CHAPITRE XX.

M. de Morville fut aussi charmé que sa femme de la perspective d'une soirée chez Mme de Marsy; une seule chose l'inquiétait: lui et sa femme avaient des vêtements simples mais convenables pour la soirée, tandis que les enfants n'avaient que leurs habits du matin, Mme de Morville s'étant défait des vêtements d'Irène et de Julien, qui ne convenaient plus à leur modeste position. M. et Mme de Morville étaient donc fort tourmentés à ce sujet sans oser se l'avouer, lorsque la bonne des petits de Kermadio arriva, portant un grand carton qu'elle remit à Irène; puis, elle partit à la hâte.

Irène porta le paquet à sa mère qui l'ouvrit, et poussa un cri en voyant une toilette simple et charmante pour Irène, avec un costume aussi simple et aussi charmant pour Julien. Un petit billet attaché à la robe contenait ces quelques mots:

Prière instante à des amis d'accepter ce souvenir d'amitié.»

IRÈNE,attendrie.

Maman, c'est encore, c'est toujours Élisabeth: quel coeur, quel coeur!

JULIEN.

Voici un billet sur mon habit. Qu'est-ce qu'il y a d'écrit?

«Un écolier à son professeur. Juste témoignage de reconnaissance; aussi, pas de remercîment, chut!...»

Cher, excellent Armand!

MADAME DE MORVILLE.

Oh! mes enfants! comme nous devons remercier le bon Dieu d'avoir de tels amis!...

M. DE MORVILLE.

Tu le vois, Suzanne, j'avais bien raison d'être heureux de cette chère pauvreté. Aurions-nous la joie de voir des dévouements pareils, si nous avions encore nos richesses?

MADAME DE MORVILLE.

Va! j'en remercie Dieu autant que toi. Écrivez vite à vos amis, chers enfants, et dites-leur que je les aime et les bénis!

Il n'y avait plus que la matinée qui séparât nos héros de la réception de M. et de Mme de Marsy: les enfants écrivirent à Élisabeth et à Julien, puis Irène étudia de nouveau avec ardeur ses morceaux les plus difficiles, tandis que Julien achevait avec soin ses dernières aquarelles. Il était tard quand les enfants cessèrent leurs travaux et se hâtèrent de rejoindre leurs parents, qui, eux aussi, avaient travaillé toute la journée; après un modeste repas, tous s'habillèrent promptement et se rendirent chez Mme de Marsy.

Il était encore de bonne heure, aussi eurent-ils la satisfaction de ne trouver que la famille réunie, et d'arriver les premiers parmi les invités. Irène et Julien murmurèrent à l'oreille de leurs amis de chaleureux remercîments, interrompus par un baiser d'Élisabeth, et un terrible «chut» d'Armand.

Le salon ne tarda pas à se remplir de monde: Lionnette et Noémi arrivèrent bientôt avec leurs parents.

LIONNETTE.

Eh! bonjour, chères belles; bonjour, messieurs; nos grands artistes sont-ils arrivés?

ARMAND.

Oui, mademoiselle, ils sont là.

NOÉMI.

Ah! quel bonheur! je craignais qu'ils ne manquassent de parole!... Tiens! Irène Ici... et Julien!

Noémi leur adressa la parole avec embarras; les petits de Morville répondirent timidement à son bonjour contraint. Lionnette avait pris un air de dédain et de protection.

«Vous ici, dit-elle, quelle merveille! je croyais que....»

Elle s'arrêta, troublée par le regard flamboyant d'Armand de Kermadio.

ARMAND,d'un air formidable.

Mais continuez donc, mademoiselle, nous vous écoutons avec beaucoup d'intérêt (ses yeux lancent des éclairs), infiniment d'intérêt!...

LIONETTE,balbutiant.

J'aimerais mieux parler d'autre chose.

ARMAND,de même.

Et pourquoi, et pourquoi?

LIONETTE,naïvement.

Je viens de vous vexer, évidemment, et si je continuais, vous me diriez, comme cela vous arrive toujours dans ce cas-là, des choses piquantes, d'une façon très-drôle qui égaye les autres à mes dépens; c'est ennuyeux, ça.

Ces paroles de Lionnette firent rire les enfants, et même le terrible petit Breton.

MADAME DE MARSY,s'approchant.

Ma chère Irène, nous voilà tous réunis; vous savez ce que vous nous avez promis; je compte sur vous, et le piano vous attend.

IRÈNE,tremblante.

