Élisabeth et Armand arrivèrent très-exactement pour l'heure du dîner, le jour de la fête de Mme de Morville. Irène et Julien les reçurent avec amitié et les emmenèrent dans leur petite chambre pour leur faire voir leurs surprises.
Le père Michel, toujours serviable et empressé, avait déclaré qu'il servirait le dîner, et l'on se mit à table; Mme de Morville seule ignorait pourquoi une certaine expression de joie et de mystère était répandue sur tous les visages.
Au dessert, les enfants se levèrent tout à coup.
MADAME DE MORVILLE.
Nous n'avons pas fini, mes enfants; il y a encore une tarte à la crème en l'honneur de vos amis.
M. DE MORVILLE.
Laisse-les faire, Suzanne. (Il se lève.)
MADAME DE MORVILLE.
Mais où vas-tu donc, Adolphe? tout est sur la table.
M. DE MORVILLE,riant.
Non, pas tout. (Il disparaît comme les enfants.)
MADAME DE MORVILLE,étonnée.
Il ne manque rien...; mon bon Armand, chère Élisabeth, vous aussi, vous vous sauvez?
ARMAND,s'enfuyant.
Pour un instant, chère madame. (Il sort sur le palier.)
ÉLISABETH,de même.
Une petite minute seulement et nous revenons.
Mme de Morville se retourna du côté du père Michel pour lui demander quelque chose; lui aussi s'était éclipsé!... La jeune femme restait toute seule, très-surprise de ces disparitions successives, lorsque toutes les portes s'ouvrirent à la fois et l'on vit les déserteurs reparaître.
M. de Morville portait une jolie pendule de marbre blanc, Irène et Julien un charmant bénitier et une belle statue de la sainte Vierge; sur le palier était Armand, tenant une jolie étagère de palissandre. Élisabeth traînait un beau prie-Dieu en palissandre et tapisserie, et le père Michel fermait la marche avec un énorme bouquet.
MADAME DE MORVILLE,stupéfaite.
Pour qui toutes ces magnifiques choses, bon Dieu?
A peine avait-elle achevé ces mots qu'elle se vit entourée, embrassée, félicitée.
IRÈNE.
Votre fête, chère, chère maman.
JULIEN.
Que nous vous souhaitons de tout notre coeur.
M. DE MORVILLE.
Pouvions-nous l'oublier, Suzanne!
ARMAND.
Voilà pour poser la statue de la sainte Vierge.
ÉLISABETH.
Voilà pour s'agenouiller devant.
MICHEL.
Et voilà un bouquet pour orner l'autel. Hélas! que ne puis-je dire aussi: et l'hôtel!
Ce mélancolique calembour du bon vieux concierge fit éclater de rire tout le monde. Ce fut au tour de M. de Morville et de ses enfants d'offrir leurs présents, et ce furent de nouvelles exclamations, de nouvelles tendresses, de nouvelles embrassades. On remerciait, on serrait la main des petits de Kermadio et du père Michel, dont les aimables attentions avaient vivement touché la famille de Morville.
M. DE MORVILLE.
Petits sournois, vous ne m'aviez pas dit ce que vous méditiez!
IRÈNE.
Et Élisabeth, elle s'est bien gardée de me parler du joli prie-Dieu.
JULIEN.
Armand ne m'avait rien dit non plus de la belle étagère.
ÉLISABETH,riant.
C'est bien étonnant, car sa discrétion a manqué l'étouffer: pour se consoler de ne rien dire, il s'est promené hier pendant une heure dans le jardin, en chantonnant: «Je suis discret, je n'ai dit à personne que je donnais l'étagère à Mme de Morville, personne ne l'a su, ne le sait, et ne le saura: personne, personne!»
(Tout le monde rit.)
ARMAND,consterné.
Tu m'as entendu?
ÉLISABETH.
Moi et toute la maison. On riait joliment, va; tu n'as donc pas compris pourquoi mon oncle Gaston avait un fou rire, quand il t'a donné de beaux roseaux pour planter dans ton jardinet?
ARMAND,frappé.
Ah! mon Dieu, c'est en souvenir du roi Midas?
ÉLISABETH,riant.
Justement.
Armand, après avoir fait une figure tragi-comique, s'écria tout à coup: «Je suis vengé... je confondrai mon oncle par mon admirable discrétion.
ÉLISABETH.
Comment ça?
ARMAND,avec majesté.
J'ai un secret depuis cinq jours, et je ne l'ai dit à personne, pas même à toi!
ÉLISABETH,intriguée.
Depuis le jour où Noémi est venue en mon absence et où tu l'as reçue à ma place?
ARMAND,triomphant.
Justement.
M. DE MORVILLE.
A propos de secret, Suzanne, tu vas apprendre le sacrifice que se sont imposé nos excellents enfants pour toi.
MADAME DE MORVILLE,inquiète.
Oh! mon Dieu, lequel?
IRÈNE ET JULIEN,suppliant.
Papa, ne dites pas....
M. DE MORVILLE.
Laissez, mes bien-aimés, laissez à votre mère la joie de vous apprécier pleinement: Suzanne, ils ont profité de ta permission; ils ont vendu leurs bijoux de première communion pour t'offrir ces cadeaux de fête.
MADAME DE MORVILLE,très-émue.
Oh! mes pauvres chers enfants! quel sacrifice! Combien je regrette votre dévouement! (Elle les embrasse.)
