CHAPITRE XIV.

M. HUILEUX,avec un gros rouleau enveloppé sous le bras.(On voit le bout de son instrument dépasser le papier.)

Je vous ai vu entrer ici, docteur, et je pense qu'on doit avoir, grâce à vous, besoin de mon ministère?

LE DOCTEUR.

Oui, mon cher Huileux, il faut.... (Il lui parle bas.) Cinq à Mme Gémissons, cinq à M. Tremblotant, et bien en conscience.

M. HUILEUX,avec fierté.

Ne craignez rien, docteur; j'aimerais mieux mourir que de faire grâce d'une goutte! (Il entre chez Mme Gémissons. Grand silence.)

M. HUILEUX,avec solennité(dans la coulisse).

Un..., deux..., trois....

MADAME GÉMISSONS,dans la coulisse.

Assez, assez! Je n'en peux plus!

M. HUILEUX,de même.

On en peut toujours, madame. Courage!

MADAME TREMBLOTANT.

La malheureuse! Ses plaintes sont déchirantes à entendre.

M. HUILEUX.

Quatre..., cinq! (Il sort de chez Mme Gémissons et va chez M. Tremblotant. Grand silence.)

M. HUILEUX,dans la coulisse.

Un..., deux....

M. TREMBLOTANT,de même.

Pas plus! pas plus!

M. HUILEUX,de même.

Monsieur, soyez homme! Mme Gémissons ne se plaignait qu'au troisième, et pourtant elle en a eu cinq!

M. TREMBLOTANT,de même.

Vous trouvez que ce n'est rien?

M. HUILEUX,de même.

Peu de chose, mon cher monsieur.... Allons, recommençons! Trois... quatre!...

M. TREMBLOTANT,de même.

Grâce.... Miséricorde!

M. HUILEUX,de même.

Cinq....

M. TREMBLOTANT,de même.

Ah! je suis mort!

M. HUILEUX,sortant.

Quand vous le serez pour de bon, vous ne le direz pas.

LE DOCTEUR.

C'est fini? Bravo! Allons, mon cher Huileux, courons chez nos autres malades, et sauvons l'humanité souffrante. (Ils sortent.)

MADAME GÉMISSONSparaît,courbée en deux,à la porte de sa chambre.

Oh! la, la!

M. TREMBLOTANT,paraissant de même.

Ah! grand Dieu!

Mme Tremblotant et Azelma se désolent

La toile tombe.

THÉ.

(Les acteurs sont en costume de ville, Grinchu en cuisinier; M. Gobe-Mouche devra avoir un énorme chapeau, très en arrière; Mme Cornichon, un grand chapeau, très en avant: tous les deux devront tourner leurs pouces sans cesse.)

La scène représente un salon.

SCÈNE I.

MADAME OUISTITI,cherchant dans un tiroir.

Impossible de retrouver ma recette pour faire lethym. Tu es sûr de ne pas l'avoir, Anastase?

M. OUISTITI.

Moi? non, je....

MADAME OUISTITI.

C'est bon! ne bavarde pas tant; je n'en veux pas davantage! Ah! Seigneur, qu'allons-nous faire? déjà huit heures, et je ne sais comment faire ce mauditthym!

FOLLETTE,sautant.

Et les voisins vont arriver, hé! hé! hé! et tu seras bien vexée, maman! han! han!

MADAME OUISTITI.

Tais-toi, petit monstre! Tu retournes le poignard dans la plaie!

SCÈNE II.

GRINCHU,entrant.

Madame, je crois avoir trouvé votre recette, quoiqu'elle ne vaille pas grand'chose, à mon avis!

MADAME OUISTITI.

O bonheur! Anastase, nous sommes sauvés!

M. OUISTITI.

Oui, nous sommes....

MADAME OUISTITI.

C'est bon; je ne t'en demande pas davantage. Vite. Grinchu, donnez-moi cette recette.

GRINCHU.

Je me méfierais à la place de madame, elle a été écrite par M. Ricanant, qui aime à plaisanter, et il riait en la donnant! Enfin la v'là. Elle était collée, sauf respect, sur le ventre de la poupée de Mlle Follette en guise de cataplasme, avec du jus de réglisse.

MADAME OUISTITI.

Ciel! que c'est barbouillé! (Tâchant de lire.) Prenez... prenez... du... thym... in... in... (S'arrêtant). Pas possible de lire ce mot-là!

GRINCHU,regardant.

Il y a: infectez.

M. OUISTITI,de même.

Oui, je crois que....

