Le coup d'œil qu'ils adressèrent à B. Mascarot les rassura.
Il haussait les épaules et rajustait tranquillement ses lunettes.
—Ça, dit-il, assez d'enfantillage, monsieur, vous ne m'avez fait perdre que trop de paroles. Attendez avant de vous récrier. Je vous ai dit que mes documents sont d'une nature spéciale, voici pourquoi: La grande difficulté de notre genre d'affaires, est que souvent nous nous heurtons à des gens mariés qui, bien que forts riches, n'ont pas la libre disposition de leur fortune. Les maris disent: «Détourner dix mille francs de la fortune sans que ma femme le sache, est impossible!» Les femmes répondent: «Je ne puis avoir d'argent qu'en en demandant à mon mari.» Et ces gens sont sincères. Combien en ai-je vu qui, désespérés de savoir entre mes mains un secret important, se jettaient à mes genoux et me criaient: Grâce!... je ferai tout ce que vous voudrez; vous aurez plus que vous ne demandez, trouvez seulement un prétexte... Le prétexte à fournir à tous ces actionnaires de bonne volonté, je l'ai cherché et trouvé. Ce prétexte sera la société industrielle que vous lancerez avant un mois.
—D'honneur!... commença le marquis, je ne vois pas...
—Pardon!... vous voyez très bien. Tel mari qui n'aurait pu nous donner cinq mille francs sans mettre le feu à son ménage, nous en versera gaîment dix mille, parce qu'il pourra dire à sa femme: «C'est un placement.» Telle femme qui n'a pas dix sous vaillant saura bien déterminer son mari à nous apporter la somme que nous lui fixerons.
—Que dites-vous de cette idée?
—Elle est excellente, mais en quoi vous suis-je indispensable?
—En ce sens qu'à la tête d'une compagnie il faut un homme.
—Mais vous...
—Plaisantez-vous, marquis? Me voyez-vous, moi, placeur, lancer une affaire? On me rirait au nez. Hortebize, un médecin, et homéopathe encore, ne recueillerait que des quolibets. Quant à Catenac, sa situation lui interdit toute spéculation; il se contentera d'être notre conseil. Or, pour que le prétexte soit bon, il faut que la société paraisse bien sérieuse.
M. de Croisenois était cruellement embarrassé.
—C'est que vraiment, reprit-il, je ne me reconnais aucune des qualités qu'on exige d'un financier, d'un spéculateur.
—Vous êtes trop modeste. D'abord, vous avez votre titre et votre nom.
—Oh! un nom..., un titre!
Cela ne signifie rien, je le sais, mais cela manque rarement son effet. N'y a-t-il pas des compagnies qui payent, et très cher, les noms et les titres qu'elles gravent en tête de leurs prospectus, tout comme les tables d'hôte entretiennent les majors constellés de décorations qui président le repas...
—Ma situation, financièrement parlant, est impossible.
—Elle est excellente, au contraire. Avant de lancer l'affaire, vous payez vos dettes, et aussitôt on en conclut que vous disposez de capitaux énormes. L'héritage de votre frère, si déprécié en ce moment, reprend une importance énorme. Enfin, on apprendra en même temps votre mariage avec Mllede Mussidan. Que voulez-vous de plus?
—Ma réputation est détestable. On me dit léger, dépensier, frivole.
—Tant mieux! Le jour où vous annoncerez la liquidation de votre société, vous ne rencontrerez qu'indulgence. On dira en riant: «Ce sacré Croisenois!... Quelle diable d'idée lui a pris de se mêler d'industrie!» Mais comme à ce jeu-là vous aurez gagné votre part d'abord, et en second lien le million de dot de MlleSabine, vous laisserez rire.
Quelles perspectives, pour un homme dont l'existence était comme un problème qu'il lui fallait résoudre chaque matin!
—Admettons que j'accepte, fit-il, comment finira la comédie?
—Le plus simplement du monde. Quand tous mes actionnaires se seront exécutés, vous mettrez la clé sous la porte, et tout sera dit.
Croisenois se dressa furieux.
—C'est-à-dire, s'écria-t-il, que vous comptez me sacrifier. Mettrez la clé sous la porte!... Vous voulez donc m'envoyer au bagne?
—L'ingrat! répondit B. Mascarot; voilà comment il me remercie de faire tout au monde pour l'empêcher d'y aller!...
—Monsieur!...
Mais à son tour MeCatenac s'était levé.
N'ayant pu se dégager, il était de son intérêt d'aider de tout son pouvoir à la réussite des projets de B. Mascarot.
—Vous vous méprenez, cher monsieur, dit-il à Croisenois; n'avons-nous pas les sociétés à responsabilité limitée?
Écoutez plutôt. Demain vous vous présentez chez un notaire, et vous déclarez que vous faites appel aux capitaux intelligents pour l'exploitation de n'importe quoi... des marbres des Pyrénées, si vous voulez. Nous trouverons mieux, soyez tranquille.
En conséquence, vous ouvrez une liste de souscription. Cette liste, les actionnaires de mon ami Baptistin la remplissent.
Quand nous avons les fonds, que faisons-nous? Tranquillement, nous remboursons les souscripteurs étrangers, et nous écrivons aux autres que l'affaire n'a pas réussi, que tout a été contre nous; bref, que le capital est perdu!...
Or, Baptistin, ayant obtenu ou fait obtenir de chacun de ses gens une décharge en règle, aucun ne soufflera mot... C'est simple comme bonjour.
Le marquis avait écouté de toutes ses forces; il réfléchissait.
—Mais, messieurs, s'écria-t-il, tous ces souscripteurs contraints sauront que j'ai fait une spéculation ignoble.
—Possible.
—Ils me mépriseront.
—Probablement; mais nul ne sera assez hardi pour le laisser voir.
—Oh!...
—Quoi! oh! Est-ce que les apparences ne vous suffisent pas? Vous êtes diantrement difficile. Entre nous, qui estime-t-on sincèrement et sans restriction à notre époque? Personne. On paraît estimer, voilà tout! Même, pour exprimer ce sentiment singulier, on a créé un mot nouveau: la considération, c'est-à-dire l'hommage rendu à la force unie à l'adresse. Vous serez considéré.
Le brillant marquis était fort ébranlé.
—Et vous êtes sûr de vos... actionnaires? demanda-t-il. En tenez-vous vraiment assez pour être certain de couvrir les frais qui seront considérables?
Cette question, l'honorable placeur l'attendait pour porter le dernier coup.
—Mes calculs sont faits, prononça-t-il, et ils sont exacts.
Il prit en même temps, sur son bureau, un paquet de ces fiches qu'il passait sa vie à annoter, et les faisant claquer sous ses doigts comme un jeu de cartes, il continua:
—J'ai là les noms de 350 personnes qui, en moyenne, verseront chacune dix mille francs.
—Trois millions cinq cent mille francs!...
—C'est là le total, si Barême ne ment pas. Et vous plaît-il, à cette heure, de connaître la nature de nos armes? Accordez-moi deux minutes encore et jugez, je ne choisis pas.
D'une main exercée, il battit et mêla les fiches qu'il tenait à la main, et c'est au hasard qu'il lut:
N..., ingénieur.—Cinq lettres décisives adressées à la femme du protecteur qui lui a procuré sa position, et qui d'un mot peut la lui faire perdre.—Versera 15,000 francs.
P..., négociant.—Un agenda établissant que sa dernière faillite était frauduleuse et qu'il a détourné 200,000 francs de l'actif,—Donnera certainement 20,000 francs.
MmeV...—Son portrait photographié dans un costume trop léger. N'est pas riche.—Fera cependant verser 3,000 francs.
MmeH...—Trois billets de sa mère ne laissant aucun doute sur une aventure fâcheuse avant son mariage. Lettre d'une sage-femme à l'appui.—Domine son mari.—Doit faire verser au moins 10,000 francs.
