—Ce sont des oiseaux, répondit Swartboy.
—Des vautours! s'écria Von Bloom, que font-ils là? Leur présence n'annonce rien de bon.
La caravane s'avança, le soleil se levait, les vautours se réveillaient, battaient des ailes, et s'abattaient sur différents points autour de la maison.
—Il y a par là quelque charogne, murmura tristement Von Bloom.
C'était malheureusement vrai. Sur le sol gisaient une vingtaine de carcasses mutilées, restes d'animaux dont les longues cornes recourbées indiquaient suffisamment l'espèce.
Von Bloom reconnut ses bestiaux. Tous avaient péri, près des clôtures ou dans la plaine voisine. Mais comment? Ils n'avaient pu mourir de faim si vite; ils n'avaient pu mourir de soif, car la source bouillonnait près de la place que couvraient leurs membres épars et mutilés. Les vautours ne pouvaient les avoir tués...
Quel était donc ce mystère?
Il fut promptement expliqué, et Von Bloom n'eut pas le temps de se poser des questions. Partout se distinguaient des traces de lions, d'hyènes et de chacals, qui s'étaient rassemblés en grand nombre autour de la ferme abandonnée. La rareté du gibier, produite par le passage des sauterelles et par la dévastation des plantes dont il se nourrissait, avait affamé les bêtes féroces, qui s'étaient jetées avec fureur sur le bétail.
Mais où étaient-elles?
La lumière du matin, la vue de la maison peut-être, les avait écartées. Pourtant l'empreinte de leurs pas était fraîche encore. Elles ne devaient pas s'être éloignées, et comptaient sans doute revenir la nuit suivante.
Von Bloom éprouvait le désir de se venger des animaux qui avaient consommé sa ruine; en d'autres circonstances, il les aurait attendus pour en faire justice; mais dans l'état actuel des choses, c'eût été aussi imprudent qu'inutile. Les chevaux avaient à peine assez de force pour franchir, pendant la nuit prochaine, la distance qui les séparait du camp. Aussi, sans entrer dans la demeure qu'ils avaient délaissée, le porte-drapeau, Hendrik et le Bosjesman remplirent leurs gourdes à la source, baignèrent leurs montures fatiguées, et quittèrent tristement le kraal.
A peine les voyageurs avaient-ils fait cent pas, qu'ils s'arrêtèrent brusquement par un mouvement simultané, à l'aspect d'un lion couché sur la plaine, au milieu de la route même par laquelle ils étaient venus!
Ils se demandèrent comment ils ne l'avaient pas vu auparavant.
Le lion était tapi derrière un buisson dont les branches, entièrement dépouillées de feuilles, ne cachaient qu'à demi sa robe d'un jaune éclatant. La vérité était qu'au moment où les trois cavaliers avaient passé, le lion se repaissait au milieu des cadavres des bestiaux.
Troublé dans son repas, il s'était glissé le long des murs et avait couru à l'arrière afin d'éviter une rencontre. Un lion raisonne aussi bien qu'un homme, quoique ce ne soit pas au même degré. En voyant venir à lui les voyageurs, il avait calculé qu'ils continueraient leur route et ne reviendraient point sur leurs pas. Un homme ignorant les événements que nous venons de raconter aurait fait sans doute un raisonnement analogue. Quiconque a observé les animaux, tels que les chiens, les daims, les lièvres et même les oiseaux, a dû remarquer que dans un cas semblable, ils semblent toujours croire que celui qui les inquiète se portera en avant, et que leur manœuvre est celle du lion.
On a généralement des idées fausses sur le courage de cet animal. Quelques naturalistes de mauvaise humeur lui ont contesté la seule noble qualité qui lui avait été longtemps attribuée, et l'ont accusé ouvertement de couardise. D'autres, au contraire, assurent qu'il ne craint personne, qu'il ne recule jamais, et le douent en outre de vertus nombreuses. Les deux opinions s'appuient non pas sur desthéories, mais sur des faits bien constatés. Comment les concilier? toutes deux ne peuvent être également fondées, et pourtant toutes deux ont un côté vrai. Il y a des lions lâches et des lions courageux, et si l'espace ne nous manquait, nous pourrions en fournir des preuves surabondantes. Nous nous bornerons, mes chers lecteurs, à faire une comparaison. Savez-vous une espèce dont tous les individus aient évidemment le même caractère? Pensez aux chiens de votre connaissance; sont-ils semblables? n'en voyez-vous pas de nobles, de fidèles, de généreux, tandis que d'autres sont de misérables roquets?
Il en est de même des lions.
Diverses causes influent sur la bravoure et la férocité du lion: son âge, l'heure du jour, la saison de l'année, l'état de son estomac, mais surtout le genre de chasseurs que fréquente la région qu'il habite.
Cette dernière assertion n'aura rien d'étrange pour ceux-là qui croient comme moi à l'intelligence des animaux. Il est naturel que le lion apprenne vite quels adversaires il a devant lui, et qu'il éprouve plus ou moins de crainte, selon les circonstances. J'ai remarqué ailleurs que l'alligator du Mississipi poursuivait autrefois les hommes, mais qu'il ne les attaque plus désormais. La carabine du chasseur l'a dompté. Il respecte la vie du blanc, et pourtant dans l'Amérique du Sud les individus de sa race mangent les Indiens par vingtaines.
Les lions du Cap sont devenus timides dans les districts où ils ont été harcelés par les boors armés de redoutables carabines. Au delà des frontières, ils bravent l'homme impunément. La mince flèche du Bosjesman et la lance du Bechuana ne leur inspirent aucune terreur.
Le lion qui se présentait à nos aventuriers était-il naturellement brave? voilà ce qu'on ne pouvait encore savoir. Son énorme crinière noire donnait lieu de croire qu'il était dangereux, car les lions à crinière jaune passent pour inférieurs en audace et en férocité à ceux dont les épaules sont couvertes de poils plus foncés. Au reste, cette distinction n'a jamais été positivement établie. La crinière du lion ne brunit que lorsqu'il est avancé en âge, et quand il estjeune, il est exposé à être confondu avec un individu de la variété dont les poils restent jaunes.
Von Bloom ne chercha pas à éclaircir si l'animal était brave ou bon; il était évidemment rassasié, incapable de méditer une attaque, et disposé à vivre en paix avec les voyageurs, pourvu que ceux-ci consentissent à faire un détour. Mais le porte-drapeau n'en avait nullement l'intention. Son sang hollandais était échauffé. Il tenait à faire justice d'un des maraudeurs qui avaient dévoré ses bestiaux, et quand même la bête eût été la plus terrible de sa race, il n'aurait pas reculé.
Il ordonna à Hendrik et à Swartboy de ne pas bouger, et s'avança résolument à environ cinquante pas du lion; là il mit pied à terre, passa son bras dans la bride et planta en terre la longue baguette de son roer, derrière laquelle il s'agenouilla.
On pensera sans doute qu'il eût mieux fait de rester en selle, afin de pouvoir fuir après avoir lâché son coup. A la vérité il aurait été plus en sûreté, mais il aurait perdu ses chances de succès. Il n'est jamais facile de viser juste à cheval, et cela est impossible lorsque le but est un lion, car le coursier le mieux dressé ne saurait en ce cas conserver le sang-froid nécessaire. Von Bloom ne voulait point tirer au hasard. Il posa le canon de son fusil sur l'extrémité de la baguette et prit tranquillement son point de mire.
Pendant ce temps, le lion n'avait pas changé de place. Le buisson s'interposait entre lui et le chasseur, mais il ne pouvait se croire suffisamment caché. On distinguait à travers les branches épineuses ses flancs jaunâtres et son museau rouge du sang des bœufs. Les grognements sourds et les faibles mouvements de sa queue attestaient qu'il voyait l'ennemi, mais conformément aux habitudes des animaux de son espèce, il attendait qu'on approchât.
Von Bloom ajusta longtemps, dans la crainte que sa balle ne fût écartée par quelque branche. Le coup partit, et le lion fit un bond de plusieurs pieds. Il avait été touché au flanc et se levait furieux en montrant ses dents formidables. Sa crinière hérissée augmentait sa taille et le faisait paraître aussi grand qu'un taureau. En quelques secondes il eut franchi la distance qui le séparait du lieu où s'était posté le chasseur; mais celui-ci ne l'avait pas attendu. Il avait sauté sur son cheval pour rejoindre ses compagnons.
