CHAPITRE XXXIV.

»Que faire? comment éviter mes ennemis? Si je sautais en bas, j'étais sûr d'être mis en pièces par le gnou; si je restais en place, les hideux insectes ne manqueraient pas de me dévorer. Déjà je sentais leurs dents redoutables à travers mes bas de laine épais; mes habits ne pouvaient me protéger. J'étais monté sur le sommet du cône, et je m'y tenais avec peine. Les morsures des insectes me faisaient sautiller comme un acrobate. Ils s'avançaient en colonne serrée sur mes souliers, mais ce n'était encore qu'une avant-garde. D'autres sortaient par myriades de leurs galeries, et se préparaient à m'accabler sous leur nombre. Pour échapper à un horrible genre de mort, ma seule chance était d'affronter le gnou. Le hasard pouvait me servir; en me défendant avec mon fusil, j'avais l'espoir de tenir l'animal en respect jusqu'à ce que je trouvasse moyen de gravir une autre fourmilière.

»J'allais sauter, lorsque je fus frappé d'une idée qui aurait dû me venir plus tôt. Les termès n'avaient points d'ailes; ils montaient le cône à pas lents; qui m'empêchait de les écarter avec ma veste?

»Je mis de côté mon fusil inutile, et ôtant précipitamment ma veste, je m'en servis comme d'un balai. En quelques secondes, et sans le moindre effort, j'avais fait tomber du bout du dôme des milliers de soldats. A la vérité, il en restait encore quelques-uns sous mon pantalon, mais ils n'étaient pas en force, et leurs morsures ne pouvaient me causer qu'une douleur passagère.

»Perché sur le sommet du monticule, j'écartais les bandes de termès à mesure qu'elles se présentaient. Leur attaque ne m'inquiétait plus; mais, d'un autre côté, ma position ne s'était pas améliorée,car le gnou maintenait le blocus avec une étrange persévérance.

»Toutefois, pensant qu'il finirait par se lasser, je prenais mon mal en patience; mais des terreurs nouvelles vinrent m'assaillir. Pendant que je piétinais sur le sommet du cône, l'argile pétrie s'enfonça tout à coup sous mes pieds. Je disparus peu à peu sans pouvoir m'arrêter, et j'écrasai sans doute la grande reine dans sa chambre, car je restai enseveli jusqu'au cou. Quoique effrayé et surpris de cette descente soudaine, j'aurais recouvré promptement ma présence d'esprit sans un incident inattendu. Le fond sur lequel mes pieds reposèrent était mobile! il me souleva, glissa rapidement, et manqua pour me laisser enfoncer encore davantage.

»Avais-je atteint le grand essaim des fourmis blanches? je ne le supposais pas d'après la sensation que j'avais éprouvée. J'avais touché un corps gras et solide, qui avait supporté tout mon poids avant de se dérober sous moi.

»Je fus saisi d'un effroi presque superstitieux, et ne restai pas cinq secondes dans la fourmilière. Je retirai les pieds avec tant de précipitation, que quand même ils auraient reposé sur une fournaise ardente, ils auraient à peine eu le temps d'être brûlés. Je me replaçai sur la cime du cône ouvert et démantelé; mais pouvais-je m'y maintenir? Je sondai du regard la sombre cavité, et j'en vis sortir d'innombrables bataillons de termès. Ma veste ne suffisait plus pour les chasser.

»Je regardai le gnou avec lequel j'allais avoir à lutter. Immobile à quatre pas de la base de la fourmilière, il la contemplait d'un œil inquiet. Ses allures étaient complètement changées, et quelque chose semblait aussi l'avoir épouvanté. En effet, au bout d'un instant, il fit entendre un cri perçant, s'éloigna, et alla se remettre en observation à une plus grande distance.

»Etait-ce la rupture du toit et ma chute imprévue qui l'avaient effrayé? Je le crus d'abord; mais je remarquai qu'il fixait les yeux sur la base du monticule, où, pour ma part, je ne voyais rien d'alarmant.

»Pendant que je cherchais à m'expliquer sa conduite, le gnou poussa un nouveau cri, releva la queue et partit au galop.

»Enchanté d'être débarrassé de sa compagnie, je ne m'occupai pasplus longtemps des causes de sa fuite. Il était parti, c'était l'essentiel. Je ramassai mon fusil et me disposai à descendre de la position élevée dont j'étais fatigué.

»A moitié chemin, je jetai par hasard les yeux sur la base de la fourmilière, et j'aperçus l'objet qui avait terrifié le vieux gnou. D'un trou pratiqué dans le mur d'argile sortait un long museau cylindrique, sans poil, surmonté d'une paire de longues oreilles droites comme les cornes d'une gazelle. L'animal auquel appartenait ce museau et ces oreilles avait un aspect repoussant, dont j'aurais été troublé moi-même si je n'avais reconnu la plus inoffensive de toutes les créatures, l'oryctérope. Sa présence m'expliqua pourquoi le gnou avait battu en retraite, et pourquoi les fourmis étaient si pressées de sortir de leur nid.

»Sans faire le moindre bruit, je pris mon fusil par le canon, me penchai, et j'assénai un coup de crosse sur le museau saillant. C'était me montrer bien peu reconnaissant du service que cette pauvre bête m'avait rendu en effrayant le gnou; mais je cédais à mes instincts de chasseur, et elle tomba morte dans le boyau que ses griffes avaient creusé.

»Je n'étais pas au bout de mes aventures, qui semblaient ne devoir jamais finir. J'avais chargé l'oryctérope sur mes épaules, et je me dirigeais vers notre demeure lorsqu'à mon grand étonnement je vis que le gnou vaincu était toujours à la même place, la tête contre terre et à demi couché sur la plaine. Cette situation extraordinaire attira mon attention, et je m'imaginai que s'il ne s'était pas enfui c'était parce que son antagoniste l'avait grièvement blessé.

»J'eus d'abord l'idée de le laisser tranquille, car il pouvait avoir conservé assez de force pour me combattre avec avantage, et mon fusil vide n'était qu'une faible défense. J'hésitais à m'approcher; mais, la curiosité l'emportant, je m'avançai avec précaution.

»Il n'avait reçu aucune blessure, et pourtant il était aussi complètement estropié que s'il eût eu les genoux fracassés. Dans sa lutte avec l'autre gnou, une de ses jambes de devant avait passé, je ne sais trop comment, par-dessus ses cornes. Elle y était restée, et non seulement il ne pouvait en faire usage, mais encore il avait la tête clouée au sol.

»Mon premier mouvement fut de le tirer d'embarras: toutefois,je me ravisai en songeant à la fable du laboureur et du serpent gelé. J'eus ensuite l'idée de le tuer; mais n'ayant pas de balle, je ne me souciai pas de l'assommer à coups de crosse.

»D'ailleurs, j'aurais été obligé de le laisser mort sur la place, où les chacals n'auraient pas manqué de le dévorer. Il était probable qu'ils le respecteraient tant qu'il serait vivant, et je pris le parti de ne pas le déranger, dans l'espoir que nous le retrouverions vivant le lendemain.»

Ce fut ainsi que Hans termina le récit de ses aventures.

Le porte-drapeau était loin d'être satisfait de sa journée. Malgré le vif intérêt avec lequel il avait écouté l'histoire de Hans, il était préoccupé quand il réfléchissait à ses propres aventures. Sa première tentative de chasse avait échoué; ne pouvait-il pas en être toujours ainsi? L'éléphant avait échappé avec la plus grande facilité. Quoiqu'il eût été atteint dans deux parties du corps où les blessures auraient dû être mortelles, les balles n'avaient servi qu'à le rendre plus dangereux. Sa peau n'avait pas été plus entamée que si on l'eût tiré avec des pois bouillis. A la vérité, il n'avait reçu que deux coups de fusil. Or, deux coups bien dirigés suffisent pour abattre un éléphant femelle et quelquefois un mâle, mais il en faut quelquefois une vingtaine pour faire mordre la poussière à un vieil éléphant, et nos chasseurs pouvaient-ils s'attendre à en trouver un d'assez bonne composition et disposé à essuyer leur feu jusqu'à ce que mort s'en suivît?

D'ordinaire l'éléphant sur lequel on a tiré fait plusieurs milles sans s'arrêter, et des cavaliers sont seuls en état de le poursuivre. Plus que jamais Von Bloom déplorait la perte de ses pauvres chevaux.

Hans le consola en lui prouvant, par différents exemples dont il se souvenait, que l'éléphant ne prenait pas toujours la fuite lorsqu'on l'attaquait. En effet, celui qu'ils avaient rencontré, après avoir reçu leur coup, n'avait manifesté aucune intention de battre en retraite. Sans le bizarre stratagème de Swartboy, il aurait conservé sa position et donné le temps à ses adversaires de le frapper peut-être mortellement.