MADAME OUISTITI.

C'est bon. Je ne t'en demande pas davantage. (Lisant.) Infectez lethym... dans... dans....

GRINCHU.

Madame se trompe; il y a avec.

MADAME OUISTITI.

Tenez, lisez, Grinchu; vous y verrez mieux que moi.

GRINCHU,lisant.

Infectez avec... hum... avec du vin de Bordeaux. Salez... salez... les tasses et servez avec du plâtre dedans.

MADAME OUISTITI,effrayée.

Comment, du plâtre? Ah! ça, mais! nos estomacs vont être recrépis, de cette façon-là; il n'y manquera plus que des pierres et de la peinture!

M. OUISTITI.

C'est vrai! nous allons....

MADAME OUISTITI,affairée.

C'est bon! Je ne t'en demande pas davantage. Vous êtes sûr, Grinchu, que vous avez bien lu....

GRINCHU,aigrement.

Madame me moleste bien à tort! Je suis remarquable par mon habileté à lire l'imprimé!

MADAME OUISTITI.

Eh bien, alors, arrangez-vous vite cethym; car j'entends nos voisins qui arrivent.

(Grinchu sort.)

SCÈNE III.

MADAME CORNICHON,entrant.

Ma chère voisine, bonjour!

M. GOBE-MOUCHE,entrant.

Bonjour, madame Ouistiti! (Il rit.) Bonjour, monsieur Ouistiti. (Il rit.) Bonjour, mademoiselle Ouis....

FOLLETTE,éclatant de rire.

.... titi. Allez, monsieur, je sais mon nom sans que vous me le rappeliez.

M. GOBE-MOUCHE,déconcerté.

Je n'ai pas voulu vous vexer, mais seulement vous faire une politesse, mademoiselle Ouis....

FOLLETTE,saluant.

.... titi.

(Gobe-mouche reste la bouche ouverte.)

MADAME CORNICHON.

Que c'est aimable à vous, voisine, de nous faire goûter ce fameuxtoutdont on parle tant!

MADAME OUISTITI.

Vous voulez dire duthym, ma voisine.

MADAME CORNICHON.

Pardon, dutout. C'est ainsi qu'on appelle cette délicieuse tisane anglaise.

M. GOBE-MOUCHE.

Permettez! J'ai entendu dire que cela se nommait dutré, et je pense que c'est son vrai nom.

LES DEUX DAMES.

Tiens! pourquoi?

M. GOBE-MOUCHE,gravement.

Parce qu'il y a quatre substances qui composent ce breuvage.

SCÈNE IV.

GRINCHU,entrant.

Madame, v'là la soupe.

MADAME OUISTITI.

Dites donc lethym, Grinchu!

MADAME CORNICHON.

Non, letout.

M. GOBE-MOUCHE.

Non, letré.

GRINCHU,impatienté.

Enfin, v'là la machine, quoi!

M. OUISTITI.

Eh bien! il faudrait man....

MADAME OUISTITI.

C'est bon, on ne t'en demande pas davantage.

(Tout le monde s'assied, on sert.)

MADAME CORNICHON,buvant.

Chère voisine, il manque quelque chose à cetout.

MADAME OUISTITI,agacée.

A cethym, chère amie?

MADAME CORNICHON,insistant.

Oui, à cetout. Il y faut mettre un peu de liqueur; on dit que ça lebonifieextraordinairement.

GRINCHU,à part.

Attends, toi, je vais t'apprendre à faire la difficile. (Haut.) Madame a raison. V'là de l'esprit-de-vin; n'y a rien de meilleur pour aromatiser ça! (Il en verse quelques gouttes à tout le monde et la valeur d'un grand verre à Mme Cornichon et à M. Gobe-Mouche.)

M. GOBE-MOUCHE,faisant des grimaces après en avoir goûté.

Chers voisins, c'est délicieux; si délicieux que je n'ose prendre toute ma tasse, ne voulant pas vous en priver...

MADAME OUISTITI,à part.

Cethymest exécrable, je vais le faire boire à ce brave homme. (Haut.) Cher Monsieur, n'y mettez pas de discrétion. Ajoutez ma tasse à la vôtre, je m'en prive en votre faveur!

M. OUISTITI,à part.

Bien! je vais faire boire cet affreux breuvage à Madame Cornichon. (Haut.) Ma voisine, je fais comme ma...

MADAME OUISTITI.

C'est bon! On ne t'en demande pas davantage.