L...—Une chanson obscène et impie, écrite de sa main et signée.—Peut donner 2,000 francs.
S..., employé supérieur de la Ciede ***.—Minute de son traité avec un fournisseur, stipulant pour lui un pot-de-vin considérable.—Ira, si on le pousse, jusqu'à 15,000 francs.
—X...—Partie de sa correspondance avec L..., en 1848.—Versera 3,000 francs.
MmeM... de M...—Un petit roman qui est l'histoire exacte de ses aventures avec M. J...
Il n'en fallait pas tant pour décider M. de Croisenois.
—C'est assez, interrompit-il, je me rends. Oui, je m'incline devant votre mystérieuse puissance, plus formidable que celle de la police...
—Et bien autrement sérieuse, ajouta l'excellent docteur. Nous n'avons jamais examiné nos opérations à ce point de vue. C'est un tort. N'entreprenez rien contre le droit, la loi ou la foi, et on ne vous fera pas chanter. Donc, le «chantage» est un moyen de moralisation...
Mais le marquis de Croisenois était trop agité pour goûter la plaisanterie. Il se retourna vers B. Mascarot, et, d'une voix brève, dit:
—J'attends vos ordres, monsieur.
Comme toujours, B. Mascarot l'emportait. Successivement il avait abattu le comte de Mussidan, Paul Violaine et Catenac lui-même. Maintenant il voyait M. de Croisenois à ses pieds.
Entré le front haut, rayonnant d'audace et d'impudence, le brillant marquis se résignait à passer sous les fourches caudines du placeur, si bas qu'il fallut ramper pour cela.
Dix fois, pendant la discussion, l'idée lui était venue de dire:
—Et si je n'acceptais pas, cependant, si je refusais!...
La réflexion avait dix fois arrêté sur ses lèvres cet imprudent défi.
Il avait compris que des hommes comme ces trois associés ne livrent pas leur secret à la légère.
Et, plus B. Mascarot montrait d'abandon et de cynique franchise, mieux Croisenois sentait qu'il devait être, qu'il était entièrement au pouvoir de ce personnage étrange.
Il ne pouvait pas ne pas tout savoir, celui qui avait réussi à découvrir sa déshonorante transaction de jeu.
Or, le marquis avait sur la conscience juste assez de peccadilles pour trembler sous le regard qu'à travers ces lunettes vertes il sentait arrêté sur lui, persistant et aigu comme celui d'un juge d'instruction qui s'efforce de faire tressaillir la vérité au fond de l'âme d'un prévenu.
Sans doute sa vanité souffrait cruellement de cette humiliante et déshonorante dépendance, et les quelques gouttes de sang généreux qui coulaient encore dans ses veines se révoltaient.
Mais, d'un autre côté, tout ébloui de l'éclat de cette puissance mystérieuse qui se révélait à lui, il se réjouissait d'avoir désormais pour associés dans la vie de pareils lutteurs.
S'il avait craint tout d'abord d'être sacrifié, il était rassuré par l'évidence d'une indissoluble communauté d'intérêts.
De toutes ces considérations avait jailli cette phrase qui, une heure plus tôt, eût écorché sa bouche orgueilleuse:
—J'attends vos ordres!...
Humilité perdue! Seuls les débiles éprouvent une inepte satisfaction à faire sentir le poids de leur tyrannie. B. Mascarot n'abuse jamais. Il sait que si le vaincu peut oublier sa défaite, il ne pardonne pas l'insulte inutile.
C'est donc avec la plus parfaite courtoisie qu'il répondît:
—Je n'ai pas d'ordre à vous donner, monsieur le marquis. Nous avons tous au succès un intérêt égal; nous ne pouvons que délibérer, nous concerter avant d'adopter définitivement les mesures les plus convenables.
Croisenois s'inclina, touché de cette politesse inattendue succédant à tant de brutalité.
—Il est oiseux, n'est-ce pas, reprit le digne placeur de vous montrer tous les avantages de votre résolution? Notons seulement, pour éviter les récriminations ultérieures, votre situation actuelle. Vous m'écriviez, l'autre jour: «J'attends les pieds dans le feu...» En bon français, vous êtes à bout d'expédients, et vous n'avez plus rien d'heureux à espérer de l'avenir.
—Pardon... permettez... J'ai à espérer l'héritage de mon pauvre frère Georges, disparu d'une façon si inexplicable...
B. Mascarot eut un joli geste d'amicale menace.
—Puisque vous voici des nôtres, cher marquis, fit-il, laissez-moi vous dire qu'entre nous la franchise est de rigueur. Demandez plutôt à notre bon ami Catenac.
—En effet!... répondit l'avocat, à qui cette pointe de fine ironie arracha une grimace plutôt qu'un sourire.
Le marquis prit l'air le plus étonné.
—Je ne vois pas, interrogea-t-il, en quoi je manque de franchise...
—Que diable nous parlez-vous de cet héritage!...
—Mais il existe, monsieur, mais il est considérable!...
—Assez, assez!... Nous sommes fixés sur ce point. On peut encore, malgré beaucoup de non-valeurs, l'évaluer à douze ou quatorze cent mille francs!...
—Eh bien!... Ne puis-je obtenir un arrêt d'envoi en possession? Les articles 127, 129 et suivants du Code Napoléon...
Il s'interrompit, surprenant sur la figure du bon docteur Hortebize tous les signes de la violente envie de rire.
—Ne nous dites donc pas de ces choses-là, répondit le placeur. Tant qu'il s'est agi d'obtenir une déclaration d'absence et un envoi en possession provisoire permettant de palper les revenus, vous vous êtes fort remué; mais votre situation a changé, et, tout dernièrement, vous avez fait secrètement des pieds et des mains pour éviter un envoi en possession définitif.
—Quoi!... vous pouvez croire...
—Chut!... vous avez sagement agi. Cette succession est si bien escomptée et surescomptée qu'elle ne suffirait pas à désintéresser vos créanciers. Qu'elle soit liquidée demain, après-demain votre crédit est perdu. En ce moment ce fameux héritage n'est pour vous qu'un miroir à alouettes qui vous sert à éblouir vos fournisseurs.
C'était un beau joueur que Croisenois. Se voyant percé à jour, il prit le parti d'éclater de rire.
—On fait ce qu'on peut!... dit-il.
L'honorable placeur avait regagné son fauteuil. Toute son animation avait disparu. Il paraissait accablé de fatigue.
—Il y aurait barbarie, marquis, reprit-il, après un moment de silence, à vous retenir davantage. Nous nous reverrons ces jours-ci pour aviser à faire capituler vos créanciers au meilleur marché possible. En attendant, Catenac voudra bien s'occuper de la constitution de la société, et de plus il vous donnera le vernis financier qui vous est indispensable.
Était-ce un congé?
M. de Croisenois et l'avocat le prirent ainsi, car ils se levèrent, et, après de larges poignées de main à B. Mascarot et au docteur, après un léger salut à Paul, ils sortirent ensemble, ressemblant plutôt à de vieux amis qu'à des connaissances d'une couple d'heures.
Dès que la porte fut refermée sur eux:
—Et bien! Paul, mon enfant, demanda le placeur, que pensez-vous de notre histoire?
Chez les natures molles et friables, les impressions peuvent être vives et profondes, elles ne sont jamais durables.
Après avoir été sur le point de succomber à la violence de ses émotions, Paul, s'il était un peu pâle encore, avait repris tout son sang-froid.
Maintenant qu'il avait presque réussi à étouffer les cris de sa conscience, ildevait, conseillé par sa déplorable vanité, mettre son amour-propre à afficher un cynisme digne de celui de ses honorables patrons.
—Je pense, monsieur, répondit-il sans trop de tremblement dans la voix, je suis sûr, même, que vous avez besoin de moi. Tant mieux!... Moi qui ne suis pas marquis, je vous obéirai sans toutes les façons de M. de Croisenois!
