une telle perfection que les bravos éclatèrent quand elle eut fini et que l'attention se détourna de Noémi pour se reporter sur la jolie pianiste.
De nouveau, mille compliments vinrent pleuvoir sur Irène, devenue la reine du bal, et ce fut dans l'enivrement de l'orgueil et de la vanité, que la petite fille et son frère se retirèrent avec leurs parents à la fin de la soirée.
Ces triomphes dangereux eurent le triste résultat de replonger le coeur et l'esprit d'Irène dans des idées de frivolité et de toilette. Elle négligea Élisabeth, car elle sentait au fond du coeur que son amie devait la blâmer, et elle se jeta à corps perdu dans les mille distractions que lui offraient ses costumes à essayer et ses répétitions.
Un jour, pourtant, Élisabeth l'arrêta au moment où elle passait dans les Tuileries d'un pas rapide pour se rendre chez Noémi.
ÉLISABETH.
Je ne vous vois presque plus, ma chère Irène. Que devenez-vous donc?
IRÈNE,embarrassée.
Ma bonne Élisabeth, vous êtes bien gentille de vous être aperçue de cela! Je suis un peu absorbée par Noémi, c'est vrai!
ÉLISABETH,souriant.
Un peu, et même beaucoup! Est-elle malade?
IRÈNE,rougissant.
Non, Dieu merci; mais nous allons jouer la comédie et je vais répéter chez elle.
--Ah! dit Élisabeth.
Ceah! était si triste qu'Irène se sentit tout à fait mal à son aise. Il y eut un moment de silence.
«Il faut que je me sauve, je suis en retard, reprit Irène, d'un air contraint; à revoir, Élisabeth.
ÉLISABETH,soupirant.
Au revoir, ma chère Irène.»
Ce soupir fut désagréable à Irène: elle quitta brusquement Élisabeth et se dirigea, suivie de sa bonne, vers la maison de Noémi. Cette répétition était la dernière. Irène dut faire quelques efforts pour ne pas être distraite et bien jouer. Malgré elle, les quelques paroles d'Élisabeth revenaient à sa mémoire: elle en chassa le souvenir, non sans peine; mais le soir venu, au moment de s'endormir, elle y repensa encore et se mit à pleurer. Elle ne savait trop pourquoi, elle se sentait la conscience mal à l'aise: elle se tranquillisa un peu on se disant qu'au bout du compte, elle n'était pas forcée de préférer Élisabeth à Noémi. Là-dessus, elle finit par s'endormir. Le lendemain, son joli costume la consola très-vite de son chagrin et ce fut en sautant de joie qu'elle s'habilla pour la comédie.
Julien n'était pas moins joyeux que sa soeur. Il courut chez elle, à peine habillé, sous prétexte de la voir, mais en réalité pour recevoir des compliments.
Ils partirent avec leurs parents, et ce soir-là, comme le jour du bal, ils eurent une série de triomphes des plus flatteurs pour leur amour-propre.
Le lendemain de cette brillante soirée, Irène et Julien étaient très-fatigués et plus tristes encore que fatigués. L'étourdissement de la fête passé, leur conscience leur reprochait vaguement quelque chose: c'est trop souvent en flattant des défauts de toute espèce que l'on se procure un amusement imparfait et passager.
C'était cela qui troublait les petits de Morville; aussi étaient-ils fort maussades et virent-ils arriver avec plaisir le moment d'aller se promener aux Tuileries.
Ils espéraient y rencontrer Noémi et leurs autres amis, afin de parler de leur soirée de la veille, mais aucun d'eux n'y était. En revanche ils y trouvèrent Élisabeth et Armand sans leurs cousins. Rien ne pouvait leur être plus désagréable que la vue de leurs amis de Kermadio, ce jour-là: ils se sentaient sérieusement blâmés par eux, leur conscience leur disait qu'ils étaient blâmés avec raison, et cela leur causait une grande gêne.
Ils furent donc agréablement surpris quand Élisabeth les aborda en leur disant:
«Bonjour, mes amis; je n'ai qu'une demi-heure à rester aux Tuileries, aujourd'hui: j'en suis désolée, car je ne vous vois presque plus.
ARMAND.
Moi aussi. Eh bien! prince Charmant, il paraît que vous avez joué à merveille hier au soir?
--Comment savez-vous?... dit Julien flatté et surpris.
ARMAND.
Par la voix de la renommée; autrement dit par mon cousin Jacques, qui était hier au soir chez Mme de Valmier.
JULIEN.
Ah! j'en suis bien aise! il s'est amusé alors?
ARMAND,tranquillement.
Non; pas trop!
JULIEN,vexé.
Et pourquoi donc ça? les costumes étaient charmants, la pièce aussi!
ARMAND.
Non, cela manquait de gaieté, à ce qu'il dit. Franchement, Julien, ce n'est pas un amusement d'enfant qu'une comédie comme celle là.
ÉLISABETH.
Je trouve qu'Armand a raison. Se costumerpour de bonet imiter lesvraisacteurs, c'est ennuyeux et surtout mauvais.
IRÈNE,se récriant.
Par exemple, et comment ça?
ÉLISABETH.
Maman dit que cela excite l'orgueil, la vanité, la coquetterie, que cela détourne du travail, de la vie calme, de la bonne vie de famille, (avec intention) desvraisamis. (Irène rougit.) Voyons, Irène, chère amie, avouez que tous ces jours-ci, vous n'avez pensé qu'à des choses frivoles et que vous avez négligé tous vos devoirs sérieux.
IRÈNE,à demi-voix.
C'est vrai, Élisabeth.
ÉLISABETH.
