CHAPITRE XVI.

Arrivée aux Tuileries, Mlle Heiger voulut bien laisser à Armand la gloire de rechercher tout seul l'adresse tant désirée par Élisabeth, et le petit de Kermadio alla tout droit à Vervins, à Jules et à Jordan, qui discutaient gravement sur le plus ou moins de grâce que pouvait avoir le noeud d'une cravate.

ARMAND.

Bonjour, monsieur Jules, pouvez-vous avoir l'obligeance de me donner la nouvelle adresse de Julien?

JULES,maussade.

Est-ce que je sais, moi! informez-vous auprès de ces messieurs.

VERVINS,froidement.

Je ne fréquente que les gens qui sont dans ma position, je ne puis donc vous renseigner en rien.

JORDAN.

Moi non plus; je les ai tout à fait perdus de vue.

JULES,ricanant.

Je crois bien! Voir des gens ruinés!

ARMAND,saluant.

Merci, mille fois, messieurs; il est impossible de rendre service avec meilleure grâce et plus de politesse, j'en suis charmé.

Et il s'en alla en riant, laissant les trois amis grommeler contre lui, sans oser engager une dispute, la mine résolue et l'air vigoureux du petit Breton leur laissant voir qu'il ne ferait pas bon l'attaquer.

Armand, sans se décourager, se dirigea vers le groupe des élégantes, fort occupées ce jour-là à donner des avis sur une partie de plaisir projetée au bois de Boulogne; aussi le pauvre garçon fut-il encore plus mal accueilli par lesamiesd'Irène que par les amis de Julien.

CONSTANCE,indignée.

C'est inouï! on ne peut pas jouer tranquillement ici! il faut toujours que ce petit garçon nous dérange ou nous taquine!

HERMINIE,légèrement.

Laissez-nous tranquilles avec votre Irène: je ne la vois plus et j'en suis enchantée; c'était une orgueilleuse!

ARMAND.

Voyons, mademoiselle Noémi, vous au moins, vous serez bonne et aimable, vous me donnerez peut-être un renseignement sur mes pauvres amis!

NOÉMI,avec impatience.

Que voulez-vous que je sache? ils ont disparu sans me faire rien dire, ce qui est peu gracieux, vu que j'ai toujours été charmante pour eux, n'est-ce pas, Lionnette?

LIONNETTE.

Trop charmante, ma mignonne, ils ne le méritaient certainement pas.

ARMAND,insistant.

Vous ne savez rien, rien du tout à leur sujet, dites, mademoiselle?

NOÉMI,habillant sa poupée.

Attendez donc! je crois avoir entendu dire à papa, hier au soir: «Et dire que ces malheureux Morville en sont réduits à loger avenue de Breteuil! dans un épouvantable quartier perdu!»

ARMAND,avec joie.

De notre côté! quel bonheur!...

NOÉMI,avec horreur.

Vous logez par là?

ARMAND,riant.

Non, non, rassurez-vous. Nous demeurons rue de Grenelle, 91.

NOÉMI.

A l'hôtel Saint-Marcel, il est très-beau, je le connais: nous allons y voir quelquefois Mme de Nogent à laquelle il appartient.

ARMAND.

C'est ma grand'tante.

CONSTANCE,radoucie.

C'est magnifique, cela. Allez donc chercher mademoiselle votre soeur, monsieur, et dites-lui que je serai charmée de jouer avec elle.

HERMINIE.

Moi aussi, je lui donnerai des bons conseils pour sa toilette. Quand on a une si belle position, on doit tenir son rang.

LIONNETTE.

C'est évident; je la protégerai, moi, cette petite. Allez nous la chercher, monsieur.

ARMAND.

Cela m'est malheureusement impossible, mesdemoiselles; elle est convalescente et ne sort pas encore. Mais je lui dirai avec quelle amabilité vous l'accueillerez... à cause du bel hôtel de notre tante!...

Armand salua ironiquement les élégantes, honteuses du juste mépris du petit Breton pour leurs vils sentiments: elles venaient de les démasquer en flattant bassement la richesse.

Victoire, chère mademoiselle, s'écria-t-il, en rejoignant Mlle Heiger; Noémi a fini par m'apprendre l'adresse! ah! j'ai eu de la peine: sont-ils insolents et désagréables, ces élégants-là! enfin, je l'ai; tout le reste m'est égal!

MADEMOISELLE HEIGER.

A merveille, Armand: où demeurent vos pauvres amis?

ARMAND.

Avenue de Breteuil.

MADEMOISELLE HEIGER.