IRÈNE.
Chère maman, ce n'étaient que des bijoux, et votre joie est le vrai trésor de notre coeur.
JULIEN.
Nous en ferions bien d'autres pour vous faire plaisir, ne fût-ce qu'un instant!
MADAME DE MORVILLE.
Pauvres petits! Non, je ne puis être consolée de vos privations; vous y teniez tant, surtout depuis notre ruine, à ces précieux souvenirs!
M. DE MORVILLE.
Ils n'en ont eu que plus de mérite à te les sacrifier. Va, Suzanne, je suis fier de leur dévouement.
ARMAND,avec explosion.
Là! le moment indiqué par Noémi est arrivé; quel bonheur, Seigneur, quelle joie! (Il gambade.)
ÉLISABETH.
Armand, es-tu fou?
ARMAND.
De joie, petite soeur; oui, complètement. Tiens, je te laisse le plaisir de lire toi-même cette lettre à nos amis. (Il lui donne une lettre.)
ÉLISABETH.
Voyons. (Elle lit haut.)
«Chère Irène et cher Julien,«C'était aussi ma fête aujourd'hui. Maman m'a demandé l'autre jour ce qui me ferait plaisir: «Les bijoux de mes amis, ai-je répondu;» et je lui ai raconté notre visite chez Mme Blesseau. Maman a pleuré en m'écoutant, nous sommes vite montées en voiture, nous avons pris vos bijoux chez la bonne Mme Blesseau, qui était déjà prévenue: elle était aussi contente que nous, car elle devinait à qui ils étaient destinés...; les voici.... Vous me permettez de vous les offrir, n'est-ce pas, mes bons amis? J'ai tant de plaisir à le faire! Ce sera la fête de papa bientôt, et je m'y préparerai avec votre secours, mes chers amis: ce service sera bien supérieur au plaisir que je vous fais en ce moment: j'ai le seul mérite de vous offrir ces bijoux comme je vous aime: de tout mon coeur.«Votre amie dévouée,«Noémi de Valmier.»
«Chère Irène et cher Julien,
«C'était aussi ma fête aujourd'hui. Maman m'a demandé l'autre jour ce qui me ferait plaisir: «Les bijoux de mes amis, ai-je répondu;» et je lui ai raconté notre visite chez Mme Blesseau. Maman a pleuré en m'écoutant, nous sommes vite montées en voiture, nous avons pris vos bijoux chez la bonne Mme Blesseau, qui était déjà prévenue: elle était aussi contente que nous, car elle devinait à qui ils étaient destinés...; les voici.... Vous me permettez de vous les offrir, n'est-ce pas, mes bons amis? J'ai tant de plaisir à le faire! Ce sera la fête de papa bientôt, et je m'y préparerai avec votre secours, mes chers amis: ce service sera bien supérieur au plaisir que je vous fais en ce moment: j'ai le seul mérite de vous offrir ces bijoux comme je vous aime: de tout mon coeur.
«Votre amie dévouée,
«Noémi de Valmier.»
Les petits de Morville s'étaient jetés dans les bras de leurs parents, aussi émus qu'eux de cette lettre touchante.
ARMAND,sautant de joie.
Et voici les bijoux.... (il tire les écrins de sa poche), le secret de Mlle Noémi; il me semble l'avoir bien gardé. Ah! ah! Élisabeth, qu'est-ce qu'il dira des roseaux, mon oncle Gaston?
ÉLISABETH.
Ce ne seront plus les roseaux du roi Midas, Armand, ce seront les roseaux d'Armand le discret!
(Armand se rengorge.)
JULIEN,avec émotion.
Dès demain, je me mets au travail, et je prépare à cette charmante Noémi une surprise comme elle le mérite.
IRÈNE,de même.
Et moi aussi; j'ai certain ouvrage que je vais me dépêcher de finir.
LE PÈRE MICHEL,desservant.
Je n'ai jamais rien vu d'aussi touchant depuis la grande révolution.
ARMAND,gaiement.
Quel âge aviez-vous en 93, père Michel?
LE PÈRE MICHEL.
Aucun, monsieur Armand (on rit), car je ne naquis qu'en 98.
ARMAND.
Alors vous avez cinquante-sept ans, puisque nous sommes en 1855.
LE PÈRE MICHEL.
Et je les porte bien, n'est-ce pas? Ah! c'est que j'ai eu tant de malheurs! forcé par la nécessité, j'ai dû être intendant. J'ai été dix ans chez un bien bon maître, M. le duc de Narvonne; depuis sa mort, je n'ai pas eu le courage d'en servir un autre et j'ai pris cette loge comme retraite, mais maintenant, si j'avais une bonne place en vue, j'aimerais bien à la prendre.
M. DE MORVILLE.
Si je puis vous recommander, père Michel, je le ferai, soyez-en sûr.
LE PÈRE MICHEL.
Merci, monsieur. Je montrerai avec orgueil mes certificats; ils ne peuvent que me faire honneur.
La soirée s'avançait. Anna était venue chercher Élisabeth et Armand; après des bonsoirs affectueux on se sépara gaiement.
Lorsque Noémi arriva le jour suivant pour prendre sa leçon, Mme de Morville et ses enfants la reçurent avec les témoignages de la reconnaissance la plus tendre; Mme de Valmier accompagnait sa fille et se mit à causer avec la mère d'Irène.
