CHAPITRE VIII.

«Ah çà! ma chère, disait la semaine suivante Constance à Irène, on ne vous voit presque plus, que devenez-vous?

--J'ai été un peu souffrante, répondit Irène; c'est pour cela que je ne suis pas venue tous ces jours-ci.

CONSTANCE.

Alors, vous ne savez pas la grande nouvelle?

IRÈNE.

Non, vraiment. Laquelle donc?

CONSTANCE.

Herminie et moi, avec M. Jordan, fondons ici leclub du Beau monde. Vous êtes inscrite, bien entendu, ainsi que monsieur Julien. On ne reçoit que les petites filles en robe de soie et les petits garçons en paletots élégants.

IRÈNE,faiblement.

Mais je ne sais pas si je peux....

CONSTANCE.

Ah! ma chère, il est impossible que vous n'en soyez pas! Vous seriez montrée au doigt si vous refusiez! Venez, voilà ces demoiselles qui nous cherchent. Allons vite vous faire recevoir.»

Irène se laissa entraîner à demi flattée, à demi mécontente: elle vit bientôt avec déplaisir que l'on avait fait cela pour humilier les enfants simplement mis, que les élégants voulaient chasser des Tuileries.

IRÈNE.

Mes chers amis, vraiment je ne vois pas trop la nécessité de fonder ce club. A quoi bon imiter nos papas quand les Tuileries ne nous ont réunis jusqu'ici que pour jouer?

HERMINIE,avec autorité.

Ma toute belle, c'est justement pour empêcher ces jeux de chevaux échappés que nous fondons «le Beau monde:» il vient ici un tas d'enfants qui déconsidèrent les Tuileries. Cela est choquant; cela ne peut durer.

CONSTANCE.

Parfaitement raisonné. Il est révoltant de coudoyer à chaque instant des enfants vêtus d'une façon misérable. Il ne doit venir ici que des personnes riches. Que les autres s'en aillent!

Dans ce moment, Jordan et son frère arrivèrent, entraînant Julien, qui semblait se laisser faire de très-mauvaise grâce; mais de même qu'Irène le respect humain, la fausse honte, l'empêchaient de dire sa pensée et de rompre avec les faux amis qui formaient le nouveau Club.

JORDAN.

Là, à présent, nous voici au complet.--Je vais lire notre règlement. Mesdemoiselles et Messieurs, voulez-vous?

TOUS LES ENFANTS.

Oui, oui, lisez!

Jordan tire un cahier de sa poche et lit ce qui suit:

«Règlement du Club des Tuileries:Le Beau Monde.

ART. 1er.

Les membres du Club ne devront jamais porter que des vêtements élégants.

ART. 2.

Les demoiselles doivent jurer de ne jamais s'affubler de drap, mérinos et autres étoffes grossières, indignes duBeau Monde.--Les messieurs devront être, dans leur genre, aussi élégants que les demoiselles.

ART. 3.

Les membres du Club ne devront, sous aucun prétexte, jouer avec les enfants grossièrement habillés.

ART. 4.

Les membres du Club ne joueront jamais que d'une façoncomme il faut; leurs jeux devant être en rapport avec leurs toilettes et leurs devoirs de société élégante.--Sont abolis cache-cache, colin-maillard, les barres et tous jeux semblables,--La corde est tolérée, lorsqu'il y a du monde pouvant faire cercle et regarder....»

Un grand éclat de rire interrompit le lecteur; tous les enfants tournèrent la tête et virent Armand, Élisabeth, leurs cousins et quelques autres enfants qui avaient écouté Jordan et riaient de tout leur coeur.

CONSTANCE,indignée.

Voilà les gens mal mis! qu'est-ce qu'ils viennent faire ici?

JORDAN.

Comme c'est ridicule de venir déranger nos occupations!

HERMINIE,avec majesté.

Petits et petites, allez-vous-en: nous ne vous connaissons pas, nous ne voulons pas vous connaître, et c'est très-indiscret de venir écouter ce que nous disons.

ARMAND,tranquillement.

Petits et petites, les Tuileries sont à tout le monde, vous lisez à haute voix, ce n'est donc pas un secret, et comme vous lisez des bêtises, nous rions, voilà tout.

JORDAN,indigné.

Des bêtises?...

JACQUES DE MARSY.

Et des énormes, encore; ah! il faut à ces demoiselles et à ces messieurs de beaux vêtements?

CONSTANCE,aigrement.

Mêlez-vous de ce qui vous regarde, polisson.

ÉLISABETH,à ses compagnons.

