XVII

—Eh bien!... non!... s'écria-t-il avec une violence qui trahissait l'effort de la lutte; tout bien vu, réfléchi, considéré, pesé, je vous répondrai nettement et carrément: Non.

B. Mascarot et le docteur Hortebize eurent la même exclamation:

—Ah!...

Ce n'était pas surprise, mais bien ce sentiment mal défini qu'on éprouve à voir une prévision, même fâcheuse, réalisée.

—Permettez, poursuivit Catenac, que j'explique ce que sans doute vous appelez ma défection.

—Dis trahison, ce sera plus juste.

—Soit. Je ne chicanerai pas sur les mots, je serai franc.

—Oh!... murmura le docteur, une fois n'est pas coutume.

—Il me semble, cependant, que je ne vous ai jamais caché ma façon de penser. Voici à coup sûr plus de dix ans que je vous ai parlé de rompre notre association. Vous rappelez-vous ce que je vous disais alors? Je vous disais: Notre extrême besoin, notre dénûment ont pu justifier toutes nos entreprises, elles sont maintenant inexcusables.

—En effet, répondit le placeur, tu nous as fait part de tes scrupules.

—Ah!... vous voyez donc bien.

—Seulement ces scrupules ne t'ont jamais préoccupé au moment d'encaisser ta part, que tu es toujours venu toucher régulièrement.

—C'est-à-dire, insista le docteur, que si tu répudiais les risques, tu acceptais fort bien les bénéfices. C'est-à-dire que tu voulais bien gagner au jeu, mais que tu prétendais ne point exposer d'argent.

L'argument, bien qu'il parût sans réplique, ne décontenança point Catenac.

—C'est vrai, reprit-il, j'ai toujours palpé mon tiers. Mais n'ai-je pas autant que vous contribué à mettre l'agence sur son pied actuel? Ne va-t-elle pas toute seule maintenant, sans bruit, sans effort, comme une machine parfaite? N'avons-nous pas réussi à donner à nos opérations comme un cachet commercial? Tous les mois, sans se déranger, on peut palper de beaux bénéfices, et, incontestablement, j'ai droit à un tiers. Vous plaît-il de laisser les choses aller leur petit train? Topez là, je suis votre homme.

—C'est fort heureux, en vérité!

—Mais voici que tout à coup vous prétendez m'embarquer dans des dangers incalculables, alors je vous crie: Halte-là!... je n'en suis plus. Je lis dans vosyeux que vous me trouvez absurde. Fasse Dieu que les événements ne vous montrent pas impitoyablement que j'ai raison. Songez-y; voici plus de vingt ans que la chance est pour nous. Que faut-il pour qu'elle tourne? Un rien. Croyez-moi, ne la tentez pas. La fortune, vous le savez, se venge tôt ou tard de ceux qui, au lieu de lui faire la cour et de l'épouser sagement, l'ont violentée.

—Oh!... grâce d'homélies, fit le docteur.

—Très bien!... je me tais. Mais encore une fois, pendant qu'il en est temps encore, réfléchissez. L'impunité n'a qu'un temps. Si prodigieuses que soient vos espérances, elles sont peu de chose en comparaison de ce que vous allez exposer.

Cette faconde à froid devait exaspérer le docteur Hortebize.

—Parler ainsi, t'est facile, dit-il, tu es riche, toi.

—J'ai de quoi vivre, en effet; en dehors de ce que je gagne, j'ai deux cent mille francs à moi. Et s'il ne faut que les partager pour vous déterminer à renoncer à vos projets, dites un mot et c'est fait.

B. Mascarot, qui jusqu'alors avait laissé le débat s'agiter entre les deux associés, jugea qu'il était temps d'intervenir.

—Pauvre ami! fit-il, as-tu vraiment deux cent mille francs?

—Ou peu s'en faut.

—Et tu nous en offre un tiers!... Ah! maître, c'est un beau trait, et nous serions des ingrats si nous n'étions pas profondément touchés; seulement...

Il s'arrêta, tracassa ses lunettes, et d'un ton incisif ajouta:

—Seulement, quand tu nous auras donné à chacun cinquante mille francs, il t'en restera encore plus de onze cent mille.

Catenac eut un éclat de rire si franc, si juste d'intonation, qu'un observateur y eût été pris.

—Que ne dis-tu vrai!... fit-il.

—Et si je te prouvais que je dis vrai?

—Je serais bien surpris.