Dans cette conversation, Mme de Valmier dit à Mme de Morville combien elle était lasse de mener une vie aussi frivole, aussi vide, et lui demanda en toute simplicité des conseils pour devenir sérieuse et utile aux autres. Mme de Morville, touchée de cette confiance amicale, se montra des plus affectueuses; à partir de ce moment, les deux jeunes femmes se lièrent étroitement. Mme de Valmier vit aussi intimement Mmes de Kermadio et de Marsy. On va voir quels changements furent amenés par ces liaisons.
La fête de M. de Valmier arriva peu de temps après; au moment de se mettre à table, il fut agréablement surpris de voir sa femme et sa fille lui offrir de magnifiques bouquets.
«En l'honneur de quel saint me fleurissez-vous ainsi? dit il gaiement.
--En l'honneur de saint André, votre patron, mon ami, dit sa femme en l'embrassant.
--Vous ne vous en doutiez pas, cher papa? dit Noémi l'embrassant aussi.
--Ma foi non, répondit M. de Valmier en souriant; mais il y a si longtemps qu'on n'a fêté cet anniversaire! mon oubli est pardonnable.
--Vous n'aurez plus ce reproche à nous faire, André, dit affectueusement Mme de Valmier; nos coeurs ne vous oublieront point, soyez-en sûr.
--Ma chère Juliette, répondit son mari, ces bonnes paroles me font grand plaisir... mais n'avons-nous pas du monde à dîner, ce soir? Vous êtes bien simplement mises pour nos invités.
MADAME DE VALMIER.
J'ai remis à plus tard, cher André, ce dîner de cérémonie; j'ai préféré que nous fussions seuls pour vous fêter tout à notre aise.
NOÉMI,gaiement.
Et puis, papa, ma petite robe d'alpaga est bien plus commode pour m'installer sur vos genoux et vous embrasser à mon aise, sans craindre de chiffonner d'ennuyeuses garnitures.»
L'air surpris et joyeux de M. de Valmier fit rire sa femme.
«Ah ça! dit-il enfin, tu es joliment changée, Noémi! toi qui étais folle de la toilette et... vous aussi, Juliette, permettez-moi de le remarquer: vous qui recherchiez le luxe, le monde, les réunions brillantes, vous paraissez aimer le calme et la simplicité, maintenant?
MADAME DE VALMIER.
En êtes-vous fâché, André?
M. DE VALMIER,vivement.
Pouvez-vous le penser, Juliette! j'en suis enchanté, au contraire... non, je veux dire heureux, profondément heureux! Un intérieur calme doit être si doux!»
On finissait alors de dîner, M. de Valmier se leva, passa dans le salon avec sa femme et sa fille, puis s'assit en silence près du feu.
«Oui, dit-il alors seulement, je dis «doit être,» car notre existence brillante nous empêche de jouir de ce bonheur. Quoi de plus charmant que l'intimité de la famille pour se reposer des fatigues, du tracas des affaires, pour se retremper le coeur et l'esprit!... Hélas, cela ne nous est pas donné, et pourtant nous en aurions grand besoin!»
M. de Valmier avait dit cela avec un sentiment de profonde tristesse, de regret poignant, la voix émue, les yeux baissés.
Un baiser le fit tressaillir: il regarda alors Noémi qui, les larmes aux yeux, était à genoux devant lui, tandis que sa femme, assise près de lui, lui tendait la main et lui dit tout bas:
«Tout cela est tristement vrai, André; mais cette vie calme qui nous fait défaut et que vous désirez, je la réclame aussi: grâce aux excellents conseils d'amis vrais, j'ai compris que notre vie était plus qu'inutile, qu'elle était mauvaise. Désormais, cher André, ajouta Mme de Valmier à voix haute, vous trouverez soir et matin le vrai foyer de famille; jusqu'ici, il était vide ou envahi par le monde, maintenant votre femme et votre fille vont y être sans cesse, simples, aimantes et dévouées. N'est-ce pas, ma Noémi?
NOÉMI.
Oh oui, maman, je serai bien heureuse de donner à papa le bonheur qu'il désire!»
M. de Valmier avait écouté avec ravissement ces tendres paroles, échos de nobles sentiments; il voulut parler, mais l'émotion l'en empêcha et il tendit ses bras à sa femme et à sa fille; elles s'y jetèrent en pleurant.
Après ces étreintes si tendres de la part de la mère et de la fille, si affectueusement reconnaissantes de la part de M. de Valmier, Noémi, riant et pleurant, s'écria:
«Il faut égayer papa! le faire pleurer le jour de sa fête, c'est triste!
M. DE VALMIER.
Ce sont de douces larmes, mon enfant; bénies soient celles qui les font couler.
NOÉMI.
Papa, ne nous flattez pas. Est-il temps de faire ma surprise, maman?
MADAME DE VALMIER.
Oui, mon enfant; elle ne peut être que bien reçue.
M. DE VALMIER.
Comment, Noémi, tu n'es pas contente de m'avoir donné un magnifique bouquet?
NOÉMI.
Non, papa, mon cher et excellent papa: le bouquet ne m'a donné aucune peine, et je veux vous prouver que l'idée de vous faire plaisir m'a aidée à vaincre quelques difficultés.»