Laissons-les, mes amis: maman m'a dit plus d'une fois que les enfants devraient se réunir pour faire du bien. Fondons aussi un club, nous, un club bon, utile, intéressant, que nous appellerons leClub de la Charité: tous ceux qui voudront en être seront les bienvenus.

VERVINS.

Ah! Ah! ah! vous demandez la charité, alors?

ARMAND,vivement.

Dites donc, vous, tâchez de fermer votre grande bouche et de cacher vos vilaines dents jaunes (on rit); respectez ma soeur, entendez-vous, gandin?

ÉLISABETH.

Tais-toi, Armand, ne dis pas de choses désagréables à Vervins. Non, monsieur, nous ne demandons pas la charité, nous la ferons, au contraire, puisque papa et nos oncles veulent bien nous donner de l'argent plus qu'il ne nous en faut pour nos menus plaisirs. Vous trouvez mauvais que nous ne soyons pas aussi bien mis que vous: c'est que notre maman le veut ainsi; et elle a bien raison: au moins nous sommes libres de jouer à notre aise, et comme cela, il nous reste quelque chose dans notre bourse quand il y a quelque misère à soulager.

JEANNE DE MARSY.

Tu as bien parlé, Élisabeth; viens, retournons près de Mlle Heiger pour organiser notre club, ça va être très-intéressant.

LES AUTRES ENFANTS.

C'est cela.

ARMAND.

Bonsoir, le beau monde, continuez de débiter vos sornettes, nous ne vous dérangerons pas dans vos amusements. Ah! ah! Ah! que c'est donc bête de s'amuser à s'ennuyer!

Et il partit en courant, suivi de sa soeur et de leurs cousins et amis.

Restés seuls, les élégants se regardèrent.

NOÉMI.

Elle a bien parlé, cette petite fille, n'est-ce pas, Ir.... Eh bien! où est donc Irène?

JORDAN.

Et Julien?

HERMINIE.

Ils sont partis tout doucement pendant que vous lisiez, monsieur; je les ai vus aller rejoindre leur bonne et quitter les Tuileries.

NOÉMI.

C'est singulier: ce n'est pas leur heure de départ!

CONSTANCE,aigrement.

Elle est si bizarre, cette Irène; elle ne veut rien faire comme les autres: elle tâche toujours de se singulariser pour qu'on la remarque: je ne peux pas souffrir ces manières-là!

HERMINIE.

Vous avez bien raison, c'est crispant de voir comme elle est affectée; ses maîtres, qui me donnent aussi des leçons, me disent sans cesse qu'elle et Julien passent le temps de leurs études à faire des mines et à se regarder dans la glace.

NOÉMI.

N'en dites pas de mal, voyons, et songeons plutôt à nous amuser.

VERVINS.

Voulez-vous regarder mes albums de timbres?

JULES.

C'est ça; les messieurs vont faire des affaires et les demoiselles les conseilleront.

Les élégants acceptèrent la proposition et bientôt on n'entendit plus que:

«J'ai des mexicains: qui en veut?

--Moi, j'en prends cinq.

--Il n'y a pas de confédérés, aujourd'hui?

--Marchandise précieuse, mon cher! Si vous en avez, gardez-la; ils ne pourront qu'augmenter.

--Jules, cédez-moi vos russes!

--A combien?

--Dix francs, les cinq.

--Merci! on vous en donnera des russes à ce prix-là!

--Dites votre chiffre, alors?

--Quinze francs.

--Oh là! là!

--Dame, c'est à prendre ou à laisser; dépêchez-vous; on me les demande....

--Donnez, allons, quoique ce soit un prix salé!

--Eh! Vervins, avez-vous vendu mes italiens?

--Oui, mais mal!

--Combien, voyons?

--Neuf francs cinquante centimes, et encore j'ai eu de la peine.

--Miséricorde, en voilà une débâcle! ils ont donc baissé?

--Vous le voyez bien.»

Entre petites filles on entendait des conversations dans le genre de celles-ci:

«Allez-vous patiner au Bois, cet hiver?

--Je crois bien! on vient de me faire un costume pour cela; un amour, ma chère!

--Qu'est-ce que c'est?

--Jupe de velours noir garnie de cygne, casaque pareille, toque avec plume de lophophore, c'est adorable; et des bottes! ah! ma chère, Meyer s'est surpassé!»

Plus loin, on entendait Constance dire à Herminie:

«En règle générale, ma toute belle, le lait virginal est toujours mal fait chez les petits parfumeurs. Il n'y a que Rimmel ou Claye pour bien arranger cela.