L'assurance toute nouvelle de Paul ne parut aucunement surprendre l'honorable placeur.
Mais lui plut-elle? Lui fut-elle au contraire, essentiellement désagréable? Il eût été malaisé de le discerner.
Toujours est-il qu'un observateur exercé eût surpris sur sa physionomie, d'ordinaire indéchiffrable, les traces d'une lutte entre deux sentiments contraires: une vive satisfaction et une sérieuse contrariété.
Quant au bon docteur Hortebize, il fut tout simplement émerveillé de l'impudente audace de ce néophyte qui était un peu son élève.
Le sens exact de la scène qui venait d'avoir lieu éclatait si bien à ses yeux qu'il se frappa le front en homme qui s'étonne et se gourmande de n'avoir pas eu une idée d'une extrême simplicité.
—Que je suis niais!... pensa-t-il. Ce n'est pas au marquis de Croisenois qu'en réalité Baptistin s'adressait. Il posait pour Paul. Quel merveilleux comédien. Avec quelle prestigieuse sûreté chacune de ses paroles est allée faire taire un remords ou éveiller une convoitise dans l'âme de ce garçon si faible et si vaniteux!
Cependant Paul s'inquiétait du silence de son protecteur.
Si d'abord il avait été épouvanté en se sentant aux mains de cet homme extraordinaire, il tremblait maintenant à la seule idée d'être abandonné par lui et livré à ses propres forces.
—J'attends, monsieur, insista-t-il.
—Quoi?
—Que vous me disiez à quelles conditions je puis conquérir un grand nom, devenir millionnaire et épouser MlleFlavie Rigal... que j'aime.
B. Mascarot eut un sourire amer, presque méchant.
—Dont vous aimez la dot... interrompit-il, ne confondons pas.
—Excusez-moi, monsieur, j'ai bien dit ce que je voulais dire.
Le docteur, qui n'avait pas pour être sérieux les raisons de son honorable ami, ne prit pas la peine de dissimuler un geste ironique.
—Déjà!... fit-il. Et Rose, et cette jolie Rose!...
—J'ai jugé Rose, monsieur, répondit le jeune homme, et j'ai compris ma simplicité. Pour moi, elle n'existe plus...
—Non! dit-il, cette lettre est indigne de moi.—Non! dit-il, cette lettre est indigne de moi.
Sans aucun doute, Paul disait vrai. C'est du moins avec l'accent si difficile à feindre de la simplicité, qu'il ajouta:
—Et j'en suis à maudire la fortune de MlleRigal, qui creuse un abîme entre nous.
Cette déclaration dissipa les nuages qui obscurcissaient le front du placeur, et ses lunettes semblèrent tressaillir d'aise.
—Rassurez-vous, fit-il gaîment, nous comblerons l'abîme. N'est-ce pas, Hortebize? Seulement, Paul, mon enfant, ne vous le dissimulez pas, le rôle que je vous destine sera plus difficile que celui de M. de Croisenois, plus périlleux surtout.
—Tant mieux!
—La récompense, il est vrai, sera bien autrement magnifique.
—Soutenu et conseillé par vous, je me sens capable de tout oser, de tout braver et de réussir.
—C'est qu'il vous faudra de l'audace, en effet, et beaucoup, et de l'esprit de suite, surtout. Il vous faudra peut-être renoncer à votre personnalité...
—J'y renoncerai de grand cœur.
—Vous devrez revêtir la personnalité d'un autre, prendre à cet autre son nom, son passé, ses habitudes, ses idées, ses mérites et ses vices. Force vous sera d'oublier que vous êtes vous, pour arriver à vous persuader à vous-même que vous êtes lui; c'est le seul moyen de le persuader aux autres. Vous avez vécu non votre vie à vous, mais la vie de cet autre. Ah! la tâche sera lourde!...
—Eh!... monsieur, s'écria Paul avec ce facile enthousiasme des faibles, s'occupe-t-on des obstacles de la route lorsqu'on marche les yeux fixés sur un but éblouissant!
Le bon docteur ne put s'empêcher de battre doucement des mains.
—Bien, cela, fit-il.
—Puisqu'il en est ainsi, reprit le placeur, dès qu'on aura soulevé le dernier coin du voile, on n'hésitera pas à vous révéler le secret de vos hautes destinées. Et d'ici-là préparez votre courage, exercez votre front à rester impassible, vos yeux à ne jamais trahir votre pensée intime. Vous m'entendez... monsieur le duc?...
Il s'interrompit.
Beaumarchef se présentait après avoir discrètement annoncé son entrée par trois ou quatre petits coups à la porte.
L'ancien sous-off en était venu à ses fins.
Profitant d'un moment où il n'y avait presque personne dans «l'agence,» il était monté chez lui et avait revêtu sa grande tenue.
—Qu'y a-t-il? demanda B. Mascarot.
—Patron, pendant que vous étiez «en séance» avec ces messieurs, on a apporté les deux lettres que voici.
—Donne... Merci, et laisse-nous.
Pendant que Beaumar, accoutumé à ces brusques congés, se retirait, l'honorable placeur examinait la suscription des deux lettres.
—Voici, murmura-t-il, des nouvelles de Van Klopen et de l'hôtel de Mussidan. Voyons d'ailleurs ce que dit notre illustre tailleur pour dames.
Il prit l'enveloppe et lut à haute voix:
«Cher monsieur,«Soyez satisfait. Notre ami Verminet a exécuté fort adroitement vos ordres.«A son instigation, le jeune monsieur Gaston de Gandelu a fort proprement imité sur cinq effets de mille francs la signature de M. Martin-Rigal, ce banquier dont vous m'avez recommandé la fille.«Je tiens ces cinq effets à votre disposition.«Et je suis, en attendant vos nouveaux ordres, relativement à Mmede Bois-d'Ardon, votre humble serviteur.«VANKLOPEN.»
«Cher monsieur,
«Soyez satisfait. Notre ami Verminet a exécuté fort adroitement vos ordres.
«A son instigation, le jeune monsieur Gaston de Gandelu a fort proprement imité sur cinq effets de mille francs la signature de M. Martin-Rigal, ce banquier dont vous m'avez recommandé la fille.
«Je tiens ces cinq effets à votre disposition.
«Et je suis, en attendant vos nouveaux ordres, relativement à Mmede Bois-d'Ardon, votre humble serviteur.
«VANKLOPEN.»
—Et d'un!... s'écria B. Mascarot. Si jamais celui-là s'avisait de barrer le chemin de notre ami Paul...
—Lui, monsieur, comment pourrait-il?...
Le placeur ne répondit pas. Il ouvrit l'autre lettre, et tout haut il lut:
«Je vous annonce, monsieur, la rupture du mariage de MlleSabine et de M. de Breulh-Faverlay. Elle est, je crois, inutile. Mademoiselle est au plus mal. Je viens d'entendre les médecins dire entre eux qu'elle ne passera peut-être pas la journée.«FLORESTAN.»
«Je vous annonce, monsieur, la rupture du mariage de MlleSabine et de M. de Breulh-Faverlay. Elle est, je crois, inutile. Mademoiselle est au plus mal. Je viens d'entendre les médecins dire entre eux qu'elle ne passera peut-être pas la journée.
«FLORESTAN.»
A cette nouvelle qui menaçait tous ses projets, B. Mascarot fut saisi d'une telle colère, qu'oubliant son impassibilité, il brisa presque, d'un formidable coup de poing, la tablette de son bureau.
—Tonnerre du ciel!... s'écria-t-il, pourvu que cette péronnelle ne nous joue pas le tour de se laisser mourir!... Nous serions jolis garçons avec le Croisenois sur les bras!... Ce serait tout un plan à refaire...
Il avait violemment repoussé son fauteuil et arpentait rageusement son cabinet.