Le digne placeur ouvrit un de ses tiroirs, en sortit un petit registre qu'il feuilleta et le présenta à son associé en disant:

—Regarde alors, car voici l'état exact de ta fortune à la fin du mois de décembre de l'année dernière. Depuis, tu as fait divers achats par l'intermédiaire de M. L... Je ne les ai pas portés en compte, mais j'en ai la note. Dois-je te la montrer?...

Pour le coup, l'impassible visage de Catenac exprima quelque chose! Il se redressa furieux. Ses yeux lançaient des éclairs.

—Eh bien! oui! s'écria-t-il, oui! j'ai douze cent mille francs de fortune, et c'est pour cela que je ne veux plus d'association. Oui, j'ai soixante mille livresde rentes, c'est-à-dire soixante mille bonnes raisons pour ne pas me compromettre, et je ne me compromettrai pas. Ah!... vous êtes jaloux! Est-ce donc ma faute si nos conditions sont devenues inégales? N'étais-je pas comme vous sans un sou quand nous avons commencé! Ma vie n'a pas été la vôtre, voilà tout. Vous dépensiez sans compter, moi j'économisais. Vous ne songiez qu'au présent, je pensais à l'avenir. Hortebize faisait tout pour chasser ses clients, je m'épuisais en efforts pour attirer les miens. Et maintenant, parce que je suis riche et que vous n'avez rien, il me faudrait subir vos exigences!... Allons donc. Quand je touche au but de mon ambition, il me faudrait revenir en arrière avec vous! Jamais. Suivez votre chemin, je suis le mien, je ne vous connais plus.

Il se levait déjà et prenait son chapeau; un geste du placeur l'arrêta.

—Si je te disais, insistait Mascarot, que tu nous es utile, indispensable!...

—Je répondrais: Cela est fâcheux pour vous.

—Si cependant nous voulions bien...

—Quoi?... Me contraindre? Comment? Vous me tenez, mais je vous tiens. Vous ne pouvez rien contre moi que je ne puisse contre vous. Essayer de me perdre serait vous perdre.

—Es-tu bien sûr de cela?

—Si sûr, que je vous le répète encore: Entre vous et moi, il n'y a plus rien de commun.

—Je crois que tu te trompes, maître!...

—Moi! pourquoi?

—Parce que voici un an que je loge et nourris gratis à notre hôtel une jeune fille du nom de Clarisse. Ne la connaîtrais-tu pas, par hasard?...

Ce n'est pas sans intentions habilement calculées que, depuis dix minutes, B. Mascarot laissait son ami Catenac se débattre, s'épuiser en efforts aussi inutiles que ceux du poisson engagé dans la nasse.

Il avait voulu ainsi pénétrer les intentions de cet honorable associé et connaître ses ressources.

S'il avait comme pris à tâche de l'irriter, s'il avait encouragé Hortebize à le fouetter de ses ironies, c'est qu'il savait combien peut être indiscrète la colère de l'homme le plus maître de soi.

Se jugeant suffisamment éclairé, d'un seul mot l'estimable placeur reprit sa supériorité.

A ce nom de Clarisse, l'avocat fut comme un promeneur qui, marchant en pleine sécurité, apercevrait tout à coup à ses pieds la mèche allumée d'une mine prête à éclater.

Instinctivement il recula, les bras en avant, secoué par un spasme nerveux, la pupille dilatée par l'effroi.

—Clarisse!... balbutiait-il, qui t'a dit... comment as-tu pu savoir?

Mais l'ironique sourire qu'il put surprendre sur les deux lèvres de ses deux associés cingla si cruellement son orgueil, qu'il reprit aussitôt les apparences du sang-froid.

—Décidément, fit-il, je deviens fou. Ne voila-t-il pas que je leur demande comment ils s'y sont pris pour tout découvrir! Ne dirait-on pas que j'ai oublié quels moyens nous employons pour surprendre les secrets de ridicule ou d'infamie que nous exploitons!...

—Je t'avais bien jugé, dit le placeur.

—En quoi?

—J'avais prévu que le jour où tu te sentirais assez fort pour te passer de nous, tu tenterais de rompre les liens qui nous unissent. Aujourd'hui tu voudrais nous abandonner. Tu nous trahirais demain si tu le pouvais sans danger. J'ai pris mes précautions.

Le bon docteur se frottait vigoureusement les mains.

—Voilà ce que c'est, disait-il, on ne s'avise jamais de tout.

—Ce que je ne conçois pas, poursuivit Mascarot, c'est que toi, Catenac, un homme fort, tu nous aies fait le jeu si beau. Comment, il y a un an de cela, tu nous haïssais, tu songeais à nous perdre, et tu nous offres cette prise. C'est à n'y pas croire.