—Tentons une nouvelle épreuve, dit Von Bloom, et nous réussirons peut-être. Si nous ne sommes pas plus heureux, nous chercherons des ressources dans d'autres entreprises.

En conséquence, le lendemain, avant le lever du soleil, les chasseurs se remirent en campagne; ils avaient pris une précaution à laquelle ils n'avaient pas songé la veille. Se rappelant qu'une balle de plomb pénètre difficilement dans le cuir du grand pachyderme, ils fondirent de nouvelles balles. Ils possédaient de vieille vaisselle qui avait orné la table du porte-drapeau de Graaf-Reinet au jour de sa prospérité. C'étaient des chandeliers, des cloches, des éteignoirs, des huiliers et divers autres objets de métal hollandais. Ils en condamnèrent quelques-uns à l'alambic de la poêle, les amalgamèrent avec du plomb, et se procurèrent ainsi des balles assez dures pour entamer la peau du rhinocéros lui-même.

Comme la veille, ils se dirigèrent vers les bois, et avant d'avoir fait un mille, ils découvrirent des traces récentes d'éléphant. Elles passaient au plus épais d'une jungle épineuse, impénétrable pour tout être créé, à l'exception de l'éléphant, du rhinocéros ou de l'homme armé d'une hache.

Une famille entière devait y avoir passé, composée d'un mâle, d'une ou deux femelles et de plusieurs petits de différents âges; ils avaient marché en ligne, suivant l'habitude des éléphants, et avaient frayé au milieu des broussailles un chemin large de plusieurs pieds. Le mâle, qui marchait en tête, avait, d'après ce que disait Swartboy, brisé tous les obstacles avec sa trompe et ses défenses. En effet, d'énormes branches étaient abattues ou écartées violemment comme par la main de l'homme.

Les routes de ce genre aboutissent d'ordinaire à l'eau. Elles en facilitent les abords et racourcissent la distance: preuve saisissante du rare instinct ou de la sagacité des éléphants, qui conçoivent et exécutent des plans dignes d'un habile ingénieur.

Les chasseurs s'attendaient donc à trouver prochainement un cours d'eau; cependant les empreintes pouvaient également y conduire ou s'en éloigner.

Au bout d'un quart de mille ils arrivèrent à une nouvelle route qui croisait celle qu'ils suivaient. Comme celle-ci, elle avait été faite par une famille d'éléphants, et les traces étaient aussi fraîches. Après s'être demandé un moment laquelle ils devaient prendre, ils résolurent de continuer à marcher en droite ligne.

A leur grand désappointement, ils débouchèrent dans un endroitmoins couvert où les éléphants s'étaient dispersés, et suivant tour à tour les traces des mâles, des femelles et des petits, ils s'égarèrent et perdirent la piste.

Tout à coup Swartboy courut vers un grand acacia, en invitant ses compagnons à le suivre. Avait-il vu un éléphant? Hendrik et Von Bloom se l'imaginèrent, enlevèrent à la hâte les fourreaux de leurs fusils, et rejoignirent le Bosjesman.

Il était seul au pied de l'acacia, et montrait du doigt la terre battue autour de l'arbre. On aurait dit que plusieurs chevaux y avaient été attachés pendant longtemps, qu'ils avaient foulé l'herbe et usé l'écorce en se frottant contre le tronc.

—Qu'est-ce que cela signifie? demandèrent à la fois Hendrik et Von Bloom.

—C'est la chambre à coucher de l'éléphant, répondit Swartboy.

Toute autre explication était inutile. Les chasseurs se rappelèrent que les éléphants avaient l'habitude de s'appuyer contre les arbres pour dormir. L'acacia était un de ces arbres; ils en acquéraient la preuve; mais à quoi pouvait-elle leur servir?

—Le vieux klow reviendra, dit Swartboy.

—Vous croyez?

—Oui, baas! les empreintes sont fraîches; le grand éléphant dormait ici la nuit dernière.

—Eh bien! faut-il l'attendre, et tirer dessus quand il reparaîtra?

—Non, baas; vous n'avez pas besoin d'user vos balles. Nous allons faire son lit, et vous verrez comme il se couchera.

En disant ces mots, le Bosjesman ricana et fit une grimace expressive.

—Que voulez-vous dire? demanda Von Bloom.

—Laissez faire le vieux Swartboy, et je vous promets que l'éléphant est à nous! Je sais un moyen de le prendre sans employer vos fusils.

Le Bosjesman communiqua son plan, auquel son maître, craignant de voir se renouveler l'échec de la veille, adhéra avec empressement. On avait par bonheur tous les instruments nécessaires pour l'exécution: une hache bien affilée, une forte courroie et des couteaux.

On se mit à l'œuvre sans perdre de temps.

Si l'éléphant revenait, ce devait être pendant les heures les plus chaudes de la journée. Les chasseurs n'avaient donc guère plus de soixante minutes pour faire son lit, suivant la facétieuse expression du Bosjesman. Ils commencèrent leurs opérations avec ardeur sous la direction supérieure de Swartboy, aux instructions duquel ils se conformèrent aveuglément.

Il leur fut d'abord ordonné de couper trois pieux de bois dur, chacun d'environ trois pieds de long, gros comme un bras d'homme, et pointu par un bout.

Le bois de fer (olea undulata) croissait en abondance aux alentours. On en coupa trois morceaux de dimensions convenables, qui furent équarris avec la hache et taillés en pointe avec les couteaux.

Cependant, à côté de l'arbre contre lequel l'éléphant avait coutume de s'appuyer, et à environ trois pieds du sol, Swartboy avait enlevé l'écorce. Il fit ensuite une entaille si profonde que l'acacia, abandonné à lui-même, serait infailliblement tombé; mais Swartboy l'avait consolidé en attachant aux branches supérieures une courroie qui se rattachait aux rameaux d'un arbre voisin.

Ces mesures étaient prises du côté opposé à l'entaille, la courroie seule retenait l'arbre, et il suffisait, pour le renverser, de lui imprimer la moindre secousse dans l'autre sens.

Swartboy replaça le morceau d'écorce qu'il avait enlevé et fit disparaître les copeaux avec un soin minutieux. A moins d'un examen très-attentif, il était impossible de deviner que l'acacia eût été jamais entamé par la hache.

Il restait à planter les pieux que Von Bloom et Hendrik avaient préparés. Swartboy se chargea de cette opération, qu'il accomplitavec une prestesse merveilleuse en moins de dix minutes; il avait creusé trois trous dont la profondeur dépassait un pied, et qui n'avaient pas en diamètre un demi-pouce de plus que les pieux.

Vous êtes curieux sans doute de savoir comment il s'y prit. Vous auriez creusé à la bêche un trou qui aurait été nécessairement aussi large que la bêche même; mais Swartboy n'avait point de bêche, et, s'il en avait eu une, il ne s'en serait pas servi, puisqu'elle eût fait des fosses beaucoup trop grandes pour répondre à ses vues.

Le Bosjesman employa un bâton pointu avec lequel il remua d'abord la terre dans un espace déterminé. Il déblaya le trou, y remit son bâton, enleva de nouveau la terre, et continua de la sorte jusqu'à ce que la profondeur lui parût suffisante. Les trois trous furent disposés en triangle au pied de l'acacia, mais du côté opposé à celui que l'éléphant devait choisir pour se reposer.

Swartboy plaça dans chaque trou un pieu, la pointe en l'air et le consolida au moyen de terre pétrie et de cailloux. Pour cacher la couleur blanche du bois fraîchement coupé, il enduisit les pieux de terre.

Ces préparatifs terminés, les chasseurs se retirèrent, mais ils ne s'éloignèrent pas. Ils montèrent sur un arbre touffu, et se logèrent au milieu du feuillage. Le porte-drapeau arma son long roer, Hendrick apprêta sa carabine; et tous deux se disposèrent à faire feu dans le cas où le piège ingénieusement tendu par Swartboy ne réussirait pas.

Il était midi, la chaleur était intense et aurait incommodé les chasseurs s'ils n'eussent été protégés par un épais ombrage. Swartboy tira de favorables augures des circonstances atmosphériques. Il était vraisemblable que l'éléphant, accablé par la chaleur, viendrait chercher le frais dans son gîte favori.

Il ne pouvait tarder à venir. Au bout de vingt minutes, on entendit un bruit étrange; c'était celui qui venait de son estomac. L'instant d'après, il sortit de la jungle d'un pas indolent. Loin de soupçonner aucun danger, il se plaça lui-même près du tronc de l'acacia, dans la position que Swartboy avait prédit qu'il prendrait. Il avait la tête tournée, mais pas assez pour empêcher les chasseurs d'admirer ses magnifiques défenses, longues d'au moins six pieds; pendant qu'ils contemplaient ce superbe trophée, l'animal leva sa trompe,et versa au milieu des feuilles un torrent d'eau, qui retomba sur son corps en globules étincelants.