Mais ce n'est pas loin de nous, c'est dans le même quartier. Élisabeth va être enchantée! et le numéro?

ARMAND,stupéfait.

Le numéro?

MADEMOISELLE HEIGER.

Eh bien, oui, le numéro; il faut le savoir pour y aller.

ARMAND,consterné.

Le numéro... mon Dieu, mon Dieu, j'ai oublié de le leur demander!

MADEMOISELLE HEIGER.

Allez vous en informer près de Noémi.

ARMAND,piteusement.

Ça m'ennuie, car je leur ai dit des choses désagréables avant de m'en aller, et je suis sûr qu'elles vont m'accueillir comme un chien dans un jeu de quilles.

MADEMOISELLE HEIGER.

Vous avez eu tort, Armand. A quoi sert de dire des choses blessantes? rappelez-vous le proverbe: mieux vaut douceur que violence.

ARMAND.

Vous avez raison, mademoiselle, je me résigne à y aller. (Il se dispose à partir.)

MADEMOISELLE HEIGER.

Non, mon enfant, restez ici et goûtez tranquillement tandis que j'irai, moi, savoir ce numéro.

ARMAND.

Merci, mademoiselle; vrai, vous me rendrez un fameux service.

Armand, enchanté, goûta joyeusement pendant que la bonne et aimable institutrice demandait à Noémi le renseignement qui lui manquait: elle revint bientôt, mais elle paraissait contrariée.

«Qu'y a-t-il, mademoiselle, s'écria Armand, remarquant sa figure chagrine; est-ce que ces petites péronnelles auraient été impertinentes pour vous?

--Ce n'est pas cela, Armand, répondit en souriant à demi Mlle Heiger, mais Noémi ne sait pas le numéro et dit que son père ne le sait pas non plus.

ARMAND,désolé.

Que faire alors?

MADEMOISELLE HEIGER.

S'armer de patience et venir demain avec moi parcourir l'avenue de Breteuil pour demander de porte en porte Mme de Morville. L'avenue n'est pas excessivement longue, heureusement; nous finirons bien par trouver ce que nous cherchons.

ARMAND,radieux.

C'est cela, mademoiselle; en voilà, un bonheur; c'est Élisabeth qui va être contente!»

Élisabeth fut enchantée, en effet, des patientes recherches d'Armand et de son succès: le jour suivant, Mlle Heiger et le petit garçon se rendirent avenue de Breteuil. Armand, toujours impétueux, eut à subir une série de mésaventures tragi-comiques. Il se lança étourdiment dans une allée sombre et roula pêle-mêle avec un charbonnier et un sac de charbon; il marcha sur la queue d'un chat qui, pour se venger, le griffa à la main, et il finit par écraser l'orteil d'un vieux portier goutteux qui poussa des cris horribles et assura qu'Armand périrait sur l'échafaud.

Mais tous ces malheurs n'affaiblirent en rien l'ardeur d'Armand à la recherche de ses amis, et son courage fut enfin récompensé par cette bonne parole d'un concierge: «C'est ici.»

MADEMOISELLE HEIGER.

Entrez-vous, Armand?

ARMAND.

J'en serais bien content, mademoiselle; mais je ne veux pas y aller seul sans Élisabeth. Cela lui ferait de la peine.

MADEMOISELLE HEIGER.

Bien, mon cher Armand, je reconnais là votre coeur et votre tendresse pour votre soeur. Elle le mérite! allons, venez; il faut lui raconter votre plein succès.

ARMAND,riant.

Et mes maladresses!

Élisabeth accueillit avec bonheur les nouvelles rapportées par les promeneurs: elle rit de tout son coeur au récit des aventures de son frère, et après quelques jours de soin, elle put enfin sortir. A son grand regret, l'avenue de Breteuil était trop loin pour elle et elle ne put se rendre chez les petits de Morville que le surlendemain.

Élisabeth et Armand, accompagnés de leur bonne Anna, se rendirent avenue de Breteuil et demandèrent avec émotion les petits de Morville. Ils y étaient, heureusement: le frère et la soeur, le coeur ému, les larmes aux yeux, montèrent un misérable petit escalier tournant et frappèrent à une porte disjointe.

On leur dit d'entrer; ils ouvrirent et s'avancèrent timidement vers Mme de Morville qui, tout en larmes, était assise dans un mauvais fauteuil, seule dans une petite pièce misérablement meublée.

Elle leva la tête et reconnut les amis de ses enfants.

«Vous voici, chers petits? s'écria-t-elle avec surprise et émotion: votre amitié dévouée a donc su trouver notre triste demeure? Je le disais bien à mes pauvres enfants ces jours-ci: qu'ils vont être heureux de vous voir!