--J'irai chez eux alors, bien certainement! ont-ils de quoi brunir les sourcils?

--Oui. Je vous recommande aussi leur rouge, il est parfait. A propos de cela, comment vous mettez-vous du blanc?

--C'est un secret, mais pour vous je n'ai rien de caché. Je mets du cold cream sur le visage; je le laisse dix minutes, je l'essuie légèrement et je me poudre; cela fait un effet admirable.»

Pendant que les élégantss'amusaientainsi, Mlle Heiger aidait Élisabeth à rédiger son règlement pour leClub de la Charité. Quand ce fut fait, Élisabeth réclama l'attention générale.

Élisabeth lut ce qui suit:

«Article 1er.--Chaque enfant devra se charger d'un petit pauvre, fourni par mon oncle Gaston: en sa qualité de président de la société des pauvres apprentis, cela lui sera facile de nous en indiquer.

ARMAND.

Si je prenais Jordan? (On rit.)

ÉLISABETH,continuant.

Article 2.--Tous les samedis, chacun de nous rendra compte de ce qu'il aura fait dans la semaine.

Article 3.--On sera aimable, bienveillant pour tous les enfants connus et inconnus, et l'on tâchera non-seulement de leur donner de bons conseils, mais encore de leur rendre le bien pour le mal et de leur inspirer de bons sentiments.

ARMAND.

Je proteste!... (on rit) et de toutes mes forces encore! on nous demande tout simplement d'être parfaits. Je déclare que je ne le suis pas et qu'il se passera très, très-longtemps avant que je le sois. Mon honnêteté m'ordonne de vous dire cela à tous, pour ne pas vous prendre en traître, vu que je suis vif comme la poudre et que je ne réponds pas de moi.

ÉLISABETH,riant.

Voyons, Armand, tu n'es pas si diable que tu en as l'air. Tu t'y feras, va!

ARMAND.

Nous verrons ça; en tout cas, je ferai tous mes efforts pour être meilleur, je t'assure.»

On se sépara sur cette bonne parole et chacun s'en retourna chez soi, le coeur content, convaincu que la bonne et charmante idée d'Élisabeth ferait grand bien aux protecteurs comme à leurs petits protégés.

«Enfin, voilà Élisabeth! s'écria Irène avec joie, on courant vers son amie.

--Et le bon Armand, dit Julien en allant serrer la main du petit Breton.

ÉLISABETH.

Bonjour, mes amis, il y a quinze jours que je ne vous ai vus ici, pourquoi ne venez-vous plus aux Tuileries?»

Irène et Julien donnèrent, en balbutiant, quelques mauvaises raisons. Au fond, ils étaient embarrassés de choisir entre les petits de Kermadio, qu'ils aimaient, et leurs connaissances du clubLe Beau Monde, qu'ils n'aimaient pas, mais qui flattaient leur vanité. Ce jour-là, pourtant, ils s'étaient décidés à venir aux Tuileries, les élégants ayant été tous goûter chez Noémi; les petits de Morville, honteux de leur lâcheté, avaient voulu profiter de cette circonstance pour revoir leurs amis.

JULIEN.

Mais qu'avez-vous donc, Armand? Vous avez l'air tout affairé aujourd'hui.

IRÈNE.

Et vous aussi, Élisabeth; est-ce que nous vous gênons?

ÉLISABETH.

Non, si vous voulez bien venir avec nous et assister à notre compte rendu duClub de la Charité; vous en avez peut-être entendu parler?

IRÈNE.

Oui, Noémi m'en a dit quelques mots.

ÉLISABETH.

Eh bien, nous allons aujourd'hui raconter ce que nous avons fait. Si cela vous intéresse, vous pouvez nous accompagner.

JULIEN.

Et moi, Élisabeth, puis-je venir aussi?

ÉLISABETH.

Certainement. Allons vite à la grande allée: on nous y attend.

Les petits de Marsy et quelques autres enfants étaient déjà rassemblés, en effet: ils accueillirent les arrivants avec une joie affectueuse qui toucha visiblement Irène et Julien.

JACQUES.

Allons, Élisabeth; à toi de commencer: tu es notre présidente et tu as la parole.

ÉLISABETH,souriant.

Ici les premiers doivent être les derniers, comme dans l'Évangile: je demande à Jeanne de commencer.

On s'assit et Jeanne prit la parole.