Que résulte-t-il de tous ces mauvais plaisirs? Qu'on se sent mal à son aise et qu'on s'en veut d'être frivole sans avoir le courage de cesser de l'être!
IRÈNE,soupirant.
C'est très-vrai, je l'avoue! J'ai pensé tout cela, surtout ce matin!
ARMAND.
Voyez-vous, Julien, tout cela ne vaut pas nos simples charades; voilà qui est amusant et qui est un vrai passe-temps d'enfants!
JULIEN.
De quelles charades parlez-vous, Armand?
ARMAND.
De celles que nous allons jouer bientôt chez grand'mère, comme nous le faisons tous les ans.
JULIEN.
Et qui joue avec vous?
ÉLISABETH.
Nos cousins et cousines de Marsy.
IRÈNE.
Et vos costumes, qui les fait?
ARMAND.
Nous-mêmes, avec des affaires que grand'mère nous prête. L'année dernière, j'étais en Turc avec un turban gros comme une citrouille sur la tête. Paul était en Tarentule, et puis, il a joué ensuite un oignon d'Egypte. Dieu, avons-nous ri!
JULIEN,souriant.
Le fait est que ça devait être bien drôle!
IRÈNE,avec curiosité.
Je voudrais bien vous voir jouer vos charades, Élisabeth!
ÉLISABETH.
C'est facile: je demanderai à grand'mère de vouloir bien inviter M. et Mme de Morville et vous deux: elle sait que je vous aime bien: quoique vous ne soyez pas de la famille, elle le fera volontiers, j'en suis sûre.
IRÈNE.
Vous n'avez donc personne d'invité, à cette fête?
ARMAND.
Ce n'est pas une fête, Irène: c'est une réunion de famille. Il n'y a que nos parents, mon oncle Gaston et mon oncle Woldemar.
ÉLISABETH.
D'ailleurs, grand'mère dit que c'est très-mauvais d'exciter la vanité des enfants en les donnant en spectacle; tandis que les charades sont pour faire rire, et je vous assure qu'on n'y manque pas!
--Élisabeth, dit Mlle Heiger, en s'approchant, l'heure de notre visite à Mme de Gursé est venue. Dites adieu, ainsi qu'Armand, à vos amis et partons vite.
--Déjà? dit Élisabeth.
--Ah! quel dommage! s'écrièrent les petits de Morville.
--Au revoir, Irène, à revoir, Julien, dirent Élisabeth et Armand. A bientôt, n'est-ce pas?»
Et l'on se sépara en s'embrassant affectueusement.
Restés seuls, les petits de Morville se regardèrent un instant en silence.
«Quelle bonne enfant que cette Élisabeth! dit enfin Irène, avec conviction.
--J'en dis autant d'Armand. Il me plaît beaucoup, maintenant, répondit Julien.
--Ils ont raison! reprit Irène d'un air pensif. Nos fêtes sont mauvaises.
--Quelle idée, dit Julien avec humeur. Pourquoi dis-tu une chose pareille?
IRÈNE.
Si ce n'était pas mauvais, Julien, je n'aurais pas la conscience inquiète comme je l'ai.
JULIEN.
En quoi, inquiète? Tu n'as rien fait de mal, après tout!
IRÈNE.
Si, c'était mal de se mirer pendant des heures entières, et je l'ai fait quand j'ai été coiffée. C'était mal de prendre la place de Constance au piano, au lieu de l'encourager, et je l'ai fait! C'était mal d'être orgueilleuse pour avoir bien dansé la mazurka, et j'avais le coeur gonflé d'orgueil, et plein de dédain pour les autres.
JULIEN,hésitant.
C'est possible, ce que tu dis là: j'ai bien quelque chose de semblable à me reprocher aussi; mais... notre comédie, notre pauvre comédie, qu'y avait-il de mal là dedans?
IRÈNE,avec émotion.
Là plus qu'au bal, j'ai été coupable, je le reconnais maintenant. Quand Herminie s'est trompée, qu'elle a balbutié, j'aurais pu, j'aurais dû lui souffler la phrase qu'elle avait oubliée et que je savais. Au lieu de cela, j'ai ri; cela a fini de la troubler, de la désoler, la pauvre petite: elle n'a continué qu'avec peine, et après le spectacle, sa mère l'a durement grondée..., et ma constante préoccupation de ma toilette, mon désir de briller, même aux dépens de Noémi qui est si bonne; tout cela, vois-tu, est mal; vraiment mal!»
Irène s'était animée en parlant: sa vivacité, sa voix émue touchèrent Julien.
«Allons, petite soeur, calme-toi, lui dit-il; tu as raison, là, et je me sens aussi coupable que toi.»
En finissant ces mots, il embrassa tendrement sa soeur. Irène était si peu habituée aux démonstrations affectueuses de Julien, qu'elle resta d'abord interdite, puis elle fondit en larmes en se jetant au cou de son frère.
«Oh! mon cher Julien, murmura-t-elle à travers ses larmes! Que c'est bon d'être aimée de son frère! Que je te remercie!
--Irène, chère soeur, dit Julien, les larmes aux yeux, je te remercie à mon tour. Oui, aimons-nous sincèrement; je sens à présent combien il est triste de vivre comme nous le faisions, indifférents l'un à l'autre. Grâce à Dieu, je sens aujourd'hui tout le prix de ta tendresse: je veux être ton ami et ton frère, entends-tu, chère soeur? Non pas seulement de nom, mais en réalité.»
Irène s'essuya les yeux à la hâte, car Zélie s'approchait d'un air inquiet. Les enfants, suivis de leur bonne, revinrent à la maison en causant affectueusement, heureux pour la première fois de sentir leur égoïsme se fondre et se changer en tendresse vraie, en amitié dévouée l'un pour l'autre.