Swartboy prétendit qu'il tirait cette eau de son estomac. Les naturalistes peuvent contester l'exactitude de l'observation; cependant ces jets de pluie furent réitérés, et à chacun d'eux, la quantité d'eau était toujours aussi considérable. Evidemment, sa trompe n'aurait pu seule contenir cette masse liquide.

Les chasseurs, qui souffraient de la chaleur et de la soif, comprirent sans peine le plaisir que ce bain de pluie causait à l'éléphant. Les gouttes cristallines qui retombaient sur son dos, en coulant du haut de l'acacia, lui faisaient oublier la fatigue et pousser des grognements de satisfaction.

Ce bain était le prélude de son sommeil. Sa tête s'inclina; ses oreilles cessèrent de battre et sa trompe demeura immobile, enroulée autour de ses défenses.

Les chasseurs l'observaient avec un intérêt facile à concevoir.

Tout à coup son corps se penche; il touche l'arbre, qui se fend avec fracas, et l'énorme masse noire tombe sur le côté. Un cri terrible, qui fait frémir jusqu'aux feuilles, retentit dans les bois, puis au craquement des branches se mêlent des gémissements confus. Ce sont ceux du gigantesque animal renversé. Les chasseurs restent immobiles à leur place sans faire usage de leurs armes. L'éléphant empalé a reçu le coup de la mort. Son agonie est de courte durée; on entend siffler dans sa trompe la respiration saccadée qui précède le dernier moment, et à ce bruit sinistre succède un bruit plus sinistre encore.

Les chasseurs descendent de l'arbre et s'approchent de l'éléphant. Il est mort! les terribles chevaux de frise ont rempli leur destination.

Il fallut une heure entière pour enlever les défenses; mais nos chasseurs ne reculèrent pas devant ce travail, et furent même enchantés d'avoir à porter au camp un fardeau sous lequel ils pliaient.

Hendrik se chargea des fusils et des ustensiles.

Von Bloom et Swartboy s'emparèrent chacun d'une défense.

Le cadavre de l'éléphant fut abandonné, et les vainqueurs reprirent triomphalement la route de leur demeure.

Malgré le succès de cette chasse, l'esprit de Von Bloom n'était pas en repos; à la vérité, l'ivoire était conquis, mais de quelle manière! Le succès avait dépendu en grande partie du hasard et n'était pas un gage de succès futurs. Il pouvait se passer des mois entiers avant qu'on retrouvât une autre chambre à coucher d'éléphant.

Telles étaient les réflexions du porte-drapeau le soir de son heureuse expédition; mais elles étaient moins agréables encore deux semaines après.

Il avait redoublé d'efforts; il avait chassé pendant douze jours consécutifs, et n'avait ajouté à son trésor qu'une seule paire de défenses! C'étaient celles d'une femelle; elles n'avaient pas deux pieds de long, et leur valeur était médiocre.

Pourtant presque chaque jour on avait rencontré des éléphants sur lesquels on avait pu tirer; mais ce n'était pas une consolation. Il était démontré que la fuite leur était facile, et qu'on avait peu de chances de les prendre tant qu'on les poursuivrait à pied.

Les chasseurs à pied peuvent approcher de l'éléphant, lui envoyer une balle; mais quand il se met à trotter à travers la jungle, il devient inutile de le suivre; il fait plusieurs lieues sans s'arrêter, et si les chasseurs parviennent à le rejoindre de manière à lui envoyer un second coup de fusil, ce n'est que pour le voir ensuite disparaître dans les fourrés, où l'on finit par perdre ses traces.

A cheval, le chasseur distance sans peine l'éléphant. Une particularité du grand pachyderme, c'est que, dès qu'il s'aperçoit que son ennemi, quel qu'il soit, est capable de l'atteindre, il dédaigne de faire un pas de plus. Le chasseur le tire alors à loisir.

Un autre avantage du chasseur monté est de pouvoir éviter les attaques de l'éléphant furieux.

Il n'est pas étonnant que Von Bloom soupirât après la possession d'un cheval, d'un noble compagnon qui eût assuré le succès de ses chasses. Ses regrets étaient d'autant plus vifs, qu'après avoir exploré la contrée, il l'avait trouvée remplie d'éléphants. Il en avait vu par centaines à la fois, tous peu disposés à s'effrayer d'un coup de feu. Peut-être n'avaient-ils jamais entendu la détonation d'un fusil avant que le long roer du porte-drapeau leur cinglât les oreilles.

Avec un cheval, Von Bloom était sûr d'en pouvoir tuer plusieurs et de recueillir de l'ivoire pour une somme importante.

Sans cheval, toutes ses espérances avortaient.

En songeant à cette alternative, il retombait dans ses idées noires. Il voyait ses fils condamnés à vivre en enfants des bois, sans livres, sans éducation, sans société, et sa jolie Gertrude vouée à la vie sauvage ainsi qu'au célibat. Que n'aurait-il pas donné pour avoir un couple de chevaux!

Le porte-drapeau était assis dans le grand nwana, sur la plate-forme qui dominait le lac. De ce point on apercevait la verdoyante prairie qui s'étendait à l'est du rivage et au-delà de laquelle commençaient les bois.

En ce moment, un troupeau traversait la plaine et s'avançait vers l'abreuvoir. Les animaux qui le composaient avaient l'encolure et la taille de petits chevaux; ils marchaient en ligne, d'un pas assuré, comme une caravane sous la direction d'un chef prudent. Quelle différence entre leurs allures et les mouvements fantasques des gnous!

Ils avaient toutefois quelque analogie avec ces derniers; ils tenaient aussi du cheval, de l'âne et du zèbre. Au cou, aux joues, aux épaules, ils portaient des bandes exactement pareilles à celles du zèbre, mais moins distinctes, et qui ne se reproduisaient ni sur le corps, ni sur les jambes. Ils rappelaient l'âne par la couleur générale de leur robe; mais la tête, le cou, la partie supérieure du corps étaient d'une nuance plus foncée, et légèrement teintée de brun rouge.

C'étaient, en réalité, des animaux de l'espèce du zèbre, des couaggas.

Les naturalistes modernes ont divisé le genre des solipèdes en deux espèces, l'âne et le cheval. Les caractères de la première sont une longue crinière flottante, une queue lisse, des callosités verruqueuses aux jambes. Les animaux dont l'âne est le type ont la crinière courte et droite, la queue grêle et garnie de poils à l'extrémité seulement; leurs jambes de derrière sont dépourvues de callosités, mais ils en ont, comme le cheval, aux jambes de devant.

L'espèce chevaline a de nombreuses variétés. Les races arabe, anglaise, normande, limousine, corse, mecklembourgeoise, danoise, espagnole, présentent entre elles des différences sensibles: mais toutes ont les mêmes caractères distinctifs, depuis le grand cheval de brasseur de Londres jusqu'au poney de Shetland.

Les variétés de l'âne sont presque aussi nombreuses, mais elles sont généralement moins connues.

L'âne vulgaire (asinus vulgaris) se modifie suivant les contrées, et dans quelques-unes il est aussi élégant et aussi estimé que le cheval. Des races d'Arcadie, de Mirebalais, d'Espagne, d'Egypte, de Malte, jouissent d'une réputation méritée. On suppose qu'elles doivent toutes leur origine à l'âne sauvage (asinus onager), que l'on désigne encore sous les noms d'onagre et de koulan. L'onagre, qui habite l'Asie et le nord-est de l'Afrique, a la taille plus élevée, les oreilles moins longues, le pelage d'un gris quelquefois jaunâtre. Sa peau dure et élastique sert à faire des cribles, des tambours, et le cuir est connu en Orient sous la dénomination de sagri, et en Europe sous celle de chagrin.

L'hémione ou dzigguetai (asinus hemionus) habite le centre et le midi de l'Asie. Sa couleur est isabelle, mais sa crinière est noire, ainsi qu'une ligne qui s'étend le long de la colonne vertébrale.

Dans le Ladak se trouve l'âne kiang: en Perse, le khur (asinus homar); dans la Tartarie chinoise, le yo-to-tze (asinus equulus). Toutes ces espèces asiatiques vivent à l'état sauvage, et se distinguent par les formes, par la couleur et même par les habitudes. Quelques-unes sont plus agiles à la course que les meilleurs chevaux.

Ne pouvant, dans ce livre, donner de chaque espèce une minutieuse description, nous nous bornons à des observations qui rentrent dans notre cadre sur les ânes sauvages d'Afrique, dont il existe six ou sept espèces.

En première ligne nous placerons l'onagre, qui, comme nous l'avons dit, s'étend de l'Asie aux parties contiguës de l'autre continent.