«Mon oncle Gaston m'a donné, dit-elle, une pauvre petite aveugle à secourir. Elle s'appelle Louise et a treize ans; elle est très-bonne et très-gentille, mais elle est désolée de son infirmité; elle n'a perdu la vue que depuis un an; il me faut non-seulement la secourir, mais aussi la consoler. J'y vais tous les jours, avant le déjeuner; je l'aide à faire sa toilette, je lui apprends à s'occuper, à faire le ménage à tâtons; je lui lis des histoires, je lui chante des cantiques, et elle ne pleure plus maintenant. Dieu merci! sa mère est bien contente: moi aussi.»

Un murmure d'approbation s'éleva quand Jeanne se tut. Irène et Julien se regardèrent avec un mélange de surprise et d'attendrissement.

ÉLISABETH.

Merci, Jeanne. Jacques, à ton tour.

JACQUES.

Mon oncle m'a donné un petit blessé. C'est un pauvre enfant qui a eu la jambe écrasée par une poutre: on la lui a coupée et il est dans son lit très-malade, et exaspéré d'être mutilé ainsi. J'ai eu bien du mal avec lui! Les premiers jours il gardait un silence obstiné, ou bien il ne parlait que pour dire les vilaines choses sur le sort, sur la Providence, enfin, beaucoup de paroles tristes à entendre. Hier, il m'a dit brusquement:

«Pourquoi venez-vous me voir, puisque je vous suis étranger?

--Vous n'êtes pas un étranger pour moi, lui ai-je dit; ne sommes-nous pas frères devant le bon Dieu?»

Il me regarda avec des yeux singuliers.

«Le bon Dieu! a-t-il dit, il n'est guère bon pour moi!

--Ne dites pas cela, me suis-je écrié; il vous aime, mon pauvre Adolphe! et moi aussi, je vous aime, je souffre de vous voir souffrir et surtout....

--Eh bien? dit-il, achevez.

--Eh bien! je me désole de voir votre coeur si triste.

--Pourquoi dites-vous que vous m'aimez, a-t-il repris; vous vous moquez de moi sans doute....»

J'ai eu les larmes aux yeux et j'ai détourné la tête sans répondre.

«Je vous fais de la peine, a continué le blessé d'une voix émue; est-ce pour cela que vous avez des larmes dans les yeux?

--Vous doutez de mon affection, Adolphe, cela m'afflige, mon ami!»

Adolphe me saisit les mains.

«Vous avez dit....

--J'ai dit: mon ami; ne voulez-vous pas me laisser vous appeler ainsi, Adolphe?»

Il s'est caché la tête dans ses mains en fondant en larmes: j'ai voulu le consoler.

«Laissez, a-t-il dit, ces larmes me font tant de bien! Oh! que c'est bon d'aimer, de se repentir!...»

A partir de ce moment, il a changé complètement; il est devenu affectueux, résigné, patient, et son pauvre coeur n'est plus révolté, mais soumis.

On remercia Jacques avec effusion de son compte rendu. Irène et Julien, pour la première fois de leur vie, comprenaient les nobles émotions, les saintes joies de la charité.

Les autres enfants racontèrent le résultat de leur mission; il ne restait plus qu'Élisabeth et Armand.

ÉLISABETH.

A ton tour, Armand, dis nous l'histoire de ton protégé.

ARMAND.

Moi, je n'ai pas d'enfant, il n'y en avait plus de disponible (on rit); j'ai un vieil ivrogne (on rit plus fort), c'est le concierge de mon oncle Ernest, un brave homme, mais il boit; oh! mais il boit tellement d'eau-de-vie que c'est une pitié! Alors j'ai été le voir avec mon oncle, je l'ai fait convenir qu'il devait se corriger, et je lui ai proposé de le guérir. J'avais entendu parler du docteur Tribault, de sa méthode pour rendre les ivrognes très-sobres: mon oncle et moi, nous avons conduit le nôtre chez le docteur (on rit). Savez-vous ce qu'il a fait pour le guérir de son amour pour l'eau-de-vie? il l'a gardé chez lui trois jours entiers, ne lui faisant manger et boire que des choses imprégnées d'eau-de-vie; c'était exécrable, je le sais parce que j'en ai goûté un peu: mon malheureux ivrogne trouvait ça dégoûtant, ça lui donnait des haut-le-coeur, et il a demandé grâce le second jour, mais le docteur a tenu ferme, il n'a pas lâché mon pauvre ivrogne avant la fin des trois jours: alors, il lui a donné une bouteille d'eau-de-vie en disant:

«Tenez, mon ami, vous êtes libre, buvez à discrétion maintenant, je vous le permets.

--Moi, boire, pouah! certes non, je ne boirai pas de cette saleté: ça me fait bondir le coeur rien que de la voir; ça me rappelle mon horreur de nourriture et de boisson de ces jours-ci!