—A n'y pas croire!... fit le docteur comme un écho.

—Et cependant, continuait le placeur, ton... comment dirai-je? ton imprudence est des plus communes, de celles que nous avons le plus souvent observées et qui nous ont le plus rapporté. Pardieu!... Tous les jours cela se voit. Tu ne lis donc plus laGazette des Tribunaux?

Hier encore, j'y lisais une histoire qu'on jurerait être la tienne.

Un bourgeois ambitieux et hypocrite, frais verni d'honnêteté, fait venir de la campagne une jeune et jolie bonne, éclatante de santé, assez naïve, ayant les mains bien rouges..., et il se donne le délicat plaisir de la séduire.

Pendant quelques mois tout va bien; mais voici qu'un matin la pauvre fille ne peut plus cacher qu'elle est enceinte. Voilà le bourgeois épouvanté. Que diront les voisins et le portier?

L'enfant est supprimé et la mère jetée sans pitié sur le chemin de Saint-Lazare. C'est simple...

—Baptistin, de grâce!...

—... Mais c'est fort imprudent. Ces choses-là se découvrent toujours. Si le crime a pour lui ses combinaisons et ses ruses, la justice a pour elle ces hasards que l'on dit invraisemblables, et qui se représentent à chaque minute de la vie. Tu as un jardinier à ta maison de Champigny? Suppose que la fantaisie vienne

à cet homme de creuser la terre autour de ce puits qui est au fond du jardin. Sais-tu ce qu'il trouverait?...

—Une nuit tu as creusé là un trou.—Une nuit tu as creusé là un trou.

—Assez!... prononça Catenac, je me rends.

—B. Mascarot, comme toujours au moment décisif, ajusta ses lunettes.

—Toi, dit-il, te rendre... Pas encore. En ce moment tu cherches à parer le coup que je te porte.

—Je t'assure...

—Épargne-toi cette peine. Ton jardinier ne trouverait rien.

L'avocat eut une exclamation de rage. Il commençait à comprendre dans quel horrible piège il était tombé.

—Il ne trouverait rien, reprit le placeur. Et pourtant il est bien vrai, n'est-ce pas, qu'au mois de janvier de l'année dernière, une nuit, tu as creusé là un trou et que dans ce trou tu as déposé le corps d'un enfant roulé dans un châle... Et quel châle!... celui-là même que toi, Catenac, pour hâter la défaite de la mère, tu étais allé acheter àPygmalion: les commis en témoigneraient, s'il le fallait. Maintenant, tu peux chercher, tu ne trouveras rien...

—Et c'est toi, c'est toi qui as enlevé...

—Non, interrompit le placeur du ton le plus ironique, c'est Tantaine. Que veux-tu? je suis prudent. Je sais où est le cadavre, comme on dit vulgairement, et tu ne le sais pas. Mais sois tranquille, il n'est pas perdu. Il est en bon lieu. Une seule tentative de trahison, et le lendemain tu liras dans lePetit Journal, à l'articleParis: «Hier, des terrassiers qui travaillaient à tel endroit, ont découvert le cadavre d'un nouveau-né. Le commissaire de police, aussitôt prévenu, s'est transporté sur le terrain et a commencé une enquête...» Tu lirais cela, et tu me connais assez pour être persuadé d'avance que l'enquête aboutirait. Tu devines bien qu'au châle de cette pauvre Clarisse, j'ai ajouté assez d'indices pour qu'on puisse aisément remonter jusqu'au coupable... jusqu'à toi.

A la colère de Catenac avais succédé une affreuse prostration. Cet homme, que rien n'aurait dû surprendre ni étonner, était assommé et paraissait avoir perdu la faculté de réfléchir et de délibérer.

Son désespoir s'échappait en paroles incohérentes, et il laissait voir sa souffrance, comme s'il eût espéré toucher ses implacables associés.

—Vous m'assassinez, murmurait-il, vous me tuez au moment où j'allais recueillir le prix de vingt années de travaux et de privations.

—Travaux est joli! observa le docteur.

Mais l'heure pressait; d'un instant à l'autre, Paul et le marquis de Croisenois pouvaient arriver. B. Mascarot comprit combien il était important de remonter le moral de son associé.

—Voyons, reprit-il, tu cries comme si nous voulions t'égorger. A quoi bon?Nous supposes-tu assez niais pour nous exposer sans des certitudes presque absolues de succès? Hortebize, tout comme toi, s'est cabré quand je lui ai parlé de la grande opération. Je la lui ai expliquée, et maintenant il approuve.