Le koomrah, qu'on a classé parmi les chevaux, mais qui se rapproche davantage de l'âne, hante les forêts de l'Afrique septentrionale, où il vit solitaire, contrairement aux habitudes de la plupart de ses congénères.

Le zèbre (equus zebra) est peut-être le plus beau de tous les quadrupèdes. Il a le pelage symétriquement rayé de bandes brunes transversales disposées sur un fond jaunâtre. Sa hauteur est d'environ quatre pieds au garrot, sa longueur de six ou sept pieds depuis le museau jusqu'à l'origine de la queue. Il est défiant, indomptable, et assez vigoureux pour lutter sans trop de désavantage même contre les grands carnassiers.

Le dauw ou onagre, qu'on nomme aussi zèbre de Burchell, a la taille de l'âne vulgaire, mais il en diffère par la grâce et le fini de ses formes. Sa crinière est striée de bandes brunes et blanches, et une ligne noire bordée de blanc suit entièrement sa colonne vertébrale. Il n'est rayé ni sur les jambes ni sur la queue. Sa robe n'est pas d'une nuance aussi pure que celle du zèbre, et les bandes n'en sont pas si nettement marquées.

Le dauw du Congo (equus hippotigris) doit être le cheval-tigre des Romains. Ce qui nous donne lieu de le croire, c'est qu'il habite le nord de l'Afrique, tandis que les autres espèces appartiennent exclusivement à la partie méridionale.

Le nom du couagga (equus couagga) est une onomatopée tirée de son hennissement, qui tient un peu de l'aboiement du chien.

Les espèces asines de l'Afrique australe diffèrent entre elles par leurs penchants et leurs mœurs. Le zèbre, qui se tient dans les montagnes, est farouche et sauvage. Le dauw hante les plaines désertes, mais il est aussi intraitable que le précédent. Le couagga, qui vit également dans les plaines, est d'un naturel timide et docile; on peut le dresser avec autant de facilité qu'un cheval. Si les fermiers du Cap le laissent en paix, c'est qu'ils ont des chevaux en abondance; mais Von Bloom se trouvait dans une position exceptionnelle, et il pensa sérieusement à dompter des couaggas.

Jusqu'à ce jour, le porte-drapeau avait à peine daigné faire attention aux couaggas. Il en avait vu souvent un troupeau, peut-être le même, venir boire au lac. Il aurait pu en tuer plusieurs; mais à quoi bon? Leur chair jaune et huileuse n'est mangeable que pour les naturels affamés; leur cuir, que l'on emploie parfois à faire des sacs, est de peu de valeur. Par ces motifs, nos aventuriers avaient laissé en paix les couaggas, ne se souciant pas d'user leur poudre à détruire d'aussi inoffensives créatures. Tous les soirs régulièrement ils s'étaient rendus au lac et s'étaient retirés après avoir bu, sans exciter la moindre attention.

La position était bien changée, et le nouveau projet qui occupait l'esprit de Von Bloom donnait tout à coup aux couaggas autant d'importance qu'aux éléphants. Il admirait les bandes dont leurs têtes étaient ornées, leurs jambes fines, leurs formes rebondies. Ces animaux dédaignés, que le fermier tue seulement pour la nourriture de ses Hottentots, devenaient précieux à ses yeux. Ne pouvait-il pas les soumettre à la selle et au harnais, et s'en servir comme de chevaux pour la chasse à l'éléphant? ce n'était nullement impraticable, et l'espérance se ranima dans le cœur du porte-drapeau.

Rayonnant de joie, il communiqua ses idées à sa famille, et tous s'étonnèrent de ne pas y avoir songé plus tôt.

Mais comment prendre les couaggas? Von Bloom, Hans, Hendrik et Swartboy ouvrirent une conférence pour en délibérer.

On ne pouvait rien faire le jour même, et le troupeau s'éloigna sans être inquiété. Les chasseurs savaient qu'il reviendrait le lendemain, et l'attendaient à son retour.

Hendrik conseilla de se servir des armes à feu. En frappant lecouagga à la partie supérieure du cou, près du garrot, on le blesse sans le tuer. Il se rétablit promptement et s'apprivoise de même; mais en général il reste dans un état d'abattement dont il ne se relève pas.

Hans trouva cette pratique trop cruelle.

—Nous serions exposés à tuer plusieurs couaggas avant d'en atteindre un seul au bon endroit. Nous avons encore d'abondantes munitions; pourtant il importe de les ménager. Ne vaudrait-il pas mieux tendre des pièges? J'ai entendu dire qu'on prend aux lacets des animaux aussi gros que les couaggas.

—Ce plan ne me sourit guère, objecta Hendrik; il y a de graves inconvénients. En admettant que nous nous emparions du chef du troupeau, ses camarades, qui le verront pris, s'enfuiront à la hâte et ne reviendront plus au lac. Dans ce cas, à quoi nous serviront nos pièges? Il nous faudra longtemps pour retrouver un autre abreuvoir de couaggas, tandis que nous pouvons toujours les chasser dans les plaines.

—Je ne sais à quoi m'arrêter, dit à son tour Von Bloom, et je m'en rapporte à la vieille expérience de Swartboy, qui garde le silence et qui doit avoir quelque bon tour dans son sac.

—Il faut creuser une fosse, dit Swartboy, et je m'en charge; c'est par ce moyen que mes compatriotes prennent les gros animaux.

—Ce plan, reprit Von Bloom, me semble plus plausible que le précédent.

—Il n'est pas meilleur, dit Hendrik, et par les mêmes raisons. Le premier de la bande peut tomber dans la trappe, mais les autres n'auront pas la sottise de l'y suivre, et ils s'en iront pour ne plus reparaître. Si nous opérions pendant la nuit, plusieurs couaggas pourraient donner tête baissés dans le piège, sans que le reste du troupeau en fût alarmé, mais vous savez que ces animaux viennent toujours boire en plein jour.

Ces objections étaient sérieuses, et les membres de la conférence les discutèrent longuement. Chacun recueillit ses souvenirs, en cherchant à régler le point d'attaque sur les habitudes connues des couaggas.

Von Bloom avait remarqué qu'ils entraient invariablement dans l'eau par la gorge où s'était livré le combat du rhinocéros et del'éléphant. Après avoir bu, ils suivaient à gué le rivage et sortaient par une autre brèche de la berge. La régularité purement accidentelle qu'ils mettaient dans leurs mouvements était due sans doute à la configuration du terrain.

L'exactitude de cette observation ayant été admise par tous, Von Bloom proposa de la mettre à profit.

—Sans doute, dit-il, Hendrik a raison. Une fosse creusée sur le sentier par lequel les couaggas arrivent au lac ne servirait qu'à prendre leur chef, et tous les autres s'esquiveraient au galop. Mais plaçons notre piège sur la route qu'ils prennent pour sortir de l'eau, et nous obtiendrons un résultat tout différent. Je suppose qu'elle soit creusée et d'une largeur convenable; les couaggas ont fini de boire et s'en vont: en ce moment nous paraissons du côté de la gorge, nous jetons l'alarme dans le troupeau, qui se précipite en avant, et notre fosse est remplie.

Des applaudissements accueillirent ce projet, et la motion de Swartboy avec cet amendement fut adoptée à l'unanimité. Il ne restait plus qu'à creuser la fosse, à la couvrir convenablement et à en attendre l'effet.

Pendant qu'on méditait leur capture, les couaggas étaient restés en vue et prenaient leurs ébats dans la plaine. Ce spectacle faisait éprouver le supplice de Tantale à Hendrik, qui aurait eu envie de montrer son adresse en mettant son procédé à exécution. Pourtant le jeune chasseur réfléchit qu'il serait imprudent de tirer sur ces animaux, jusqu'alors sans défiance, et il se contint, de peur de les empêcher de revenir à l'abreuvoir. Il se contenta de les surveiller de loin, avec un intérêt qu'ils ne lui avaient jamais fait éprouver.

Quoique près du grand figuier-sycomore, les couaggas ne se doutaient pas de la présence de leurs ennemis cachés au milieu des branches. Ils ne songeaient pas à lever les yeux, et rien au pied de l'arbre n'était de nature à les alarmer. Les roues de la charrette avaient été depuis longtemps mises à couvert sous les buissons, pour qu'elles ne fussent pas endommagées par l'ardeur du soleil. Il n'y avait sur le sol aucune trace propre à indiquer l'existence d'un camp, et on aurait pu passer sous l'arbre sans remarquer l'habitation aérienne des chasseurs. Le porte-drapeau avait pris les plus minutieuses précautions pour la dissimuler, car, n'ayant pas encorepoussé loin ses explorations, il ignorait si la contrée ne renfermait pas des ennemis plus dangereux que les hyènes et les lions eux-mêmes.