En disant ces mots, Noémi se mit au piano, et joua à son père un morceau de Chopin avec une délicatesse et une sûreté de jeu vraiment remarquables.
M. DE VALMIER
Bravo, mon enfant, ma chère Noémi; bravo et merci. (Il l'embrasse.) Moi qui suis passionné pour la musique, cela me promet de bonnes et charmantes soirées. Quels progrès Irène t'a fait faire!
MADAME DE VALMIER.
A mon tour de faire ma surprise. André, vous me reprochiez avec raison de négliger ma voix; depuis quelque temps je prends (riant)en cachettedes leçons de Braga, et je suis à même de vous chanter votre morceau favori duBarbier de Séville.
Et, accompagnée par Noémi, Mme de Valmier chanta, avec un vrai talent, l'air tant aimé par M. de Valmier.
Quand elle eut fini, M. de Valmier lui serra les mains en silence, mais ses yeux remerciaient plus éloquemment que des paroles n'auraient pu le faire.
NOÉMI.
Ah! voilà le thé, ne vous dérangez pas, maman, je vais le servir moi-même, comme a fait l'autre jour ma bonne Irène.
M. DE VALMIER,frappé.
Eh! mais, parliez-vous tout à l'heure de la famille de Morville, Juliette, lorsque vous disiez que votre changement, béni et mille fois béni par moi, était dû à leurs bons conseils?
NOÉMI,avec feu.
Oui, papa! vous ne pouvez savoir combien ils sont excellents, eux et leurs amis de Kermadio et de Marsy.
MADAME DE VALMIER.
Laissez-moi vous raconter l'histoire de notre changement, mon bon André: elle vous intéressera et vous fera aimer les coeurs à qui nous sommes redevables de nos idées sérieuses.
Juliette fit alors part à son mari de la résolution de Noémi de prendre des leçons de piano d'Irène; elle lui parla des conversations qu'elle avait eues avec Mme de Morville, avec Mmes de Kermadio et de Marsy; de l'affaire des bijoux chez Mme Blesseau; de la charmante conduite de Noémi; enfin de leur résolution, à elle et à sa fille, de vivre comme leurs amis, en famille et pour la famille.
M. de Valmier avait écouté sa femme avec un intérêt profond; il était vivement ému. Lorsque sa femme eut fini, il se leva et s'écria avec élan:
«Moi aussi, j'aurai une surprise à vous faire, mes chères amies, et elle sera digne de vos coeurs, je le jure.
MADAME DE VALMIER.
Nous sommes richement récompensées par la joie de vous rendre heureux, André. Nous ne voulons rien de plus!
NOÉMI.
Certainement non. Ah! maman, savez-vous qu'Élisabeth est enchantée: sa famille vient de s'augmenter d'une charmante petite soeur: on va l'appeler Henriette! Quel joli nom et qu'ils sont heureux! ils sont trois déjà, et moi, je suis toute seule! J'aimerais tant avoir des petits frères et des petites soeurs à aimer, à caresser....
M. DE VALMIER.
Le bon Dieu t'en enverra peut-être.
MADAME DE VALMIER.
Je l'espère aussi; c'est si charmant, une nombreuse famille!
M. DE VALMIER.
C'est vrai, on n'a jamais trop d'enfants à aimer.»
Un domestique entra en ce moment:
«Monsieur, dit-il, il y a un vieux bonhomme qui demande instamment à remettre à monsieur en personne deux paquets.
M. DE VALMIER.
Est-ce encore une surprise, ma bonne Juliette?
MADAME DE VALMIER.
Pas de moi, mon ami, mais de Noémi peut-être.
NOÉMI,étonnée.
Non, maman, je ne sais ce que cela veut dire.
M. DE VALMIER.
Bah! faites entrer cet homme, Baptiste, nous allons avoir par lui la clef de ce mystère.
LE DOMESTIQUE.
Tout de suite, monsieur.»
La porte s'ouvrit et l'on vit entrer... le père Michel, haletant, essoufflé, pliant sous le poids d'un lourd paquet, mais toujours majestueux dans ses gestes, et plus bavard que jamais.
NOÉMI,intriguée.
C'est vous, père Michel? que nous apportez-vous là?
MADAME DE VALMIER.
Déposez cela bien vite, mon ami; pauvre homme, comme il est chargé!
LE PÈRE MICHEL.
Mlle Irène et M. Julien ne voulaient pas me laisser porter cela, mais je suis têtu, moi, tel que vous me voyez, surtout quand il s'agit de faire plaisir à de charmants enfants comme vos amis, mademoiselle Noémi. Or, comme il n'y avait plus de commissionnaires disponibles et que je voyais deux gentilles figures désolées de ne pas envoyer leurs surprises à monsieur et à mademoiselle, j'ai pris les paquets, et me voici, moi et mes cinquante-sept ans, plus mes deux paquets.
NOÉMI,surprise.
Irène m'envoie cela?
LE PÈRE MICHEL.
Rectifions les faits, mademoiselle, rectifions-les! Ce paquet vous est destiné. Celui-là est envoyé à monsieur votre père...; seulement (il hésite) je prierai monsieur de vouloir bien....
M. DE VALMIER.
Quoi, mon ami, que voulez-vous?
LE PÈRE MICHEL.