ÉLISABETH.

Pouvons-nous aller les embrasser, madame?

--Vous n'irez pas loin pour les trouver, répondit Mme de Morville, en souriant tristement; ils sont là à côté; entrez-y, mes chers enfants.»

Anna était restée discrètement sur le palier: les enfants lui dirent tout bas de s'asseoir sur une petite banquette de bois qui se trouvait là et de les attendre, puis ils coururent chez leurs amis.

On entendit deux cris: Armand! Élisabeth!... puis, plus rien que des sanglots et des baisers; les pauvres enfants s'étaient jetés dans les bras des petits de Kermadio et pleuraient à chaudes larmes en les embrassant. Élisabeth et Armand leur rendaient leurs caresses avec effusion: ils pleuraient aussi.

Quand ils furent un peu calmés, Irène fit asseoir son amie sur l'unique chaise de paille qui se trouvait dans la petite chambre, et Julien offrit à Armand un vieux tabouret. Deux petits lits de fer séparés par un paravent, une table de bois avec une cuvette, un pot à eau et un verre complétaient leur triste ameublement.

IRÈNE.

Vous voilà, ma bonne, ma chère amie! vous avez réussi à nous découvrir! vous avez donc eu la bonté de nous chercher?

ÉLISABETH.

Ma pauvre chère Irène!... tiens, permets que nous nous tutoyions fraternellement! tu me connais bien peu si tu as pu douter de mon amitié un seul instant: je te suis aussi attachée que par le passé.

ARMAND,avec reproche.

Pourquoi ne pas m'avoir écrit, Julien! je serais accouru tout de suite pour te voir, te consoler, te dire que je t'aime toujours!

JULIEN,pleurant.

Je n'osais pas, Armand. Si tu savais comme j'ai été reçu par mes anciens amis des Tuileries lorsque j'ai été les voir, après notre ruine! Alors j'ai pensé que peut-être tu en ferais autant, et cette idée-là m'a fait tant de peine....

ARMAND.

Tais-toi, méchant. Bats-moi, dis-moi des sottises, mais ne doute pas de mon attachement, entends-tu?

JULIEN,l'embrassant.

Pardonne-moi, mon cher ami; j'ai été si malheureux, si maltraité que je n'avais plus la tête à moi!

IRÈNE,s'essuyant les yeux.

Voilà le premier instant de joie que nous avons depuis notre ruine: c'est à toi que je le dois, chère Élisabeth! je ne l'oublierai pas.

ÉLISABETH.

Je serais venue bien plus tôt, va, si je n'avais été si malade!

Et elle raconta à ses amis ce qui lui était arrivé. Puis Armand leur dit à son tour les recherches qu'il avait faites à leur sujet. Les petits de Morville étaient vivement émus de se voir l'objet d'une amitié si pleine de sollicitude.

ÉLISABETH.

A présent, chère Irène, parlons raison. Quelles sont tes ressources? Que comptes-tu faire?

IRÈNE.

Jusqu'ici je n'ai fait que pleurer... je suis si malheureuse, si abattue par la douleur!

ÉLISABETH,avec tendresse.

Du courage, Irène: ne te laisse plus abattre ainsi. Crois-moi, cela ne remédie à rien de se désoler; non-seulement on est inutile, mais on attriste et on décourage les autres.

IRÈNE.

Je vais tâcher, va, d'être calme et raisonnable. Ta visite, ton amitié me remontent tellement!

ÉLISABETH.

Tant mieux! Quelles seront tes occupations?

IRÈNE.

Maman a pu garder mon piano, je vais l'étudier très-sérieusement. Peut-être voudra-t-on, dans quelques maisons où me conduisait maman, me laisser donner des leçons de piano. J'ai très-bien enseigné la musique l'année dernière, tu te le rappelles, aux petites de Kerden, aux bains de mer. C'était pour m'amuser que je le faisais; maintenant, hélas, ce sera pour vivre!

ÉLISABETH.

Chut! pas d'hélas! le courage est toujours gai, et il est convenu que tu vas être courageuse. Maman avait bien prévu que tu songerais à t'occuper ainsi: elle me charge donc, 1° de mettre à ta disposition toute ma musique, cahiers et sonates (Irène veut remercier). Chut! Puis elle te demande, et je te supplie de nous accorder cela, de me donner des leçons de piano deux fois par semaine. Tes jours et tes heures seront les nôtres, tu me permettras de venir les prendre ici, afin de ne pas déranger ta mère. Pour le prix, il sera fixé, si tu le veux bien, à 5 francs par leçon.