Tandis que l'on observait les couaggas, un d'eux se distingua par une manœuvre singulière. Il broutait paisiblement, lorsqu'il s'approcha d'un buisson qui croissait isolément dans la plaine. Tout à coup les chasseurs le virent faire un bond en avant, et du milieu des broussailles sortit aussitôt une hyène rayée. Au lieu de faire face à son adversaire, elle poussa un hurlement d'alarme, et s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes. De la part d'un animal aussi fort et aussi féroce, cette conduite remplit les chasseurs d'étonnement et d'indignation.

L'hyène se dirigeait vers un massif d'arbres, mais elle n'eut pas le temps d'y arriver. Le couagga la serrait de près, en poussant ce cri de couaag, auquel il doit son nom. Les sabots de ses pieds de devant tombèrent sur le dos de l'hyène; en même temps il saisit entre ses dents le cou de la bête carnassière, et le serra comme dans un étau.

Les spectateurs s'attendaient à voir l'hyène se débarrasser de cette étreinte, mais ils se trompaient. Ce fut en vain qu'elle se débattit. Le couagga la secouait avec ses fortes mâchoires et la foulait avec ses sabots. Bientôt elle cessa de crier, et son cadavre mutilé fut abandonné sur la plaine. On serait tenté de croire que cet incident fit sentir à nos chasseurs la nécessité d'être prudent avec le couagga. Un animal doué par la nature de dents aussi formidable ne paraissait nullement disposé à supporter le mors et la bride. Mais il est bon de savoir que le couagga a pour l'hyène une singulière antipathie. Il entre en fureur à la vue d'un seul de ces animaux, ce qui ne l'empêche pas de se conduire tout différemment à l'égard de l'homme. Au reste, dans cette circonstance, le solipède l'emporte sur le carnassier, sur lequel il exerce une sorte de domination. Quelques fermiers des frontières du Cap ont tiré parti de ces faits, et pour éloigner les hyènes de leurs troupeaux, ils y joignent un certain nombre de couaggas, qui remplissent le rôle de gardiens et de protecteurs.

Malgré la curiosité que lui inspiraient les couaggas, Von Bloom se leva avec tant de brusquerie qu'il attira sur lui l'attention de ses compagnons. Il venait d'être frappé d'une idée subite; c'était qu'il fallait travailler immédiatement à creuser la fosse.

Le soleil allait se coucher dans une demi-heure, et l'on pouvait supposer qu'il était inutile de se presser; mais le porte drapeau se chargea de prouver à ses coadjuteurs qu'il y avait péril en la demeure.

—Si nous ne commençons dès à présent, dit-il, et si nous ne travaillons une partie de la nuit, nous n'arriverons jamais à temps. Ce n'est pas une petite affaire que d'ouvrir une fosse assez grande pour contenir à la fois une demi-douzaine de couaggas. Il faut enlever la terre à mesure que nous la retirerons, couper des perches et des branches, et les disposer de manière à couvrir le trou. Tout cela doit être fait avant le retour du troupeau, sous peine d'échouer dans notre entreprise. S'il reparaît avant que nous ayons enlevé jusqu'aux moindres traces de notre travail, il s'éloignera sans entrer dans l'eau, et ne nous rendra peut-être plus de visites.

Hans, Hendrik et Swartboy reconnurent la justesse de ces considérations, et tous descendirent du nwana pour se mettre à l'ouvrage. Ils avaient deux bonnes bêches, une pelle, une pioche et deux paniers pour transporter les déblais. Il eût été difficile d'achever l'opération en temps utile, s'il avait fallu charroyer la terre au loin, mais par bonheur le lit du ruisseau était voisin, et on pouvait l'y jeter sans dérangement.

Après avoir tracé les contours de la fosse, Von Bloom et Hendrik prirent chacun une bêche; le sol était assez meuble pour qu'on pût se dispenser d'avoir recours à la pioche.

Swartboy, armé de la pelle, remplit les paniers aussi vite que Hans et Totty pouvaient les vider. Gertrude et le petit Jan avaient un troisième panier, et ils allégèrent efficacement la tâche.

Le travail se poursuivit avec activité jusqu'à minuit, à la clarté de la lune, et quand il fut interrompu, le fermier et Hendrik étaient enterrés jusqu'au cou. Ils étaient désormais sûrs d'achever la fosse le lendemain. Ils quittèrent leurs outils, et après avoir accompli leurs ablutions dans l'eau pure du lac, ils allèrent se livrer au repos.

Dès la pointe du jour ils se remirent à l'œuvre avec une activité d'abeilles. Au moment du déjeuner, Von Bloom, en se dressant sur la pointe des pieds pouvait à peine arriver au niveau du sol, et la tête laineuse de Swartboy était presque à deux pieds au-dessous.

Après le déjeuner, les travailleurs recommencèrent à creuser et à déblayer jusqu'à ce que le trou leur parût d'une profondeur suffisante. Il était impossible à un couagga de s'en tirer, et une antilope springbok aurait pu tout au plus en sortir en sautant.

On étendit sur la fosse des perches et des broussailles, qu'on recouvrit ensuite d'herbes et de roseaux, ainsi que les alentours. Le plus judicieux animal eût été trompé, tant la trappe avait été habilement dissimulée, et un renard même y serait tombé avant de l'avoir découverte.

Il ne restait plus qu'à dîner en attendant l'arrivée des couaggas. Le repas fut gai, malgré l'excessive fatigue qu'avaient supportée les travailleurs. La perspective d'une belle capture les mettait tous en belle humeur, et chacun formait des conjectures sur le succès.

—Nous prendrons au moins trois couaggas, dit Von Bloom.

—Nous en prendrons le double, s'écria Swartboy.

—Je ne vois pas, dit le petit Jan, pourquoi la fosse ne serait pas remplie.

—Elle le sera, ajouta Hendrik; nous pousserons les couaggas dedans, et je ne vois pas comment ils nous échapperaient.

En effet, le succès paraissait infaillible. La fosse était assez large pour empêcher les animaux de sauter par-dessus, et elle occupait toute la largeur du sentier; de sorte qu'ils ne pouvaient l'éviter, et que la disposition du terrain les y conduisait fatalement.

A la vérité, s'ils étaient abandonnés à eux-mêmes et libres demarcher à la file, suivant leur habitude, on pouvait ne prendre que le chef du troupeau. Il était certain qu'en le voyant tomber, ses compagnons feraient volte-face; mais les chasseurs comptaient, dans un moment donné, répandre la terreur au milieu du troupeau, et forcer les couaggas à se précipiter dans la fosse.

Ils n'avaient besoin que de quatre montures, mais ils n'eussent pas été fâchés d'avoir du choix.

On avait dîné plus tard qu'à l'ordinaire, et l'heure approchait où le troupeau venait se désaltérer dans le lac. On laissa libre la route par laquelle il arrivait. Hans, Hendrik et Swartboy se placèrent en embuscade aux environs, à quelque distance les uns des autres. Dans les positions qu'ils occupaient, il leur suffisait de sortir des taillis où ils étaient cachés pour pousser le troupeau du côté de la fosse. Afin de régulariser leurs mouvements, Von Bloom resta dans l'arbre sur la plate-forme. Il devait les avertir de l'approche des couaggas, et donner le signal de l'action en tirant un coup de fusil à poudre. Hans et Hendrik avaient l'ordre de tirer à leur tour en se montrant, et de produire ainsi la panique désirée.

Ce plan était admirablement conçu.

Aussitôt que le troupeau apparut dans la plaine, Von Bloom dit à voix basse:

—Voici les couaggas!

Les innocentes bêtes défilèrent dans la gorge, s'éparpillèrent dans l'eau, et commencèrent leur mouvement de retraite par le sentier que traversait la trappe.

Le chef grimpa sur la berge; mais il s'arrêta en hennissant quand il vit les roseaux et l'herbe fraîche qui jonchaient le sol.

Il avait envie de rebrousser chemin.

En ce moment retentit la bruyante détonation du roer. Deux autres explosions y répondirent à droite et à gauche, comme des échos affaiblis, tandis que sur un autre point Swartboy faisait entendre des cris formidables. En jetant un regard en arrière, les couaggas se crurent entourés d'ennemis; mais une route leur était ouverte: c'était celle qu'ils avaient coutume de prendre, et le troupeau s'y engagea. On entendit le craquement des perches, le piétinement des sabots, le bruit sourd des corps qui tombaient et le hennissement des victimes effarées. Quelques couaggas sautèrent,comme pour franchir la fosse; d'autres se dressèrent sur leurs pieds de derrière, et tournèrent sur eux-mêmes pour entrer dans le lac; d'autres encore s'échappèrent à travers les broussailles; mais le gros du troupeau revint sur ses pas, se remit à l'eau, et s'enfuit par la gorge. Au bout de quelques minutes tous avaient disparu. Les enfants croyaient qu'aucun n'avait été pris; mais, de la position qu'il occupait dans le nwana, Von Bloom apercevait des têtes qui s'allongeaient en dehors de la fosse. On n'y trouva pas moins de huit couaggas, deux fois plus qu'il n'en fallait pour monter tous les chasseurs.