—C'est exact, déclara Hortebize.

—Donc, reprit le placeur, tu n'as, pour ainsi dire, rien à craindre. Tu es, nous en sommes convaincus, trop beau joueur pour nous garder rancune...

Catenac eut un sourire forcé.

—Je ne vous en veux pas, répondit-il; parle, j'obéirai.

B. Mascarot se recueillit un moment.

—Ce que j'attends de toi, répondit-il, ne peut te compromettre en rien. J'ai à te demander de nous dresser un acte de société dans des conditions que je dirai tout à l'heure. Tu t'occuperas ensuite de l'affaire, mais non ostensiblement.

—Bien!...

—Ce n'est pas tout. Tu as été chargé par le duc de Champdoce d'une mission très difficile, très délicate... Il s'agit de recherches qui doivent rester secrètes...

—Quoi!... tu sais cela aussi?

—Je n'ignore rien de ce qui peut nous être utile. J'ai appris, par exemple, qu'au lieu de t'adresser à moi, tu es allé sottement trouver le seul homme que nous ayons à craindre, Perpignan, un gaillard presque aussi fort que nous, et bien autrement âpre.

—Enfin, qu'exiges-tu de ce côté?

—Peu de chose. Tu me tiendras au courant de tes recherches. Tu ne diras jamais au duc un seul mot dont nous ne soyons convenus à l'avance.

—C'est entendu.

La querelle semblait terminée, le digne M. Hortebize était ravi.

—Là!... fit-il, était-ce la peine de crier comme un écorché.

—Soit, fit Catenac, j'ai eu tort.

Il tendit la main à ses deux amis et ajouta avec un pâle sourire:

—Que tout soit donc oublié!...

Était-il sincère? Le rapide regard qu'échangèrent Mascarot et le docteur était gros de soupçons.

Mais depuis un moment déjà, on frappait à la porte; le docteur alla ouvrir, et Paul parut, saluant affectueusement ses deux protecteurs.

—Avant tout, mon enfant, commença le placeur, je veux vous présenter à un de mes vieux amis.

Et se retournant vers Catenac, il ajouta:

—Mon cher maître, je te demande tes bontés pour mon jeune ami Paul, un brave garçon qui n'a ni père ni mère, et que nous pousserons dans le monde.

A ces mots, soulignés d'un étrange sourire, l'avocat bondit sur son fauteuil.

—Sacrebleu! s'écria-t-il, que n'as-tu parlé plus tôt!

Confident du duc de Champdoce, Catenac venait d'entrevoir le plan de B. Mascarot.

Le marquis de Croisenois se fait toujours attendre. Chez lui, c'est un système qui dégénère en manie.

Peut-être croit-il ainsi affirmer son importance. Le calcul est faux. L'homme habile se soucie peu d'arriver en avance ou en retard, il ne se préoccupe que de paraître au moment précis où on le souhaite le plus.

Arriver à propos, tout est là. C'est le secret de bien des fortunes qu'on ne s'explique pas.

M. de Croisenois avait été convoqué par B. Mascarot pour onze heures. Il était plus de midi quand il se présenta, ganté de frais, le lorgnon à l'œil, agitant sa badine, grimé de cette débonnaireté impertinente et familière qu'affectent les imbéciles quand ils croient faire acte de condescendance.

A trente-cinq ans, Henri de Croisenois affiche les dehors évaporés d'un beau-fils de vingt ans. Cette légèreté insoucieuse est son armure de guerre, l'excuse toujours prête des folies les plus risquées.

On dit encore de lui, après des fredaines un peu fortes:

—C'est un étourdi, un véritable lycéen, on ne saurait lui en vouloir, il est si bon enfant, il a un si excellent cœur!...

En lui-même, il doit bien rire de cette opinion du monde.

Calculateur féroce, cet aimable gentilhomme, qui de sa vie n'a eu un bon mouvement, s'est exercé à se défier de l'inspiration première.

Sous le masque de son laisser-aller, ce facile compagnon dissimule une remarquable âpreté. En matière de chicane, il en remontrerait à l'avoué le plus retors. Il a roulé et dupé jusqu'aux usuriers auxquels il a eu affaire.

S'il s'est ruiné, c'est qu'il s'est entêté à régler son train sur celui d'amis dix fois plus riches que lui. Toujours la même histoire.