IRÈNE,d'une voix entrecoupée.

Mon amie.... Élisabeth... cette bonté... cette délicatesse.... (Elle pleure.)

ÉLISABETH,riant et pleurant.

Chut donc, ma chérie, je ne veux plus qu'on pleure ici, moi! (Elles s'embrassent.)

ARMAND,gaiement.

A nous deux, Julien! que feras-tu, toi, quand tu auras fini de pleurer?

JULIEN,souriant à demi.

J'ai, Dieu merci, un certain talent de dessin et d'aquarelle: je cultivais, par vanité, ces heureuses dispositions; ce sera par nécessité, maintenant.

ARMAND.

Très-bien, voilà mon affaire, tu seras mon maître.

JULIEN.

Je crains de ne pas savoir suffisamment....

ARMAND.

Ta, ta, ta, ta! ne fais pas le modeste: papa dit que tu dessines remarquablement: il m'a déclaré qu'il serait charmé de te voir me donner des leçons. Pendant qu'Élisabethpianotera, moi, jebarbouillerai. Les prix de leçons seront les mêmes que pour Élisabeth. Tu veux bien?

Un sanglot fit tourner la tête aux enfants. M. et Mme de Morville se tenaient à la porte, les yeux baignés de larmes.

MADAME DE MORVILLE.

Oui, ils acceptent, chers enfants, ces bienfaits de votre admirable tendresse; et je les accepte avec eux. Pour la première fois depuis ma ruine, je me sens heureuse. Je suis fière de voir mes enfants se mettre courageusement à l'oeuvre pour gagner leur vie: je suis heureuse de les voir aimés de vous, qui êtes si noblement dévoués au malheur!

M. DE MORVILLE.

Je pense comme vous, chère Suzanne: le courage me revient en admirant le dévouement et l'affection de ces excellents coeurs: merci à vous, de me rendre la force qui me faisait défaut!

Les enfants embrassèrent tendrement M. et Mme de Morville et après d'affectueuses paroles échangées, il fut convenu, avant de se quitter, que les petits de Kermadio viendraient le lendemain, prendre leurs premières leçons: après, ils emmèneraient leurs amis aux Tuileries, afin d'éviter à Mme de Morville la peine de les y conduire; les quatre enfants s'applaudissaient, d'ailleurs, de cette occasion de se voir plus longtemps et tout à leur aise.

Les premières leçons se passèrent à merveille. Les petits maîtres mettaient à enseigner une patience admirable; les petits écoliers, de leur côté, étaient d'une docilité exemplaire et, leur intelligence vive et prompte aidant, chaque leçon fut excellente. La joie était revenue chez les pauvres Morville avec le courage et l'amour du travail. Mme de Morville s'occupait entièrement de son petit ménage et employait le temps resté sans emploi à des ouvrages de couture, de broderie, de tapisserie. Après la première leçon, les enfants se dirigèrent gaiement, suivis d'Anna, vers les Tuileries: Irène et Julien étaient pourtant un peu mal à l'aise en regardant, l'une sa robe de laine brune, son talma de drap noir et son modeste chapeau de feutre noir, sans ornements, et l'autre son vêtement de gros drap gris et sa casquette de cuir verni. Leurs parents avaient dû se défaire de tous leurs vêtements élégants et les remplacer par d'autres, appropriés à leur très-modeste position.

Il faisait un temps magnifique, aussi les Tuileries étaient-elles en fête: les allées regorgeaient d'enfants, plus coquettement habillés que jamais. Les quatre amis se trouvèrent tout à coup face à face avec leurs anciens camarades.

IRÈNE,saisie.

Ah! voilà toutes mes amies!

«Bonjour; Constance, bonjour Noémi, bonjour Herminie, bonjour Lionnette, Jenny, Diane et Clara, vous allez bien? voulez-vous jouer?»

Les élégantes levèrent la tête avec une surprise qui se changea en indignation quand elles eurent reconnu Irène et contemplé ses vêtements.

LIONNETTE,majestueusement.

Bonjour, mademoiselle. (Elle se détourne.)

CONSTANCE,à demi-voix.

A-t-on jamais vu! oser vouloir jouer avec nous dans une toilette semblable!

HERMINIE,de même.

Ah! l'horreur! elle est encore pis que son inséparable. C'est hideux à voir! on ne devrait pas permettre de laisser entrer aux Tuileries des fagots comme ça!

LES AUTRES PETITES FILLES,de même.

Qu'elle s'en aille. Nous ne voulons pas d'elle!

IRÈNE,pleurant.