Me voici, madame, je vous suis. (Elle se lève.)

NOÉMI,bas à Élisabeth.

Ah! mon Dieu! un des grands artistes, c'est Irène?

Un accord brillant répondit pour Élisabeth, et le morceau commença; Irène, d'abord très-émue, s'était tout à coup rassurée en jetant les yeux sur ses parents et sur Julien, aussi tremblants qu'elle; la pauvre enfant sentit que son avenir dépendait de son talent, de son courage, et subitement inspirée, priant tout bas le bon Dieu, elle joua l'admirable sonate endodièze mineur, de Beethoven. Au lieu de lui nuire, son émotion la servit. Oh! que ses sentiments étaient différents alors des misérables pensées qui remplissaient son esprit le jour du bal de Noémi. Elle jouait aujourd'hui pour sa chère famille, et cette noble préoccupation rendait son jeu délicieusement doux et touchant! Irène se surpassa; toutes les profondeurs de cette admirable musique, toutes les délicatesses de ce grand style, furent mises en relief par ses doigts inspirés; à peine eut-elle terminé, qu'un tonnerre d'applaudissements retentit, et des exclamations s'élevèrent de toutes parts!

On complimenta chaleureusement M. et Mme de Morville sur le talent hors ligne de leur fille, tandis que les petits de Kermadio et de Marsy se montraient aussi fiers d'Irène que ses parents l'étaient à juste titre.

Noémi et Lionnette aimaient beaucoup la musique; émerveillées de l'admirable talent d'Irène, elles mirent de côté toute morgue et l'accablèrent de félicitations.

NOÉMI,enthousiasmée.

Vous aviez bien raison, monsieur Armand, de dire que c'est une grande artiste; je l'avais entendue jouer quelquefois, mais seulement des bluettes, et je ne lui soupçonnais pas ce beau talent.

LIONETTE,de même.

C'est écrasant, j'en suisépatée; dites donc, monsieur Armand, je vous accorde que voilà une grande artiste. Mais l'autre, le second, où est-il?

ARMAND.

Tenez, mademoiselle, ma réponse est sur cette table.

NOÉMI,regardant.

Oh! que c'est joli! que c'est charmant! Papa, vous qui aimez tant ces choses-là, venez voir ces aquarelles, elles sont merveilleuses!

Les exclamations de Noémi avaient attiré M. de Valmier.

«Mais c'est ravissant! dit-il, outre que ces vues sont admirables, elles sont faites par un véritable artiste; qui est-ce qui fait ces belles choses?

ARMAND.

Allons, Julien, ne fais pas le modeste; pourquoi n'as-tu pas signé tes aquarelles?

M. DE VALMIER,à Julien.

Bravo! mon ami, je vous félicite; vous avez un talent remarquable! J'aimerais beaucoup à posséder cette belle collection! Me la cédez-vous?

JULIEN,rougissant.

Elle est à mon père, monsieur: je pense qu'il consentirait à s'en défaire.»

M. de Valmier alla vers M. de Morville, le salua et se mit à causer à voix basse avec lui, tandis que d'autres personnes venaient voir et admirer les aquarelles.

LIONNETTE.

Ah! ah! voilà donc votre second grand artiste, monsieur Armand?

ARMAND.

Oui, mademoiselle, qu'en dites-vous?

LIONNETTE.

Je suis plusépatéeque jamais.

ARMAND,avec sang-froid.

N'est-ce pas, mademoiselle, que c'estescarbouillant?

LIONNETTE,étonnée.

Hein? vous dites?

ARMAND.

Je dis que c'estescarbouillant, ces aquarelles!

LIONNETTE,stupéfaite.

Qu'est-ce que c'est que ça, bon Dieu! escar... escar...

ARMAND,tranquillement.

Dame! mademoiselle, c'est du patois; vous venez bien de dire un mot aussi étonnant que le mien, en vous déclarantépatée; alors, moi, pour être à votre hauteur, je me disescarbouillé. (Les enfants rient.)

LIONNETTE,très-rouge.

Là! je le savais bien! avec ce M. Armand, on est toujours sûre d'avoir des affaires. C'est assommant que vous ayez de l'esprit, vous!

ARMAND.

Mais, mademoiselle, si vous....

ÉLISABETH.

Chut! Armand, ne plaisante pas trop longtemps; tu vois bien que cela finit par être désagréable. J'espère que Mlle Lionnette t'a déjà excusé; offre-lui ton bras et allons prendre du thé, car je vois que tout le monde se dirige vers la salle à manger.