MADAME CORNICHON,ahurie.

Oh! je vais boire... tout ça? (Elle regarde ses tasses avec angoisse.)

M. GOBE-MOUCHE,de même.

Je suis très-reconnaissant, enchanté!... (Il lève les yeux au ciel.)

Les deux invités boivent en faisant des contorsions. Les Ouistiti sont ravis.

MADAME CORNICHON,se levant.

Je ne me sens pas bien, permettez que je me retire, la tête me tourne!

MADAME OUISTITI,l'accompagnant.

Chère voisine, je veux vous reconduire. (Dans la coulisse.) Ah! ciel! quelle catastrophe!

FOLLETTE,regardant.

Ah! pauvre madame Cornichon! Elle n'a pas gardé longtemps sontout.

M. GOBE-MOUCHE,chancelant.

Je me retire aussi. Cher voisin, adieu!

M. OUISTITI,effrayé.

Je ne vous accompagne pas, car je crains des accidents.

M. GOBE-MOUCHE,s'accrochant à lui.

Ne me quittez pas, je suis très-faible! (Ils sortent.)

M. OUISTITI,dans la coulisse.

Ouf! Grinchu, à mon secours!

MADAME OUISTITI,dans la coulisse.

Follette, à moi!

M. OUISTITI,de même.

Grinchu!

La toile tombe.

CHARITÉ.

La scène se passe aux Champs-Élysées.--Mme Étourneau, Mme Réfléchie et Juliette se promènent.

Note 24:(retour)Costumes de fantaisie.

MADAME ÉTOURNEAU.

Chère amie, nous voici arrivées au but de notre promenade; vous me permettrez bien de donner à Juliette de quoi s'amuser et lui acheter ce dont elle aura envie.

MADAME RÉFLÉCHIE.

Volontiers, Azurine; mais ne faites pas de folies pour cette enfant.

MADAME ÉTOURNEAU.

Soyez tranquille, ma chère. (Elle tire vingt francs de sa bourse.) Tiens, Juliette, voilà vingt francs. Si tu n'en as pas assez, tu me le diras.

MADAME RÉFLÉCHIE.

Chère amie, je ne veux pas que vous donniez tout cela à Juliette, c'est beaucoup trop!

MADAME ÉTOURNEAU.

Mais pourtant....

MADAME RÉFLÉCHIE.

Du tout, donnez-lui cinq francs: cela lui suffira très-grandement.

MADAME ÉTOURNEAU.

Allons, je vous obéis. Tiens, Juliette.

JULIETTE.

Merci, madame; je vais acheter un ballon, si maman le permet.

MADAME RÉFLÉCHIE.

Je le veux bien.

(Elles vont vers une boutique.)

MADAME ÉTOURNEAU.

Ah! voilà un aveugle: tant mieux, j'adore les aveugles, moi. Tenez, mon brave.

L'AVEUGLE.

Merci de tout coeur, ma chère dame; oh! laissez-moi serrer votre main bienfaisante! (Il lui saisit le bras.)

MADAME ÉTOURNEAU.

C'est bien, mon brave, d'être reconnaissant. Tenez, voilà encore pour vous. (Elle lui donne.)

L'AVEUGLE,sans la lâcher.

Votre générosité est inépuisable! Comment vous dire ce que je ressens?

MADAME ÉTOURNEAU.

C'est inutile, lâchez-moi, je le devine bien.

L'AVEUGLE,de même.

Il faut que mon coeur parle, sans quoi la reconnaissance m'étoufferait. Je vais vous raconter ma lamentable histoire. (Il tousse, crache et se mouche.) Vous saurez donc, chère bienfaitrice....

MADAME ÉTOURNEAU,à part.

Ah çà mais! il m'ennuie, cet homme; il a une poigne de fer et il est bavard comme une pie.

L'AVEUGLE,d'une voix criarde.

Je suis né de parents pauvres.... (Il tousse, crache et se mouche.) J'ai quarante-six ans, trois mois et deux jours.

MADAME ÉTOURNEAU,à part.

Je voudrais bien m'en aller!

L'AVEUGLE, de même.

Je ne pesais que deux livres et demie à un mois. (Il tousse, crache et se mouche.) J'avais des digestions pénibles, je les ai encore, je souffre....

MADAME ÉTOURNEAU,impatientée.

Et moi aussi, lâchez-moi, insupportable bavard!

L'AVEUGLE,la laissant et s'en allant.