C'est que... j'aimerais bien avoir... un petit reçu! (étonnement général) mais oui, un petit reçu, comme quoi je vous ai fidèlement remis ces deux paquets intacts. Voyez-vous, monsieur, il y a des gens si canailles au jour d'aujourd'hui, que je suis toujours content quand je peux donner un témoignage écrit de ma délicatesse; alors, monsieur comprend..., portant des choses précieuses, sans doute....
M. DE VALMIER,riant.
Oui, mon ami, c'est très-bien: tenez (il écrit un reçu), voilà; pouvons-nous prendre les paquets, maintenant?
LE PÈRE MICHEL.
Ah! grand Dieu, monsieur peut-il me faire une pareille question? J'espère n'avoir pas offensé monsieur par cette demande. Monsieur doit bien penser qu'un pauvre noble aime à s'entourer de témoignages honorables, qu'il....
NOÉMI.
Ah! ma bonne Irène! Quelle charmante chose elle m'envoie! Regardez, maman, le délicieux mouchoir!
MADAME DE VALMIER.
La jolie broderie! Tiens, Noémi, vois, mon enfant, quelle pensée délicate l'a inspirée. Ton chiffre est brodé dans un anneau; à gauche et à droite, un semis de petits boutons! Charmante enfant... quelle amie excellente tu as là, Noémi!
NOÉMI.
Voici son petit billet, chère maman. (Elle lit.)
«Ma bonne Noémi,«La fête de ceux que nous aimons étant aussi une fête pour nous, je me permets de t'envoyer un souvenir: dis-toi bien que chaque point a été accompagné d'une prière pour toi, d'un élan du coeur pour celle qui m'a prouvé d'une façon si charmante son dévouement et son affection.«Ton ami reconnaissante,«Irène.»
«Ma bonne Noémi,
«La fête de ceux que nous aimons étant aussi une fête pour nous, je me permets de t'envoyer un souvenir: dis-toi bien que chaque point a été accompagné d'une prière pour toi, d'un élan du coeur pour celle qui m'a prouvé d'une façon si charmante son dévouement et son affection.
«Ton ami reconnaissante,
«Irène.»
M. DE VALMIER.
Noémi, aide-moi donc à défaire mon paquet; je ne puis en venir à bout, et je prévois une surprise aussi charmante que la tienne.
Noémi se hâta de venir au secours de son père et l'on vit apparaître une magnifique aquarelle, richement encadrée. Elle représentait le château de M. de Valmier; l'on voyait écrit au bas: Souvenir de la Saint-André, offert par une famille reconnaissante.
MADAME DE VALMIER.
André, mon ami, voilà une belle et touchante preuve de gratitude; j'en suis aussi heureuse que fière pour mes amis.
NOÉMI.
Ah! le sournois de Julien. C'est donc pour cela qu'il m'avait demandé le petit croquis de Valmier!
M. DE VALMIER.
Je le punirai de sa cachotterie, ce cher enfant. Le beau, le touchant souvenir! il aura la place d'honneur dans mon cabinet de travail!
LE PÈRE MICHEL.
Madame, monsieur et mademoiselle, j'ai bien l'honneur de vous saluer; je vous demande pardon d'être resté pour être témoin de votre joie, mais je tenais à la raconter à Mlle Irène et à M. Julien; ils ont tant travaillé à leur surprise, ces pauvres chers petits! ils se levaient tous ces jours-ci à cinq heures du matin, prenant sur leur sommeil afin que leurs leçons et leurs études, qui sont leur gagne-pain, n'en souffrissent pas.
NOÉMI,émue.
L'entendez-vous, maman?
MADAME DE VALMIER.
Oui, ma fille, ils t'aiment comme tu les aimes! conserve bien ces affections, mon enfant; ce sont les seuls vrais bonheurs de la vie, après l'amour de Dieu!
M. DE VALMIER.
Tu as raison, Juliette, mille fois raison, mon amie. Tenez, père Michel, permettez-moi de vous offrir ceci comme récompense de toute votre peine. (Il veut lui donner un louis.)
LE PÈRE MICHEL,refusant.
Ne gâtez pas ma satisfaction, monsieur! je suis largement payé par le service rendu à Mlle Irène et à M. Julien, et par la vue de votre joie.
M. DE VALMIER.
Je n'insiste pas; laissez-moi alors vous serrer la main, afin de vous remercier de votre obligeance.
Le bon vieux concierge, après cette cordiale poignée de main, s'essuya les yeux et disparut sans dire un mot, signe infaillible chez lui d'une profonde émotion.
Restée seule, la famille s'aperçut avec étonnement qu'il était onze heures passées.
M. DE VALMIER.
Le temps passe si vite en famille! Ah! la bonne, la belle soirée! merci à vous, chères amies, qui l'avez rendue si attrayante.
On se sépara sur ces bonnes paroles.
L'intérieur de M. de Valmier avait subi, depuis le jour de sa fête, la plus heureuse transformation; une seule chose inquiétait Mme de Valmier et Noémi, et troublait le calme de leur existence: c'étaient les allures mystérieuses de M. de Valmier. Après avoir accompagné sa femme et sa fille chez les Morville, et les avoir remerciés chaleureusement de leurs charmants souvenirs, il ne reparlait plus d'eux et s'absentait presque chaque jour. Mme de Valmier craignait quelquefois qu'il ne retournât au cercle, mais elle se rassurait en voyant l'air joyeux de son mari, et elle se disait que c'était probablement la surprise annoncée qui le préoccupait ainsi.