--Voyons, essayez....

--Jamais... j'aime mieux de l'huile de ricin! (On rit.)»

Mon ivrogne était parfaitement guéri; le docteur est ravi, et c'est la femme de mon ivrogne qui est heureuse! elle pleurait en me remerciant de ma bonne idée, et elle me disait: «Grâce à vous, monsieur Armand, mon mari ne nous laissera plus dans la misère, les enfants et moi, pour aller boire à son maudit cabaret.»

--Bravo! s'écrièrent les enfants: tu as fait là une chose excellente, Armand!

ARMAND.

A toi, Élisabeth, tu nous dois ton histoire.

ÉLISABETH.

Très-volontiers; la voici:

«J'ai eu pour partage de soigner une vieille femme paralysée des jambes; comme pour Armand, il n'y avait plus d'enfants pauvres ou affligés à me confier. J'ai donc été voir ma paralytique. Je trouve une femme furieuse d'être dans cet état, et très-aigrie par la souffrance: elle me tourne le dos en déclarant qu'elle ne me dirait pas un mot, qu'elle me défend de la toucher et même de l'approcher. Je lui parle, je veux lui faire entendre raison, peine perdue: je fais son ménage le mieux que je peux, et chaque jour, je reviens (j'étais avec Mlle Heiger, bien entendu!) la soigner de mon mieux; elle continuait à ne pas vouloir dire une parole, lorsqu'avant-hier, j'ai le malheur d'oublier sa défense, je veux l'aider à se soulever et je reçois un soufflet, oh mais! un soufflet en règle, Mlle Heiger a poussé un cri, mais je me suis hâtée de lui dire, en joignant les mains: «Pardonnez-lui, car elle doit être bien malheureuse pour maltraiter celle qui l'aime et l'aimera malgré elle.»

Alors la paralytique m'a tendu les bras sans rien dire, je me suis approchée avec joie de la pauvre femme repentante, et elle a embrassé ma joue toute rouge, ç'a été le signal de la paix: nous nous entendons très-bien maintenant!»

Ce touchant récit finit la réunion duClub de la Charité: l'on se sépara ensuite: Irène et Julien étaient sérieusement touchés de ce qu'ils avaient entendu et prenaient de bonnes résolutions pour l'avenir.

L'enfer est, dit-on, pavé de bonnes intentions. Cela signifie que les actions doivent accompagner les bons desseins, sans quoi les sages résolutions restent stériles et l'on a des remords de plus, en songeant qu'on a voulu bien faire et qu'on n'a pas eu la force d'agir comme on se le promettait.

C'est ce qui arrivait pour Irène et Julien: leurs habitudes futiles et dissipées, leurs amis faux et vains, les entraînaient à reprendre un train de vie qui ne suffisait plus à leurs coeurs, ni à leurs esprits: ils s'amusaient parfois à satisfaire leur besoin de briller, mais le plus souvent, ils n'approuvaient qu'en apparence ce que leur conscience blâmait en secret.

Pourtant comme ils étaient gais, élégants, et surtout comme ils étaient fort riches, Irène et Julien se voyaient recherchés plus que jamais par leurs amis du cluble Beau Monde. C'est là que nous les retrouvons, quelques jours après leur réunion avec Élisabeth et ses amis.

La vente des timbres était des plus animées, ce jour-là; jamais Vervins, Jordan et Jules n'avaient déployé autant d'activité, de génie des affaires. Julien lui-même s'était laissé entraîner par leur exemple et faisait comme eux, des spéculations, aussi bonnes pour lui que mauvaises pour ses acheteurs de timbres. Chacun criait, allait, venait, discutait, lorsqu'une voix grave domina tout à coup le tumulte.

«Mes petits messieurs, il n'est pas permis de faire du commerce ici.»

Tous lesspéculateursrestèrent pétrifiés devant un surveillant qui se tenait au milieu d'eux, les bras croisés, et fronçant les sourcils.

«Fi! continua-t-il, des enfants honnêtes passent leur temps à trafiquer, au lieu de jouer et de courir, comme cela devrait être! Voilà donc pourquoi vous vous cachiez sous les quinconces depuis quelque temps? Mais je soupçonnais cela.... J'ai guetté et je surprends vos vilaines manoeuvres!

VERVINS,troublé.

Mais monsieur, il est bien permis d'échanger des timbres, c'est un amusement comme un autre!

LE SURVEILLANT,avec force.