Ah! que vous êtes méchantes de me traiter ainsi! Est-ce parce que je ne suis plus riche? Noémi, vous qui avez toujours été si affectueuse pour moi....

NOÉMI,embarrassée et froide.

Ma chère, vous comprenez.... Il y a longtemps que nous ne nous sommes vues. Nous n'avons guère l'occasion de nous rencontrer maintenant.

IRÈNE,douloureusement.

Assez, oh, assez, Noémi, je vous quitte, je vous délivre de ma présence, en remerciant le bon Dieu, toutefois, qui m'a permis de voir combien je dois peu vous regretter: je sais maintenant à quoi m'en tenir sur votre amitié à mon égard. Toutes vos prévenances d'autrefois s'adressaient à mes toilettes, à ma fortune, et moi, folle, je prenais cela pour moi!... Dieu merci, vous venez de me faire voir ce que vous êtes.

ÉLISABETH.

Chère amie, c'est une triste expérience: je m'attendais à ce résultat! tu as raison de te réjouir: tu vois clair à présent, et désormais tu sauras juger les autres non selon ce qu'ils ont, mais selon ce qu'ils valent.--Plaignons ces pauvres petites, et ne leur adressons plus la parole.

HERMINIE,ricanant.

Ah! ah! ah! Vous voudriez bien être à notre place, mademoiselle la dédaigneuse!

ARMAND,s'avançant.

Ce n'est pas vrai, petite insolente! Élisabeth serait bien désolée d'être aussi ridicule que vous avec votre énorme cage à serins, vos panaches de chevaux de corbillard et votre teint de souris noyée: ah! mais... tiens, elles se sont toutes sauvées.... (Chantant):

La victoire est à nous!...

IRÈNE,souriant.

Je crois bien! tu avais l'air de vouloir les dévorer!

ARMAND.

Pourquoi attaquent-elles Élisabeth, aussi!

ÉLISABETH,avec reproche.

Tu n'aurais pas dû leur dire des sottises.

ARMAND,se récriant.

D'abord, je n'en ai dit qu'à Herminie.

ÉLISABETH,souriant.

Elle est bonne, ta raison!

ARMAND,avec sang-froid.

Et puis, ce n'étaient que des vérités.

JULIEN,riant.

Elles étaient joliment crues, tes vérités!

ÉLISABETH.

Voyons, ne restons pas là sans jouer et allons rejoindre mes cousins et cousines que je vois là-bas.

IRÈNE,avec effroi.

Oh! non, Élisabeth, non, je t'en prie!

ÉLISABETH,surprise.

Et pourquoi donc pas, ma bonne Irène?

IRÈNE,les larmes aux yeux.

Ils vont nous dire des choses humiliantes et désagréables, comme ces demoiselles et les amis de Julien nous en ont déjà dit!

ARMAND,se récriant.

Oh! oh! par exemple, Irène, on voit bien que tu ne les connais pas. Il est impossible d'être plus gentil et plus aimable qu'eux. Ils te portent, ainsi qu'à Julien, le plus grand intérêt et ils seront enchantés de vous voir tous deux, je te le promets!

JULIEN,hésitant.

Mais... ils vont se moquer de nos vêtements!

ÉLISABETH.

N'aie donc pas peur, Julien; tu vas voir s'ils y font la moindre attention. Ils sont trop polis pour cela, d'abord.

ARMAND.

Et puis, ils font comme nous; ils n'attachent d'importance qu'aux bons coeurs et à la vraie amitié.

Sur ces entrefaites, les petits de Marsy, qui avaient aperçu les enfants, arrivèrent en courant.

Venez donc, chers amis, s'écrièrent-ils de loin; aux Tuileries, on ne doit pas causer, on joue.

JEANNE.

Bonjour, chère Irène (elle l'embrasse), je sais qu'Élisabeth et Armand te tutoient et je te demande la permission d'en faire autant!

JACQUES.

Elle a raison, Jeanne. Je vais l'imiter; ce bon Julien, que je suis content de le revoir! (Il lui serre la main.)

PAUL.

L'autre main à moi. Là! il n'y a pas de jaloux, comme ça.

FRANÇOISE.

Irène, Julien, embrassez-moi aussi, n'est-ce pas?