—Florestan ne se trompe-t-il pas? disait-il. Qu'est-ce que cette maladie de Mllede Mussidan coïncidant avec la rupture de son mariage?... Il y a quelque chose là-dessous. Quoi?... Il faut le savoir: nous ne pouvons demeurer dans cette incertitude.
—Veux-tu, demanda le docteur, que j'aille jusqu'à l'hôtel Mussidan?
—Oui, c'est une idée. Ta voiture est à la porte, n'est-ce pas?... Tu es médecin, on te laissera voir Sabine.
Le docteur se hâtait de passer les manches de son pardessus, B. Mascarot l'arrêta.
—Inutile, fit-il, reste. J'ai réfléchi. Ni toi, ni moi ne pouvons nous montrer dans cette maison. Ce sont nos mines, docteur, qui éclatent. Elles étaient trop chargées... Il y aura eu, vois-tu, une explication entre le comte et la comtesse, et entre deux colères la fille aura été brisée...
—Alors, comment savoir...
—Je vais courir moi-même aux renseignements, je verrai Florestan, j'aurai des détails!...
Et sans attendre la réponse du docteur il s'élança dans sa chambre à coucher.
Il avait laissé la porte ouverte, et tout en se dépêchant de changer de vêtements, il continuait à s'adresser, d'une pièce à l'autre, à son ami Hortebize.
—Ce coup ne serait rien, poursuivait-il, si je n'avais à m'occuper que de Croisenois. Mais je songe à Paul. L'affaire de Champdoce ne peut souffrir aucun délai... Et Catenac, ce traître qui a mis Perpignan et le duc en rapport! Il faut que je voie Perpignan, que je sache au juste ce qu'on lui a dit de l'affaire et ce qu'il en a deviné... J'ai à voir Caroline Schimel aussi, à lui arracher le dernier mot de l'énigme! Ah! le temps! le temps!
Il était prêt, il attira le docteur jusqu'au milieu de sa chambre à coucher.
—Je file, lui dit-il; toi, ne laisse pas Paul. Nous ne sommes pas encore assez sûrs de lui pour le laisser se promener avec notre secret. Mène-le dîner chez Martin-Rigal, et trouve un prétexte pour lui offrir l'hospitalité cette nuit... Allons, à demain.
Et il sortit, trop préoccupé pour entendre le docteur qui lui criait:
—Bonne chance!
Au sortir de l'hôtel de Mussidan, après sa promesse à Sabine, M. de Breulh-Faverlay ne remonta pas dans le phaéton qui l'avait amené et qui l'attendait au bas du perron.
—Rentrez doucement à l'hôtel, dit-il à ses domestiques, j'irai à pied.
Il éprouvait, comme après toutes les crises, un impérieux besoin de mouvement. Il voulait marcher, se lasser s'il était possible, pour se remettre, pour tasser ses idées, pour ressaisir son sang-froid en déroute.
S'il était profondément et péniblement affecté, il était plus surpris encore. Il se sentait étourdi, comme après une chute.
Il y avait tant d'années qu'il n'avait été remué par un sentiment profond et durable, qu'il ne se reconnaissait plus.
Ses amis ne l'auraient pas reconnu davantage, à le voir descendre à grandes enjambées les Champs-Élysées.
Qu'était devenue sa belle impassibilité glaciale, admiration et modèle de tous les jeunes gens de son cercle? Son visage, dont rien jamais ne dérangeait les ligues correctes, était bouleversé.
L'émotion, la passion, la stupeur l'emportaient si bien hors de lui-même, que tout en marchant il parlait à haute voix, s'exclamait et gesticulait, ce qui est d'un commun à faire frémir et contre toutes les règles.
—Voilà donc la vie!... disait-il. On se croit bronzé, blasé, usé, vieilli, fini, on juge tout mort en soi, et il suffit d'un regard de beaux yeux pour vous rendre les palpitations de l'adolescence. On se trouble autant qu'un lycéen, on balbutie, on rougit, et même... le diable m'emporte!... on sent une larme taquine au coin de l'œil.
Certes, il aimait déjà Sabine, le jour où il avait demandé sa main au comte de Mussidan, il l'aimait... mais non comme en ce moment.
Depuis qu'il la savait perdue pour lui, il lui découvrait des mérites extraordinaires. Elle lui paraissait plus belle, plus spirituelle, parée de surprenantes qualités, mille fois plus désirable, enfin.
Qui donc eût jamais pu prévoir cela, que lui, le grand seigneur adulé, envié et recherché par excellence, lui, adoré de toutes les femmes, si tous les hommes le redoutaient, il serait repoussé le jour où, pris d'une passion sérieuse, il offrait à une jeune fille sa fortune et son nom.
—Ah! c'était bien là, murmurait-il, la compagne que je rêvais. Retrouverai-je jamais cette âme tendre, cet esprit viril, tant d'innocence et de chaste témérité, parmi toutes ces agaçantes poupées que je vois autour de moi, s'habillant, babillant, chevauchant, parlant argot et copiant les excentricités des filles. Est-il une Sabine, parmi ces extravagantes pour qui la vie est comme un cotillon perpétuel, et qui prennent un mari comme elles choisissent un valseur... parce qu'on ne peut valser seule.
Toutes les femmes lui paraissaient haïssables en ce moment, et il avait par avance des rassasiements rien qu'à songer aux héritières de sa connaissance.
—Quelle expression sublime avaient ses yeux, pensait-il, pendant qu'elleparlait de lui!... Elle lui croit du génie et elle a adopté toutes ses pensées. C'est son âme, à lui, qui palpite en elle. Avec quelle noble fierté elle disait: Nous!—Nous sommes pauvres... Nous n'avons pas de nom!...
Cependant il essaya de secouer la tristesse affreuse qui l'envahissait.
—Bast!... s'écria-t-il en décrivant un moulinet avec sa canne, de cette affaire je mourrai garçon. Mon valet de chambre, sur mes vieux jours, deviendra mon meilleur ami. Je ferai un dieu de mon ventre. Le baron Brisse prétend qu'on peut faire jusqu'à quatre repas par jour... C'est quelque chose... Puis, pour égayer mes digestions, j'aurai autour de mon fauteuil la comédie de mes héritiers.
Il eut un ricanement nerveux, mais presque aussitôt il ajouta, non sans un douloureux soupir:
—Ah!... n'importe, ma vie est manquée!
Cependant, si cruelle que fût la déception, si cuisante que fût la blessure, M. de Breulh n'en voulait ni à Sabine, ni à cet autre dont il enviait l'étonnant bonheur.
Orgueilleux au suprême degré, il était au-dessus des absurdes vanités des gens médiocres. Il ne voyait rien d'extraordinaire, d'anormal, de monstrueux à ce qu'une femme lui préférât un autre homme. Il en gémissait, voilà tout.
Sabine avait bien jugé, lorsqu'elle s'était dit: «Celui-là aussi est digne d'être aimé!»
M. de Breulh méritait un autre piédestal que celui que lui avaient élevé des amitiés et des rivalités également idiotes.
Il valait mieux que sa réputation, que sa vie, que son époque; il valait mieux surtout que ses nombreux amis.
A la mort de son oncle, il s'était lancé dans ce qu'on appelle «le tourbillon de la haute vie»; mais il avait été vite las de cette existence vide et agitée.
Posséder une écurie victorieuse, voir ses déplacements signalés par les journaux de sport, être trompé à raison de deux ou trois cents louis par mois par une demoiselle de théâtre, ne suffisait pas au bonheur de ce difficile mortel.
Depuis longtemps déjà, rongé d'ennui sous ses frivoles apparences, il cherchait un but à son ambition, une tâche à la hauteur de ce qu'il se sentait d'énergie et d'intelligence.
Il s'était bien juré que la veille de son mariage il vendrait ses chevaux de courses et romprait avec des habitudes qui l'excédaient. Et voici que ce mariage tant souhaité devenait impossible!...