Mêlé à ce groupe de viveurs brillants, dont le comte de Trémorel fut longtemps le parangon, et qui maintenant prend le mot d'ordre du fils aîné du duc de Sairmeuse, Croisenois a voulu, lui aussi, avoir son écurie de courses.

Entre tous les moyens de fondre une fortune, celui-là est le plus sûr et le plus expéditif.

Le léger marquis en sait quelque chose. Il avait abusé de tous les expédients et était à la veille de faire le plongeon, lorsque B. Mascarot lui tendit la main.

Il s'y cramponna désespérément, comme un homme qui se noie se raccrocherait à une barre de fer rouge.

Mais si les inquiétudes les plus aiguës le tenaillaient, son aplomb ne s'en ressentait nullement, et c'est du ton le plus aisé qu'après avoir salué les personnes présentes, il dit au placeur:

—Je vous ai peut-être fait un peu attendre, cher maître; vrai, j'en suis désolé, j'avais des préoccupations... Mais me voici tout à vous, et s'il vous plaît que nous causions, j'attendrai volontiers que vous ayez terminé avec ces messieurs...

Sur quoi, son cigare qu'il avait gardé étant près de s'éteindre, il en tira deux ou trois bouffées.

La phrase était supérieurement impertinente, et cependant le digne Baptistin n'en fut pas offusqué. Non, il ne dit rien, lui qui abomine l'odeur du tabac.

Les forts ont de ces longanimités. On peut bien passer quelque chose à un fat, quand on sait qu'il dépend de soi de l'écraser sous l'ongle...

D'ailleurs, B. Mascarot avait besoin de Henri de Croisenois. Il était un des indispensables pions de sa partie.

—Nous commencions à désespérer de vous voir, répondit-il. Je dis nous, parce que ces messieurs sont ici pour vous, pour notre affaire...

Le marquis ne prit point la peine de dissimuler une petite moue contrariée.

—Ces messieurs, poursuivit le placeur, sont mes associés. Monsieur est le docteur Hortebize, monsieur est maître Catenac, du barreau de Paris, enfin monsieur—et il montrait Paul—est notre secrétaire.

Cette présentation avait une gravité comique.

Si M. de Croisenois était dépité de trouver quatre confidents au lieu d'un, Catenac était furieux de voir qu'on livrait l'association à un inconnu.

C'est chose subtile qu'un secret, plus volatile que l'éther, qui s'évapore, si hermétiquement clos que soit le flacon où on le verse.

Hortebize, en dépit de sa confiance aveugle, ne laissait pas que d'être surpris.

Quant à Paul, il n'avait ni assez d'yeux, ni assez d'oreilles.

Seul, le placeur conservait cet imperturbable sang-froid de l'homme qui, ayant un but, va droit vers ce but, comme le boulet que n'arrêtent ni ne font dévier les branchages ni les broussailles.

—Monsieur le marquis, commença-t-il, lorsque Croisenois fut assis, je ne vous laisserai pas une minute d'incertitude. Toute diplomatie serait puérile entre gens comme nous.

Ce pluriel parut si singulier à M. de Croisenois, que c'est avec une nuance très accusée de persiflage qu'il répondit:

—Vous me flattez, cher maître.

Plus attentif, le léger marquis eut remarqué le mouvement des lunettes de B. Mascarot, mouvement qui signifiait clairement:

—Vous me faites pitié!...

Hortebize prétendait que les lunettes de l'honorable placeur étaient «parlantes,» et il avait raison.

C'est vainement que des fourbes illustres, redoutant la trahison du regard, dissimulent leurs yeux sous des verres épais. Les lunettes, à la longue, font comme partie de qui les porte: elles vivent, pour ainsi dire, elles tressaillent, elles finissent par avouer ce qu'avouerait l'œil qu'elles cachent.

—Je vous confesserai sans ambages, monsieur le marquis, reprit le placeur, que votre mariage est conclu si nous le voulons, mes associés et moi. Nous pouvons vous garantir le concours actif du comte et de la comtesse de Mussidan. Reste à obtenir le consentement de la jeune fille.

Croisenois eut un geste magnifique de suffisance.

—Oh! je l'aurai, s'écria-t-il, je m'en charge. Chaque époque a ses moyens de séduction, j'ai étudié et pratiqué ceux de la nôtre. Je promettrai les plus beaux chevaux de Paris, une loge aux Italiens, un crédit illimité chez Van Klopen, une liberté absolue... Quelle jeune fille résisterait à de tels éblouissements. Oui, je réussirai... Ah! à une condition, toutefois, c'est que je serai patronné par une personne jouissant d'une certaine influence dans la maison...