Bavard, moi?... jamais je n'ouvre la bouche, jamais je ne me plains; si vous croyez que je suis reconnaissant de vos aumônes, à présent! faut-il recevoir des reproches semblables et penser que....

(Sa voix se perd dans l'éloignement.)

MADAME ÉTOURNEAU.

Pouf! m'en voilà débarrassée. (Elle va vers ses amies.) Eh bien, avez-vous acheté des joujoux?

JULIETTE.

Je crois que je vais prendre ce beau ballon.

LE PAUVRE HONTEUX,approchant.

Vous avez perdu quelque chose, madame. (Il remet à Mme Étourneau son porte-monnaie.)

MADAME ÉTOURNEAU.

Mille remercîments, mon ami: pourrais-je vous offrir ceci comme récompense de ce service? (Elle veut lui donner de l'argent.)

LE PAUVRE HONTEUX,refusant.

Madame, je n'ai fait que mon devoir.

JULIETTE,bas.

Comme il est pâle, maman, ce pauvre homme!

MADAME RÉFLÉCHIE,bas.

Chère Azurine, ce brave garçon paraît souffrir. Il doit être très-pauvre et très-fier.

MADAME ÉTOURNEAU,de même.

Puisqu'il ne veut pas d'argent, c'est qu'il n'en a pas besoin.... Tiens! il chancelle et s'assoit sur un banc.

MADAME RÉFLÉCHIE,allant au pauvre.

Vous souffrez, mon ami, dites-le-moi sans crainte: un honnête homme doit être fier de supporter noblement la pauvreté.

LE PAUVRE HONTEUX,d'une voix faible.

C'est vrai, madame; je puis donc vous avouer que la faim me dévore....

JULIETTE.

Vite, mon ami, prenez mon goûter! Quel bonheur que je n'y aie pas encore touché!

MADAME ÉTOURNEAU,agitée.

Ça ne lui suffira pas, à ce malheureux! et moi qui le croyais à son aise! Je cours chercher un rosbif.

MADAME RÉFLÉCHIE,riant.

Cru?

MADAME ÉTOURNEAU,agitée.

Non, cuit; sera-ce bien?

MADAME RÉFLÉCHIE.

Il vaut mieux l'emmener chez moi et lui servir un bon bouillon; puis nous aviserons au moyen de le placer honorablement pour le tirer de sa misère.

LE PAUVRE HONTEUX.

Ah! madame, que de reconnaissance!

MADAME ÉTOURNEAU.

Voilà, chère amie, une bonne leçon pour moi. Donner de l'argent n'est rien: la vraie, la grande charité est de tirer les pauvres de leur misère. Je m'en souviendrai, je vous le promets!

Des applaudissements accueillirent ces dernières paroles: les petits acteurs furent tendrement embrassés par leurs parents, surtout par Irène et Julien, attendris et charmés.

ÉLISABETH,gaiement.

Eh bien, Irène, avoue que tout cela est préférable à tes brillantes réunions. Ces plaisirs simples sont innocents et nous laissent de paisibles et doux souvenirs.

IRÈNE.

Tu as raison, ma bonne Élisabeth; je me souviendrai de cette soirée avec une joie sans mélange.

MADAME DE GURSÉ.

Mes enfante, le thé et le chocolat sont servis dans la salle à manger! Allez-y avec vos amis et faites-leurs les honneurs de mon petit chez moi.

ÉLISABETH.

Oui, grand'mère chérie, nous obéissons.

On finit gaiement cette douce soirée de famille et les petits de Morville se retirèrent, s'avouant à eux-mêmes qu'ils s'étaient extrêmement amusés chez Mme de Gursé.

Le lendemain était le jour de réception de Mme de Morville: Irène devait y assister pour faire les honneurs du salon à ses élégantes amies qui accompagnaient déjà leurs mères en visite. Elle en était contrariée, les bonnes impressions que lui avait faites sa soirée de la veille étant encore toutes fraîches. Elle faisait donc assez triste mine quand sa mère lui remit une toilette du matin très-élégante pour sa chère poupée. Ce présent lui fit un plaisir extrême, mais il la replongea dans des pensées de frivolité et de toilette, et elle s'habilla avec soin après avoir parésa fille.

Les visites commencèrent bientôt et furent nombreuses; Noémi, Constance, Herminie et quelques autres amies élégantes arrivèrent: il y eut bientôt dans le boudoir, devenu le salon de réception d'Irène, un cercle imposant de petites filles, plus richement habillées les unes que les autres. Irène s'étourdissait à plaisir dans ce milieu frivole et vain.