Lorsqu'il entra à son club, les traces de ses émotions étaient si évidentes, que plusieurs jeunes gens occupés à battre les cartes laissèrent voir leur surprise et ne purent s'empêcher de lui demander si par hasard «Chamboran», un de ses chevaux, déjà classé pour le Grand Prix, n'était pas indisposé.
Il répondit que «Chamboran» se portait a merveille, et se hâta de passer dans un des petits salons réservés à la correspondance.
—Sur quelle herbe a donc marché de Breulh?... remarqua un des joueurs.
—Qui sait?... Le voilà en train d'écrire.
Il écrivait, en effet, à M. de Mussidan pour retirer sa parole, et la besogne n'était pas aisée.
En relisant sa lettre, M. de Breulh dut s'avouer que sous chaque phrase perçait une pointe d'ironie, et que le ton général accusait un dépit dont on ne manquerait pas de lui demander les raisons.
On a beau être chevaleresque, on est homme, et toujours quelques levains mauvais fermentent et s'agitent sous les plus généreuses résolutions.
—Non, dit M. de Breulh, cette lettre est indigne de moi.
Et sur cette réflexion, il recommença, cherchant, pour les exposer, les excuses les plus naturelles, parlant vaguement de sa vie, d'habitudes enracinées, de certaine liaison qu'il ne sentait pas le courage de briser.
Ce petit chef-d'œuvre de diplomatie terminé, il le remit à un des domestiques du club avec l'ordre de le porter immédiatement à son adresse.
M. de Breulh pensait que ce devoir d'honneur rempli, ses vaisseaux brûlés, il se sentirait l'esprit et le cœur plus libres. Point.
Il se mit au jeu, mais au bout d'un quart-d'heure il en avait assez. Il voulut dîner, il n'avait pas faim et ne put manger. Il entra à l'Opéra, il y bâilla, la musique lui portait sur les nerfs.
De guerre lasse, il rentra chez lui sur les deux heures, ce qui ne lui était pas arrivé depuis près d'un an.
L'obsession persistait.
Détacher sa pensée de Sabine lui était aussi impossible que d'empêcher son pouls de battre plus vite qu'à l'ordinaire.
Qui était cet homme qu'on lui préférait.
Il estimait trop le caractère de Mllede Mussidan pour la soupçonner d'un choix indigne.
D'un autre côté il avait vu en sa vie tant de passions inexplicables!...
Quand les gens les plus expérimentés se laissent prendre à des pièges grossiers, comment une jeune fille se défendrait-elle contre les surprises de son cœur?
—Si pourtant elle s'était trompée! se disait M. de Breulh. S'il était possible de lui ouvrir les yeux!
Puis, pour s'excuser, sans doute, de garder cette espérance, il ajoutait:
—S'il est digne d'elle, au contraire, eh bien!... je l'aiderai à renverser les obstacles.
Il se complaisait à cette idée, savourant à l'avance l'âpre plaisir qu'il goûterait à assurer le bonheur de celle qu'il aimait et qui le repoussait.
Peut-être cependant, à son insu, se mêlait-il à cette belle générosité un désir vague d'affirmer sa supériorité et de l'étaler aux yeux de Sabine.
A quatre heures du matin, il était encore dans son fauteuil, au coin de son feu éteint.
Il était presque décidé à aller voir André. Quand on est riche, on a toujours en poche un prétexte pour visiter l'atelier d'un peintre.
Quant à ce qu'il ferait ou dirait, il ne s'en occupait pas, s'en remettant au hasard des événements et à son expérience. Il se coucha sur cette détermination.
Mais le lendemain, à son réveil, sa résolution chancelait. Pourquoi se mêlerait-il de cette affaire?... D'un autre côté, la curiosité le poignait.
Enfin, sur les deux heures, il donna ordre d'atteler, et quelques instants plus tard, il prenait au grand trot le chemin de la rue de La Tour-d'Auvergne.
MmePoileveu, la discrète concierge d'André, était debout sur sa porte, appuyée sur le manche de son balai, lorsque le magnifique attelage de M. de Breulh s'arrêta devant la maison.
La digne femme eut comme un éblouissement. De sa vie elle n'avait vu de près des chevaux si luisants sous leurs harnais plaqués d'argent avec leurs bouffettes aux oreilles, une voiture à ce point étincelante, des domestiques si richement habillés.
—Grand Dieu!... pensa-t-elle, est-ce bien pour nous que vient ce seigneur? Ne se trompe-t-il pas?
Mais son ahurissement n'eut plus de bornes lorsque M. de Breulh, descendu de son coupé, s'avança vers elle et lui demanda:
—M. André, artiste peintre?
—Pour sûr, répondit-elle, c'est ici qu'il demeure... et voilà déjà plus de deux ans qu'il est notre locataire. Ah!... si tous les artistes lui ressemblaient! Ce n'est pas lui qui serait en retard pour son terme!... Et rangé, qu'il est, et poli, et complaisant... Jamais de noces chez lui, ni de tapage. Un être parfait, quoi!... Et sans la petite dame des Champs-Élysées... mais quoi!... vous savez, on est jeune ou on ne l'est pas...
Elle parlait, elle parlait, sans trop savoir ce qu'elle disait, tant elle appliquait son attention à considérer le possesseur de cette superbe voiture.
—Indiquez-moi son atelier, interrompit M. de Breulh impatienté.
—Eh bien!... c'est au quatrième, à droite, le nom est sur la porte, on ne peut se tromper... Mais c'est égal, je vais conduire monsieur.
—Inutile, ma brave dame, je trouverai, ne vous dérangez pas.
—Monsieur! cria André.—Monsieur! cria André.
M. de Breulh se dirigea vers l'escalier, et MmePoileveu demeura sur le seuil, la bouche ouverte jusqu'au gosier, aussi immobile que la femme de Loth après sa cristallisation.
—Voilà une histoire, pensa-t-elle. On vient voir M. André en grand tralala à cette heure. Quel genre. Un garçon qui n'a l'air de rien du tout... Il y a bien quatre jours que Poileveu n'a pas fait son ménage, et il ne s'est seulement pas plaint!... Ah!... mais cela ne peut durer ainsi. Un artiste qui a des connaissances comme ça, on le soigne!... Lui qui est bon enfant, il est capable de nous faire avoir un bureau de tabac!... Mais quel peut être ce grand personnage?
Sur cette réflexion, elle rentra poser son balai derrière la porte, décidée à revenir, selon son expression, tirer les vers du nez des domestiques.
Pendant ce temps, M. de Breulh-Faverlay montait lentement, et en homme qui ménage sa respiration, le raide escalier.
Il était arrivé au dernier étage et allait frapper à la porte sur laquelle il lisait le nom de André, quand, au bruit d'un pas jeune et leste, derrière lui, il se retourna.
Il était sur l'étroit palier, face à face avec un jeune homme, grand et très brun, vêtu d'une de ces longues blouses blanches comme en portent les ornemanistes à leur travail. Il tenait à la main un grand broc de zinc, qu'il venait de remplir d'eau au réservoir de la maison.
—Monsieur André? demanda M. de Breulh.
—C'est moi, monsieur...
—Je désirerais vous parler...
—Veuillez alors, monsieur, prendre la peine d'entrer chez moi.
Ce disant, le jeune peintre se glissa entre la rampe et M. de Breulh, et ouvrit la porte de son atelier, où il précéda son visiteur.
La première impression de M. de Breulh avait été favorable à André. Il avait été frappé, lui qui avait l'expérience des hommes, de cette physionomie ouverte et hardie, de ce regard lumineux et franc, de cette voix ronde et sonore.
—En tout cas, pensa-t-il, celui-là est un homme.
D'un autre côté, bien que les épreuves de sa jeunesse l'eussent dépouillé de quantité de préjugés, le costume d'André l'étonnait.