Après le thé, on demanda à Irène de se faire entendre de nouveau, et elle fut aussi justement applaudie que la première fois.

On finit gaiement cette charmante soirée, et M. et Mme de Morville se retirèrent, heureux et fiers de leurs enfants; avant leur départ, M. de Valmier avait pris rendez-vous avec M. de Morville, au sujet des aquarelles, et Mmes de Nardray, Darsal et Drangard s'étaient concertées avec Mme de Morville, pour que leurs filles pussent aller chez Irène prendre des leçons de piano. Ce fut donc en bénissant mille fois leurs amis, qu'Irène et Julien les quittèrent, joyeux et pleins d'espoir.

En revenant chez elle, Noémi avait un air pensif, triste même; sa mère s'en aperçut et lui en demanda la cause; Noémi s'excusa sur la fatigue de la soirée.

«Elle était pourtant si intéressante que cela aurait dû te faire oublier ta fatigue! s'écria Mme de Valmier.

-Oui, dit son mari, c'était charmant à voir, ces deux enfants si bien doués, si modestes et si heureux de secourir leurs parents!»

A ce moment, la voiture s'arrêta, Noémi et ses parents descendirent, et la conversation en resta là.

Rentrée chez elle, la petite fille se déshabilla, fit sa prière avec distraction et se coucha; mais ce ne fut pas pour dormir, ce fut pour réfléchir sérieusement.

«Comme Irène et Julien sont gentils maintenant, se dit-elle; plus leurs talents font de progrès, plus ils deviennent modestes. Comme c'est beau et courageux de leur part de travailler pour vivre! Jeanne raconte d'eux des choses bien touchantes. J'ai eu tort, grand tort de m'être montrée si froide et si orgueilleuse! C'est vilain, le respect humain; et pourtant la crainte de voir mes amis se moquer de moi m'a rendue lâche et m'a fait agir comme si je manquais de coeur!

«Mes amis! sont-ce mes amis? Quelle différence entre le semblant d'amitié que nous nous portons les uns aux autres et la tendresse dévouée que se témoignent les petits de Morville, de Kermadio et de Marsy. Avec mes amis, il n'est question que de vanités, de frivolités! Ils ne seraient pas capables de dévouement, et me traiteraient, si j'étais pauvre, comme ils ont traité Irène et Julien l'autre jour. Ils ont bien mal agi: moi aussi, hélas! Oh! je m'en repens beaucoup maintenant; je veux changer de manière d'être avec eux, avoir le courage d'aimer, malgré les élégants, ces enfants si gentils et si bons.»

Cette bonne résolution calma la conscience troublée de Noémi; elle ne tarda pas à s'endormir, en répétant:

«Je serai l'amie... des bons enfants... du Club dela Charité.»

Le lendemain, à l'heure habituelle de sa promenade, Noémi se rendit aux Tuileries; elle hâtait le pas, et son coeur battait, car elle allait faire acte de courage. Arrivée dans l'allée de Diane, plusieurs élégants s'empressèrent autour d'elle, mais elle se contenta de leur dire bonjour, les écarta doucement, et elle alla droit à un groupe composé d'Irène, de Julien et de tous leurs amis. Les élégants, fort surpris, l'avaient accompagnée machinalement.

«Irène, Julien et vous tous, chers amis, dit Noémi d'une voix émue, en rougissant, voulez-vous me permettre, non-seulement de jouer avec vous, mais encore d'être votre amie? Je me sens attirée vers vous, et maman dit que je ne puis que gagner en étant avec vous le plus possible. Excusez-moi si je vous ai repoussés l'autre jour: je vous en demande pardon!»

A peine ces dernières paroles étaient-elles prononcées par Noémi que tous les enfants, attendris, avaient entouré la gentille petite fille et l'embrassaient à l'envi, l'assurant de leur amitié, de leur joie de l'admettre parmi eux, et la complimentant de sa touchante démarche. Les élégants, stupéfaits de cette scène, faisaient des figures si embarrassées, si comiques, qu'à la fin Armand les remarqua et partit d'un grand éclat de rire.

CONSTANCE,aigrement.

De quoi riez-vous donc, vous?

ARMAND.

Vous devriez plutôt dire de qui, mademoiselle.

HERMINIE.

Est-ce de nous, par hasard?

ARMAND.