NOÉMI.

Êtes-vous sortie hier au soir, Irène?

IRÈNE,rougissant.

Oui, je suis allée avec maman chez la grand'mère d'Élisabeth.

CONSTANCE,avec dédain.

De cette petite si mal mise? Comment, ma chère, vous fréquentez encore cette enfant? Quel tort vous vous ferez!

IRÈNE.

Et quel tort voulez-vous que cela me fasse?

HERMINIE,sèchement.

Le tort de descendre au-dessous de votre position: les habitudes de cette Élisabeth ne cadrent pas avec les nôtres; elle n'a pas le moindre chic.

NOÉMI,étonnée.

Qu'est-ce que vous dites donc, Herminie?

IRÈNE,de même.

C'est vrai, quel drôle de mot! je ne le connaissais pas.

HERMINIE.

Chicveut dire bon genre. On dit beaucoup ce mot-là chez maman; chez la princesse de Tréville on en dit encore bien d'autres!

NOÉMI,résolûment.

Tant pis; c'est vilain de parler comme ça.

IRÈNE.

Ah! voilà Justement la petite princesse qui arrive: bonjour, Lionnette, vous voilà avec votre nouvelle fille? elle est délicieusement jolie!

LIONNETTE.

Permettez que je vous la présente officiellement, mesdemoiselles. Chère Irène, chère Noémi, mademoiselle Constance, chère Herminie, mesdemoiselles, j'ai l'honneur de vous présenter ma fille Cocodette. Elle réclame votre amitié.

«Elle est charmante, Cocodette!» dirent en choeur les petites en embrassant la poupée.

Irène et Lionnette présentèrent ensuite leurs filles l'une à l'autre: celle d'Irène qui portait le nom (trouvé trop simple) de Mathilde, fut rebaptisée de celui de Gladiatrice, en l'honneur du célèbre cheval de course du comte de Lagrange. Il fut convenu que les fêtes du baptême auraient lieu le lendemain aux Tuileries: Julien devait être le parrain, et Noémi, la marraine.

Le jour suivant, Julien et Irène arrivèrent solennellement aux Tuileries, suivis d'un garçon confiseur qui portait un grand panier. Tous les enfants accueillirent avec enthousiasme les petits de Morville, et leur joie fut extrême quand Julien découvrit aux yeux de l'assemblée une multitude de jolies petites boîtes de dragées et de fruits confits, vraies miniatures de boîtes de baptême. Il pria galamment Noémi de vouloir bien, en sa qualité de marraine, offrir elle-même ces boîtes, et la distribution se fit au milieu d'une joie générale.

LE GARÇON.

Voici la note, monsieur: je désire régler le compte tout de suite, si vous voulez bien.

JULIEN,à voix basse avec embarras.

Mon Dieu! mon ami, je crois que j'ai oublié ma bourse: apportez-moi, je vous en prie, la note chez moi, rue....

LE GARÇON.

C'est impossible, monsieur, on m'a recommandé au magasin de ne pas livrer sans être payé sur-le-champ: je vais rentrer et il me faut mon argent.

JULIEN,troublé.

C'est que je comptais payer seulement en rentrant. Je suis désolé....

IRÈNE,s'approchant.

Qu'y a-t-il, Julien?

JULIEN.

Hélas! il y a que le garçon veut être payé tout de suite, et je n'ai pas d'argent! en as-tu, toi?

IRÈNE.

Non, pas ici; à la maison, j'ai six francs.

JULIEN,désolé.

Tu n'as que cela? Ah! mon Dieu! moi qui comptais sur toi pour acquitter cette maudite note. Je n'ai que deux francs cinquante centimes et elle est de vingt-six francs. Papa va me gronder, maman aussi! Quelle affaire!

IRÈNE,vivement.

Attends, j'ai une idée, mon pauvre ami; je vais emprunter à Noémi. Elle a toujours beaucoup d'argent dans sa bourse. Elle va nous tirer d'affaire. (Elle s'éloigne en courant.)

LE GARÇON,froidement.

Eh bien, monsieur, et la note?

JULIEN.

Tout à l'heure.

JORDAN.

Paye donc, Julien.

JULES.

Une pareille bagatelle!

VERVINS.

Tu as l'air mal à l'aise; voilà qui serait curieux de te voir si à court!

JULIEN.

Attendez... je vais....

(Il frappe du pied; ses camarades ricanent.)

IRÈNE,revenant.