Tous trois durent songer à fuir au galop. Hendrik et son père coururent d'un côté, tandis que Swartboy se dirigea d'un autre. Le lion, qui se trouvait au centre, s'arrêta indécis, comme s'il se fût demandé lequel des trois il devait poursuivre. Son aspect était terrible en ce moment. Il avait la crinière hérissée et battait ses flancs de sa longue queue. Sa bouche ouverte laissait voir des dents acérées, dont la blancheur contrastait avec la rougeur du sang qui empourprait ses babines. Il poussait d'affreux rugissements; mais aucun de ses adversaires ne se laissa troubler par l'épouvante. Hendrik fit feu de sa carabine, tendis que Swartboy décochait une flèche qui s'enfonça dans la cuisse de l'animal. La balle d'Hendrik dut porter également, car le lion, qui avait montré jusqu'alors une ferme résolution, parut saisi d'une terreur panique. Il laissa retomber sa queue au niveau de son épine dorsale, baissa la tête, et s'achemina vers la porte du kraal.
Il était assez singulier que le lion cherchât un pareil asile, mais il faisait par là preuve de sagacité. Il n'y avait point d'autre abri aux alentours, et s'il avait entrepris de courir à travers la plaine, les cavaliers l'auraient atteint facilement. Il savait que la maison était inhabitée et connaissait la localité pour y avoir rôdé toute la nuit. Son instinct le guidait à merveille. Les murailles de la maison le protégeaient contre le feu de ses antagonistes; ils ne pouvaient ni tirer de loin, ni s'approcher sans danger.
Un incident bizarre signala l'entrée du lion au kraal. D'un côté de la maison s'ouvrait une grande croisée sans vitres, comme toutes les fenêtres du pays, mais fermée par d'épais volets de bois. Au moment où le lion pénétrait dans l'intérieur par la porte entrebaillée, les volets de la fenêtre tournèrent sur leurs gonds, et laissèrent passage à une bande de petits animaux qui tenaient du loup et du renard: c'était des chacals. Comme on s'en assura par la suite, un des bœufs avait été poursuivi et tué dans la maison. Les lions et les hyènes l'avaient dédaigné, et les chacals le dépeçaient tranquillement, lorsque leur terrible roi les dérangea avec si peu de cérémonie. Le voyant irrité, ils battirent promptement en retraite. Quand ils furent dehors, l'aspect des cavaliers précipita leur fuite, et ils ne s'arrêtèrent que lorsqu'on les eût perdus de vue.
Les trois chasseurs ne purent s'empêcher de rire. Mais leurs dispositions furent bientôt modifiées par un autre incident.
Von Bloom avait amené ses deux beaux chiens pour l'aider à reprendre le bétail. En arrivant ils s'étaient jetés sur une carcasse à demi rongée, et avaient achevé de la dépouiller sans s'inquiéter de ce qui se passait. Ils n'avaient pas aperçu le lion; mais ses rugissements, la détonation des armes à feu, le vol bruyant des vautourseffarouchés les avertirent de sa présence, et ils abandonnèrent leur repas au moment où, dans son trouble, il franchissait la porte du kraal.
Sans hésiter, les valeureux chiens suivirent la redoutable bête dans l'intérieur de la maison. On entendit pendant quelques instants un mélange confus d'aboiements, de grognements, de rugissements; puis le bruit sourd d'un corps lancé contre le mur, des hurlements plaintifs, un craquement d'os brisés, la basse retentissante du principal combattant. Enfin le plus profond silence s'établit.
La lutte était terminée.
Les chasseurs ne riaient plus; ils avaient écouté avec angoisse les bruits sinistres du combat, et ils tremblèrent quand ces bruits eurent cessé.
Ils appelèrent chacun des chiens par son nom, dans l'espoir de le voir sortir, même blessé; mais ni l'un ni l'autre ne sortirent. Après une longue et inutile attente, Von Bloom dut se résigner à l'idée que ses deux derniers chiens étaient morts.
Accablé par ce nouveau malheur, il oublia presque la prudence, et fut sur le point de se ruer vers la porte pour tirer à bout portant son odieux ennemi: mais une lueur brillante traversa la cervelle de Swartboy.
—Baas! baas! enfermons le lion!
Le projet était raisonnable; mais comment l'exécuter? Si l'on parvenait à tirer la porte ou les volets de la fenêtre, on n'avait plus rien à craindre du lion; mais il fallait s'approcher de lui, et dans sa rage il était certain qu'il s'élancerait sur le premier assaillant. En restant en selle on ne diminuait pas le danger. Les chevaux piétinaient et s'élançaient toutes les fois qu'un rugissement leur révélait la présence du lion. Il leur était impossible de conserver assez de sang-froid pour approcher de la porte ou de la fenêtre. Leurs hennissements, leurs caracoles, auraient empêché les cavaliers de se pencher pour saisir le loquet ou les boutons.
Il était clair que la fermeture de la porte ou des fenêtres offrait un danger sérieux. Tant que les cavaliers étaient en plaine et à quelque distance du lion, ils le bravaient impunément; mais ils étaient exposés à devenir ses victimes s'ils pénétraient dans l'enceinte et s'aventuraient à proximité du logis.
Quoique l'intelligence d'un Bosjesman soit bornée, elle excelle dans une spécialité. L'instinct qui le guide à la chasse ferait honneur aux facultés d'un homme de la race caucassienne. C'est l'exercice qui développe cet instinct particulier chez le Bosjesman, dont l'existence dépend souvent de sa sagacité. La tête informe que Swartboy portait sur ses épaules renfermait une cervelle d'assez bonne qualité, et il avait appris à en faire usage dans le cours d'une vie aventureuse, pendant laquelle il avait maintes fois lutté contre les dangers et les privations.
—Baas, dit-il en s'efforçant de modérer l'impatience de son maître, écartez-vous un peu et laissez-moi le soin de fermer la porte: je m'en charge.
—De quelle manière? demanda Von Bloom.
—Vous le verrez, vous n'attendrez pas longtemps.
Von Bloom et Hendrik s'arrêtèrent à trois cents pas du kraal, tandis que le Bosjesman attachait au bout d'une flèche une ficelle qu'il avait tirée de sa poche. Il s'avança ensuite à trente yards de la maison et mit pied à terre, non pas en face de l'entrée, mais de côté, afin d'avoir devant lui la porte de bois, qui était aux trois quarts ouverte.
Il tendit son arc, et lança dans la porte une flèche qui se planta sous le loquet. Aussitôt après il sauta en selle, mais sans perdre le bout de la ficelle, dont l'autre extrémité était attachée à la flèche.
Le frémissement du fer acéré dans le bois avait attiré l'attention du lion. Il exhala sa colère par un grondement prolongé, mais il ne se montra pas.
Swartboy tira doucement la corde, s'assura qu'elle était solide, et par une secousse plus forte fit tomber le loquet à sa place. Pour ouvrir la porte il eût fallu que le lion en brisât les planches épaisses, ou qu'il eût assez d'instinct pour lever le loquet. Ce n'était pas à craindre, mais il pouvait encore sortir par la fenêtre.
Swartboy avait l'intention de la fermer; seulement n'ayant qu'un peloton de ficelle, il était obligé de le détacher préalablement de la flèche, opération pendant laquelle il courait le risque d'être surpris par son farouche antagoniste. Sans être lâche, le Bosjesman avait plus d'astuce que de bravoure, et ne se souciait nullement d'approcherdu kraal. Les rugissements qui en sortaient auraient ébranlé une résolution plus ferme que la sienne.
Heureusement pour lui, Hendrik imagina un moyen de reprendre possession de la ficelle, tout en se tenant à distance.
Il cria à Swartboy d'être sur ses gardes, et se dirigea vers un poteau garni de plusieurs barres transversales qui avaient servi à attacher les chevaux.
Il descendit de cheval, attacha sa bride à l'une des barres, et posa sur une autre le canon de sa carabine. Après avoir visé avec soin, il tira et enleva la flèche qui tenait à la porte. Tous se tenaient prêts à s'éloigner au galop; mais l'explosion fit grommeler le lion sans qu'il tentât une sortie.
Swartboy attacha sa ficelle à une nouvelle flèche qu'il lança contre les volets. Elle y pénétra profondément. Au bout de quelques minutes, les volets tournèrent sur leurs gonds et furent hermétiquement fermés. Les trois chasseurs mirent pied à terre en silence, s'avancèrent d'un pas rapide, et assujettirent la porte et les volets avec de fortes lanières de cuir brut.
Hurrah! le lion était en cage.
Les trois chasseurs respirèrent plus librement. Mais quel devait être l'issue de leur entreprise? ils eurent beau regarder à travers les fentes dans l'intérieur du kraal où régnait une obscurité complète, ils ne virent pas le lion. Et quand même ils l'auraient vu, ils n'avaient aucune ouverture pour y passer le bout d'un fusil et faire feu sur lui. Il n'était pas moins en sûreté que ceux qui l'avaient fait prisonnier. Tant que la porte restait fermée, il ne pouvait leur faire plus de mal qu'ils ne pouvaient lui en faire eux-mêmes.
—Laissons-le enfermé, dit Hendrik. Il mangera les restes abandonnés par les chacals avec les cadavres des deux chiens, et quand ses provisions seront épuisées, il périra misérablement.