Les petits de Morville, les larmes aux yeux, répondaient avec effusion aux affectueuses démonstrations des petits de Marsy, tandis qu'Élisabeth et Armand les contemplaient en souriant avec bonheur. Irène et Julien comparaient dans leur coeur cet accueil si chaleureux fait par des enfants qu'ils connaissaient à peine, et pour lesquels ils s'étaient montrés souvent hautains, dédaigneux presque grossiers, avec la réception que leur avaient fait subir leurs prétendus amis: ils voyaient clairement de quel côté étaient la bonté, la noblesse de sentiments, et ils sentirent que dans leur malheur le bon Dieu leur avait envoyé de vraies amitiés; ils apprirent alors qu'il faut juger les gens par la bonté de leurs coeurs et non par leurs dehors brillants.

Grâce aux petits de Kermadio et de Marsy, la journée s'acheva gaiement pour tous les enfants. Irène et Julien revinrent chez eux, ramenés par Anna, et se mirent avec courage et gaieté à leurs sérieuses études.

Quand M. de Morville rentra, il vit dans son pauvre logis un spectacle si charmant qu'il s'arrêta, doucement ému, pour le contempler à loisir.

Irène, assise devant son piano, étudiait avec ardeur. Sa jolie figure, intelligente et attentive, était délicieuse d'expression. Julien, penché sur une aquarelle, souriait à demi de la difficulté vaincue, et Mme de Morville, assise près de ses deux enfants, avait interrompu sa couture pour les regarder avec un orgueil maternel.

Dans ce moment, Irène termina sa sonate par un trait brillant.

«Bravo, petite soeur! s'écria Julien enthousiasmé, tu es un pianiste de premier ordre, n'est-ce pas, chère maman?

--Oui vraiment, dit Mme de Morville, les progrès d'Irène me causent autant de surprise que de joie!

--On est si heureux de travailler pour ceux que l'on aime,» répondit la petite fille avec tendresse.

M. de Morville s'avança.

«Chers amis, dit-il, je commence à comprendre mon bonheur, moi aussi.

--Bonjour, cher papa, s'écrièrent les enfants; vous voilà revenu: quel bonheur!

--Vous devez être bien fatigué, mon pauvre Adolphe! dit Mme de Morville.

--Je l'étais tout à l'heure, répondit son mari, mais ce que je viens de voir m'a reposé.

--Qu'avez-vous donc vu, papa? dit Irène en le faisant asseoir près de leur petite cheminée et en s'agenouillant près de lui pour allumer un peu de feu.

--J'ai vu, répliqua son père qui tendit la main à Mme de Morville, une courageuse femme qui ne rougit pas de se consacrer à d'humbles travaux, et de courageux enfants qui imitent leur excellente mère; j'ai compris alors la grâce que Dieu m'a faite, en vous donnant à moi, puis....»

Là, M. de Morville s'arrêta.

«Puis, dit sa femme qui souriait, achève.

--Puis, en me ruinant,» dit M. de Morville, qui répondit par un sourire au sourire de sa femme.

Mme de Morville poussa une exclamation, et les enfants, aussi surpris que leur mère, regardèrent M. de Morville avec de grands yeux interrogateurs.

«Oui, continua-t-il gravement, j'apprécie maintenant cette grâce. Sans ma ruine, aurais-je jamais joui de voire dévouement, de vos sacrifices, de votre tendresse? Quand nous étions riches, nous étions chacun les forçats de la richesse et du plaisir: j'étais plongé dans le tourbillon des affaires, toi, Suzanne, dans le tourbillon du monde, vous, pauvres chers petits, dans celui de la vanité. Au milieu de tout cela, nous étions séparés les uns des autres, nous n'avions pas le temps de nous aimer ni de nous le prouver.

MADAME DE MORVILLE,pensive.

C'est vrai ce que tu dis là, cher Adolphe; cette vie futile et vide m'avait accaparée; comme toi je bénis le ciel de nous avoir rappelés à nos devoirs; quoi qu'il arrive désormais, je mènerai une vie sérieuse et utile, me consacrant à ton bonheur, à nos enfants et au soulagement de ceux qui souffrent.

IRÈNE.

Oh! papa, comme vous avez raison! que c'est vrai, ce que vous venez de dire! je comprends maintenant que cette épreuve est une vraie grâce, elle nous a été envoyée pour notre plus grand bien!...

JULIEN.

Et pour notre bonheur, Irène! je n'ai jamais aimé notre bel hôtel comme j'aime maintenant notre petit logis, pourtant si pauvre. C'est qu'ici l'on comprend et l'on remplit son devoir, c'est une joie pure qui m'était inconnue autrefois.»

M. et Mme de Morville écoutaient leurs enfants avec émotion; ils se regardaient avec un sourire sur les lèvres, et des larmes dans les yeux.

IRÈNE.

Ne faisons pas pleurer papa et maman, Julien; regarde, ils sont très-émus! vite, papa, souriez-moi (elle l'embrasse); à votre tour, chère maman: là, c'est très-bien.