Je suis au désespoir, Julien! Noémi a perdu sa bourse en venant. Herminie dit qu'elle ne prête jamais rien, et Constance m'a répondu en ricanant que charité bien ordonnée commence par soi-même. Que faire?

ARMAND,arrivant.

Bonjour, monsieur le parrain, Mlle Noémi vient de me remettre de votre part deux jolies boîtes: je vous remercie d'avoir songé à moi.

LE GARÇON,impatienté.

Monsieur, finissons-en, je suis pressé.

ARMAND,surpris.

Qu'y a-t-il, Julien? Vous et Irène paraissez contrariés, chagrins même! Élisabeth, arrive donc, j'ai besoin de toi.

ÉLISABETH,s'approchant.

Bonjour, chers amis, merci de....

ARMAND,précipitamment.

Chut! Il ne s'agit pas de ça; je soupçonne que nos amis sont dans l'embarras!

LE GARÇON.

Cela pourrait bien être; je ne puis pourtant revenir chez mon patron sans les vingt-six francs qui me sont dus.

ARMAND.

Attendez un instant. (Il parle bas avec Élisabeth.)

ÉLISABETH,au garçon.

Où est votre note?

LE GARÇON.

La voici, mademoiselle.

ARMAND.

Elle est acquittée? très-bien. Tenez, voilà votre argent, (Élisabeth et Armand paient le garçon.)

LE GARÇON.

Merci, monsieur.

Pendant ce temps, Irène et Julien, d'abord stupéfaits, s'étaient jetés dans les bras de leurs vrais, de leurs excellents amis. Il les remerciaient avec attendrissement du service qu'ils venaient de leur rendre avec tant de délicatesse et de générosité.

ARMAND.

Ah bah! ne parlons plus de ça. Venez jouer, maintenant. Tenez, voilà les élégants qui organisent... eh! mais, Dieu me pardonne, ils daignent organiser une partie de cache-cache! enfoncés, les règlements du cluble Beau Monde!

Les quatre enfants allèrent prendre leur part du jeu et les élégants s'étaient humanisés au point de bien accueillir les petits de Kermadio.

La journée finit gaiement, grâce à l'entrain irrésistible d'Armand et d'Élisabeth.

Le soir même, les petits de Kermadio reçurent l'argent qu'ils avaient prêté à leurs amis, avec deux charmants porte-monnaie en ivoire sculpté. Un petit billet de Julien accompagnait cet envoi.

«Cher Armand, écrivait-il, j'ai tout raconté à papa; il m'a pardonné. Irène et moi, nous vous embrassons, toi et Élisabeth, en vous disant encore et toujours merci!Ton ami reconnaissant,Julien de Morville.»

«Cher Armand, écrivait-il, j'ai tout raconté à papa; il m'a pardonné. Irène et moi, nous vous embrassons, toi et Élisabeth, en vous disant encore et toujours merci!

Ton ami reconnaissant,

Julien de Morville.»

«Mais qu'as-tu donc, Élisabeth? disait Mme de Kermadio à sa fille, au moment où celle-ci s'apprêtait à se rendre aux Tuileries avec son frère: tu es pâle, tu as mauvaise mine.

--Je ne me sens pas bien, en effet, maman, répondit Élisabeth, j'ai un malaise général, et je ne serais pas étonnée d'avoir un petit accès de fièvre; c'est probablement un peu de rhume.»

Mme de Kermadio, inquiète, examina attentivement le visage de sa fille, lui tâta le pouls et reconnut qu'elle avait, non pas un peu de fièvre, mais une très-forte fièvre. Justement alarmée, elle envoya chercher à la hâte le docteur Trébaut, l'excellent médecin de la famille. Elle voulait faire faire à Armand sa promenade accoutumée, mais le petit garçon était aussi tourmenté que sa mère de la santé d'Élisabeth et obtint de Mme de Kermadio qu'il resterait près de sa soeur.

Le docteur arriva; son coup d'oeil exercé vit tout de suite chez la petite fille les germes d'une grave maladie, et son visage s'assombrit.

«C'est la scarlatine qui commence, madame, dit-il. Monsieur Armand ne doit pas s'approcher de sa soeur, ni même rester dans la même chambre qu'elle. Consacrez-vous à la malade, tandis que votre fils demeurera près de son père.

ARMAND,pleurant.

Oh! mon Dieu! quel malheur, ma pauvre Élisabeth! ne plus te voir, justement quand tu es malade et que tu vas être toute seule!

MADAME DE KERMADIO.