Il avait bien du mal à imaginer l'homme distingué par Sabine de Mussidan en blouse, allant chercher lui-même son eau à la pompe.
Mais on ne voyait rien de sa surprise; il avait eu le temps, depuis la veille, de reprendre cet air parfaitement détaché de tout, qui lui était habituel.
—Je dois, monsieur, commença André, vous prier de m'excuser de vous recevoir ainsi... Mais, que voulez-vous, tant qu'on n'est pas très riche, on n'est bien servi que par soi, et encore!...
Il montrait en même temps, sans embarras mais sans forfanterie, sa blouse et son broc qu'il venait de déposer dans un coin.
Le ton plut à M. de Breulh, qui eut un sourire et un geste cordial.
—C'est à moi plutôt, qui vous dérange, fit-il, de vous demander pardon. Je vous suis adressé par un de mes amis, un de mes...
Il cherchait.
—Par le prince Crescenzi, peut-être! demanda André.
C'est à peine si M. de Breulh connaissait le célèbre armateur, mais il saisit avec empressement la perche que lui tendait son interlocuteur.
—Précisément! répondit-il. Le prince fait le plus grand cas de votre talent et n'en parle qu'avec enthousiasme. Connaissant la sûreté de son goût, je me suis dit qu'il me faudrait un tableau de vous... Soyez tranquille, vous serez chez moi en bonne compagnie...
André s'était incliné, plus rougissant qu'une pensionnaire à un compliment de monseigneur l'évêque.
—Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, dit-il, d'avoir ainsi cru le prince Crescenzi sur parole, malheureusement vous vous serez dérangé, et je crains, inutilement...
—Pourquoi cela?
—J'ai eu tant d'occupation, les mois derniers, tant de travail, que je n'ai rien d'achevé, rien de présentable...
M. de Breulh l'interrompit.
—Qu'importe? Est-ce que l'avenir n'est pas un peu à nous? Ce qui n'est pas fait, vous le ferez...
—Il est vrai, monsieur, que si vous avez en moi assez de confiance...
—Comment, si j'ai confiance!... Crescenzi n'est-il pas votre garant!
—Alors, nous pourrions convenir d'un sujet...
Sans s'en douter, André achevait la conquête de son visiteur.
—C'est particulier, pensait M. de Breulh, je devrais le haïr, ce garçon, j'ai pour cela mille bonnes raisons, et jamais cependant personne ne m'a été si sympathique.
Comme il se taisait, cherchant à se bien rendre compte de ses sentiments encore confus, André reprit la parole.
—J'ai là, monsieur, poursuivit-il, une trentaine d'esquisses, qui deviendront, je l'espère, des tableaux passables; si l'une d'elles vous convenait...
—Oui!... voyons, répondit avec empressement M. de Breulh.
Ayant jugé le caractère, il n'était pas fâché de juger le talent, et c'est avec la plus sérieuse attention qu'il commença à passer en revue les toiles accrochées aux murs.
André, sans mot dire, le laissait faire...
Cette commande qui lui venait pensait-il, par l'entremise du prince Crescenzi, pouvait être le point de départ de sa fortune artistique. Le prince est un des sept ou huit amateurs de l'Europe qui, d'un mot, peuvent faire vendre 10,000 francs la plus indigne croûte.
Mais André n'était pas en disposition de se réjouir de ce bonheur.
Rarement, en sa vie si tourmentée, il avait éprouvé une tristesse pareille à celle qui, en ce moment, lui serrait le cœur.
C'est que, l'avant-veille, après lui avoir annoncé une démarche décisive, Sabine l'avait quitté en lui disant: «A demain une lettre.»
Or, ce lendemain, impatiemment attendu, était passé, on était au surlendemain, trois heures venaient de sonner, et il n'avait reçu ni un mot, ni un signe de vie... rien...
Depuis quarante-huit heures, il était sur des charbons ardents.
Il ne doutait pas de Sabine, il eut douté de soi avant; mais que s'était-il passé là-bas, à cet hôtel de Mussidan, dont les portes lui étaient fermées?
Il endurait cet intolérable supplice qui torture un homme énergique, lorsqu'il sent sa destinée se décider, et qu'il sait ne rien pouvoir pour hâter la solution et se la rendre favorable.
Cependant M. de Breulh avait terminé son examen.
Pour lui, désormais, le talent de André était évident, indiscutable.
Sur toutes ces toiles, esquissées à la hâte, on pouvait relever de grands défauts, des inexpériences, des témérités malheureuses, mais chacune d'elles était marquée au cachet d'une puissante individualité.
André était un «homme» dans la forte acception du mot; il était «artiste» aussi,—en restituant à ce titre magnifique son véritable sens.
Dire que l'orgueil de Breulh-Faverlay ne saignait pas sous les griffes aiguës de la jalousie serait trop dire. Mais il sut dompter les révoltes des sentiments mauvais. C'est franchement et loyalement qu'il tendit la main au jeune peintre.
—Lorsque je suis entré chez vous, monsieur, lui dit-il, je désirais un tableau de vous; maintenant je le veux... Ce n'est plus sur la foi d'un autre que je crois à votre talent.
Et comme André ne répondait pas:
—J'ai choisi mon esquisse, ajouta-t-il, arrêtons nos conditions.
Pauvre, sans protecteurs, sans influence d'école, attaché à la rude tâche quotidienne qui lui donnait du pain, André n'avait eu ni le temps ni les moyens d'aller étudier aux pays classiques les secrets des poésies de convention. Il se contentait de rendre ce qu'il voyait et sentait. Il estimait que faire palpiter sur latoile la passion et la vie est un peu plus difficile que d'y peinturlurer des bonshommes en costumes étrangers.
Entre toutes ses esquisses, il s'en trouvait une qu'il avait appelée:Le Lundi à la Barrière.
Au premier plan, deux hommes luttaient qu'un troisième s'efforçait de séparer. Les vêtements déchirés laissaient voir les torses nus. Les muscles saillaient sous les chairs palpitantes. Les visages avaient les contorsions de l'ivresse, de la haine et de la colère.
Un peu à droite, une femme, la cause du combat, était étendue à terre, les cheveux épars, une large blessure à la tempe, et deux de ses compagnes accroupies près d'elle, s'efforçaient de lui faire reprendre ses sens.
Quelques badauds faisaient cercle; des enfants se sauvaient, et dans le lointain on apercevait les tricornes des sergents de ville qui accouraient.
Chose vulgaire! oui. Scène vraie.
Et seule, la vérité, à cette heure, peut sauver l'art... mais la vraie, non la convenue, celle qui agrandit et généralise, non celle qui particularise et rapetisse...
C'est cette esquisse que désigna M. de Breulh.
—Voilà, dit-il, ce que je voudrais.
Alors, André, avec cette insistance pratique que donne l'habitude des déceptions, entra dans les détails de l'exécution, s'expliquant sur la composition, sur les proportions à donner au sujet, sur les dimensions de la toile, sur tout, enfin.
M. de Breulh, du geste et de la voix, approuvait.
—Ce que vous ferez, disait-il, sera bien fait; que rien ne vous gêne ni ne vous inquiète: obéissez à vos inspirations.
Il brûlait, maintenant, d'en finir et de se retirer, ayant trop de délicatesse pour ne pas souffrir de la fausseté de la situation. La confiance d'André le gênait considérablement: il en perdait son assurance.
Toutes les conventions étaient arrêtées, et il fallut à M. de Breulh un effort de volonté pour aborder la question du prix de ce tableau qu'il commandait.
Peut-être s'attendait-il à des tergiversations, aux simagrées d'une fausse modestie et d'un désintéressement ridicule. Point.
—Monsieur, répondit dignement André, la valeur de la peinture étant toute de convention, je ne puis rien vous dire. Une toile de la dimension que nous disons, coûte, blanche, quatre-vingts francs. Couverte de couleur, elle peut n'avoir plus aucune valeur, ou valoir...