JULIEN.

Qu'est-ce que ce gros rouleau de cahiers que vous avez sous le bras, papa?

M. DE MORVILLE.

Des projets de chemins de fer: je dois faire un rapport là-dessus et divers travaux de ce genre pour M. de Valmier.

IRÈNE,étonnée.

Le père de Noémi? vous le voyez donc encore, papa?

M. DE MORVILLE.

Non, mon enfant, c'est un de ses employés de banque qui m'a donné ce travail. M. de Valmier ignore même que ce travail m'est confié.

MADAME DE MORVILLE.

Chère Minette, assez causé pour l'instant, ton pauvre père doit être non-seulement fatigué, mais affamé; servons bien vite le dîner.

IRÈNE.

C'est cela, maman; vous allez voir, papa, nous vous avons préparé un bon petit plat!

JULIEN.

Attendez, maman, je vais aider Irène, ne vous inquiétez de rien.

La mère et les enfants se disputaient gaiement le modeste service de la table, tandis que M. de Morville les écoutait et les regardait faire avec un profond sentiment de bonheur.

IRÈNE.

Là, voilà les couverts mis.

JULIEN.

Et les chaises que tu oubliais, petite ménagère; nous assoirons-nous comme des Turcs, pour manger?

MADAME DE MORVILLE.

Voilà le potage et le rôti. Viens, cher Adolphe, tu dois avoir grand'faim, j'ai hâte de te voir à table.

On s'installa et l'on dîna avec autant d'appétit que de gaieté.

IRÈNE.

Quel excellent potage! ce bon père Michel est un portier précieux, maman; non-seulement il fait le ménage, mais il surveille notre petite cuisine d'une façon étonnante.

JULIEN.

C'est vrai; et il est aussi amusant à entendre qu'à voir. Il a des manières à lui de se poser, armé de son balai, pour raconter ses aventures!...

MADAME DE MORVILLE.

C'est un bien brave homme: traitez-le avec amitié, mes enfants; vous savez qu'il n'est dans cette modeste position que par suite de désastres éprouvés par sa famille, pendant la grande révolution.

JULIEN.

N'ayez pas peur, maman, vous avez déjà dû voir.... (on frappe). Ne bougez pas, papa, je vous en prie, je vais ouvrir.

IRÈNE.

Non, ce sera moi; tu n'as pas fini de manger (elle va ouvrir). C'est le père Michel. Bonjour, bon père Michel, qu'y a-t-il?

LE PÈRE MICHEL.

Je venais, d'amitié, desservir votre table, messieurs et mesdames. (Il salue.)

MADAME DE MORVILLE.

Merci, père Michel, ne prenez pas cette peine, c'est bien assez de faire le ménage et de préparer nos repas. Nous nous servirons nous-mêmes.

LE PÈRE MICHEL.

C'est ce que je ne permettrai pas, ma chère dame: justement parce que je connais le malheur, j'y sais compatir.

(La famille de Morville sort de table, le père Michel dessert en continuant:)

«Car ma famille est illustre, je me plais à le dire: je suis, tel que vous me voyez, seul et unique descendant des comtes de Barninville, noble race s'il en fut, alliée aux plus grandes familles de France. (Il essuie une assiette.) Nos ancêtres ont été aux croisades, tel que vous me voyez. Ils ont brillé à la cour du grand roi!.. Vanités des vanités et tout est vanité.... (S'interrompant.) Où est la moutarde, que je la serre, monsieur Julien?

JULIEN.

Je vais la ranger, père Michel.

LE PÈRE MICHEL.

Quand je vous dis que je veux vous épargner cette peine, je vous l'épargnerai. Ah! je suis têtu, moi. Là, voilà tout rangé. Messieurs, mesdames, j'ai l'honneur de vous saluer, tel que vous me voyez.

M. DE MORVILLE,lui serrant la main.

Bonsoir, père Michel; merci de votre obligeance, de votre empressement à nous être utile et agréable.

MADAME DE MORVILLE.

Je joins mes remercîments à ceux de mon mari, père Michel, nous sommes heureux d'être si bien servis.

LE PÈRE MICHEL,se rengorgeant.

Entre gens de noblesse, c'est tout simple: bonne nuit, mademoiselle Irène, et à vous aussi, monsieur Julien.

LES ENFANTS.

Merci, bon père Michel, bonsoir.»