Voyons, mon cher enfant, du courage! au lieu d'attrister ta soeur, donne-lui l'exemple de la fermeté: prions bien le bon Dieu qu'il la guérisse vite, cela vaudra mieux que de se désoler.

ÉLISABETH.

Armand, console grand'mère; je te confie aussi la mère Préval, ma paralytique: dis-lui pourquoi je ne vais pas la voir; soigne-la à ma place, je t'en prie.

ARMAND.

Oui, ma chère Élisabeth, sois tranquille, je la dorloterai bien, va! tu la retrouveras en bon état!

Élisabeth, sa mère et le docteur ne purent s'empêcher de rire du ton lamentable avec lequel le pauvre garçon disait cela. Mme de Kermadio fit sortir Armand de la chambre d'Élisabeth; il alla tristement chez son père, qui venait de rentrer et lui annonça la maladie qui frappait la petite fille. M. de Kermadio se hâta d'aller chez sa fille, mais le docteur l'empêcha résolûment d'entrer.

«Vous ne pouvez voir Mlle Élisabeth, cher monsieur, lui dit-il, sans courir un danger sérieux et en faire courir un aussi sérieux à M. Armand, car aucun de vous n'a encore été atteint de la scarlatine; Mme de Kermadio, l'ayant eue, peut au contraire soigner impunément sa fille; on n'a, Dieu merci, qu'une fois cette terrible maladie.»

La tristesse régnait donc dans cette maison, la veille encore si gaie: on suivait scrupuleusement les prescriptions du docteur, et le silence était religieusement gardé, pour ne pas fatiguer la tête de la pauvre malade. Cela était d'autant plus facile, qu'Élisabeth était l'âme de la maison, et l'animation, la gaieté bruyante d'Armand avaient disparu depuis qu'il savait sa soeur sérieusement malade. Le pauvre enfant refusait de sortir et se contentait de jouer dans le petit jardin de l'hôtel, afin, disait-il, d'avoir à chaque instant des nouvelles de sa chère Élisabeth: en outre, il lui préparait des surprises et jardinait avec ardeur pour qu'elle pût trouver à sa convalescence une corbeille des fleurs hâtives qu'elle aimait le plus.

Il eut tout le temps de préparer ses surprises, car la maladie d'Élisabeth fut longue et dangereuse: mais cette charmante nature était digne de la croix que Dieu lui envoyait: elle supporta ses souffrances avec un courage de vraie chrétienne. Sa patience, sa douceur attendrissaient profondément Mme de Kermadio, sa bonne et Mlle Heiger: cette dernière ayant eu la même maladie, pouvait soigner et soignait avec bonheur son élève bien aimée. Pendant cette douloureuse maladie, jamais Élisabeth ne se montra égoïste: elle s'oubliait, au contraire, pour ne songer qu'aux autres et leur témoigner de la façon la plus tendre, la plus charmante, sa reconnaissance pour l'affection et les bons soins dont elle était entourée.

Chaque jour, Armand se donnait la consolation de lui dire un petit bonjour par le trou de la serrure, et bien souvent il lui criait:

«Grand'mère va bien, je la fais rire souvent.

«Ta paralytique est en bon état. Elle engraisse un peu.--Mon ivrogne se conduit toujours très-bien.--Guéris-toi vite, ma petite Élisabeth, pour que nous puissions aller les voir ensemble!»

Enfin arriva cet heureux jour où Élisabeth, convalescente, put voir et embrasser son père, son cher Armand et toute sa famille, surtout son excellente grand'mère. Ce fut une vraie fête dans la maison, redevenue aussi joyeuse, aussi bruyante qu'elle était grave et triste pendant la maladie de la bonne et charmante petite fille.

Les premiers instants d'effusion passés, les enfants se mirent à jouer dans la chambre d'étude, convertie en salle de jeu pour ce jour de fête.

Élisabeth étant encore un peu faible, les amusements fatigants cessèrent vite, et l'on s'assit pour causer.

ARMAND.

Une chose m'étonne beaucoup, mes amis, c'est que pendant toute la maladie de ma chère Élisabeth, pas une fois Irène et Julien ne sont venus s'informer de ses nouvelles; ils n'en ont pas même fait demander. C'est mal et ingrat!

ÉLISABETH.

Ne les accuse pas étourdiment, Armand; ils ne savent probablement pas que j'ai été malade.

ARMAND.

Ils ont dû le savoir bien vite par nos cousins aux Tuileries; d'ailleurs, pourquoi ne pas venir nous voir?