Au bout de moins de deux semaines, quatre couaggas avaient été rompus à la selle et obéissaient aussi bien que des chevaux. Ils avaient eu beau ruer, caracoler, jeter leur cavaliers par terre; le Bosjesman et Hendrik étaient d'habiles écuyers, qui triomphèrent promptement de leur résistance.

La première fois que ces animaux furent employés à la chasse de l'éléphant, ils rendirent précisément le service qu'on attendait d'eux. Comme de coutume, l'éléphant prit sa course après avoir essuyé un premier coup de feu; mais les chasseurs, montés sur leurs couaggas, ne le perdirent pas de vue. Dès qu'il s'aperçut que ses jambes étaient inutiles, il fut aux abois et dédaigna de fuir les chasseurs. Ils purent réitérer leurs décharges, et un coup mortel finit par étendre sur le sol son corps gigantesque.

—Mon étoile reparaît! s'écria Von Bloom enthousiasmé. Mes espérances ne seront plus déçues. Je serai riche! En quelques années, je referai ma fortune; je serai à même d'élever une pyramide d'ivoire.

Hendrik était le meilleur chasseur de toute la famille. C'était lui qui fournissait habituellement le garde-manger. Les jours où l'on ne chassait pas l'éléphant, il s'en allait seul à la poursuite des antilopes, dont la chair était la principale nourriture des habitants du nwana. Grâce à son adresse, la table était toujours abondamment pourvue.

L'Afrique est la patrie des antilopes; on en compte, dans le monde entier, pas moins de soixante-dix espèces différentes; plus de cinquante sont africaines, et trente au moins appartiennent au sud de l'Afrique, c'est-à-dire à cette partie du continent comprise entre le cap de Bonne-Espérance et le tropique du Capricorne.

Il faudrait un volume pour faire une monographie des antilopes; aussi dois-je me contenter de dire que la plupart se trouvent en Afrique; qu'il en existe plusieurs espèces en Asie, et une seule en Amérique, le prong-horn; en Europe il y en a deux, dont une, le chamois des Alpes, pourrait être mise au rang des chèvres.

Je remarquerai en outre que les soixante-dix espèces d'animaux groupés dans le genre antilope diffèrent considérablement les unes des autres par la forme, la couleur, le pelage et les habitudes. Rien de plus arbitraire que la classification qui les réunit. Les unes, comme le chamois, se rapprochent des chèvres; d'autres ressemblent aux daims, aux bœufs ou aux bisons; et quelques espèces possèdent tous les caractères du mouton sauvage.

Toutefois, en général, les antilopes tiennent plutôt des daims que de tous autres animaux, et plusieurs espèces sont vulgairement connues sous la dénomination de daims. Il en est qui ont moins d'analogie avec leurs congénères qu'avec certaines espèces de daims. Seulement ces derniers ont des cornes osseuses qu'ils perdentannuellement, tandis que les antilopes conservent les leurs, qui sont de corne véritable et persistante.

Les antilopes ont des mœurs qui varient à l'infini, suivant les espèces. Elles habitent tantôt les vastes plaines, tantôt les forêts profondes. Elles errent tantôt sur le bord des rivières, tantôt sur les rochers escarpés ou dans les ravins desséchés des montagnes. Les unes brouttent l'herbe, les autres se nourrissent des feuilles et des pousses tendres des arbres. En somme, les antilopes ont des prédilections si diverses qu'on en trouve partout, quels que soient le climat, la végétation, les sites du pays. Le désert même a ses antilopes, qui préfèrent ses plaines arides aux vallées les plus verdoyantes et les plus fertiles.

L'élan ou caana (antilope oreas) est le plus grand de ce genre, puisque sa taille égale celle d'un fort cheval. Il est lourd et a le pas médiocrement rapide; un chasseur monté l'atteint sans efforts. Les proportions générales de l'élan ont quelque rapport avec celles du bœuf, mais ses cornes sont droites; elles partent en ligne verticale du sommet de la tête, et divergent légèrement l'une de l'autre; elles ont deux pieds de longueur, et même plus chez les femelles, et sont entourées d'un anneau qui monte en spirale jusqu'à la pointe.

Les yeux de l'élan caana, comme ceux de la plupart des antilopes, sont grands, humides et doux. Malgré sa force et ses dimensions, il est du naturel le plus inoffensif, et ne se résigne à combattre que lorsqu'on l'y force absolument. Sa couleur est un brun-foncé teinté de roux, ou, chez certains individus, un gris-cendré mélangé d'ocre-jaune.

L'élan est une des antilopes qui paraissent pouvoir se passer d'eau. On le trouve dans les plaines désertes, loin de toute rivière et l'on dirait même qu'il affectionne les solitudes desséchées, à cause de la sécurité qu'il y trouve. Cependant il habite aussi les régions fertiles et boisées; il vit en troupes nombreuses, mais les deux sexes paissent séparément, par groupes de dix à cent individus.

La chair de l'élan est excessivement estimée; elle ne le cède en délicatesse ni à celle de l'antilope, ni à celle des animaux de race bovine; elle a le goût du bœuf tendre avec un arrière-goût de venaison. On fait sécher les muscles des cuisses qui, préparés de lasorte, prennent la qualification de langues de cuisse, et sont regardés comme le morceau le plus savoureux.

Bien entendu que les chasseurs poursuivent l'élan avec activité. Comme il est toujours très-gras et qu'il ne court pas vite, on arrive aisément à le tuer, à l'écorcher et à le dépecer. C'est une chasse qui offre peu d'attraits; seulement on ne trouve pas souvent l'occasion de la faire.

La facilité avec laquelle on prend ces antilopes si recherchées en a diminué le nombre, et ce n'est que dans les districts éloignés qu'en en rencontre encore des troupeaux.

Depuis l'arrivée de la famille Von Bloom au cap, on avait remarqué des traces d'élans sans en voir un seul. Hendrik, pour plusieurs raisons, désirait tuer un de ces animaux. La première, c'était qu'il n'en avait jamais tiré; la seconde, qu'il appréciait les qualités de la viande qui couvre en abondance les côtes du caana.

Ce fut donc avec une vive satisfaction qu'un matin Hendrik apprit qu'on avait vu un troupeau d'élans sur le plateau que bordaient les rochers voisins. Swartboy, qui avait fait une excursion sur les collines, apporta au camp cette heureuse nouvelle. Sans perdre de temps le jeune homme monta sur son couagga, et partit armé de sa bonne carabine.

A peu de distance du camp s'ouvrait dans les hauteurs un ravin qui conduisait au plateau. C'était la route que prenaient les zèbres, les couaggas, et autres habitants des plaines arides, quand ils descendaient au lac.

Hendrik gravit l'escarpement, et, lorsqu'il parvint à la cime, il aperçut immédiatement, à un mille de distance environ, un troupeau composé de sept élans mâles.

La végétation du plateau n'aurait pu abriter même un renard; elle ne consistait que dans quelques aloès épars, quelques euphorbes et quelques touffes de gazon brûlées par le soleil.

Hendrik reconnut aussitôt qu'il lui était impossible de se rapprocher assez des élans pour les tirer.

Quoique n'ayant jamais chassé cette espèce d'antilope, il en connaissait les habitudes: il savait qu'elle courait mal, qu'un vieux cheval pouvait la distancer, et qu'à plus forte raison elle seraitvaincue par son couagga, le plus agile des quatre qui avaient été domptés.

Il s'agissait, en conséquence, de lancer des élans dans de bonnes conditions. Il fallait éviter de les alarmer de trop loin et de leur laisser trop d'avance. En chasseur prudent, Hendrik fit un long détour de manière à mettre le troupeau entre lui et les rochers. Pour n'être pas aperçu, il eut soin de se courber sur sa selle, si bien que sa poitrine touchait presque le garrot de sa monture. Il supposait, avec quelque vraisemblance, que les élans ignorant à quelle espèce d'animal ils avaient affaire, regarderaient longtemps le couagga monté avec plus de curiosité que d'inquiétude.

Les élans se laissèrent approcher à la distance de cinq cents pas avant de prendre leur lourd et indolent galop. Alors Hendrik se releva, donna de l'éperon à son couagga et se mit à la poursuite du troupeau.

Comme il l'avait prévu, les élans s'enfuirent vers les rochers, non dans la direction de la passe, mais du côté où les collines étaient à pic. Parvenus au bord du précipice, ils furent forcés de retourner en arrière, et suivirent une route qui traversait celle qu'ils avaient prise d'abord. Cette marche donnait l'avantage à Hendrik, qui dirigea diagonalement son couagga.