Ce n'est pas prudent, dit Swartboy; il a des griffes et des dents, et maintenant il va travailler à se délivrer. S'il y parvenait nous serions perdus.
Von Bloom était rancunier, et bien déterminé à ne pas quitter la place avant d'avoir tué l'animal. Pendant que ses deux compagnons conféraient, il cherchait dans sa tête les moyens de l'atteindre. Il eut d'abord l'idée de tailler dans la porte un trou assez large pour y passer le bout de son roer. S'il ne réussissait pas à voir le lion par cette ouverture, il se proposait d'en tailler une seconde dans le volet. Toutes deux, se faisant face, devaient éclairer l'intérieur, qui ne formait qu'une seule pièce depuis qu'on en avait enlevé la cloison de peau de zèbre.
Ce qui lui fit renoncer à ce projet, c'était le temps indispensable pour l'accomplir. Avant que les deux brèches fussent ouvertes, le prisonnier pouvait forcer la porte. Il importait d'ailleurs de ne passéjourner longtemps loin d'un pâturage, car les chevaux étaient déjà affaiblis par la faim.
—Mon père, dit Hendrik, si nous mettions le feu à la maison?
—Bonne idée, répondit Von Bloom.
Les yeux se portèrent sur la toiture. Elle se composait de grosses solives recouvertes de lattes et de chevrons sur lesquels s'étendait un lit de joncs d'un pied d'épaisseur. Il y avait là de quoi allumer un grand brasier dont la fumée suffoquerait probablement le lion avant que la flamme l'atteignît.
Les trois chasseurs amassèrent immédiatement des fagots et les amoncelèrent contre la porte. On aurait dit que le lion avait deviné leurs intentions, car il recommença à rugir. Le bruit des bûches qu'on empilait redoubla son inquiétude. Impatient de quitter un asile qui menaçait de devenir son tombeau, il courut alternativement de la porte à la fenêtre en les frappant avec ses énormes pattes.
Les travailleurs poursuivirent leur tâche avec activité. Ils prévirent le cas où l'animal, furieux, se frayerait un passage à travers les flammes, et firent avancer leurs chevaux, dans l'intention de se mettre en route dès qu'ils auraient allumé l'incendie.
Ils avaient entassé devant la porte du bois sec et des broussailles; Swartboy avait pris son briquet et s'apprêtait à frapper la pierre avec l'acier, lorsqu'un grattement tout particulier se fit entendre à l'intérieur. Le lion semblait se débattre avec violence et promener ses pattes contre le mur; sa voix était sourde et étouffée comme si elle fût venue de loin.
Les trois chasseurs se regardèrent avec anxiété.
Le grattement continuait; la voix était de moins en moins distincte; mais tout à coup elle fit entendre un rugissement si perçant qu'ils tressaillirent d'effroi. Ils ne pouvaient croire qu'il y eût une muraille entre eux et leur formidable adversaire. Le rugissement fut répété. Grand Dieu, il ne partait plus de l'intérieur, il grondait au-dessus de leurs têtes! le lion était-il sur le toit?
Tous trois reculèrent et levèrent les yeux. Le spectacle qu'ils aperçurent les remplirent de surprise et de terreur. La tête du lion sortait du tuyau de la cheminée. Ses yeux étincelants et ses dents blanches formaient un effrayant contraste avec la suie dont il étaitsouillé. Il s'efforçait de grimper. Déjà il avait un pied en dehors du couronnement.
Nos aventuriers se seraient enfuis s'ils n'avaient remarqué que l'animal avait la partie inférieure du corps engagée et retenue par quelque obstacle. Pourtant ses dents et ses griffes étaient à l'œuvre. Les pierres et le mortier pleuvaient autour de lui, et il allait bientôt débarrasser sa large poitrine.
Von Bloom ne lui en laissa pas le temps.
Il arma son roer; Hendrik visa avec sa carabine, et les deux coups partirent à la fois.
Les yeux du lion se fermèrent. Il agita convulsivement la tête. Ses pattes tombèrent inertes sur le couronnement; ses mâchoires s'ouvrirent et le sang ruissela sur sa langue. Au bout de quelques minutes il était mort. Toutefois, Swartboy, pour sa satisfaction personnelle, décocha une vingtaine de flèches à la tête de l'animal qui devint semblable à celle d'un porc-épic.
L'énorme bête était tellement serrée dans le tuyau que, même après sa mort, elle conserva sa bizarre position. En d'autres circonstances on l'aurait descendue pour prendre sa peau, mais on n'avait pas le temps de l'écorcher. Von Bloom et ses compagnons remontèrent à cheval et se remirent en route sans délai.
Chemin faisant, la conversation roula sur les lions. Swartboy, né et élevé dans les bois, pour ainsi dire au milieu de leurs tannières, était instruit de leurs habitudes beaucoup mieux que Buffon lui-même.
Il serait inutile de décrire l'extérieur du lion. Il n'est aucun de nos lecteurs qui ne le connaisse pour l'avoir vu vivant dans une collection zoologique, ou empaillé dans un muséum. On sait que la femelle se distingue du mâle par ses dimensions et par l'absence de crinière. Il n'y a pas deux espèces de lions, mais il y a sept variétés reconnues:
Le lion de Barbarie;
Le lion du Sénégal;
Le lion indien;
Le lion persan;
Le lion jaune du Cap;
Le lion noir du Cap;
Le lion sans crinière.
On ne remarque pas entre ces variétés les différences essentielles qui distinguent celles de la plupart des animaux, et l'on peut constater au premier coup d'œil qu'elles appartiennent toutes à la même espèce.
Le lion de Perse est un peu plus petit que les autres.
Le lion de Barbarie est d'un brun plus foncé et porte une épaisse crinière. Celle du lion du Sénégal est comparativement insignifiante. Ce dernier est d'un jaune clair et brillant.
On prétend que le lion sans crinière se trouve en Asie, mais quelques naturalistes ont révoqué en doute son existence.
Les deux lions du Cap se distinguent principalement l'un del'autre par la couleur de la crinière. Celle de l'un est noire ou d'un brun foncé; celle de l'autre fauve, comme le reste de son corps.
Les lions de l'Afrique méridionale sont plus grands que les autres, et la variété noire est la plus féroce et la plus dangereuse.
Les lions habitent tout le continent africain et la partie méridionale de l'Asie. Ils étaient jadis communs au sud de l'Europe, d'où ils ont disparu. Il n'y en a pas en Amérique. L'animal appelé lion dans les colonies espagnoles est le couguar ou puma (felis concolor), qui n'a pas un tiers de la taille du lion, et ne lui ressemble que par sa couleur fauve. Le puma a quelque analogie avec un lionceau de six mois.
L'Afrique est la terre natale du lion. On l'y rencontre partout, excepté dans les pays où la population s'est agglomérée.
On a donné au lion le titre de roi des forêts; mais il ne le mérite pas. A proprement parler, ce n'est pas un animal des bois. Il n'est pas organisé pour monter sur les arbres, et il trouverait sa nourriture moins aisément dans une forêt qu'en plaine. La panthère, le léopard, le jaguar peuvent suivre l'oiseau dans son nid et le singe sur les cimes les plus élevées. La forêt est leur domicile naturel; mais le lion hante les grandes plaines où paissent les ruminants, et se cache dans les taillis dont elles sont bordées. Il se repaît de la chair de divers animaux, préférant les uns aux autres, suivant le pays où il se trouve. Il les tue pour lui, bien qu'il lui arrive parfois d'enlever une proie au loup, au chacal et à la l'hyène. C'est à tort qu'on a supposé que le chacal était son pourvoyeur. Si cet animal l'accompagne souvent, c'est pour recueillir ses restes, et on peut dire avec plus de raison que le lion est le pourvoyeur du chacal.
Le lion ne court pas vite, et la plupart des grands ruminants pourraient le distancer sans peine; s'il s'en empare, c'est par la ruse, par la soudaineté de l'attaque et par l'agilité de son bond. Il se glisse près d'eux à la dérobée, ou se tient en embuscade, et s'élance de l'endroit où il est tapi. Sa structure anatomique lui permet de franchir en sautant une intervalle que certains écrivains, témoins oculaires, évaluent à seize pas. S'il manque sa proie du premier bond, il est rare qu'il la poursuive. Quelquefois pourtantil fait une seconde et même une troisième tentative; mais en cas d'insuccès, il s'éloigne sans inquiéter davantage la victime qu'il comptait immoler.
Les lions vivent isolés; cependant on en trouve jusqu'à dix à la fois qui chassent de compagnie et se renvoient le gibier. Ils attaquent presque tous les autres animaux. Le bison, la girafe, l'oryx, l'élan, le gnou, les jeunes éléphants succombent sous leurs coups. Le rhinocéros lui-même n'est pas à l'abri de leurs atteintes; mais on s'abuserait en croyant qu'ils sont toujours vainqueurs, tantôt ils sont terrassés, tantôt les deux combattants restent sur le champ de bataille.