Ma foi, oui, ah! ah! ah! Vous paraissez tout interloqués, ah! ah! ah! Vervins a la bouche toute grande ouverte, ah! ah! ah! Jordan écarquille les yeux, ah! ah! ah! et Mlle Constance a l'air de vouloir nous dévorer tous d'une seule bouchée, ah! ah! ah!

La gaieté d'Armand gagna Élisabeth et ses amis. Tous se mirent à rire aux éclats.

CONSTANCE,ricanant.

Ainsi, de l'avis de monsieur, nous sommes ridicules?

ARMAND.

Certes, et joliment, encore!

Il y eut un hourra d'indignation parmi les élégants, qui arrivaient en foule.

HERMINIE,avec ironie.

Ainsi, ma belle robe de soie gris perle, ma casaque de velours gros bleu, ma toque de velours écossais gris et bleu, mes bottes grises à talons bleus, vous trouvez cela ridicule, monsieur?

ARMAND.

Parfaitement, mademoiselle; un enfant doit être mis de façon à pouvoir jouer à son aise et ne pas ressembler à une poupée vivante.

Il y eut un mélange de rires et de cris.

CONSTANCE,en colère.

Mais puisque nous sommes riches, nous devons donner le ton.

ARMAND.

Oh! oh! des enfants donner le ton!... Tenez, mademoiselle, voulez-vous faire une chose? Supposons que nous sommes deux avocats? Mlle Lionnette jugera ma cause; ma soeur jugera la vôtre; vous plaiderez pour lebeau monde, moi contre, c'est-à-dire que vous serez l'avocat du diable.... (Rires et exclamations.)

CONSTANCE,furieuse.

Je ne serai pas l'avocat du diable!...

ARMAND.

La paix, la paix! vous serez l'avocat du luxe, là, êtes-vous contente? (Entre ses dents.) C'est la même chose.

CONSTANCE,calmée.

Je veux bien; vous allez être battu à plate couture.

JULES.

Bon, ça va être amusant.

LIONNETTE.

C'est très-gentil, ce jeu-là.

JACQUES.

Des chaises pour nos juges!

PAUL.

Avocats, retournez les vôtres, on doit plaider debout.

HERMINIE.

Ah! mais je m'amuse, moi; il est drôle, cet Armand, il commence à m'aller très-bien.

JORDAN.

A moi aussi; en place, mesdemoiselles et messieurs.

Tous les enfants s'assirent pêle-mêle et la séance commença.

L'AVOCAT CONSTANCE.

Je viens, mesdemoiselles et messieurs, défendre devant vous une belle cause, injustement attaquée. On a osé dire du mal du luxe, du grand luxe, première de toutes les nécessités; on veut nous interdire la soie, le velours, le satin, peut-être même, hélas, la popeline;--on croit que cela nous empêche de jouer; mais nos jeux, qui sont calmes....

L'AVOCAT ARMAND.

Oh! très-calmes!

LE JUGE ÉLISABETH.

Avocat Armand, n'interrompez pas.

LE JUGE LIONNETTE.

Je remercie mon collègue de ce sage avertissement.

L'AVOCAT CONSTANCE.

Et moi aussi. Nos jeux calmes, dis-je, conviennent à notre position, à notre rang. Et puis, nous faisons aller le commerce: que deviendraient sans nous, sans nos toilettes, les magasins de nouveautés, de modes, de chaussures, de coiffures, de passementerie, de bijouterie....

L'AVOCAT ARMAND.

L'épicerie est hors de cause. (Rire général.)

L'AVOCAT CONSTANCE,avec dignité.

Je méprise vos plaisanteries, avocat Armand! Et nos élégantes poupées, ne sont-elles pas la fortune de leurs fournisseurs? allez! le luxe est utile, il est nécessaire, indispensable aux autres comme à nous-mêmes.

Les élégants applaudirent avec frénésie à cet habile plaidoyer. On félicita très-chaleureusement l'avocat Constance, puis l'avocat Armand demanda la parole, l'obtint et dit avec emphase:

«Messieurs les juges, et vous, chers auditeurs, l'éloquence perfide de mon spirituel adversaire ne m'empêche pas d'avoir raison. Autant le luxe modéré est utile, je le reconnais, autant le luxe exagéré que j'attaque, que j'attaquerai toujours, est mauvais et même dangereux! En effet, nous, enfants, avons-nous besoin, dites-moi, d'être couverts de soie, de velours, de dentelles et de garnitures de toute sorte? Nos jeux s'accommodent-ils de ces beaux habits qui nous empêchent de remuer, de peur de les déchirer ou de les salir? A quoi servent vos bottes magnifiques? Ne vaudrait-il pas mieux des bottines simples et solides, avec lesquelles on peut courir à son aise, les jours où il y a de la boue comme les jours où il fait sec? N'est-il pas plus amusant de sauter à la corde, de jouer aux barres, ou cerceau, à cache-cache, que de rester immobiles sur des chaises comme des grandes personnes? Eh bien, vos belles étoffes vous privent de tous ces jeux-là. Quant à faire aller le commerce, c'est l'affaire de nos mamans et de nos papas; ce n'est pas la nôtre. Pour vos poupées, mesdemoiselles, faites-les redevenir simples; et si la marchande de vêtements y perd, faites gagner celle qui habille les pauvres!»

Armand s'était animé en parlant: sa jolie figure était pleine d'ardeur et d'intelligence; son âme était dans ses yeux: les enfants écoutaient tous avec une attention profonde: peu à peu, les rires avaient cessé, une sérieuse conviction pénétrait dans les coeurs.

Il y eut un instant de silence, puis les amis d'Armand l'entourèrent en le félicitant: les élégants, après quelque hésitation, s'approchèrent aussi.

HERMINIE.

Je suis contente de vous avoir entendu, monsieur Armand.

LIONNETTE.

Moi aussi; il y a du vrai dans tout cela! pour aider à faire une réforme utile, je déclare que le Club duBeau mondeest une bêtise et que je n'en suis plus.

JORDAN.

Moi non plus, alors: cet Armand, il m'a remué, ma foi! C'est un orateur, vraiment!

LIONNETTE.

Dites donc, mes amis, nous oublions de juger la cause: faut-il le faire?

LES ENFANTS.

Certainement, il le faut.

LIONNETTE.

Eh bien, alors, je déclare que l'avocat Armand a dit d'excellentes choses, sa cause est loin d'être mauvaise et je suis presque convertie. (Applaudissements.)

HERMINIE.

Déjà!... Il faut voir, essayer d'abord: on ne peut pas changer comme ça du jour au lendemain!

LIONNETTE.

C'est trop juste; accordé.

CONSTANCE,gaiement.

Vous, Élisabeth, vous allez me condamner, je prévois que j'ai perdu ma cause près de vous.

ÉLISABETH,affectueusement.

C'est vrai, ma chère Constance: permettez-moi cependant de le faire en ajoutant quelques mots. Le bon saint Jean disait à ses disciples: «Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres;» disons-nous cela, afin d'être affectueux les uns pour les autres: il y a eu souvent des paroles peu aimables échangées entre nous depuis quelque temps; promettons-nous de n'en plus dire de semblables. Ne regardons plus aux dehors, mais aux côtés sérieux de ceux que nous voyons; n'attachons de l'importance qu'aux qualités du coeur, et non aux vêtements. Enfin, je me permets de vous supplier de renoncer à ce trafic de timbres; autant il est naturel d'en faire collection avec plaisir, autant il est fâcheux de spéculer là-dessus. Vous avez entendu ce que le surveillant a dit l'autre jour à ce propos (je l'ai appris depuis), que cette leçon nous profite.

VERVINS.

Mademoiselle Élisabeth, vous parlez aussi sagement qu'Armand; nous allons être très-raisonnables, vous verrez.

CONSTANCE.

Il faudra encore jouer à ce jeu-là, il est très-drôle.

ARMAND,gaiement.

A présent, vive la joie! je propose, pour finir la séance, une partie monstre; les juges vont choisir le jeu.

On applaudit à cette proposition d'Armand et les Tuileries retentirent bientôt d'éclats de rire et de cris joyeux. Ce fut ainsi que finit le Club duBeau monde. Nous verrons plus tard ce que devint le Club dela Charité.

En revenant de la séance des Tuileries, Noémi, enthousiasmée, raconta à sa mère tout ce qui s'était passé; celle-ci en fut vivement émue; c'était une personne excellente au fond; une grande fortune, le manque de bons conseils et d'amie sérieuse l'avaient entraînée dans une vie mondaine et dissipée: mais son coeur était resté bon et elle consentit avec joie à la demande de Noémi, qui désirait prendre des leçons de piano chez Irène.