Il avait l'intention d'isoler un des élans et de laisser les autres galopper tant qu'ils voudraient.

Il ne tarda pas à réaliser son projet. Le plus gros du troupeau s'écarta de ses compagnons, comme s'il eût pensé qu'il avait plus de chance de salut en les abandonnant; mais il avait compté sans Hendrik, qui fut une seconde après à ses trousses.

Le chasseur et sa proie parcoururent rapidement un mille à travers la plaine. Peu à peu la robe de l'élan passa du brun roux au bleu plombé; la salive tomba de ses lèvres en abondance, l'écume inonda sa large poitrine, et des larmes roulèrent dans ses yeux globuleux.

Il était aux abois.

Au bout de quelques minutes, le couagga avait rejoint l'énorme antilope, qui, renonçant à courir, s'arrêtait dans son désespoir pour faire face à l'ennemi.

Hendrik avait la main à sa carabine. Vous pensez sans doutequ'il l'épaula, fit feu et abattit l'élan; vous vous trompez. Hendrik était un vrai chasseur, économe de ses ressources. Il n'avait pas besoin de tuer le caana sur place, il savait que sa proie était en son pouvoir, et qu'il la chasserait devant lui comme un domestique. S'il avait pris le parti d'envoyer une balle à l'élan, il aurait fallu chercher du renfort au camp pour le dépecer et en emporter les morceaux, au risque de le retrouver à moitié dévoré par les hyènes.

Au lieu de tirer, il força l'élan à se retourner, et le poussa devant lui dans la direction de la passe.

A bout de ses forces, l'animal était incapable de résistance. De temps en temps il essayait de revenir sur ses pas; mais à l'aspect menaçant du chasseur, il reprenait passivement la route du camp.

Hendrik s'applaudissait de son succès. Il jouissait d'avance de la surprise qu'il allait causer en paraissant avec l'élan. Celui-ci était déjà entré dans la gorge où Hendrik et son couagga se disposaient à le suivre.

En ce moment un grand bruit de pas se fit entendre au pied des hauteurs.

Hendrik éperonna sa monture, afin d'atteindre le bord du précipice et de regarder d'où venait ce bruit. Avant qu'il eût eu le temps d'arriver, il vit avec étonnement l'élan regagner le plateau en galopant avec une nouvelle ardeur; évidemment le fugitif avait été effrayé, et il aimait mieux faire face à son ancien adversaire que d'en affronter un nouveau.

Hendrik ne fit pas grande attention à l'élan, qu'il pouvait toujours forcer à loisir. Il tenait d'abord à savoir pourquoi l'antilope avait rétrogradé: il hâta donc le pas sans hésitation.

Le piétinement des sabots qui retentissait dans la passe lui prouvait qu'il n'avait affaire qu'à des ruminants, et qu'il n'était pas exposé à rencontrer un lion.

Dès qu'il fut à l'entrée de la passe, il jeta les yeux au-dessous de lui, et reconnut un troupeau de couaggas qui revenait de l'abreuvoir. Il en fut contrarié, car ces animaux pouvaient le gêner dans la poursuite de l'élan, et dans son premier accès de dépit, il fut tenté de faire feu dessus; mais c'eût été gaspiller ses munitions en pure perte. Il préféra se remettre à la poursuite de la bête qu'il avait forcé, et dont la peur avait ranimé l'énergie.

Les couaggas sortirent un à un du défilé, au nombre d'environ cinquante. A l'aspect du cavalier, chacun tressaillit d'effroi et fit un écart, jusqu'à ce que le troupeau s'étendit en longue ligne sur le plateau; en des circonstances ordinaires, Hendrik n'y aurait pas fait attention. Maintes fois le couagga perçant de ces animaux avait retenti à ses oreilles; mais il ne put s'empêcher de remarquer que quatre d'entre eux avaient la queue coupée. Il reconnut ceux qui avaient été relâchés après être tombés dans la fosse, et auxquels Swartboy, par des raisons particulières, avait fait subir cette mutilation. C'était le troupeau qui venait habituellement au lac, et qui n'avait pas reparu depuis le jour où il avait été si mal accueilli.

On conçoit qu'Hendrik regardait les couaggas avec une certaine curiosité. L'effroi qu'il leur inspirait, la tournure comique de ceux qui avait la queue coupée, le disposèrent à l'hilarité, et il se mit à rire en se mettant à la poursuite du caana.

Le couaggas prirent le même chemin.

—Je n'aurai jamais, se dit Hendrik, une meilleure occasion de décider un point jusqu'à présent contesté: Un couagga monté peut-il rivaliser de vitesse avec un couagga libre? voilà la question. Je suis curieux de voir si le mien luttera sans désavantage contre ses anciens compagnons.

L'élan tenait la tête; les couaggas couraient après lui, et Hendrik venait à l'arrière-garde. Il n'avait pas besoin de jouer de l'éperon; son noble coursier semblait comprendre qu'il s'agissait de soutenir sa réputation, et il gagnait du terrain à chaque instant.

Le pesant caana fut promptement dépassé. Il s'arrêta, mais les couaggas continuèrent la course, suivis par celui de Hendrik. Au bout de cinq minutes ils avaient laissé l'élan à un mille en arrière, et ils ne s'arrêtaient pas.

Quelle était l'intention de Hendrik? Voulait-il renoncer à sa proie? Etait-il jaloux de la supériorité de sa monture? Avait-il résolu qu'elle remporterait le prix de cette course étrange? C'est ce qu'aurait pu penser quiconque en eût été témoin; mais les apparences étaient trompeuses, et la conduite du chasseur avait des motifs tout différents.

En voyant l'élan s'arrêter, il avait cherché à s'arrêter aussi, etavait tiré fortement la bride; mais son couagga, au lieu d'obéir, avait couché les oreilles et galopé avec une nouvelle ardeur.

Hendrik essaya de le détourner, et tira sur la rêne droite, mais avec tant de force que l'anneau rouillé se brisa. Le mors glissa entre les mâchoires de l'animal, la secousse fit tomber la têtière, et le couagga se trouva complètement débridé! Il était libre d'aller où bon lui semblerait, et naturellement il désirait aller rejoindre ses anciens camarades, qu'il avait reconnus, comme l'attestaient ses hennissements.

D'abord Hendrik regarda la rupture de son mors comme un accident sans importance; c'était un des meilleurs cavaliers du Cap, et il n'avait pas besoin de bride pour conserver son assiette.

—Le couagga, pensa-t-il, ne tardera pas à s'arrêter; j'aurai le temps de réparer le mors et de rajuster la bride. Cependant il commença à s'inquiéter en voyant sa monture aller du même train et le troupeau courir devant lui sans manifester la moindre intention de s'arrêter. C'était la terreur qui poussait les couaggas en avant. Leur camarade les avait reconnus, mais ils n'avaient pas reconnu leur camarade. Avec son accroutrement bizarre et l'homme qu'il portait sur le dos, il leur faisait l'effet d'un monstre terrible, altéré de sang et prêt à les dévorer; aussi tous montraient-ils une agilité jusqu'alors sans exemple: si bien que le couagga dompté, malgré son vif désir de s'en approcher et de leur expliquer sa métamorphose, avait cessé de gagner du terrain. Il redoublait pourtant d'efforts, car il était fatigué à l'excès de la civilisation et de la chasse aux éléphants. Il aspirait sans doute à reprendre la vie sauvage; il semblait penser qu'une fois qu'il se trouverait au milieu des compagnons de sa jeunesse, ils se grouperaient autour de lui et l'aideraient à se débarrasser de l'importun bipède qui se cramponnait à son épine dorsale. Il était si près d'eux, que leurs ruades lui envoyaient à la tête de la poussière et des cailloux; toutes les fois qu'il pouvait prendre haleine, il faisait entendre son couagga d'un ton suppliant, mais il n'était pas écouté.

Cependant que faisait Hendrik? Rien. Il ne pouvait arrêter l'essor impétueux de son coursier, il ne pouvait essayer de mettre pied à terre sans être lancé sur des rochers. Tout ce dont il était capable, c'était de se tenir en selle.

Que pensait-il? D'abord il n'avait pas vu le danger. Quand il eut achevé son troisième mille, il commença à s'alarmer sérieusement; et au bout du cinquième, il fut convaincu qu'il était embarqué dans une périlleuse aventure.

Les milles se succédèrent; et les couaggas galopaient toujours: le troupeau était excité par la crainte de perdre sa liberté, et l'animal dompté par le désir de reconquérir la sienne.

Hendrik était en proie à de véritables angoisses. Où allait-il être entraîné? Peut-être au milieu du désert, où il périrait de faim et de soif! Déjà il était loin de la lisière de rochers, et il lui était impossible d'en déterminer la direction; en supposant qu'il vînt à s'arrêter, était-il sûr de retrouver son chemin?