La chasse au lion n'est pas une profession. Sa dépouille n'a point de valeur, et comme on ne saurait l'attaquer sans danger, on ne songerait pas à le détruire s'il ne prenait l'offensive en dévorant les chevaux et les bœufs des fermiers. Ceux-ci, brûlant de se venger, se mettent en campagne; et dans certains districts on chasse le lion avec une infatigable activité; mais dans les contrées où l'on n'élève pas de bestiaux on le laisse généralement tranquille. Il y a plus, les Bosjesmans et autres tribus errantes respectent sa vie et ne voient en lui qu'un pourvoyeur!
Hendrick, qui avait entendu parler de ce fait, demanda à Swartboy s'il était vrai, et le Bosjesman répondit affirmativement.
—Mes compatriotes, dit-il, ont l'habitude d'épier le lion, de suivre ses traces jusqu'à ce qu'ils le rencontrent. Quelquefois ils sont guidés par les vautours. Quand on a découvert son gîte, on attend qu'il ait fini son repas et qu'il s'éloigne. Alors on s'approche et on s'approprie ses restes. De cette façon, le Bosjesman s'empare souvent des trois quarts d'un animal de haute taille qu'il aurait eu de la peine à tuer lui-même. Sachant que le lion est peu disposé à l'attaquer, il n'en a pas peur; au contraire, il se félicite de le voir. Il est heureux quand les lions sont en grand nombre dans une contrée, parce que ce sont des chasseurs qui lui fournissent régulièrement des vivres.
Nos voyageur auraient longuement disserté sur les lions sans la fâcheuse condition de leurs chevaux. Les pauvres bêtes n'avaient brouté que pendant quelques heures depuis le passage des criquets émigrants; elles souffraient cruellement et il leur restait encore à faire un long trajet avant d'arriver au camp.
La nuit était sombre quand elles s'arrêtèrent à l'endroit où elles s'étaient reposées le soir précédent. Il n'y avait ni lune, ni étoiles. Les gros nuages noirs qui couvraient la voûte du ciel présageaient un orage; mais la pluie n'était pas encore tombée.
L'intention des voyageurs était de faire halte et de laisser reposer leurs chevaux. Ils mirent pied à terre; mais, après avoir exploré le terrain, ils n'y trouvèrent pas trace de gazon!
Ce fait leur parut étrange; ils étaient sûrs d'avoir observé la veille des touffes d'herbe à la même place, et il n'y en avait plus!
Les chevaux baissèrent leurs naseaux vers la terre, les relevèrent en ronflant, et parurent désappointés. Ils auraient mangé les moindres brins d'herbe, car ils arrachaient avec avidité les feuilles des buissons devant lesquels ils passaient.
Est-ce que les locustes étaient venues de ce côté? Non: les gazons avaient disparu; mais les taillis de mimosas, qu'elles n'auraient pas manqué de dévaster, avaient conservé leur feuillage délicat.
Les voyageurs s'étaient-ils trompés de route? C'était impossible. Von Bloom avait déjà fait quatre fois ce chemin. Quoique l'obscurité l'empêchât d'en voir la superficie, il remarquait de loin en loin des buissons qui lui étaient connus, et dont la vue le confirmait dans l'opinion qu'il était dans la bonne voie.
Surpris au dernier point, il aurait examiné le sol avec attention,s'il n'avait eu hâte d'arriver à la source. L'eau des gourdes était épuisée depuis longtemps; hommes et chevaux souffraient encore une fois de la soif.
D'ailleurs, Von Bloom n'était pas sans inquiétude sur le sort de ses enfants, dont il était séparé depuis un jour et demi. Plus d'un changement pouvait être survenu pendant l'intervalle. Pourquoi les avoir laissés seuls, exposés à des dangers imprévus? Il aurait mieux valu abandonner le bétail à sa malheureuse destinée.
Telles étaient les tardives réflexions du porte-drapeau. Un pressentiment lui disait qu'il était arrivé quelque malheur.
Les voyageurs s'avançaient en silence; ce fut Hendrick qui entama de nouveau la conversation en disant:
—Je suis d'avis que nous nous sommes égarés.
—Rassure-toi, répondit Von Bloom; nous suivons la bonne direction.
—Baas, dit à son tour le Bosjesman, je ne m'y reconnais plus.
—Va toujours, reprit le fermier; nous nous rapprochons de notre camp.
Cependant, un mille plus loin, il avoua qu'il commençait à sentir le premier trouble de l'incertitude. Au bout d'un autre mille, il déclara qu'il était perdu.
Ce qu'il y avait de mieux à faire en pareil cas, c'était de s'en rapporter à la sagacité instinctive des chevaux; mais ils avaient faim, et quand on les abandonnait à eux-mêmes, ils se ruaient sur les mimosas. On était obligé de les presser à coups de fouet et d'éperons, de sorte qu'il était difficile de conserver à leur marche quelque régularité.
Nos voyageurs calculaient qu'ils devaient être près de leur camp; mais n'en voyant pas briller le feu, ils résolurent de faire halte. Ils attachèrent leurs chevaux à des buissons, s'enveloppèrent dans leur kaross et se couchèrent. Hendrick et Swartboy furent bientôt endormis. Von Bloom était assez fatigué pour les imiter; mais les angoisses de son cœur paternel l'empêchèrent de fermer les yeux.
Il attendit l'aurore avec impatience, et dès les premières clartés promena ses regards sur les environs. Ils s'étaient par hasard arrêtés sur une éminence d'où l'on dominait une grande étenduede pays; mais il n'eut pas la peine de faire le tour de ce panorama. Du premier coup d'œil il aperçut la tente blanche de sa charrette.
Le cri de joie qu'il poussa réveilla les dormeurs. Ils se levèrent aussitôt et partagèrent la satisfaction de Von Bloom; mais peu à peu elle fit place à la surprise. Etait-ce bien leur charette? Etait-ce bien la place où il l'avait laissée?
La vallée où ils avaient campé était de forme oblongue, resserrée entre deux pentes douces, et arrosée par une source qui alimentait un étang. Ils voyaient l'eau étinceler à la lumière du soleil; il leur semblait reconnaître les monticules qui bordaient le vallon; mais ils cherchaient vainement le verdoyant tapis dont ils l'avaient vu couvert. Le sol qu'ils avaient sous les yeux était nu. Les buissons qui croissaient çà et là n'avaient point de feuilles et les arbres seuls conservaient un peu de verdure. Le paysage n'offrait qu'une vague analogie avec celui qui environnait leur camp.
—Cette charrette doit appartenir à d'autres voyageurs, se dirent Hendrick et Von Bloom.
—Attendez! s'écria Swartboy en se baissant brusquement.
Le Bosjesman étudia le terrain, sur lequel il appela l'attention de ses compagnons. Ils y remarquèrent avec stupéfaction les traces de plusieurs milliers de sabots. La terre avait l'aspect d'un vaste parc à moutons; si vaste qu'elle était foulée de toutes parts à perte de vue.
—Qu'est-ce que cela signifie? demanda Hendrik.
—Je n'y comprends rien, dit Von Bloom.
—Je vais vous l'expliquer, dit Swartboy. C'est bien notre charrette dans la même vallée, au bord de la même source, mais seulement il y a eu untrek-boken.
—Untrek-boken! s'écrièrent Von Bloom et Hendrik.
—Oui, baas, et il a été très-grand. Voyez plutôt les traces des antilopes!
Von Bloom se rendit compte alors de la nudité du pays, de l'absence des feuilles dans les buissons et des milliers d'empreintes dont le sol était couvert. Un trek-boken avait eu lieu, c'est-à-dire que des troupeaux d'antilopes springboks avaient traversé la contrée dans une de leurs émigrations.
Les alarmes de Von Bloom se dissipèrent en partie; cependant il s'empressa de débrider son cheval et de descendre dans la vallée. En approchant, il vit autour de la charrette les deux chevaux et la vache attachés aux roues de la charrette, sous laquelle s'allongeait une masse informe. Le feu du camp brûlait derrière le véhicule. Le cœur palpitant, les yeux fixes, les deux voyageurs s'avancèrent précipitamment, sans que personne vînt à leur rencontre. Leur souffrance était au comble, lorsque les deux chevaux attachés à la charette hennirent avec bruit. La masse noire qui était dessous s'agita et se dressa brusquement: c'était Totty. Les rideaux qui fermaient la tente s'écartèrent pour livrer passage à trois jeunes têtes. Peu de temps après le petit Jan et Gertrude sautaient dans les bras de leur père, tandis que Hans et Hendrik, Swartboy et Totty échangeaient de joyeuses félicitations.