Ne mentez pas, monsieur: vous trafiquiez, et vous vous trompiez les uns les autres; je le sais, car j'ai entendu tout à l'heure votre conversation avec votre camarade. (Il désigne Jordan.)

JORDAN,aigrement.

Ah! par exemple! nous n'avons rien dit que de très-simple, de très-honnête!

LE SURVEILLANT,avec ironie.

Ah! c'est donc honnête de dire: «Je viens de gagner sept francs vingt-cinq centimes sur Anastase!

«Et moi cinq francs cinquante centimes sur Étienne! Ils sont refaits en plein, ces imbéciles; les affaires vont joliment, aujourd'hui!»

(Exclamations parmi les enfants.)

ANASTASE,en colère.

C'est très-mal, je ne veux plus être votre ami, je ne veux plus être du clubdu Beau Monde: je ne jouerai plus avec vous. Je vais rejoindre Armand et Élisabeth. (Il s'en va en courant.)

ÉTIENNE,indigné.

Moi aussi; j'aime mieux jouer et être simple que de me voir prendre mon argent comme ça! (Il suit Anastase.)

LE SURVEILLANT.

Si ça ne fait pas pitié de voir des enfants s'exciter à la vanité avec leurBeau Monde, et les voir mépriser des enfants raisonnables! Bien le bonsoir, messieurs; j'ai l'oeil sur vous. Plus d'affaires, ou gare à vous!»

Le surveillant s'éloigna alors en grommelant, laissant les enfants à moitié en colère, à moitié terrifiés.

CONSTANCE,avec aigreur.

Vilain bonhomme! c'est un tyran, de ne pas nous laisser faire ce qui nous plaît!

HERMINIE,tapant du pied.

Et d'oser nous faire des reproches!

NOÉMI.

Ah! mes amis, franchement il a raison: en y réfléchissant, il vaut bien mieux jouer que de se pavaner comme nous le faisons! Et puis, c'est bien plus gentil de jouer tous ensemble: nous repoussons les enfants simplement mis, je ne sais pas pourquoi!

CONSTANCE,avec dignité.

Je ne m'abaisserai jamais à fréquenter des gens portant de pareilles toilettes.

HERMINIE.

Que va devenir notre club...? Eh bien, Irène, vous vous en allez?

IRÈNE.

Oui, je ne veux plus avoir la honte d'être blâmée par le gardien. Viens-tu, Julien?

JULIEN.

Oh! oui! je ne recommencerai pas, je t'assure, à me mettre dans une position pareille!

JORDAN.

Comment, vous vous en allez! Et notre club?

JULIEN.

Je m'en moque, j'en ai assez; j'en ai même trop...

CONSTANCE.

Irène, restez donc, n'abandonnez pas le club, vous, au moins!

IRÈNE.

Si vraiment; je veux bien jouer, mais je ne veux plus de ce bête de club qui ne sert à rien qu'à nous rendre vaniteux. A demain, mes amis; aujourd'hui, je vais embrasser Élisabeth, Armand, leurs amis, et leur dire que je serai très-contente de jouer avec eux.

CONSTANCE.

Mais... allons bon, voilà qu'il pleut! Ah! ma robe, ma jolie robe! mon satin lilas sera perdu....

HERMINIE.

Mes plumes de paon seront défrisées, si ça continue! Aïe!... il me tombe de l'eau dans le cou....

NOÉMI.

Sauvons-nous sous les arcades de la rue de Rivoli avec nos bonnes!

Ces mots furent le signal d'une débandade générale; leBeau Mondecourut à toutes jambes vers la grille, au milieu d'une pluie devenue torrentielle; les élégants se bousculaient tellement en montant l'escalier qui conduit à la porte d'entrée, que plusieurs d'entre eux tombèrent: ils se relevèrent furieux, pleins de boue et de sable, et se disant des choses désagréables les uns aux autres.

Les malheureux finirent par arriver sous les arcades, mais dans l'état le plus déplorable qu'on puisse imaginer: leurs belles toilettes étaient toutes perdues; leurs visages exprimaient le dépit et la colère.

La déroute duBeau Mondeattira l'attention de plusieurs gamins: ils accoururent en se bousculant et firent cercle autour des élégants consternés.

UN GAMIN.

Ohé Titi, en v'là des boules et des balles! sac à papier, qué joli spectacle!

DEUXIÈME GAMIN.

Tiens, Dodolphe, v'là une merveilleuse qui perd son rouge, il rigole sur son menton...

TROISIÈME GAMIN.

Prends garde de l'perdre; ah! en v'là une qu'a du blanc et du noir pêle-mêle. C'est comme pour les pies!