—Pensez-vous, interrompit M. de Breulh, qu'en vous offrant dix mille francs...
André eut un geste de protestation.
—Trop, fit-il, beaucoup trop.
—Cependant...
—En l'état actuel, n'étant pas plus connu que je ne suis, quatre mille francs seront un prix magnifique. Si cependant je réussissais au-delà de mes espérances, eh bien!... je vous demanderais six mille francs.
—Soit, répondit M. de Breulh, voilà qui est dit.
Il avait tiré de sa poche un élégant portefeuille à son chiffre. Il y prit deux billets de mille francs qu'il posa sur la table, en disant:
—Voilà toujours la moitié d'avance.
Le jeune peintre devint plus rouge que le carmin de sa palette.
—Vous voulez plaisanter, monsieur, balbutia-t-il.
—Pas le moins du monde, répondit gravement M. de Breulh, j'ai en affaires des principes dont je ne m'écarte jamais.
Puis, du ton le plus encourageant, il ajouta:
—Qui vous dit que je ne prétends pas vous lier, mon cher maître? Ces deux billets nous tiennent lieu de contrat.
Ainsi présentée, l'action de M. de Breulh n'avait rien que de très flatteur. Cependant la susceptibilité un peu excessive peut-être de André s'effarouchait.
—C'est que, monsieur, commença-t-il, je ne pourrai vous livrer ce tableau avant cinq ou six mois... J'ai traité avec un riche entrepreneur, M. Gandelu, pour les sculptures d'une maison.
—Qu'importe! insista M. de Breulh, je ne reviens jamais sur ce que je dis.
Décemment, à moins d'être fou, André ne pouvait résister davantage. Il inclina la tête en signe d'assentiment, ne pouvant s'empêcher de s'avouer que cet argent arrivait singulièrement à propos.
M. de Breulh, lui, s'apprêtait à se retirer.
—Donc, fit-il, en ouvrant la porte de l'atelier, bonne réussite, mon cher peintre. Si vous étiez aimable, vous viendriez un matin me demander à déjeuner, je vous montrerais un Murillo qui, à lui seul, vaut le voyage...
Et, autant pour affirmer son invitation que pour faire savoir qui il était, il tendit sa carte et sortit.
En présence de ce visiteur, André n'avait pas donné un regard à cette carte, mais dès qu'il fut seul, il regarda.
Ce nom de Breulh-Faverlay lui sauta aux yeux plus flamboyant que l'éclair qui précède la foudre.
Pendant une seconde, il fut assommé. A la seconde suivante, une épouvantable colère charria tout son sang à son cerveau.
Il se vit joué, raillé, humilié...
Sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il se précipita sur le palier et, se penchant le long de la rampe, il appela à pleine voix!
—Monsieur!... monsieur!...
M. de Breulh, qui déjà était arrivé au second étage, releva la tête.
—Remontez!... cria André.
Après un mouvement insaisissable d'hésitation, le gentilhomme obéît.
Lorsqu'il fut rentré dans l'atelier:
—Reprenez votre argent, monsieur, lui dit André d'une voix que la colère rendait à peine intelligible, reprenez ces billets.
—Qu'avez-vous?... Qu'y a-t-il?
—Rien, sinon que j'ai réfléchi; je ne puis faire, je ne ferai pas votre tableau.
—Ah ça... pourquoi?
Pourquoi!... M. de Breulh le savait parfaitement. Il comprenait que Sabine avait prononcé son nom et dit ses espérances. Peu généreux en cette circonstance, imprudent même, il abusait de la position si difficile et si délicate du jeune peintre.
—Parce que! répondit André.
—Mais ce n'est pas une raison, cela!
André perdait la tête. Dire les raisons de son revirement soudain était impossible. Il fût mort plutôt que de prononcer le nom de Sabine. Il ne vit que la violence pour sortir d'une situation sans issue.
—En bien! monsieur, fit-il avec un regard chargé de haine, admettez que votre figure m'a déplu!... C'est une raison, cela!...
—Mais c'est une provocation, cela, monsieur André.
—Ah! ce sera ce que vous voudrez!...
La patience n'était pas la vertu dominante de M. de Breulh. Il devint plus blanc que sa chemise et eut un mouvement terrible.
Mais sa nature généreuse reprenant aussitôt le dessus, c'est d'une voix émue qu'il dit:
—Acceptez mes excuses sincères, monsieur André... Tenez, je l'avoue, j'ai joué un rôle qui n'était digne ni de vous ni de moi... Je devais, dès en entrant, me nommer et vous dire: Je sais tout.
—Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit André d'un ton glacé...
—Si, vous me comprenez, mais vous vous défiez de moi... J'ai mérité cette injure. Cessez de feindre, cependant; MlleSabine m'a tout confié, tout, entendez-vous bien... Et, s'il vous fallait une preuve, je vous dirais que cette toile que j'aperçois là, tournée du côté du mur, doit-être le portrait de Mllede Mussidan.
André gardant toujours le silence, M. de Breulh eut un triste sourire.
—J'ajouterai, reprit-il, pour dissiper tous vos soupçons, que hier, sur la prière de MlleSabine, j'ai retiré la demande que j'avais faite de sa main.
Aux explications de ce galant homme, reconnaissant si noblement ses torts, André avait senti, peu à peu, sa colère se dissiper.
—Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, commença-t-il...
—Oh!... interrompit vivement M. de Breulh, on ne doit pas de remercîments à qui n'a fait que strictement son devoir... Je mentirais en vous disant que je n'ai pas été douloureusement surpris... Mais enfin, ce que j'ai fait, vous l'eussiez fait à ma place.
—C'est vrai, monsieur.
—Et nous sommes amis, maintenant, n'est-ce pas?... dit M. de Breulh en tendant la main.
Ce n'est pas sans une violente émotion que André serra cette main loyale qui lui était tendue.
—Oui, amis, balbutia-t-il, amis!...
M. de Breulh devait croire que tout était oublié.
—Cela étant, reprit-il, avec une gaîté un peu forcée, ne parlons plus de ce tableau qui n'était qu'un prétexte... Tenez, je serai franc, avec vous comme avec moi-même. En venant ici, je me disais: «Si l'homme que MlleSabine me préfère est digne d'elle, je ferai tout au monde pour qu'il soit accepté par sa famille. Je suis venu, monsieur, je vous ai jugé et je vous dis: Faites-moi un grand plaisir et un grand honneur, laissez-moi mettre au service de votre amour ma personne, ma fortune, mes influences et mes amis.»
C'est avec l'enthousiasme du dévoûment le plus pur, et dans toute la sincérité de son âme, que M. de Breulh-Faverlay se mettait à la disposition de ce jeune homme, dont il enviait le bonheur.
La générosité a ses entraînements, et le sacrifice librement consenti, si pénible qu'il puisse être, procure comme une amère jouissance, qui est la récompense première.
Cependant André secouait tristement la tête.
—Je n'oublierai jamais vos offres, monsieur, prononça-t-il, seulement...
Il hésitait, M. de Breulh insista.
—Seulement?...
—Eh bien! je ne saurais les accepter.
Le gentilhomme eut un geste de surprise.
—Pourquoi?... interrogea-t-il.
Les valets le toisèrent d'un œil à fois curieux et surpris.Les valets le toisèrent d'un œil à fois curieux et surpris.
—Ah!... tenez, monsieur, répondit André, moi aussi je serai franc avec vous, et je vous dirai toute ma pensée... Vous trouverez peut-être mes susceptibilités ridicules, mais que voulez-vous, le malheur, lorsqu'il ne brise pas le res
sort de la dignité, exalte et irrite l'orgueil. J'aime mademoiselle de Mussidan de toutes les forces de mon être, il n'est pas dans mes veines une goutte de sang qui ne lui appartienne, je donnerais avec transport la moitié des années que j'ai à vivre pour combler l'abîme qui nous sépare, et pourtant...