—Pensez-vous que la vicomtesse de Bois-d'Ardon, soit une marraine convenable?

—Peste!... je le crois bien, une parente du comte!...

—Eh bien!... le jour où nous le voudrons, Mmede Bois-d'Ardon appuiera vos prétentions et chantera vos louanges.

Le marquis se dressa triomphant.

—En ce cas, s'écria-t-il d'un ton à faire coiffer sainte Catherine à toutes les héritières, en ce cas l'affaire est dans le sac.

Paul se demandait s'il était bien éveillé. Quoi!... on lui avait promis une femme riche, à lui, et voici qu'on mariait cet autre!

—Ces gens-ci, se dit-il, outre qu'ils placent les domestiques des deux sexes et autres, m'ont tout l'air de faire fonctionner, moyennant espèces, «la profession matrimoniale.»

Cependant le marquis interrogeait de l'œil B. Mascarot, hésitant à découvrir toute sa pensée.

—Oh!... parlez, encouragea le digne placeur, nous sommes entre nous.

—Reste donc, fit M. Croisenois, à fixer le... comment dirai-je?... le courtage, le droit de commission...

—J'allais aborder la question.

—Eh bien!... mon cher maître, je n'ai qu'une parole. Je vous ai dit que je vous donnerais le quart de la dot. Le lendemain du mariage je vous signerai des lettres de change pour le montant de ce quart.

Cette fois, Paul croyait comprendre tout à fait.

—Voici le grand mot lâché, pensa-t-il. Si j'épouse Flavie, j'aurai à partager la dot avec ces honnêtes messieurs. Je m'explique maintenant l'intérêt qu'ils me portent et leurs caresses.

Mais les offres du marquis n'avaient point paru satisfaire l'honorable placeur.

—Nous sommes loin de compte, prononça-t-il.

—Eh bien!... je consens à payer en dehors, et comptant, ce que je vous dois.

B. Mascarot hocha la tête, au grand désespoir de Croisenois, qui reprit:

—Vous voulez le tiers?... Soit, j'en passerai par là.

Le placeur restait de glace.

—Ce n'est pas le tiers qu'il nous faut, déclara-t-il, ni même la moitié. La dot entière ne nous suffirait pas. Vous la garderez donc, ainsi que ce que je vous ai prêté... si nous nous arrangeons.

—Qu'exigez-vous? Parlez... parlez.

Mascarot assura solidement ses lunettes.

—Je parlerai, répondit-il, mais avant il est absolument indispensable que je vous dise l'histoire de l'association dont je suis le chef.

Jusqu'à ce moment, Catenac et Hortebize avaient écouté sans se permettre seulement un geste, silencieux et grave comme des sénateurs romains sur leur chaise curule.

Ils pensaient assister à une de ces comédies auxquelles B. Mascarot les avait accoutumés, comédies dont les péripéties variaient, mais dont le dénoûment était comme fatal.

A suivre ce débat, entre le marquis de Croisenois et le placeur, ils prenaient ce plaisir méchant qu'éprouvent certaines gens à voir un chat jouer avec une misérable souris avant de la dévorer.

Mais lorsque B. Mascarot annonça qu'il allait livrer leur dangereux secret, tous deux se dressèrent en même temps, furieux, épouvantés.

—Deviens-tu fou?... s'écrièrent-ils ensemble.

B. Mascarot haussa les épaules.

—Pas encore, répondit-il d'un ton calme, et je vous prie de me laisser poursuivre.

—Sacrebleu!... cependant, essaya Catenac, nous avons voix au chapitre.

—Assez!... fit violemment le placeur, je suis le maître, n'est-ce pas?

Et d'un ton d'amère ironie, il reprit:

—Est-ce qu'on ne peut pas tout dire devant monsieur?

Le médecin et l'avocat avaient repris leur place. Croisenois pensa qu'il serait adroit et tout à fait conforme à ses intérêts de les rassurer.

—Entre honnêtes gens... commença-t-il.

—Nous ne sommes pas honnêtes, interrompit Mascarot.

Puis, pour répondre à l'air de stupeur profonde du marquis, il ajouta avec un accent écrasant et en le regardant bien:

—Ni vous non plus, d'ailleurs.

Cette brutale déclaration fit monter un flot de sang au front de Croisenois. Le code de la bonne compagnie n'interdit-il pas expressément de dire aux gens, en face, ce qu'on pense d'eux?

Il avait bonne envie de se fâcher, mais c'était se brouiller, c'était laisser échapper la perche de salut. Il courba la tête sous l'insulte, décidé à la prendre en plaisanterie.