La mère et la fille allèrent donc chez Mme de Morville, qui les reçut avec une politesse, une dignité parfaites. Mme de Valmier fut frappée de voir cette pauvreté noblement supportée. Elle causa longuement avec Mme de Morville et admira sa patience, sa piété, sa résignation si vraie et si touchante: elle ne pouvait revenir de son étonnement en entendant cette jeune femme, jadis frivole et étourdie, parler d'une façon élevée et simple à la fois. Mme de Morville s'en aperçut et sourit.

«Vous me trouvez bien changée, n'est-ce pas, madame? dit-elle.

--C'est vrai, dit franchement Mme de Valmier, et je ne puis que vous en féliciter.

MADAME DE MORVILLE.

Ah! c'est un heureux malheur que le nôtre, madame; je le reconnais chaque jour davantage.»

Pendant que leurs mères parlaient ainsi, les petites filles et Julien causaient avec non moins de franchise et d'abandon. Noémi se sentait de plus en plus attirée vers Irène et Julien, et désirait extrêmement devenir l'amie d'Élisabeth. Ce fut donc avec joie qu'elle prit jour pour ses leçons de piano, puis elle se retira avec sa mère.

Restés seuls, Mme de Morville et ses enfants se félicitèrent de ce surcroît de leçons. Ils causaient encore de la visite si aimable de Mme de Valmier et de sa fille, lorsque M. de Morville entra: il était rayonnant.

JULIEN.

Dieu! papa, quelle figure heureuse!

IRÈNE.

Eh bien, papa, les aquarelles de Julien sont-elles vendues?

M. DE MORVILLE.

Oui, chère petite, très-bien vendues, très-généreusement achetées.

MADAME DE MORVILLE.

Quel bonheur! Combien, mon ami?

M. DE MORVILLE.

Devine! devinez, enfants.

JULIEN.

Il y en a dix. A vingt francs pièce, ce serait magnifique.

M. DE MORVILLE.

Tu n'y es pas.

IRÈNE.

Quarante francs chacune, alors, papa?

M. DE MORVILLE.

Va toujours.

MADAME DE MORVILLE,étonnée.

Cinquante francs pièce, mon ami?

M. DE MORVILLE.

Cent francs, chère Suzanne.

La mère et les enfants s'exclamèrent; Julien était rouge de joie.

«Papa, dit-il, en hésitant, je ne sais si nous pouvons accepter tant d'argent; ces aquarelles ne valent pas cela.

M. DE MORVILLE.

Je comprends et j'admire ton scrupule, cher enfant: je l'ai eu pour toi et avant toi, crois-le bien, car j'ai d'abord nettement refusé à M. de Valmier de faire cette vente à des conditions pareilles.

«Vous trouvez que ce n'est pas assez? a-t-il dit, en fronçant le sourcil.

--Je trouve que c'est trop, au contraire, monsieur, ai-je répondu. La délicatesse de mon fils et la mienne refusent un prix aussi élevé!»

Il a souri et sa figure s'est éclairée.

«Je prie pourtant M. Julien et son excellent père de me faire l'honneur d'accepter ce prix-là, a-t-il dit. Le travail d'un fils secourant sa famille est inestimable à mes yeux. Si je voulais le payer ce qu'il vaut, ma fortune entière ne suffirait pas!... Je vous prie, je vous supplie d'y consentir.»

«Il m'avait tendu la main, je la serrai en silence, je pris le billet qu'il m'offrait et... tiens, Julien, le voici.... Ne pleure pas, mon enfant, embrasse-moi; je suis fier de toi, de cet argent gagné par ton talent, par tes veilles assidues. Sois béni, mon fils, des joies que tu me donnes.»

Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse: Mme de Morville et Irène aussi émues qu'eux, se joignirent à ces témoignages d'affection.

Bientôt après, Élisabeth et Armand arrivèrent. Ils furent enchantés de la bonne nouvelle que leur donnèrent leurs amis. Après les leçons, tous les quatre se dirigèrent, comme d'habitude, vers les Tuileries.

Grâce à l'aventure de la veille, qui avait amusé tous les enfants, ils furent reçus à merveille par les élégants: la glace était rompue, et à partir de ce jour, les enfants raisonnables furent, quoique aussi simplement mis que par le passé, traités avec politesse, souvent avec amitié par leBeau monde, revenu à de meilleurs sentiments.

Tous jouaient ensemble, et les exagérations de langage, de toilette s'effaçaient peu à peu chaque jour, grâce aux conseils d'Élisabeth, à l'esprit gai et malin du bon gros Armand.