Ceux qui étaient restés au camp avaient eu leurs aventures. Leur récit fut de nature à troubler la satisfaction générale, car ils révélèrent un fâcheux événement. Les moutons et les chèvres avaient été entraînés de la manière la plus singulière, et on avait peu d'espoir de les revoir jamais. Voici quel fut le rapport de Hans:
«Le jour de votre départ, il ne se passa rien de particulier. Dans l'après-midi, je travaillai à couper des faisceaux d'épines pour faire un kraal; Totty m'aida à les ranger, tandis que Jan et Gertrude surveillaient le troupeau. Fatigué d'une longue course et trouvant de l'herbe à discrétion, il ne s'écarta pas de la vallée. Avec le concours de Totty je parvins à établir le kraal que vous voyez. On y mit les moutons, les chèvres et la vache, qu'on eut soin de traire. Nous étions là, et nous dormions tous jusqu'au matin sans nous déranger. Les chacals et les hyènes vinrent rôder autour de nous, mais il leur fut impossible de franchir la haie épineuse. Au point du jour nous déjeunâmes avec du lait et les restes de la veille. Les moutons, les chèvres, la vache et les deux chevaux furent cachés dans le vallon, sous la surveillance de Totty. J'enjoignis à Jan et à Gertrude de ne pas s'écarter de la charrette, et prenant mon fusil, je me mis en devoir d'aller chercher de quoi dîner. Je ne me souciais pas de tuer encore un mouton.
«Je ne montai point à cheval. Il me semblait avoir aperçu des antilopes dans la plaine, et il était plus facile de s'en approcher à pied. Quand je fus sorti de la vallée, j'eus devant les yeux un spectacle qui m'étonna, je puis vous l'assurer. Du côté de l'est, toute la plaine disparaissait sous une multitude innombrable d'animaux. A leurs flancs d'un jaune éclatant, aux poils blancs de leur croupe, je reconnus des antilopes springboks. Elles étaient dans une viveagitation. Tandis que les unes broutaient en marchant, d'autres faisaient en l'air des bonds prodigieux et retombaient sur le dos de leurs camarades. Jamais je n'avais rien vu de plus bizarre et de plus agréable à la fois. Je jouissais paisiblement de ce spectacle, car je savais que ces petites gazelles étaient parfaitement inoffensives. J'allais m'avancer vers elles, lorsque je les vis se diriger vers moi avec une vitesse surprenante. Je n'avais donc qu'à les attendre, et je me plaçai en embuscade derrière un buisson. Un quart d'heure après l'avant-garde défilait devant moi. Je ne songeai pas d'abord à faire feu, et je restai caché, épiant les mouvements de ces gracieuses bêtes. J'examinais avec curiosité leurs formes légères, leurs membres délicats, leurs dos couleur de cannelle et leurs ventres blancs avec une bande d'un ton châtain de chaque côté. Les mâles avaient des cornes en forme de lyre. Quand elles sautaient, je voyais flotter sur leurs croupes une profusion de longs poils soyeux aussi blancs que la neige.
»Après avoir suffisamment admiré, je songeai à mon dîner, et me rappelant que la chair des femelles et préférable à celle des mâles, j'en ajustai une dont la taille et les proportions m'avaient séduit. Elle tomba; mais à mon grand étonnement, les autres ne s'enfuirent pas. Quelques-unes reculèrent ou firent des bonds, puis elles se mirent à brouter sans manifester la moindre émotion.
»Je rechargeai mon arme et j'abattis un mâle, sans que la troupe s'effrayât davantage. J'allais charger pour la troisième fois, quand je me trouvai au milieu du troupeau, dont les rangs pressés m'avaient enveloppé. Jugeant inutile de me cacher plus longtemps derrière le buisson, je me levai sur les genoux, j'achevai de charger mon arme, et je fis une nouvelle victime. Loin de s'arrêter, ses camarades lui passèrent sur le corps par milliers.
»Je me levai et mis de nouveau une balle dans mon fusil.
»Pour la première fois, je me mis à réfléchir à l'étrange conduite des springboks. Au lieu de s'enfuir à mon aspect, elles faisaient un léger bond de côté et poursuivaient ensuite leur route; elles paraissaient obéir à une espèce de fascination. Je me souviens d'avoir entendu dire que c'était ainsi qu'elles en agissaient dans leurs migrations ou trek-bokens, et j'en conclus que j'assistais à un trek-boken. J'en acquis bientôt la certitude, car le troupeau s'épaississaità chaque instant. La foule rendit bientôt ma situation aussi singulière qu'embarrassante; je n'avais pas peur des antilopes, qui n'avaient pas l'air de vouloir employer leurs cornes contre moi et qui cherchaient au contraire à m'éviter; mais ma présence n'alarmait que les plus proches, et celles qui venaient à leur suite ne s'écartaient pas de leur route: de sorte que les premières poussées en avant était obligées, pour ne pas m'atteindre, de sauter sur le dos de celles qui les précédaient.
»Je ne saurais décrire les sensations étranges que j'éprouvai dans cette situation inusitée. Elle n'était pas d'ailleurs intolérable. Il se formait constamment autour de moi un cercle assez grand pour me permettre de charger et de tirer, et j'aurais pu profiter longtemps de cet avantage, si je n'avais songé tout à coup à nos moutons.
»Ils vont être entraînés, me dis-je. Je me rappelle qu'on m'a cité des exemples de faits pareils. L'avant-garde des antilopes est déjà dans la vallée; il faut que je devance leur principal corps d'armée et que je fasse rentrer les moutons dans le kraal.
»Je me mis en route immédiatement, mais, à ma grande douleur, je reconnus que je ne pouvais pas aller vite. Lorsque j'approchais des antilopes, elles sautaient l'une sur l'autre en désordre, mais sans me livrer passage. J'étais si près de quelques-unes, qu'il m'eût été facile de les abattre d'un coup de crosse. Afin de les intimider, je me mis à crier en brandissant mon fusil à droite et à gauche; je parvins à gagner ainsi du terrain et je conçus l'espoir de me dégager, en apercevant devant moi un espace libre dont la limite était indiquée par des groupes plus compactes d'antilopes. Je n'eus pas le temps de me demander pourquoi elles laissaient une brèche dans leurs rangs. Préoccupé du salut de notre troupeau, je ne pensais qu'à m'avancer le plus rapidement possible.
»Je redoublai d'efforts pour me frayer une route, qui se refermait sans cesse derrière moi; j'atteignis de la sorte l'espace découvert, et j'allais le franchir, lorsque je vis au centre un grand lion jaune.
»La solution de continuité que j'avais remarquée dans les rangs m'était suffisamment expliquée. Si j'en eusse connu la cause, j'aurais pris une autre direction; mais il n'était plus temps de reculer. Lelion était à dix pas devant moi et je n'en étais séparé que par deux lignes de springboks.
»Il est inutile de dire que j'eus peur et que je ne sus d'abord quel parti prendre. Mon fusil était encore chargé, car l'idée de sauver notre troupeau m'avait fait oublier ma chasse, mais devais-je tirer sur le lion? C'eût été une imprudence. Il avait le dos tourné et je n'avais pas encore attiré son attention. Dans la position que nous occupions respectivement, je ne pouvais guère que le blesser, et c'eût été m'exposer à être mis en pièces. Ces réflexions me prirent à peine quelques secondes. J'avais tourné le dos et j'allais me perdre au milieu des springboks lorsque, jetant sur le lion un regard de côté, je le vis s'arrêter brusquement; je m'arrêtai de même, sachant que c'était ce que j'avais de mieux à faire, et j'éprouvai un grand soulagement en remarquant qu'il n'avait pas les yeux fixés sur moi. La faim lui était sans doute revenue, car, après avoir fait quelques pas, il bondit au milieu d'un groupe et s'abattit sur le dos d'une antilope. Les autres s'écartèrent, et un nouvel espace libre s'ouvrit autour du terrible animal.
»Il était plus près de moi que jamais, et je le voyais distinctement couché sur sa victime, dont ses longues dents rongeaient le cou et dont ses griffes déchiraient le corps frémissant. Il avait les yeux fermés comme s'il eût été endormi, et ne faisait pas le moindre mouvement: sa queue seule vibrait doucement, pareille à celle d'un chat qui vient de prendre une souris.
»Je savais que dans cet état le lion se laissait approcher. J'étais à bonne portée, et il me prit fantaisie de tirer; j'avais le pressentiment que mon coup serait mortel. La large tête de l'animal était devant mes yeux. Je l'ajustai. Je fis feu; mais au lieu d'attendre pour juger de l'effet de ma balle, je m'enfuis dans une direction opposée; je ne m'arrêtai qu'après avoir mis plusieurs acres d'antilopes entre le lion et moi, puis je poursuivis ma route vers la charrette. Jan, Gertrude et Totty étaient en sûreté sous la tente; mais les moutons et les chèvres, confondus avec les springboks, s'éloignaient avec autant de rapidité que s'ils eussent appartenu à la même espèce. Je crains bien qu'ils ne soient tous perdus.»