—Parbleu!... fit-il, le paradoxe est raide.

Mais l'honorable placeur ne daigna pas remarquer cette lâcheté, qui fit sourire le bon docteur Hortebize.

—Je vous serai obligé, monsieur le marquis, reprit-il, de m'écouter attentivement.

Il se retourna vers Paul et dit:

—Et vous aussi, mon cher enfant.

Il y eut un moment de silence presque solennel, pendant lequel on entendit le murmure des clients qui se pressaient autour de Beaumarchef dans la première pièce.

Si Hortebize et Catenac semblaient confondus, Croisenois était si stupéfait qu'il laissait éteindre son cigare, et Paul frémissait d'avance.

B. Mascarot, lui, paraissait transfiguré. Il n'avait plus rien du placeur bénin, le sentiment de son pouvoir le grandissait, ses lunettes lançaient des éclairs.

—Tels que vous nous voyez, monsieur le marquis, commença-t-il, mes respectables associés et moi, nous n'avons pas toujours été ce que nous sommes.

Il y a vingt-cinq ans, nous étions jeunes, nous étions honnêtes, toutes les illusions de l'adolescence nous souriaient encore, nous avions la foi qui soutient dans les épreuves, nous avions ce courage qui enflamme le soldat marchant à l'assaut d'une batterie.

Nous habitions tous trois un misérable hôtel garni de la rue de la Harpe, et nous nous aimions comme trois frères!...

Tiens, misérable! paies-toi.Tiens, misérable! paies-toi.

—Comme c'est loin, ce temps!... murmura Hortebize, comme c'est loin!...

—Oui, c'est loin, continua le placeur, et cependant pour moi le temps n'a pas de brumes; je nous revois tels que nous étions, et mon cœur se serre en comparant les espérances d'alors aux réalités d'aujourd'hui!...

Il me semble, mes amis, que tout cela est d'hier.

Nous étions pauvres, alors, monsieur le marquis, affreusement pauvres, et cependant le monde nous avait bercés de ses plus décevantes caresses. Les directeurs de toutes les serres chaudes consacrées à l'éclosion des talents encore en leur œuf, avaient murmuré aux oreilles de chacun de nous des paroles magiques: Tu réussiras,tu Marcellus eris...

Croisenois dissimula un sourire. L'histoire ne lui semblait pas palpitante.

—Tiens, fit-il; vous savez le latin.

—Je l'ai su du moins. C'est que je dois vous le dire, chacun de nous semblait promis à une destinée brillante. Catenac, avocat de la veille, venait de recevoir un prix pour sa thèseDe la Transmission de la Propriété; Hortebize avait été couronné pour un travail sur l'Analyse des matières suspectes, travail reproduit presque en entier par l'illustre Orfila, dans sonTraité des Poisons. Moi-même, je venais de subir victorieusement les épreuves de la licence, de l'agrégation et du doctorat ès sciences et ès lettres...

Paul ouvrait des yeux énormes. Il ne s'était jamais demandé ce que deviennent les neuf dixièmes des élus des concours.

—Malheureusement, poursuivait le placeur, Hortebize était brouillé avec sa famille, la famille de Catenac était aux prises avec la misère, et moi je n'ai pas de famille... Nous mourrions de faim décemment.

Seul de nous trois, je gagnais un peu d'argent à préparer des élèves aux examens de Saint-Cyr et de l'École polytechnique.

Moyennant trente-cinq sous par jour,—la moitié d'un salaire du manœuvre—je bourrais de géométrie et d'algèbre des fils de famille qui se moquaient de ma maigreur et de mes habits râpés.

Trente-cinq sous!... et là-dessus nous étions trois à prendre notre pain, et j'avais une maîtresse, aimée jusqu'au délire, qui se mourait de la poitrine!

Qui jamais eût cru cela de ce sphinx à lunettes vertes qui avait nom B. Mascarot!...

—J'abrège, reprit-il. Un jour vint où, entre nous trois, nous ne pûmes trouver un sou. Et Hortebize venait de m'avouer que, faute d'aliments substantiels, de viande, de vin, ma maîtresse allait mourir.

—Eh bien! m'écriai-je, attendez-moi, mes amis, je saurai bien trouver de l'argent.

Sans savoir ce que j'allais faire, je m'élançai dehors. J'étais fou furieux,j'étais enragé. Je me demandais s'il fallait tendre la main pour quelques sous ou étrangler un passant pour lui prendre sa bourse. J'étais descendu jusqu'à la Seine, et j'allais le long des quais livrant au vent des exclamations incohérentes. Tout à coup, un éclair sillonna les ténèbres de mon désespoir.