Les petits de Kermadio, à leur insu, faisaient subir aux autres l'influence de leurs charmantes qualités: la bonté d'Élisabeth attirait; la gaieté, l'entrain d'Armand amusaient, et ils étaient devenus l'âme des Tuileries.

Noémi, surtout, était frappée de voir ces excellentes natures faire le bien sans relâche et donner l'exemple de toutes les qualités: le petit cercle d'Irène était aussi pour elle un centre d'attraction; les leçons de piano étaient pour la petite fille de vraies joies. Elle y retrouvait souvent Élisabeth, dont la conversation était toujours aussi intéressante que profitable.

Un jour, Noémi achevait de prendre sa leçon, lorsque Irène reçut un billet d'Élisabeth qui parut la contrarier.

«Qu'y a-t-il, Irène? demanda Julien en interrompant son dessin.

--Élisabeth envoie Anna pour nous mener promener, dit Irène en soupirant; mais il faut qu'elle et Armand accompagnent Mme de Kermadio pour une course pressée.

JULIEN.

Ah! que c'est dommage! ils nous auraient aidés chez....

IRÈNE.

Chut! nous tâcherons de nous tirer d'affaire tout seuls.

NOÉMI.

Puis-je vous être utile, Irène? je serais charmée de vous rendre service, vous savez!

IRÈNE,hésitant.

Je craindrais d'abuser, ma bonne Noémi....

NOÉMI.

Pas du tout, je vous assure!

JULIEN,à voix basse.

Ne parlons pas de cela maintenant.

NOÉMI,surprise.

C'est donc un se....

IRÈNE,précipitamment.

Chère maman, la leçon est finie, nous allons aux Tuileries: Élisabeth nous a envoyé la bonne Anna; voulez-vous nous permettre de partir?

MADAME DE MORVILLE.

Certainement, mes enfants. Remerciez Anna de ma part et soyez gentils avec elle.»

Noémi, Irène et Julien dirent adieu à Mme de Morville: puis les trois amis, suivis d'Anna et de la bonne de Noémi, sortirent pour se rendre aux Tuileries.

A peine hors de la maison, Irène s'écria.... «A présent, chez Mme Blesseau, rue du Bac; n'est-ce pas, Julien?

JULIEN.

Oui, voilà notre secret, mademoiselle Noémi.»

Et il expliqua à Noémi, surprise et touchée, que le surlendemain étant la fête de leur mère, ils allaient chez Mme Blesseau, bijoutière, pour vendre deux joyaux, restes de leur splendeur passée. Leur mère leur ayant permis d'en disposer comme bon leur semblerait pour leurs petites dépenses, ils les portaient à Mme Blesseau, voulant offrir des souvenirs à Mme de Morville, puis à Élisabeth et Armand, les bons anges de la famille, invités à dîner pour ce jour-là.

Tout en parlant ainsi, les enfants étaient arrivés chez Mme Blesseau.

IRÈNE,entrant.

Bonjour, madame; voudriez-vous nous faire le plaisir d'estimer les bijoux dont nous vous avons parlé l'autre jour. Maman vous a dit qu'elle nous avait donné la permission de les vendre.

MADAME BLESSEAU.

Parfaitement, mademoiselle. Voyons-les.

IRÈNE.

Voilà ma bague.

JULIEN.

Voici mes boutons de chemise.

MADAME BLESSEAU.

Ils sont très-jolis. Ils seront faciles à placer.

IRÈNE.

Mais c'est que nous voudrions l'argent tout de suite.

MADAME BLESSEAU.

Je vais vous les estimer immédiatement, mademoiselle. (Elle pèse chaque bijou.)

IRÈNE.

Dieu! que je voudrais que ma bague pesât 10 francs.

MADAME BLESSEAU.

Elle ne pèse pas cela, mademoiselle.

IRÈNE,avec chagrin.

Ah! mon Dieu, quel malheur!

MADAME BLESSEAU,souriant.

Rassurez-vous, mademoiselle; je veux dire qu'elle vaut davantage.

IRÈNE.

Quel bonheur! combien s'il vous plaît?

MADAME BLESSEAU.

Quinze francs cinquante centimes, mademoiselle.

IRÈNE.

C'est énorme; merci, madame Blesseau.

MADAME BLESSEAU.

Vous oubliez la rubis, mademoiselle; il est joli et très-bien taillé. Je vous en donnerai certainement.... (elle l'examine) trente....

IRÈNE.

Mais quel bonheur!

MADAME BLESSEAU,riant.