«Papa, dit un jour Noémi en dînant, le père Michel est donc venu vous voir aujourd'hui?
--Comment sais-tu cela? demanda M. de Valmier, en se troublant.
--Parce que je l'ai rencontré dans l'escalier en allant avec maman chez Irène. Il nous a dit vite bonjour, en ajoutant: Je suis pressé, tel que vous me voyez.
MADAME DE VALMIER,finement.
André, vous ressemblez à un coupable; vous me rappelez M. de Morville.
M. DE VALMIER,riant.
Comment cela?
MADAME DE VALMIER.
Il était aussi embarrassé que vous ce matin, quand Suzanne lui a demandé le pourquoi de ses allures aussi mystérieuses que les vôtres.
M. DE VALMIER,interdit.
Moi, mystérieux? par exemple, je vous assure....
NOÉMI.
Papa, pour vous ôter l'embarras de répondre à la terrible maman, dites-nous donc si vous avez loué le pavillon, ces jours-ci?
M. DE VALMIER.
Oui! qui te l'a appris?
NOÉMI.
Des ouvriers allant et venant me l'ont fait supposer, avec raison, vous le voyez! Dieu! quel gentil mobilier ils apportent!
MADAME DE VALMIER,avec reproche.
Comment, André! tu as loué le pavillon sans me consulter! il est si rapproché de nous que je désirais y voir là, tu le sais, des parents ou des amis intimes.
M. DE VALMIER.
Ma bonne Juliette, excuse-moi; ce sont des étrangers... charmants...; tu les aimeras beaucoup.
MADAME DE VALMIER,riant.
S'ils sont assez charmants pour t'avoir séduit à première vue, j'espère qu'ils me plairont également; comment s'appellent-ils?
M. DE VALMIER.
Hum!... M. et Mme Villemor.
NOÉMI.
Ont-ils des enfants, papa?
M. DE VALMIER.
Oui, un fils et une fille.
NOÉMI.
Comme chez les Morville. S'ils sont aussi gentils qu'Irène et Julien, cela me fera un charmant voisinage.
MADAME DE VALMIER.
Je souhaite pour ma part une jeune voisine ressemblant un peu à ma chère Suzanne.
M. DE VALMIER.
Mme Villemor est, il me semble, aussi aimable, aussi distinguée que Mme de Morville.
MADAME DE VALMIER.
C'est impossible, mon ami; va, il est rare de rencontrer deux femmes aussi charmantes.
M. DE VALMIER,avec tendresse.
J'en connais une qui la vaut bien.
MADAME DE VALMIER.
Tais-toi, flatteur, ne me donne pas d'orgueil.»
Noémi, se mettant au piano, interrompit la conversation.
Quand Noémi alla aux Tuileries le lendemain, les enfants étaient comme une ruche d'abeilles en révolution. Ce remue-ménage était causé par l'arrivée d'un petit garçon et d'une petite fille, mais quel petit garçon! quelle petite fille!
On n'avait jamais vu un luxe de toilette aussi extravagant, et des manières aussi ridiculement affectées.
Il va sans dire que les élégants admiraient ces nouveaux venus. Lionnette était indécise. Noémi se joignait aux enfants raisonnables pour rire tout bas de ces costumes et de ces façons grotesques.
CONSTANCE,gracieusement.
Mademoiselle, monsieur, voulez-vous jouer avec nous?
LA PETITE FILLE,zézayant.
N'approssezpas trop; vous allez mesiffoner. Qui êtes-vous, mademoiselle?
CONSTANCE.
Je m'appelle Constance de Blainval.
LA PETITE FILLE.
Votre mère est-elle marquise?
CONSTANCE.
Non, elle est comtesse.
LA PETITE FILLE.
La mienne est marquise. Moizesuis la petite marquise Héloïse de Ramor, et voici mon cousin Héliogabale, le fils du comte deTourtefransse. Vicomte, la comtesse Constance de Blainval: voulez-vouszoueravec la comtesse?
LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
Mais comment donc, ma cousine, j'en serai aux anges! On va causer chevaux et équipages, je suppose. C'est le plus charmant passe-temps possible.
CONSTANCE,avec orgueil.
Voilà M. de Jordan, fils du marquis de ce nom, qui va vous parler de ce qui vous intéresse, monsieur le vicomte.
LE VICOMTE HÉLIOGABALE,avec importance.
Combien avez-vous de chevaux dans vos écuries, monsieur?
JORDAN,orgueilleusement.
Trois, monsieur, deux pour la voiture, un pour la selle.
LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
Nous autres, nous en avons huit. Quatre chevaux (deux bais et deux noirs) pour attelage, deux chevaux anglais pour le comte mon père et son groom, et deux poneys de Shetland pour moi et mon groom. Combien avez-vous de voitures?
JORDAN,un peu humilié.
Deux, une calèche et un coupé.
LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
Nous autres, nous en avons huit, savoir: landeau, calèche, coupé, phaéton, break, poney-chaise, poney-duc et cabriolet. D'où viennent vos voitures?
JORDAN,de plus en plus humilié.
De chez Lelorieux.
LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
Nous autres, nous ne nous fournissons que chez Ehrler. Il n'y a que lui, mon cher, il n'y a que lui à Paris.--(A voix basse.) Fumez-vous?(Il lui offre mystérieusement un cigare.) J'ai des havanes parfaits que j'ai chipés.