JACQUES.

Doucement donc, Armand, tu parles comme une corneille qui abat des noix: si Irène et Julien ne sont pas venus ici, ils n'ont pas non plus mis les pieds aux Tuileries depuis le jour des charades. Tu vois qu'ils ne peuvent savoir ce qu'a eu Élisabeth; j'ajoute que l'on dit aux Tuileries M. et Mme de Morville dans une très-triste position; ils ont, paraît-il, vendu Morville, leur hôtel et même tout leur mobilier; enfin, on ne sait ce qu'ils sont devenus.

ÉLISABETH,désolée.

Mon Dieu! quel malheur... quel coup terrible! Depuis quand sais-tu cela, Jacques?

JACQUES.

Depuis près de quinze jours.

ARMAND,vivement.

Et tu ne me l'as pas dit! et tu me les laisses accuser sans souffler mot?

JACQUES.

Avec cela que tu es discret comme un boulet de canon, toi: tu n'aurais jamais pu t'empêcher de crier cela à Élisabeth, qui était encore très-malade! cela l'aurait agitée, désolée; cela aurait fait une belle affaire!

ARMAND.

Tu as raison. Pauvre Irène! pauvre Julien! qu'ils doivent être malheureux!... Ruinés tout d'un coup! quelle terrible chose!

PAUL.

Et ils tiennent tant au luxe! ce malheur les frappera d'autant plus!

JEANNE.

C'est vrai! quel changement de vie ce doit être pour eux!...

FRANÇOISE.

Où demeurent-ils, puisqu'ils ne sont plus dans leur hôtel?

JACQUES.

Je n'en sais rien.

ÉLISABETH.

Peut-être papa le saura-t-il; il voyait assez souvent M. de Morville. Je vais le lui demander.

Les enfants suivirent Élisabeth, qui courut au salon. M. et Mme de Kermadio, Mme de Gursé et même M. et Mme de Marsy avaient entendu parler de la ruine subite et complète de M. de Morville, mais ils ignoraient où il s'était installé depuis qu'il avait quitté son hôtel.

M. DE KERMADIO.

Ce sont des spéculations qui l'ont ruiné, chère enfant, voilà la cause de ce malheur subit.

ARMAND.

Qu'est-ce que c'est que des spéculations, papa?

M. DE KERMADIO.

C'est quand on risque imprudemment de l'argent, mon ami; on court la chance de beaucoup gagner, comme on risque de beaucoup perdre. C'est cette dernière chose qui est arrivée à M. de Morville.

ARMAND.

C'est vilain, les spéculations; je n'en ferai jamais. Il vaut bien mieux gagner beaucoup moins et à coup sûr, n'est-ce pas, grand'mère?

MADAME DE GURSÉ.

Je suis de cet avis, cher petit; M. de Morville, non content de sa grande fortune, a voulu l'augmenter encore; il en a été, tu le vois, cruellement puni.

JACQUES.

Julien faisait en petit pour les timbres ce que son papa faisait en grand pour les affaires; te rappelles-tu, Armand? il nous a dit un jour: «Moi, je fais aux Tuileries comme papa à la Bourse; j'ag... j'agia....

M. DE MARSY,en riant.

J'agiote....

JACQUES.

C'est cela, papa. Quel drôle de mot!

M. DE MARSY.

J'agioteou jespéculeveulent dire, je fais des affaires hasardeuses. Je prie Dieu, mes enfants, de ne jamais vous entendre dire ces tristes mots-là.

ÉLISABETH.

Que je voudrais voir et consoler la pauvre Irène! Chère maman, voulez-vous que nous tâchions de découvrir sa nouvelle demeure?

MADAME DE KERMADIO.

Oui, mon enfant, dès que tu seras complètement rétablie.

ÉLISABETH,soupirant.

Attendre huit ou dix jours encore, peut-être: Dieu! que c'est long!...

ARMAND.

Maman, j'ai une idée: voulez-vous me permettre d'aller avec Mlle Heiger, à la recherche d'Irène et de Julien? comme cela, Élisabeth aura leur adresse sans se fatiguer, et pourra y aller avec moi, dès qu'elle sortira!

ÉLISABETH,l'embrassant.

Oh! Armand! que tu es bon!

Tout le monde approuva le petit garçon, et Armand, triomphant de son idée, alla dès le lendemain aux Tuileries, afin de savoir par les élégants, où demeuraient ceux avec lesquels ils étaient si intimes au temps de leur prospérité.


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