—Et le lion? demanda Hendrik.
—Il est là-bas, répondit Hans en montrant une masse jaune surlaquelle planaient déjà les vautours. Je l'ai tué. Vous-même n'auriez pu mieux faire, mon cher Hendrik.
En disant ces mots, Hans sourit d'une façon qui prouvait qu'il ne cherchait pas à tirer vanité de son exploit.
Hendrik félicita chaleureusement son frère et exprima le regret de n'avoir pas été témoin de la prodigieuse émigration des springboks.
On n'avait pas de temps à perdre en conversation. Von Bloom et les siens étaient dans une situation critique. De tout leur bétail, il ne leur restait plus qu'une vache; ils avaient des chevaux, mais pas un brin d'herbe pour les nourrir. Il était inutile de suivre la trace des springboks dans l'espoir de retrouver les moutons et les chèvres. D'après Swartboy, les pauvres bêtes pouvaient être entraînées à des centaines de milles avant d'être à même de se séparer du grand troupeau et de terminer leur voyage involontaire.
Les chevaux étaient hors d'état de marcher. Les feuilles de mimosa qu'ils broutaient n'étaient pas une nourriture assez substantielle pour réparer leurs forces épuisées. Elles ne pouvaient servir qu'à prolonger momentanément leur vie jusqu'à ce qu'on leur trouvât un pâturage; mais où le trouver? les sauterelles et les antilopes semblaient avoir métamorphosé l'Afrique en un désert.
Le porte-drapeau eut bientôt pris une résolution, celle de passer la nuit dans la vallée et de se mettre le lendemain à la recherche d'une autre source. Par bonheur, Hans n'avait pas négligé de ramasser deux ou trois springboks, dont la chair succulente réconforta les trois voyageurs.
On laissa les chevaux chercher leur subsistance à leur guise.
Dans des circonstances ordinaires, ils auraient dédaigné les feuilles de mimosa; mais, pressés par la faim, ils levèrent la tête comme des girafes et dépouillèrent sans façon les branches épineuses.
Quelques naturalistes de l'école de Buffon ont prétendu que les animaux respectaient leur roi même après sa mort, et que le loup, l'hyène, le renard, le chacal ne touchaient jamais au cadavre d'un lion. Le porte-drapeau et sa famille purent se convaincre que cette assertion était inexacte: les chacals et les hyènes se jetèrent sur les dépouilles du lion et les firent disparaître en peu de temps. Sa peaumême fut dévorée, et les fortes mâchoires des hyènes broyèrent ses ossements. La déférence que ces bêtes féroces témoignent au lion finit avec sa vie. Quand il a succombé, elles le mangent avec autant d'audace que si c'était le plus vil des animaux.
Von Bloom fut en selle de bonne heure, accompagné de Swartboy. Ils prirent les chevaux qui étaient restés au camp et qui étaient plus frais que les autres.
Les deux explorateurs marchèrent à l'ouest, dans l'espoir qu'ils seraient plus vite hors du territoire ravagé par les antilopes, qui allaient du nord au sud. A leur vive satisfaction, au bout d'une heure de marche, ils eurent franchi le sol qu'avait foulé le trek-boken. Ils ne trouvèrent pas d'eau, mais l'herbe était abondante.
Le porte-drapeau renvoya Swartboy au camp, et le chargea d'amener les autres chevaux et la vache dans un lieu qu'il lui désigna. Lui-même poursuivit ses investigations.
Une longue ligne de collines abruptes, qui paraissait se diriger à l'ouest, s'élevait au-dessus de la plaine. Il s'achemina de ce côté, dans l'espoir de rencontrer l'eau près de la base de ces hauteurs. A mesure qu'il s'en approchait, il découvrait des sites de plus en plus riants. Il traversa des prairies séparées les unes des autres par des bouquets de mimosas aux feuilles délicates, que dominaient des arbres d'une taille gigantesque et d'une espèce inconnue. Leurs troncs étaient grêles, mais chacun d'eux, couronné d'une épaisse cime de feuillage, semblait à lui seul une petite forêt. Toute la contrée avait l'aspect d'un parc, et sa beauté contrastait avec la sinistre rudesse des collines qui montaient verticalement comme des murailles à plusieurs centaines de pieds. C'était un bonheur de trouver un coin aussi fertile dans une région désolée, car les collines étaient la limite méridionale d'un désert fameux, le désert de Kalihari.
En d'autres circonstances, le fermier ruiné aurait été dans l'extase, mais que lui importaient ces magnifiques pâturagesmaintenant qu'il n'avait plus de bestiaux à nourrir? La vue de la riche nature qui l'entourait contribuait à rendre ses réflexions plus pénibles. Mais il ne s'abandonna pas au désespoir. Ses embarras présents l'occupaient assez pour l'empêcher de songer à l'avenir. Son premier soin fut de choisir un endroit où il pouvait faire reposer les chevaux. Il se mit ensuite à chercher l'eau avec un redoublement d'activité. Sans eau, cet admirable site n'avait pas pour lui plus de valeur que le désert, mais il était impossible qu'il fût privé de cet élément essentiel. Ainsi pensait avec raison Von Bloom, et à chaque bouquet d'arbres, il examinait le sol avec une scrupuleuse attention.
—Voilà un bon signe! s'écria-t-il avec joie en voyant s'envoler devant lui une couvée de perdrix namaquas; elles s'éloignent rarement de l'eau.
Peu d'instants après, il vit courir dans un taillis un troupeau de belles pintades ou poules de Guinée. C'était encore un indice que l'eau était proche. Pour comble de bonheur, il aperçut entre les branches d'un grand arbre le brillant plumage d'un perroquet.
—Je suis certain maintenant, se dit-il, qu'il y a quelque source ou quelque mare aux environs.
Il s'avança plein d'espoir, et après avoir atteint la cime d'un monticule, il s'y arrêta pour observer le vol des oiseaux. Il vit successivement deux compagnies de perdrix prendre la direction de l'ouest, et s'abattre près d'un arbre énorme qui croissait à cinq cents pas du bas de la chaîne des collines. Cet arbre était isolé, et ses dimensions dépassaient de beaucoup celles des autres. Pendant que Von Bloom le contemplait avec admiration, il vit se percher sur les branches plusieurs perroquets, qui, après avoir caqueté un moment, descendirent sur la plaine à peu de distance du tronc.
—Il y a de l'eau de ce côté, pensa Von Bloom; allons-y-voir.
Sans attendre qu'on le pressât, son cheval s'était déjà mis en mouvement, et à peine eut-il la tête tournée vers l'arbre qu'il trotta gaiement, en allongeant le cou et en hennissant.
Le cavalier, se fiant à l'instinct de sa monture, lâcha la bride, et au bout de moins de cinq minutes, tous deux se désaltéraient à la source limpide qui jaillissait presque au pied du grand arbre.
Le porte-drapeau avait envie de retourner à son camp; mais il réfléchitqu'il ne perdrait pas de temps si, en laissant son cheval paître et se refaire, il le mettait en état d'accomplir plus vite le trajet: il débrida la pauvre bête, lui donna la liberté, et s'étendit à l'ombre du grand arbre.
C'était un nwana ou figuier sycomore. Le tronc n'avait pas moins de vingt pieds de diamètre; il était nu jusqu'à trente pieds environ. A cette hauteur s'étendaient horizontalement des branches nombreuses, garnies d'un épais feuillage, à travers lequel luisaient des fruits ovoïdes aussi gros que des cocos. Les perroquets et plusieurs autres espèces d'oiseaux les becquetaient avec avidité.
Des arbres du même genre étaient épars ça et là dans la plaine, et bien qu'ils s'élevassent tous au-dessus des taillis environnants, aucun d'eux n'était aussi remarquable que celui qui croissait près de la source.
En jouissant de ce frais ombrage, Von Bloom ne put s'empêcher de penser que le site serait merveilleusement propice à la construction d'un kraal. Les hôtes du nouveau logis n'y auraient rien à craindre ni des ardents rayons du soleil d'Afrique, ni même de la pluie, qui pouvait à peine pénétrer à travers ce dais de feuillage. Si le fermier avait encore eu ses bestiaux, il aurait pris aussitôt la résolution de fixer son domicile dans cet emplacement. Mais que pouvait-il y faire? C'était pour lui un désert. Il n'avait aucun moyen d'y établir une industrie lucrative. A la vérité, le gibier était abondant, et la chasse lui offrait des ressources; mais la perspective d'une pareille existence était triste, parce qu'elle n'assurait en rien l'avenir de la famille. Les enfants devaient-ils grandir pour n'être que de pauvres chasseurs, presque au niveau des Hottentots nomades?