Le brave portier parti, la famille s'installa pour la soirée. La petite lampe éclairait bien; le feu brillait joyeusement, et chacun s'arrangea pour en profiter, tout en reprenant son travail. M. de Morville, lui, écrivait avec ardeur, et la veillée se prolongea jusqu'à dix heures, tous travaillant, causant et riant. Le lendemain, Élisabeth et Armand vinrent prendre leurs leçons; ils avaient, en entrant, un air mystérieux, moitié inquiet moitié heureux; Irène et Julien en furent intrigués.

«Où est Mme de Morville? dit Armand qui ne tenait pas en place.

--Sortie pour quelques instants, dit Julien de plus en plus étonné. Veux-tu lui parler?

--Je crois bien, s'écria Armand, j'ai hâte de vous faire venir....

--Armand, affreux bavard, dit Élisabeth avec précipitation, ne sauras-tu jamais tenir ta langue?

ARMAND.

Il me démange, mon secret, ma petite Élisabeth. Oh! si tu savais comme il me démange, tu aurais pitié de moi!

ÉLISABETH.

Tiens, sois heureux, voilà Mme de Morville qui rentre: dis-lui tout; nos amis ont l'air très-intrigués.»

Les petits de Morville étaient en effet fort désireux de connaître la raison des allures, des paroles singulières d'Élisabeth et d'Armand. Après les bonjours échangés, Armand s'écria: «Madame, vous voyez en moi un ambassadeur.

MADAME DE MORVILLE,s'installant au travail.

De bonnes nouvelles, j'espère, cher enfant?

--Je le crois, madame, il dépend de vous de les changer en mauvaises pour nous.

ÉLISABETH,riant.

Voyons, Armand, ne parle pas par énigmes; va droit au fait.

ARMAND.

Eh bien, m'y voilà. Madame, mon oncle et ma

tante de Marsy désirent: d'abord, que vous ayez la bonté de laisser Irène et Julien donner à Jeanne et à Jacques des leçons de piano et de dessin, deux fois par semaine; ils viendront ici à l'heure que vous jugerez la plus commode; leurs prix seraient les nôtres.

MADAME DE MORVILLE,émue.

Cher enfant....

ARMAND,précipitamment.

Je n'ai pas fini! mon oncle et ma tante donnent une petite soirée jeudi prochain: ils désirent que M. de Morville et vous, madame, vous ameniez Irène et Julien, parce qu'Irène jouerait du piano, et cela lui procurera quelques élèves, car il y aura deux ou trois amies de maman et de ma tante, qui sont décidées à envoyer leurs filles à Irène, dès qu'elles l'auront entendue. Et puis, Julien, lui, aura la bonté d'apporter sa collection d'aquarelles, parce qu'il y aura jeudi quelques amateurs qui lui en prendront avec grand plaisir, à de très-bonnes conditions. Voilà.»

Et Armand, rouge de joie, se frotta les mains avec violence, ce qui indiquait toujours chez lui un ravissement complet.

Mme de Morville avait posé son ouvrage: quand Armand cessa de parler, elle l'attira vers elle, ainsi qu'Élisabeth, et les embrassa en silence tandis que quelques grosses larmes tombaient de ses yeux sur leurs joues roses. Irène et Julien n'étaient pas moins émus que leur mère! Ce dévouement délicat, cette façon charmante de rendre service leur allait droit au coeur: eux aussi embrassèrent leurs excellents amis avec une tendresse pleine de reconnaissance.

Quand elle fut un peu remise, Mme de Morville essaya de parler.

ARMAND.

Oh! chère madame, dites seulement oui, je vous en prie! nous sommes si heureux déjà, que si vous nous dites quelque chose, cela nous fera éclater.

Tout le monde se mit à rire. Mme de Morville et ses enfants ne purent toutefois s'empêcher de dire combien ils étaient joyeux et reconnaissants; puis les leçons commencèrent.

Elles se passèrent, bien entendu, à merveille: aussitôt finies, Élisabeth et Armand emmenèrent triomphalement leurs amis pour faire leur promenade accoutumée.

Arrivés aux Tuileries, ils retrouvèrent les petits de Marsy et leur firent part du consentement de Mme de Morville: Irène et Julien les remercièrent avec effusion de ce qu'ils faisaient pour eux.

Après avoir joué longtemps, les petits de Marsy allèrent dire à Noémi de Valmier, et à Lionnette dont les parents étaient connus de Mme de Marsy, que leur mère recevrait le jeudi suivant et serait charmée de les voir venir: Armand s'amusa à piquer leur curiosité en leur déclarant quedeux grands artisteshonoreraient la soirée de leur présence: chacun se sépara en riant et en se donnant rendez-vous pour le jeudi.


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