JORDAN.
On me le défend, mais je fume aussi en cachette. Où prenez-vous vos cigares?
LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
Dans le fumoir de papa, donc.
Pendant que les deux petits garçons causaient ainsi, la petite Héloïse disait à Constance.
«Votre mère a-t-elle beaucoup de diamants?
CONSTANCE.
Je crois bien! elle a un collier de 12,000 francs et une broche de 8,000 francs, c'est superbe à voir.
HÉLOISE,avec dédain.
Comment, elle n'a que cela? que ze la plains! Ma mère, à moi, a 20,000 écus de diamants, 5,000 écus d'émeraudes, et 10,000 écus de perles. Elle a toute une garniture de vieux point d'Alençon (30 mètres à 60 francs le mètre!) et tout une garniture de vieux point d'Angleterre, d'un prix incalculable; et puis elle vient d'asseterune garniture de vieux point de Venise de 4,000 écus.
CONSTANCE,humiliée.
Maman a beaucoup de belles dentelles, aussi.
HÉLOISE,dédaigneusement.
Des dentelles modernes, probablement: c'est bien commun! Laissez-moi vous donner un bon conseil,sère, ne dites pas maman, ditesma mère: il n'y a que ce mot-là de bien porté.
CONSTANCE.
Merci, mademoiselle, vous avez raison.
HÉLOISE.
Z'espère avoir toutes les bellessozesde ma mère, à monmariaze: elle esttouzourssouffrante et ne les porte presquezamais. D'ailleurs, ça m'ira mieux qu'à elle.
CONSTANCE.
Avez-vous des frères et soeurs?
HÉLOISE,indignée.
Fi, donc!zesuis fille unique, Dieu merci! partazer avec d'autres, ce serait horrible; ze n'ai pas trop de tout l'arzentde mon père et de ma mère, pour moi seule: tout doit être à moi, tout!...
ARMAND,bas.
Ah! la vilaine petite fille! le vilain petit garçon!
JACQUES,bas.
Nous allons voir s'ils vont daigner s'amuser! (Haut.) Eh bien, mes amis, à quoi jouons-nous à présent?
CONSTANCE,avec humeur.
Laissez-nous causer; moi, je ne joue pas.
HÉLOISE.
Moi,zouer,zusteciel!zamais!celasiffonneraitmazolietoilette.
LE VICOMTE HÉLIOGABALE,avec hauteur.
Veuillez, monsieur, nous traiter avec respect. Nous ne sommes pas les amis des premiers venus, je vous en préviens.
ARMAND,avec ironie.
Oh! oh! cher vicomte, vous le prenez de bien haut!
LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
Ne vous familiarisez pas avec moi, monsieur, je vous prie.
ARMAND,haussant les épaules.
Tenez, mes amis, laissons tranquilles ces petites caricatures et allons jouer sans elles.»
Au moment où Héloïse et Héliogabale, rouges de dépit, ouvraient la bouche pour répondre aux paroles d'Armand, un petit garçon et une petite fille, proprement mais très-simplement vêtus, passèrent avec précipitation en heurtant involontairement les deux merveilleux. Héliogabale, enchanté d'avoir un prétexte pour se mettre en colère, arrêta brusquement ces enfants.
«Je vous trouve bien insolents de nous bousculer, moi et ma cousine, s'écria-t-il grossièrement. Vos vilains vêtements ont touché les nôtres!
HÉLOISE.
Ils ont manqué mesiffonner!sassez-les, mon cousin, ces sales petits.
LE PETIT GARÇON,rougissant.
Nos vêtements sont simples, mais propres, monsieur et mademoiselle! vous ne devez pas craindre de les toucher.
HÉLOISE,minaudant.
Quelle horreur!toussercette laine affreuse?zamais!(Elle se sauve derrière Héliogabale.)
HÉLIOGABALE,avec majesté.
Allez-vous-en, ce n'est pas votre place. Les Tuileries ne sont pas faites pour des gens communs comme vous.
ARMAND,indigné.
Héliogabale, vous êtes aussi impertinent que ridicule: c'est lâche à vous d'insulter des enfants qui ne vous ont rien fait.
HÉLIOGABALE.
Comment, rien fait? ils ont osé effleurer mes vêtements! Je leur ai donné la leçon qu'ils méritaient.
LA PETITE FILLE,irritée.
C'est vous qui mériteriez d'en recevoir une, monsieur, et elle vous sera peut-être donnée....
HÉLIOGABALE,ricanant.
Ah! Ah! je voudrais bien voir cela.
LE PETIT GARÇON,avec colère.
Oui, vous verrez cela, car vous êtes un vilain petit....
LA PETITE FILLE.
Tais-toi, mon ami, viens: laissons ces deux méchants enfants: ils n'ont pas de coeur! (A Armand.) Merci, Monsieur, d'avoir pris notre défense.»
Les petits inconnus s'éloignèrent rapidement. Armand et ses amis, choqués du ton et des manières des nouveaux venus, les laissèrent avec Constance, Herminie, Jordan, Jules et Vervins. Lionnette, retenue par les élégants, était restée près d'Héloïse.
Débarrassés de cette vilaine petite société, les enfants jouèrent de bon coeur: ils se séparèrent enfin, en se disant à revoir pour les jours suivants.