PREMIER GAMIN.

C'est, ma foi, vrai. C'est gentil de voir tout ça gratis!

JORDAN.

Allez-vous en, polissons! Donnez-nous la paix.

PREMIER GAMIN.

M'sieur a ses nerfs?

JULES.

Mauvais garnement, respecte-nous ou gare à toi!

DEUXIÈME GAMIN.

Oh la la! maman, j'ai t'y peur! (Chantant).

En avant, marchons,Contre ces garçons....

En avant, marchons,Contre ces garçons....

En avant, marchons,

Contre ces garçons....

(Il s'avance vers Jules.)

JULES,reculant.

Eh bien! eh bien! ma bonne, au secours!

TROISIÈME GAMIN.

Bébé crie; vite, la nourrice, du lolo pour consoler Fanfan!

LA BONNE.

Allez-vous-en, gamins, laissez ces enfants tranquilles.

PREMIER GAMIN.

La rue est à tout le monde, d'abord....

DEUXIÈME GAMIN

Et puis, c'est pas des enfants, ça!

HERMINIE,indignée.

Par exemple!

DEUXIÈME GAMIN.

Non, c'est des chiens fous; ainsi, on peut regarder ça.

CONSTANCE,furieuse.

Ça! l'insolent!

UN SERGENT DE VILLE,arrivant.

Arrière, les gamins! (les gamins se sauvent en criant:«v'là les chiens fous, hou, hou....») Et vous, mesdemoiselles et messieurs, veuillez circuler; voilà la pluie finie, du reste; vous pouvez aller et venir.

Les élégants, trempés, sales, grognons, et quelques-uns d'entre eux barbouillés par leur maquillage à moitié enlevé, s'en allèrent piteusement avec leurs bonnes; ils eurent la douleur de rencontrer, au détour d'une rue, les implacables gamins qui les escortèrent pendant quelques minutes en se moquant d'eux et en les huant, tandis que les passants riaient à gorge déployée, et des lazzis des gamins et des mines ridicules dubeau monde.

Le lendemain de cette scène, Irène reçut d'Élisabeth le billet suivant:

«Chère amie,Grand'mère me charge de demander à M. et à Mme de Morville de vouloir bien t'amener chez elle, ainsi que Julien, jeudi soir, à huit heures; mes cousins et cousines de Marsy, Armand et moi, devrons jouer deux charades. A jeudi, j'espère: en attendant, je t'embrasse comme je t'aime, ma bonne Irène, de toute mon âme.Ton amie dévouée,ÉLISABETH DE KERMADIO.»

«Chère amie,

Grand'mère me charge de demander à M. et à Mme de Morville de vouloir bien t'amener chez elle, ainsi que Julien, jeudi soir, à huit heures; mes cousins et cousines de Marsy, Armand et moi, devrons jouer deux charades. A jeudi, j'espère: en attendant, je t'embrasse comme je t'aime, ma bonne Irène, de toute mon âme.

Ton amie dévouée,

ÉLISABETH DE KERMADIO.»

Irène, enchantée, courut chercher Julien: tous deux se hâtèrent de porter à leur mère la gentille lettre d'Élisabeth, et lui demander de vouloir bien, ainsi que leur père, les mener le soir chez Mme de Gursé, la grand'mère des petits de Kermadio et de Marsy.

Mme de Morville y consentit volontiers, et Irène, après avoir remercié sa mère, écrivit à Élisabeth pour lui dire qu'elle pouvait compter sur eux.

Le jeudi matin, les six cousins et cousines, fort affairés, se rendirent ensemble chez Mme de Gursé, pour préparer leurs fameuses charades; ils se retirèrent dans le petit salon, afin d'y chercher lesmotspour le soir.

JEANNE.

Messieurs, mesdames, dépêchez-vous de trouver une bonne charade, car je vous déclare que je me sens bête comme un pot: je n'en trouve pas la queue d'une, pour ma part!

PAUL.

Il n'y a pas besoin de nous décourager. Nous le sommes déjà bien assez sans ça! (Il réfléchit.)

ÉLISABETH.

Le difficile est de trouver des charades dont les mots soient simples, aisés à jouer et amusants pour tout le monde. (Elle réfléchit.)

JACQUES.

Je crois que... non, ce serait mauvais!

ARMAND.

Ah! j'ai trouvé... impossible! le tout serait trop long à jouer....

JEANNE.

Tiens! si nous prenions... bah! que je suis étourdie; cela n'irait jamais!

ÉLISABETH,riant.