Il s'interrompit, cherchant les expressions justes pour rendre ce qu'il ressentait, et enfin, avec une violence contenue, il ajouta:
—De grâce, ne vous offensez pas de ce que je vais vous dire... Je renoncerais à MlleSabine plutôt que d'accepter votre assistance.
—Mais c'est de la folie!... s'écria M. de Breulh.
—Non, monsieur, non, ce n'est pas folie, mais sagesse. Il est de ces dévoûments qu'on doit repousser, car on ne peut que les payer de la plus noire ingratitude. Si je me rendais à vos désirs, votre rôle serait trop beau, trop sublime, je me sentirais affreusement humilié, je serais jaloux. Ne suis-je donc pas déjà assez écrasé par votre supériorité?... Pendant que vous êtes des plus nobles et des plus riches de Paris, je suis des plus pauvres, et je n'ai pas d'état civil. Je suis si bien seul, ignoré, perdu en ce monde, que je n'ai même pas été appelé à tirer à la conscription. Tout ce qui me manque, vous l'avez, et vous voudriez...
—Mais j'ai été pauvre aussi, moi, répétait M. de Breulh, j'ai été malheureux autant et plus que vous.
André, qui ne connaissait rien du passé de M. de Breulh, qui ne voyait que les éblouissements du présent, s'arrêta stupéfait.
—Savez-vous ce que je faisais à votre âge? continua le gentilhomme: je mourais de faim au fond de la Sonora. Pour vivre, j'étais réduit à endosser la chemise de laine du manouvrier ou à entrer au service d'un spéculateur de Guaymas comme toucheur de bœufs... Pensez-vous qu'en ces instants je m'estimais amoindri?
—Eh! s'écria le jeune peintre, tant mieux si vous avez souffert, vous me comprendrez plus aisément. Croyez-vous donc que je ne me juge pas votre égal? Détrompez-vous. Mais je cesserais de l'être le jour où j'aurais recours à vous... N'est-ce pas à mon énergie et à mon courage que je dois d'avoir été distingué par Mllede Mussidan? Elle a eu foi en moi, le jour où elle m'a dit: «Élevez-vous jusqu'à moi!» Ce qu'elle a ordonné, je le ferai ou je périrai à la tâche. Mais, dans tous les cas, je suis résolu à réussir ou à périr seul. Je ne veux pas de remords après la victoire. Je ne veux pas qu'un homme puisse dire de moi: «C'est à ma rare générosité, à ma chevaleresque abnégation que celui-ci doit son bonheur.»
—Oh? monsieur, protesta M. de Breulh, monsieur...
—Non, sans doute, interrompit André, vous ne diriez pas cela hautement, votre délicatesse est bien trop grande. Mais ne le penseriez-vous pas? Et celaserait, en effet, et je le saurais, et la fille du noble comte de Mussidan, devenue la femme du peintre André, le saurait aussi. C'est-à-dire que j'arriverais à Sabine dépouillé de ma seule noblesse, ma sauvage fierté. Notre mariage arrivant ainsi serait sa première désillusion. Est-ce que, involontairement, elle ne nous comparerait pas de nouveau? Que serais-je alors à ses yeux! Infailliblement, l'avenir changerait le bienfait en une mortelle et ineffaçable injure. Ah!... tenez, ma vie serait empoisonnée. Toujours entre ma femme et moi votre fantôme se dresserait.
Il s'arrêta court, comme effrayé de sa violence. Une phrase encore, et il allait menacer ce galant homme qui se conduisait si noblement.
Il fit à sa volonté un énergique appel, et c'est d'un ton de courtoisie parfaite qu'il ajouta:
—Mais en vérité, je ne sais ce que je dis!... Nous vous devons trop déjà, monsieur, pour que je ne tienne pas à l'honneur de rester votre ami.
Ainsi, comme Sabine, il disait: Nous. Ce que Mllede Mussidan avait prédit se réalisait, à l'idée seule d'une apparence de protection, André se révoltait.
Mais M. de Breulh était digne de comprendre cet emportement d'André, emportement qui eût fait rire bien des gens à une époque où tourner en ridicule tout sentiment sérieux et profond est considéré comme une preuve d'esprit et de goût.
Même, il était si violemment ému, que la pensée ne lui vint pas d'ajouter un seul mot.
Lentement, il replaça dans son portefeuille les deux billets de mille francs restés sur la table, et d'une voix vibrante il dit:
—Je vous approuve, monsieur. Quoi qu'il arrive, souvenez-vous, qu'à toute heure de jour et de nuit, vous pouvez compter sur Breulh-Faverlay... Adieu!...
Resté seul, André se trouva moins malheureux qu'il ne l'était depuis deux jours.
Grâce à M. de Breulh, il savait maintenant que Sabine n'avait pas rencontré d'obstacles imprévus, et s'il s'étonnait de n'avoir pas encore de ses nouvelles, il ne s'en inquiétait plus.
Cependant, il était si agité encore, qu'il lui fut impossible de profiter d'un reste de jour pour terminer certaines maquettes qu'il devait soumettre à M. Gandelu le père.
Il se jeta dans son fauteuil et s'efforça de ressaisir les moindres détails de la scène qui venait d'avoir lieu.
Il eût très probablement oublié l'heure du dîner, si, au moment où il était enfoncé le plus avant dans ses rêveries, MmePoileveu n'était entrée—sans frapper.
—Voici une lettre que le facteur apporte, dit-elle.
C'était miracle de voir MmePoileveu monter une lettre au quatrième étage; mais, renseignée sur la personnalité de M. de Breulh, elle avait décidé que «son artiste» serait désormais servi mieux qu'un prince.
Mais André était si préoccupé que cette complaisance surprenante ne le frappa pas. Il ne songea qu'à Sabine.
—Une lettre!... s'écria-t-il en se dressant d'un bond, vite, donnez.
Et il la prit, il l'arracha plutôt, des mains de la portière.
Mais ce n'était pas Sabine qui avait tracé les caractères communs et irréguliers de l'adresse. Pourtant, il était aisé de reconnaître une écriture de femme.
Avec une impatience nerveuse, André déchira l'enveloppe, chercha la signature et vit: «Modeste».
Modeste! la femme de chambre de Mllede Mussidan! Qu'est-ce que cela signifiait?
Il frissonna, pressentant quelque malheur horrible, et, c'est comme à travers un brouillard qu'il lut:
«Je vous adresse la présente à la seule fin de vous faire savoir que MlleSabine a bien réussi pour ce que vous savez.
«Si je me permets de vous écrire sans ordres, c'est que, hélas! mademoiselle est si malade qu'elle ne peut vous donner de ses nouvelles.»
Ces quelques lignes foudroyèrent André.
—Sabine malade!... balbutiait-il, sans penser aux avides oreilles de la Poileveu, Sabine trop malade pour pouvoir m'écrire... Mais alors... elle est en danger, elle est morte, peut-être...
Il demeurait immobile, l'œil fixe, les traits décomposés, et il répétait comme un mot vide de sens:
—Morte! morte!...
Mais presque aussitôt la réaction se produisit. Il froissa la lettre de Modeste, la jeta à terre, et, tête nue, vêtu de sa blouse de chantier, il s'élança dehors. La stupéfaction de la Poileveu était évidente.
—En voilà une d'aventure! murmurait-elle. Ah ça! mais....
Elle s'arrêta souriante. Elle venait d'apercevoir à ses pieds la lettre... Elle la ramassa et lut.
—Tiens! tiens! tiens!... marmotait-elle, la petite dame s'appelle Sabine. Joli nom!... Ah!... elle est malade!... C'est donc ça qu'il est comme un fou! C'est égal, j'ai idée que ce vieux si mal mis et si aimable qui est venu me questionner sur M. André me donnerait bien quelque chose de cette lettre... Ah! mais non! pour ça, non!... On est honnête ou on ne l'est pas.