—Non, se dit-il, je ne bâtirai point de maison dans ces lieux. Il est bon d'y passer quelques jours pour laisser reposer mes chevaux fatigués. Ensuite je tenterai un dernier effort et me rapprocherai du centre de la colonie... Et pourtant qu'y ferai-je après mon retour? A quelque parti que je m'arrête, mon avenir est sombre et incertain.
Après s'être abandonné pendant une heure à ses réflexions, Von Bloom remonta à cheval et retourna à son camp. En moins de deux heures, il rejoignit Swartboy et Hendrik. On attela les chevaux à la charrette, et le lourd véhicule traversa de nouveau les plaines. Avant le coucher du soleil, il était abrité sous le gigantesque nwana.
Le verdoyant tapis qui s'étendait à l'entour, le feuillage des arbres, l'eau de la source, les fleurs qui en diapraient les bords, les rochers noirs qui se dressaient au loin, tout était combiné pour rendre le paysage agréable aux yeux des voyageurs, et ils exprimèrent bruyamment leurs émotions pendant qu'on dételait la charrette.
Le site plaisait à tout le monde. Hans en aimait le calme et les beautés agrestes. Il se promettait d'y rêver en se promenant un livre à la main. Hendrik avait remarqué les traces d'animaux de la plus grande espèce, et comptait se livrer au noble plaisir de la chasse. La petite Gertrude était enchantée de voir tant de belles fleurs: des géraniums écarlates, des jasmins étoilés, des belladones roses ou blanches. Sur les arbres eux-mêmes s'épanouissaient des bouquets embaumés. L'arbuste à sucre (protea mellifera) étalait ses grandes corolles en forme de coupe tachetées de rose, de blanc et de vert. L'arbre d'argent (leucodendron argenteum), dont la brise agitait les feuilles, ressemblait à une énorme touffe de fleurs soyeuses. Les grappes jaunes des mimosas remplissaient l'air de leurs parfums pénétrants.
Dans le voisinage de la fontaine étaient des plantes de formes étranges: des euphorbes d'espèces diverses; le zamia, dont les feuilles ressemblent à des palmes; lestrelitzia reginæ; l'aloès arborescent, aux longs épis d'un rouge de corail. Mais ce qui excita surtout l'admiration de la petite Gertrude, ce fut le lis d'eau (nympha cærulea), qui est certainement un des plus gracieux spécimens de la végétation africaine. A peu de distance de la source était un étang, ou aurait pu même dire un petit lac, et sur sa surface limpide reposaient les corolles bleu de ciel du lis d'eau. Gertrude,tenant son faon en laisse, descendit sur la rive pour les regarder. Elle s'imaginait qu'elle ne se lasserait jamais de regarder tant de belles choses.
—J'espère que nous resterons longtemps ici, dit-elle au petit Jan.
—Je l'espère aussi. Oh! Gertrude, le bel arbre que voilà! En vérité, les noix sont aussi grosses que ma tête. Comment allons-nous faire pour en abattre quelques-unes?
Et les enfants tinrent mille propos analogues dans le ravissement où les plongeait le spectacle de cette riche nature.
La joie de cette jeune famille était tempérée par la tristesse qu'elle remarquait sur le front de Von Bloom. Il était assis sous le nwana, mais il avait les yeux baissés et reprenait ses tristes rêveries de la veille. Le seul parti qu'il eût à prendre était de retourner aux établissements pour y recommencer sa fortune. Mais comment sortir de sa misérable position? Il fallait à ses débuts se mettre au service de ses riches voisins, et c'était dur pour un homme accoutumé à une vie indépendante.
Il regarda ses cinq chevaux qui paissaient à l'ombre des collines, et jugea que dans trois ou quatre jours ils auraient recouvré assez de force pour se mettre en route. C'étaient de bonnes bêtes, capables de traîner la charrette avec une rapidité suffisante, et il calculait combien il leur faudrait de temps pour regagner les frontières de la colonie. Il ne se doutait guère qu'ils avaient été attelés pour la dernière fois et qu'ils étaient condamnés. C'était pourtant la vérité: moins d'une semaine après, leurs ossements étaient la proie des hyènes et des chacals. En ce moment même, où ils broutaient paisiblement l'herbe touffue, le poison pénétrait leurs veines, et ils recevaient de mortelles blessures. Hélas! un nouveau malheur attendait Von Bloom. De temps en temps il remarquait que les chevaux éprouvaient une certaine inquiétude, qu'ils tressaillaient brusquement, qu'ils agitaient leurs longues queues et se frottaient la tête contre les buissons.
—C'est quelque mouche qui les importune, pensa-t-il, et il ne s'en préoccupa point d'avantage.
C'était en effet une mouche qui les importunait; mais si Von Bloom avait su à quelle espèce appartenait l'insecte, il se serait empressé d'appeler ses enfants, et d'éloigner ses chevaux de ce lieu fatal; maisil ne connaissait pas l'œstre d'Afrique, que les indigènes appellent tsetsé.
Le soleil allait se coucher, lorsque Von Bloom remarqua que l'agitation des chevaux augmentait, qu'ils frappaient la terre de leurs sabots, et qu'ils couraient parfois en hennissant avec colère. Leurs allures étranges le déterminèrent à aller voir de près ce qui les tourmentait. Il partit avec Hans et Hendrik, et en arrivant ils trouvèrent les chevaux au milieu d'un essaim considérable de mouches semblables à des abeilles. Elles étaient toutefois plus petites, d'une couleur brune et d'une incroyable activité dans leur vol. Elles tournoyaient par milliers autour de chaque cheval, se posaient sur sa tête, sur son cou, sur ses flancs, et le perçaient de leurs aiguillons.
—Il est impossible à ces chevaux de paître ici, dit Von Bloom. Emmenons-les dans la plaine, ils seront débarrassés des mouches qui les incommodent.
Hendrik ne songeait aussi qu'à plaindre les souffrances passagères des chevaux, mais Hans était plus inquiet. Il avait lu la description d'un insecte commun dans l'intérieur de l'Afrique méridionale, et il conçut des alarmes que partagèrent bientôt ses compagnons.
—Faites venir Swartboy, dit le fermier.
Le Bosjesman était occupé à décharger la charrette, et n'avait fait aucune attention aux mouvements désordonnés des chevaux; mais dès qu'il eut vu la troupe ailée tournoyer autour d'eux, ses petits yeux s'écarquillèrent, ses grosses lèvres tombèrent, et toute sa physionomie prit une expression de stupeur.
—Qu'y a-t-il? demanda son maître.
—Myne boor, ce sont des tsetsés!
—Qu'est-ce que c'est que des tsetsés?
—Myne Gott! tous vos chevaux sont morts.
Swartboy se mit à expliquer d'un ton lamentable que les mouches qu'ils voyaient étaient venimeuses; que tous les chevaux mourraient infailliblement les uns après les autres, suivant le nombre des piqûres qu'ils avaient reçues, et qu'au bout d'une semaine il n'en resterait plus un seul.
—Il faut attendre, ajouta-t-il, vous verrez demain.
La triste prédiction se réalisa. Douze heures plus tard les chevauxétaient enflés; ils avaient les yeux fermés, refusaient de manger, et erraient d'un pas mal assuré dans la prairie, en exprimant leurs souffrances par de sourds gémissements.
Von Bloom les saigna et employa divers remèdes; mais inutilement. La blessure de l'œstre africain est incurable.
On conçoit l'affliction du porte-drapeau; la fortune lui était constamment contraire. Depuis plusieurs années ses affaires étaient en décadence, ses pertes de plus en plus importantes, et il en était arrivé au comble du dénûment. De tout son bétail, il ne possédait plus que la vache qui, broutant au milieu de la plaine, avait échappé aux terribles diptères. A la vérité, il lui restait encore une charrette commode et spacieuse, une véritable maison roulante; mais qu'était-ce qu'une charrette sans attelage? Il aurait mieux valu avoir un attelage sans charrette.
—Que faire? que devenir? Il était à environ deux cents milles de tout établissement civilisé. Il ne pouvait les franchir qu'à pied, et comment faire supporter à des enfants une marche aussi longue? S'ils résistaient à la fatigue, comment échapperaient-ils à la faim, à la soif, à la dent des bêtes féroces?
—Pourtant, se dit Von Bloom, assis la tête entre ses mains, la seule chance de salut est de retourner à la colonie. Mes enfants peuvent-ils passer ici toute leur existence en vivant péniblement de racines et de gibier? Sont-ils faits pour être des enfants des bois? Miséricorde divine! que deviendrai-je, que deviendront les miens?