Oh! que vous faites une mauvaise vendeuse, mademoiselle, vous ne me laissez seulement pas achever! trente-cinq francs, voilà la valeur bien exacte de votre pierre.

IRÈNE.

Que je suis contente! à toi, Julien.

MADAME BLESSEAU.

Pour vos boutons de chemise, monsieur Julien, il y a un jeune homme qui m'a prié de lui avoir cela d'occasion: il m'a fixé un pris de quarante à quarante-cinq francs. Les vôtres valent dix-neuf francs d'or et... vingt-deux à vingt-trois francs de turquoises; cela fait quarante-deux francs. C'est leur valeur, qui, du reste, est le prix que ce jeune homme désire y mettre; si vous voulez, ils sont vendus.

JULIEN.

Je crois bien; je n'espérais pas tant que cela!... je vous remercie mille fois, madame Blesseau.

NOÉMI.

Par exemple, madame, vous n'êtes pas comme notre joaillier: j'ai eu quelquefois la fantaisie de changer des bijoux, il m'en donnait quatre fois moins qu'ils ne valaient. Tenez, voici un petit bracelet gourmette dont il m'a offert seulement vingt-cinq francs; vous pensez bien que je l'ai gardé.

MADAME BLESSEAU.

C'est qu'il a voulu trop gagner, mademoiselle.

NOÉMI.

Combien l'estimez-vous, alors?

MADAME BLESSEAU,le pesant.

Trente-neuf francs, mademoiselle.

NOÉMI.

Dieu! quelle différence! pourquoi ne voulez-vous pas gagner autant que lui? ça vous serait si facile, pourtant!

MADAME BLESSEAU.

Parce que, mademoiselle, j'ai pris pour règle la maxime: «Faites-vous acheteur en vendant, vendeur en achetant.»

NOÉMI.

Je me souviendrai de vous, madame, car je n'ai pas souvent vu faire le commerce aussi honnêtement.

MADAME BLESSEAU,avec simplicité.

Je ne fais que mon devoir, mademoiselle. Mademoiselle Irène, Monsieur Julien, voici votre argent.

Les petits de Morville dirent adieu à l'honnête femme qui avait si justement excité l'admiration de Noémi par sa sévère probité, et les enfants sortirent du magasin. A peine dans la rue, Noémi, qui semblait préoccupée, dit qu'elle avait oublié son ombrelle chez Mme Blesseau; elle ne voulut pas permettre à ses amies de rentrer pour la prendre et y courut seule. Elle fut quelques minutes absente et revint toute essoufflée au moment où Irène et Julien s'étonnaient de sa longue absence. Noémi prétendit qu'elle avait dû longtemps chercher l'ombrelle et l'on se dirigea vers les Tuileries.

NOÉMI.

Qui est-ce qui vous avait donné vos bijoux, mes amis?

IRÈNE,tristement.

Ce sont des souvenirs de première communion. (Julien soupire.)

NOÉMI.

Vous deviez y tenir beaucoup, alors?

IRÈNE,avec effort.

Ne parlons pas de cela. Julien, nous allons pouvoir acheter pour maman un beau bénitier et une statue de la sainte Vierge.

JULIEN.

C'est cela; elle priera chaque jour devant une image qui lui rappellera notre affection.

IRÈNE.

C'est une très-bonne pensée, n'est-ce pas?

NOÉMI.

Est-ce que vous n'avez plus de boutons de chemise, monsieur Julien?

JULIEN,souriant avec effort.

En voilà d'excellents à vingt-cinq centimes, mademoiselle. Ce n'est pas la valeur qui me fait quelque chose, allez, c'est le souvenir.

IRÈNE,lui serrant la main.

Tiens, Julien, je vois Jacques qui te cherche; nous allons bien jouer, il faudrait confier notre argent à Anna pour ne pas le perdre. Nous achèterons nos jolis souvenirs en revenant, veux-tu?

JULIEN,souriant.

C'est cela.

Les enfants furent entourés par leurs compagnons de jeux: l'absence des petits de Kermadio fut remarquée de tout le monde. Puis l'on se mit à jouer. Noémi se montra tout particulièrement affectueuse pour les petits de Morville, et l'heure de se séparer étant arrivée, l'on se quitta en se donnant rendez-vous pour le lendemain. Tous les enfants recommandèrent à Irène et à Julien de dire aux petits de Kermadio de ne plus manquer leur promenade, parce qu'on les avait beaucoup regrettés.


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