On était alors au printemps: le soleil brillait dans tout son éclat; aussi la réunion était-elle complète chaque jour aux Tuileries; mais, au grand regret des enfants raisonnables, la présence d'Héliogabale, celle d'Héloïse, avaient détruit chez les élégants les bons effets produits par les sages conseils et le bon exemple des enfants raisonnables; les toilettes étaient redevenues extravagantes; à la bourse de timbres se joignaient des paris de toute sorte: Héloïse et son cousin triomphaient orgueilleusement de leur mauvaise influence qui s'accroissait chaque jour de plus en plus.
Un dimanche, les élégants étaient réunis comme d'habitude, se pavanant, paradant les uns devant les autres, lorsque arrivèrent deux enfants, une petite fille et un petit garçon, habillés si richement qu'Héloïse et Héliogabale eux-mêmes poussèrent un cri de surprise et d'admiration: ce n'était que soie rose, dentelles, broderies, or et bijoux.
HÉLOÏSE,gracieusement.
Voulez-vous venir zouer avec nous, mademoiselle et monsieur?
LA PETITE FILLE,avec hauteur.
Je veux savoir avant qui vous êtes.
HÉLOÏSE,bas.
Quelle dignité! c'est une personne très-distinguée! (Haut.) C'est tropzuste! Ze suis la fille de la marquise de Ramor.
LA PETITE FILLE,riant.
Ah! ah! Ramor! quel drôle de nom! pourquoi pas souris morte?
Armand et ses amis, qui s'étaient approchés avec curiosité, éclatèrent de rire à cette réflexion.
HÉLOÏSE,très-rouge.
Vous êtes bien moqueuse, mademoiselle!
LA PETITE FILLE,majestueusement.
Mon père est le duc de Fontarabie, mademoiselle: il a trente-cinq serviteurs.
ARMAND,riant.
Pourquoi pas trente-six? c'est un nombre consacré.
LE PETIT GARÇON,à Héliogabale.
Mon père est maréchal: j'ai quarante-cinq chevaux à ma disposition, je ne comprends pas la vie sans chevaux: en avez-vous autant que moi?
HÉLIOGABALE,honteux.
Hélas! je n'en ai que huit!
JORDAN,bas.
Je ne suis pas fâché qu'il soit humilié par le petit maréchal, le vicomte; il nous a assez assommés avec ses écuries!
La conversation continua: les élégants étaient de plus en plus subjugués par les discours et les manières des nouveaux venus. Le moment de se séparer étant venu, le fils du maréchal dit à tous les enfants: «Messieurs et mesdemoiselles, nous allons ce soir au Cirque; il y débute deux merveilles,les petits centaures. Je vous engage à y aller aussi, ce sera très-intéressant.»
Cette proposition séduisit les enfants, et il fut convenu qu'on obtiendrait des parents la permission d'aller au Cirque:
Leur curiosité était vivement excitée, aussi furent-ils très-éloquents; chacun obtint ce qu'il désirait, et le soir venu, tout ce petit monde se retrouva au spectacle.
Les élégants, groupés entre eux, s'étonnaient de ne voir pas arriver leurs amis du matin, lorsque l'arène s'ouvrit et l'on vit paraître les petits centaures, montés sur des chevaux arabes, lancés au grand galop. Des applaudissements les accueillirent; les enfants des Tuileries avaient poussé un cri de surprise, les élégants étaient furieux, les enfants raisonnables riaient aux éclats en reconnaissant les merveilleux qui étaient venus aux Tuileries le matin.
Les petits centaures firent des prodiges d'adresse et d'intrépidité: on les applaudissait à tout rompre. Leurs exercices terminés, ils sautèrent à bas de leurs chevaux: et se dirigèrent vers les élégants, qui étaient devenus rouges et embarrassés.
LE PETIT GARÇON.
Monsieur Héliogabale, mon père est maréchal... ferrant! (rires) et: j'ai à ma disposition les quarante-cinq chevaux de ce manège!
LA PETITE FILLE.
Mademoiselle Héloïse, mon père s'appelle Leduc, et il est de Fontarabie; il a trente-cinq valets d'écurie sous ses ordres.
LE PETIT GARÇON.
Merci de l'accueil flatteur que vous nous avez fait ce matin: il est vrai que nous étions richement habillés.
LA PETITE FILLE.
Tandis que l'autre jour, quand nous étions mis simplement, vous nous avez insultés.
LE PETIT GARÇON.
C'est papa qui a voulu que nous vous donnions une leçon.
ARMAND.
C'est donc ça! je me rappelais bien les avoir vus quelque part, ces petits enfants!
Après avoir salué ironiquement, les petits centaures se retirèrent. Les élégants, pleurant de dépit, se sauvèrent au milieu des rires moqueurs de leurs voisins qui avaient assisté à cette scène.
Cet incident fit grand bruit dans la petite société des Tuileries: quelques élégants incorrigibles, parmi lesquels se trouvaient Héloïse, Héliogabale, Constance, Herminie, Jordan, son frère et Vervins, abandonnèrent les Tuileries, et se donnèrent rendez-vous aux Champs-Élysées pour y étaler leurs grâces tout à leur aise: une dizaine d'autres enfants revinrent franchement à la raison, à la simplicité, et grossirent le nombre des enfants raisonnables.