L'épouvante s'empara de lui.

Que devait-il faire? sauter à bas de son couagga, au risque de se rompre le cou.

Dans tous les cas, il avait déjà perdu le caana; il avait la triste certitude de perdre sa monture et sa selle. Quel sacrifice faisait-il en les abandonnant? Sa vie était en danger, pour peu que sa situation se prolongeât. Les couaggas pouvaient faire vingt milles, cinquante milles sans s'arrêter; ils étaient infatigables; leur ardeur ne se ralentissait point.

—Allons, se dit-il, sautons! tâchons seulement de choisir un bon endroit, afin de me faire le moins de mal possible.

Tout à coup un moyen de salut s'offrit a lui; il se rappela qu'en montant ce même couagga, il s'était servi avec avantage d'une œillère, c'est-à-dire d'un morceau de cuir attaché sur les yeux de la bête. L'effet en avait été si complet, que de rétive qu'elle était, elle était devenue docile instantanément.

Hendrik n'avait pas d'œillère. Quel objet pouvait lui en tenir lieu? Son mouchoir? Il n'était pas assez épais. Sa veste? Bon! voilà ce qu'il lui fallait.

Sa carabine le gênait, il la laissa doucement tomber, en se promettant de revenir la chercher.

En un clin d'œil, Hendrik se dépouilla de sa veste; mais comment la disposer pour aveugler le couagga? il craignait de la laisser tomber.

Prompt dans ses résolutions, l'adroit jeune homme passa unemanche de chaque côté de la gorge de sa monture et les noua toutes deux ensemble. La veste reposait ainsi sur la crinière de l'animal. Le collet était près du garrot, et les pans portaient sur la partie la plus étroite du cou.

Hendrik se pencha en avant autant qu'il le put, et il étendit la veste sur le cou du couagga. Lorsqu'il eut fait passer les pans par-dessus les oreilles, il les laissa retomber sur les yeux.

Ce ne fut pas sans peine que le cavalier, courbé comme il l'était, parvint à conserver son assiette; car, dès que le couagga eut les yeux couverts du morceau de drap, il s'arrêta aussi brusquement que s'il eût été mortellement blessé. Toutefois il ne tomba pas, mais il demeura immobile, les membres frémissants de terreur. Il avait cessé de galoper.

Hendrik sauta à terre; il ne craignait plus que le couagga, aveuglé et vaincu, fît la moindre tentative pour s'échapper. Au bout de quelques minutes, il avait remplacé l'anneau rompu par une forte courroie, remis le mors entre les dents de l'animal, bandé solidement la têtière, et il remontait en selle, sa veste sur le dos.

Le couagga comprit que toute résistance était inutile. Ses anciens compagnons avaient disparu à l'horizon, et avec eux s'en allaient ses rêves de délivrance. Soumis désormais à son sort et stimulé par l'éperon, il retourna tristement sur ses pas.

Hendrik ignorait la route qu'il lui fallait prendre. Il suivit d'abord la trace des couaggas jusqu'à l'endroit où il avait laissé tomber sa carabine. Le soleil était trop bas pour lui servir de guide, et aucun des rares buissons du désert n'avait assez d'importance pour jalonner le chemin. Le voyageur égaré fut obligé de continuer à se diriger d'après les empreintes du troupeau; il ne retrouva plus son caana, mais il s'en consola quand il se vit avant la nuit dans la passe qui menait à sa demeure. Bientôt après il était assis sur la plate-forme du nwana et régalait un auditoire attentif du récit de ses aventures.

Quelques jours plus tard, Von Bloom eut à souffrir de l'importunité des bêtes de proie, qu'attiraient les restes des antilopes et les parfums de la cuisine. Les hyènes et les chacals rôdaient sans cesse aux environs, et, rassemblés la nuit sous le grand arbre, ils faisaient entendre pendant des heures entières leur horrible tintamarre. A la vérité, personne ne les redoutait, puisqu'ils ne pouvaient atteindre les enfants, paisiblement endormis dans leur domicile aérien; mais leur présence n'en avait pas moins d'inconvénients. La viande, le cuir, les lanières, qu'on avait le malheur de laisser en bas, étaient infailliblement dévorés; des quartiers de venaison disparaissaient, et la selle de Swartboy avait été mise hors de service. Enfin, les hyènes étaient devenues un fléau si intolérable, qu'il était nécessaire de trouver un moyen de les détruire.

Elles n'étaient pas faciles à tirer. Prudentes pendant le jour, elles se cachaient dans les grottes du coteau ou dans les trous creusés par l'oryctérope. La nuit, elles avaient l'audace de pénétrer jusqu'au centre du camp, mais l'obscurité empêchait de les ajuster, et les chasseurs, qui connaissaient le prix de la poudre et du plomb, ne risquaient un coup de fusil que lorsque leur patience était à bout.

On essaya plusieurs genres de pièges, mais sans succès. Les hyènes qui tombaient dans les fosses parvenaient à s'en échapper en sautant, et si elles étaient prises dans des nœuds coulants, elles s'en délivraient en coupant la corde avec leurs dents aiguës.

Enfin le porte-drapeau eut recours à un procédé très en usage parmi les boors de l'Afrique australe: le piège à détente. Ce mécanisme consiste invariablement dans un fusil dont la détente est mise en mouvement par une corde; mais il y a différentes manières de l'établir. En général, on attache l'appât à la corde: en voulants'en emparer, l'animal tend cette corde et fait partir le coup. Malheureusement il n'arrive pas toujours qu'il soit placé en face du canon, et tantôt il n'est que légèrement blessé, tantôt il n'est pas même atteint.

Le piège à détente adopté dans le sud de l'Afrique est mieux combiné, et ses résultats sont plus certains. Il est rare que l'animal assez imprudent pour tirer la détente ne soit pas tué sur place, ou tellement maltraité qu'il va mourir à quelques pas plus loin.

Ce fut ce dernier mode que choisit Von Bloom.

Il avait remarqué près du camp trois jeunes arbres placés sur la même ligne, à environ trois pieds de distance les uns des autres.

Ces trois jeunes arbres faisaient son affaire. S'il ne les eût pas découverts, il aurait été obligé de planter solidement en terre trois pieux qui auraient également bien rempli ses intentions.

On coupa ensuite des broussailles épineuses, et l'on en construisit un kraal à la manière ordinaire, c'est-à-dire la cime des buissons tournée en dehors. La grandeur de l'enceinte étant sans importance, on ne se donna pas la peine d'y enfermer un vaste espace de terrain.

L'entrée fut placée entre deux des trois arbres, dont le troisième fut laissé en dehors. Tout animal qui voulait pénétrer dans l'enclos devait nécessairement prendre cette voie.

Il s'agissait de régler la position du fusil.

La crosse fut attachée solidement à l'arbre qu'on avait laissé en dehors de l'enceinte, et le canon assujetti contre celui des deux autres arbres qui en était le plus voisin.

Dans cette situation, la bouche du canon se trouvait vis-à-vis de l'arbre qui se dressait du côté opposé comme l'autre jambage de la porte.

L'appareil était à la hauteur voulue pour frapper au cœur l'hyène qui se présenterait à l'ouverture.

Il restait à arranger la corde.

Un morceau de bois de plusieurs pouces de longueur fut fixé transversalement dans la partie mince de la crosse, bien entendu derrière la détente; on eut soin toutefois de lui laisser assez de jeu pour qu'il pût servir de levier, comme on le désirait.

Une corde, nouée à l'une des extrémités de ce bâton, se reliait à la détente.

De l'autre extrémité partait une seconde corde qui passait par les capucines de la baguette, barrait l'entrée, et s'attachait à l'arbre d'en face.

La corde suivait la direction horizontale du canon; elle était tendue presque roide. Pour peu qu'on pressât dessus, elle devait agir sur le levier, tirer ainsi la détente, et provoquer l'explosion.

On chargea le roer, on l'arma: puis l'on mit l'appât, ce qui n'était pas difficile. Pour attirer les bêtes de proie, il suffisait de déposer dans l'enclos une charogne ou un morceau de viande. Swartboy jeta dans le kraal les entrailles d'une antilope fraîchement tuée, et toute la famille alla tranquillement se coucher.

A peine avaient-ils fermé les yeux qu'ils entendirent la bruyante détonation du roer, suivie d'un cri étouffé.

Le piège avait produit son effet.

Les quatre chasseurs allumèrent une torche et coururent à l'entrée du kraal, où ils trouvèrent le cadavre d'une énorme hyène tachetée. Elle n'avait pas fait un pas après avoir reçu le coup fatal; son agonie n'avait pas même été accompagnée de mouvements convulsifs, tant la mort avait été instantanée; en appuyant sa poitrine contre la corde, l'animal avait fait partir la détente, la balle avait pénétré dans ses flancs, et lui avait traversé le cœur.


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