Pauvre Von Bloom! Il avait atteint le dernier degré de sa décadence; mais ce jour même sa destinée allait changer, et un incident inattendu devait lui faire entrevoir de nouveau un avenir de richesse et de prospérité. Il suffit d'une heure non-seulement pour le consoler, mais encore pour le rendre heureux. Vous êtes impatients de savoir comment s'opéra cette transformation magique. Vous croyez peut-être qu'une fée sortit de la fontaine ou descendit des collines pour réjouir le cœur de l'affligé? Comme vous le verrez, la direction queprirent les idées du fermier ruiné eut une cause toute naturelle. Nos aventuriers étaient assis sous le figuier-sycomore, près du feu devant lequel cuisait leur souper. Ils ne se parlaient pas, car les enfants n'osaient pas troubler la sombre méditation de leur père. Il rompit le silence pour exhaler ses plaintes et exprimer les sinistres pensées qui l'assiégeaient. Quand il eut terminé, il porta vaguement les yeux sur la plaine, et les fixa sur un animal de taille colossale, qui sortait en ce moment d'un massif.
Von Bloom et ses enfants le prirent d'abord pour un éléphant. Ils n'étaient pas habitués à voir des éléphants à l'état sauvage, car ces animaux, qui hantaient jadis la partie la plus méridionale de l'Afrique, ont depuis longtemps abandonné les districts cultivés, et ne se trouvent qu'au-delà des frontières de la colonie. Ils savaient pourtant qu'il y en avait dans ces parages, et avaient déjà remarqué les traces de leur passage.
Swartboy était expérimenté. Dès qu'il eut aperçu l'animal, il s'écria:
—Un chucuroo, un chucuroo!
—C'est un rhinocéros, n'est-ce pas? dit Von Bloom traduisant le mot indigène que le Bosjesman venait d'employer.
—Oui, maître, c'est le rhinocéros blanc à longues cornes, que nous appelons chucuroo kobaoba.
Nos lecteurs croient peut-être qu'il n'existe qu'une seule espèce de rhinocéros. Nous en connaissons au moins huit espèces distinctes, et je n'hésite pas à penser que le nombre en augmentera quand on aura exploré complètement le centre de l'Afrique, l'Asie méridionale et les îles asiatiques.
Il existe quatre espèces bien connues de rhinocéros au sud de l'Afrique; une au nord du même continent; et toutes diffèrent du rhinocéros des Indes, le plus gros des animaux de ce genre. Le rhinocéros de Sumatra, qui habite exclusivement cette île, constitue une espèce particulière, ainsi que celui de Java. Voilà donc huit espèces bien caractérisées.
Le rhinocéros des Indes est le plus généralement connu; il a été souvent représenté dans les recueils zoologiques; on le trouve empaillé dans les muséums, ou même vivant dans les ménageries. Celui qui fut amené en France en 1771, installé à Versailles, et transporté plus tard au jardin des plantes de Paris, vécut jusqu'en 1793.Il avait résisté pendant vingt-deux ans aux rigueurs du climat européen.
Le rhinocéros des Indes a neuf à dix pieds de longueur, la tête triangulaire, la gueule médiocrement fendue, les oreilles grandes et mobiles, les yeux petits, la démarche brusque et pesante. Ce qui le distingue, ce sont les protubérances dont sa peau est couverte, les replis profonds qu'elle forme en arrière des épaules et des cuisses. Il habite l'Inde, Siam et la Cochinchine.
Le rhinocéros d'Abyssinie a, comme le précédent, des plis à la peau, mais beaucoup moins prononcés. Sa corne nasale est très comprimée.
Le rhinocéros du Java est unicorne. Ses oreilles, peu évasées, présentent à leur extrémité quelques poils d'un brun roux. Le chanfrein de sa tête est arqué en creux, sa queue large est comprimée; sa peau rugueuse, hérissée de poils bruns rares et courts, offre des replis peu marqués sous le cou, au-dessus des jambes, à la cuisse et en arrière des épaules.
Le rhinocéros de Sumatra a deux cornes noires, dont une est rudimentaire. Sa peau est couverte de poils noirâtres, et n'a qu'un seul pli, qui s'étend entre les deux épaules et s'arrête de chaque côté des aisselles.
Les naturels du sud de l'Afrique admettent, comme nous l'avons dit, quatre espèces de chucuroos ou rhinocéros; et certes il faut tenir compte des observations faites par des chasseurs indigènes plutôt que des spéculations des naturalistes de cabinet, basées sur un os, sur une dent, ou sur une peau rembourée de foin. Ce n'est pas grâce à leurs études que nous possédons la connaissance approfondie de la nature animale; nous la devons plutôt à ces hardis coureurs de bois qu'ils affectent de mépriser. Un d'eux par exemple, le major Gordon Cumming, a plus contribué que toute une académie à éclaircir la zoologie africaine.
Ce Gordon Cumming, qu'on a taxé d'exagération, à tort selon nous, a écrit sur ses voyages en Afrique un livre sans prétention, mais rempli de curieux renseignements. Il nous apprend qu'il y a dans le sud de ce continent quatre espèces de rhinocéros, connus sous les noms de borele, de keitloa, de muchocho et de kobaoba. Les deux premiers sont noirs, les deux autres ont la peau blanchâtre.Ceux-là sont beaucoup plus petits que ceux-ci, dont ils diffèrent principalement par la longueur et la position de leurs cornes.
Les cornes de tous les rhinocéros sont placées sur une masse osseuse des narines, et c'est de là que vient le nom de ce genre (rinnez etkeroscorne).
Les cornes du borele sont droites, légèrement recourbées en arrière, et posées l'une devant l'autre. La corne antérieure est la plus longue; elle dépasse rarement dix-huit pouces, mais elle est souvent brisée ou réduite par les frottements. La corne postérieure n'est qu'une protubérance, tandis que chez le keitloa ou rhinocéros noir à deux cornes, toutes deux sont presque également développées.
Chez le muchocho et le kobaoba, les cornes postérieures existent à peine, mais les antérieures sont plus longues que dans les autres espèces. Celle du muchocho atteint fréquemment trois pieds de longueur; celle du kobaoba, qui fait sur son hideux museau une saillie de quatre pieds, est une arme formidable.
Les cornes des deux dernières espèces ne se recourbent point en arrière; et comme les animaux qui les portent marchent habituellement la tête baissée, ces dards longs et pointus sont placés horizontalement.
Les rhinocéros noirs se distinguent des blancs par la forme et la longueur du cou, la position des oreilles et quelques détails. Au reste, leurs habitudes sont semblables.
La nourriture des rhinocéros noirs se compose surtout des feuilles et des branches d'arbustes épineux, tels que l'acacia horrida; les autres vivent d'herbe. Les noirs sont féroces, ils attaquent sans hésitation les hommes et les animaux; parfois même, dans leur aveugle emportement, ils se jettent sur les buissons, les dévastent et les mettent en pièces.
Les rhinocéros blancs sont redoutables lorsqu'on les blesse ou qu'on les provoque; mais habituellement d'une humeur pacifique, ils laissent passer auprès d'eux le chasseur sans l'inquiéter. Ils acquièrent un énorme embonpoint, et la chair du jeune rhinocéros blanc est recherchée par les indigènes; les variétés noires, au contraire n'engraissent pas, et leur chair a mauvais goût.
Les cornes des quatre variétés sont solides, d'un beau grain, etsusceptibles d'un poli brillant. On en fabrique des massues, des baguettes de fusils, des maillets, des compas, des manches de couteaux. En Abyssinie et dans d'autres parties de l'Afrique septentrionale, où les épées sont en usage, on en fait les poignées en corne de rhinocéros. Le cuir sert à faire des courroies et des fouets appelésjamboks, quoique la peau d'hippopotame soit préférable.
Comme nous l'avons dit, la peau du rhinocéros d'Afrique n'a pas les replis, les plaques, les rugosités qui caractérisent celle de son congénère d'Asie; cependant elle est loin d'être lisse, et elle est si épaisse que les balles de plomb ordinaire s'aplatissent quelquefois dessus, et qu'il faut les endurcir avec de la soudure pour qu'elles pénètrent.
Le rhinocéros n'est pas amphibie comme l'hippopotame; néanmoins il aime l'eau, et s'en éloigne rarement; il se plaît à se vautrer dans la boue comme le sanglier pendant les beaux jours d'été, et sa robe est presque toujours recouverte d'une épaisse couche de fange. Dans la journée, on le voit couché ou debout et dans un état de somnolence, à l'ombre d'un mimosa; c'est la nuit qu'il rôde pour chercher sa pâture.
Les petits yeux étincelants du rhinocéros le servent assez mal, et le chasseur peut s'en approcher aisément sans être vu, en ayant soin de se mettre sous le vent, mais s'il est au vent, l'animal dont l'odorat est des plus fins, le sent venir d'une très-grande distance; si sa vue était aussi bonne que son flair, il serait dangereux de l'attaquer, car il court avec assez de rapidité, surtout dans son premier élan, pour dépasser un cheval au galop.