Eh bien! le commencement promet. Nos spectateurs seront contents, ce soir, si nous allons de ce train-là.

JEANNE.

C'est inquiétant, tu as raison! arranger nos mots, notre théâtre, nos costumes!...

FRANÇOISE.

Heureusement que maman et ma tante de Kermadio vont venir bientôt nous aider!

JACQUES.

Et Mlle Heiger aussi. Elle finit une lettre et arrive tout de suite après, à ce que dit Armand.

FRANÇOISE.

J'en sais un! j'en sais un superbe....

TOUS.

Qu'est-ce que c'est? dis vite!

FRANÇOISE,triomphante.

Mésange!C'est ça, un joli mot?

JEANNE,réfléchissant.

Il n'est pas facile.

ÉLISABETH.

Il est même impossible!

FRANÇOISE,vivement.

Pourquoi ça, mademoiselle la difficile?

ÉLISABETH.

Parce queangeserait très-bien,mésange, aussi; mais le premier motmés, comment nous en tirer?

FRANÇOISE.

La belle affaire! Ce sera quelqu'un qui dira toujoursmaiz,maiz, parce qu'il sera embarrassé.

(Les enfants rient.)

François commençait à devenir très-rouge quand les mamans et Mlle Heiger entrèrent. Les pauvres acteurs leur demandèrent du secours.

MADAME DE MARSY.

Voyons! courage. Cherchez un mot simple et qui ne demande qu'un jeu facile:talent,tailleur, que sais-je, moi!

MADAME DE KERMADIO.

Balai, piqueur....

JACQUES.

Non,piqûre, ce sera mieux! Merci, ma tante, merci, maman.

TOUS.

C'est ça!piqûre, ce sera très-bien.

JACQUES,affairé.

Pique-hure.Voilà comment nous devons jouer cela.

Il y aura une brouille entre deux vieilles portières, pour le premier mot; pour le second, on servira, à un déjeuner de gourmands, une hure de sanglier en carton, comme plat du milieu: vous jugez du désappointement général.

Au dernier, ce sera M. de Rosbourg, piqué par un serpent et sauvé par Paul d'Aubert1.

Note 1:(retour)Épisode tiré du livre de la comtesse de Ségur,les Vacances.

TOUS.

Bravo! Jacques; c'est charmant, très-bien inventé!

MADAME DE MARSY.

Très gentil et ingénieux: la piqûre surtout sera charmante à jouer.

PAUL.

Et la seconde charade? cherchons-la, puisque voilà la première trouvée.

JEANNE.

Charitéserait très-bien et très-joli à jouer.

MADAME DE KERMADIO.

Ah! voilà une idée excellente, chère enfant!

MADAME DE MARSY.

En effet, c'est simple et facile à jouer.

PAUL.

Oui, oui; c'est ça!chat, l'aventure de ma vieille cousine avec le charretier;riz, un dîner de poltrons effrayés du choléra, etthé, un thé comme celui de Mme Gibou, que maman nous lisait l'autre jour.

LES ENFANTS.

Bravo! c'est parfait.

MADEMOISELLE HEIGER.

Maintenant il faut s'occuper de distribuer les rôles à chacun, d'arranger les costumes et les décors.

Les enfants, enchantés d'avoir enfin trouvé leurs mots, se mirent à tout organiser. Lorsque les rôles durent être distribués, Jeanne déclara malignement qu'elle donnait à Paul le soin de représenter la hure de sanglier.

PAUL,vivement.

Tu veux me vexer, taquine? mais je vais t'attraper en acceptant; je jouerai si bien mon rôle que je donnerai des fous rires à tout le monde.

JEANNE,riant.

Je demande aussi qu'on t'offre le rôle du chat; il sera si intéressant!

PAUL,se rebiffant.

Ah! tu m'ennuies à la fin, de me fourrer toujours dans les bêtes comme ça! l'année dernière, c'était la même histoire....

JEANNE,gaiement.

Mais ça t'amuserait tant, d'égratigner et de faire le gros dos!

PAUL,décidé.

J'accepte, et je te ferai desphout... phout...si terribles, que tu ne seras pas contente de m'avoir offert le rôle!

Tout le monde riait en les écoutant et l'on finit de tout organiser, à la satisfaction générale.

Le soir venu, la famille de Morville arriva et fut reçue à merveille par l'excellente grand'mère d'Élisabeth, Mme de Gursé. Irène et Julien étaient fort impatients de savoir comment les petits acteurs se tireraient de leurs rôles.

Lorsqu'on fut installé dans le salon, converti en salle de spectacle, on leva le rideau et la première charade commença.


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