Je me rappelai que nous étions au mercredi, jour de la sortie de l'École polytechnique, et je me dis qu'en me rendant au Palais-Royal, au café Lemblin, je trouverais infailliblement quelqu'un de mes anciens élèves, qui, peut-être, consentirait à me prêter cent sous...

Cent sous! ce n'est guère, n'est-il pas vrai, monsieur le marquis? Eh bien!... ce jour-là, cent sous représentaient pour moi la vie de mes amis et le salut de ma maîtresse. Avez-vous jamais eu faim, monsieur le marquis?

Croisenois tressaillit. Non, il n'avait jamais souffert de la faim. Mais savait-il ce que l'avenir lui réservait, à lui dont les ressources étaient à ce point épuisées, qu'il pouvait demain, tomber du faîte de ses apparentes splendeurs sur le pavé, dans la boue.

—Quand j'arrivai au café Lemblin, poursuivit B. Mascarot, je n'y trouvai pas un seul élève de l'école. Le garçon auquel je m'adressai, me toisa d'abord dédaigneusement, mes vêtements tombaient en lambeaux. Mais lorsqu'il sut que j'étais un répétiteur, il daigna me répondre que ces messieurs étaient déjà venus et qu'ils ne tarderaient pas à revenir. Je déclarai que j'allais les attendre. Le garçon me demanda ce que je voulais prendre; je répondis: rien, et je m'assis dans un coin.

Depuis ma sortie, j'avais eu comme un brasier dans le cerveau; mais en ce moment, j'éprouvai un bien-être relatif. J'espérais. Parmi les noms que m'avait cités le garçon, il s'en trouvait deux de jeunes gens qui avaient été bons pour moi.

J'attendais depuis un quart d'heure environ, lorsque tout à coup entra dans le café un homme dont jamais, dussé-je vivre cent ans, je n'oublirai la figure.

Il était plus blanc que sa chemise. Ses traits étaient contractés et comme crispés. Il avait l'œil hagard et la bouche entr'ouverte, comme un agonisant qui râle.

Une douleur, horrible autant que la mienne, poignait cet homme; je le compris.

Mais il était riche, lui, on le voyait bien.

Lorsqu'il se fut laissé tomber sur le divan, les garçons accoururent pour lui demander ce qu'il désirait prendre.

D'une voix rauque, si peu intelligible que les garçons durent le faire répéter deux fois, il demanda:

—Une bouteille d'eau-de-vie et de quoi écrire!

C'était bien une histoire réelle, que racontait B. Mascarot. La vérité seule a cette émotion profonde, ces notes poignantes qui font vibrer les entrailles.

Le placeur s'était interrompu, et aucun de ses auditeurs n'osait souffler mot.

L'excellent et souriant Hortebize lui-même était devenu sombre.

—La vue de cet homme, continua l'honorable placeur, me soulagea. Nous sommes ainsi faits que le malheur d'autrui est un adoucissement, une atténuation à notre malheur.

Il était évident pour moi que cet inconnu souffrait horriblement, et je me disais avec une sorte de satisfaction malsaine:

«Il n'y a donc pas que les misérables à maudire la vie; les riches, eux aussi ont donc leurs tortures?»

Cependant les garçons s'étaient empressés d'obéir. Ils avaient apporté de l'eau-de-vie, du papier, de l'encre.

L'homme commença par se verser un grand verre, qu'il avala comme de l'eau. L'effet fut soudain et terrible. Il devint cramoisi, comme s'il allait avoir un coup de sang, et resta plus d'une minute privé de sentiment, anéanti.

Je l'observais avec une curiosité ardente. Une voix me criait que désormais un lien mystérieux existait entre cet inconnu et moi, qu'il serait pour quelque chose dans mon existence, et que son influence me serait fatale.

Si effrayante était cette voix, qu'un moment j'eus l'idée de sortir. Je résistai. La curiosité m'ardait.

L'inconnu cependant revenait à lui.

Il saisit sa plume, et rapidement traça quelques lignes sur une feuille du cahier de papier à lettres placé devant lui.

Elles ne le satisfirent pas, car brusquement il s'interrompit, tira de sa poche un briquet et brûla cette première épreuve.

Le courage lui manquait. Il se versa et but un second verre d'eau-de-vie.

Une nouvelle lettre ne le satisfit pas plus que la première, car il la chiffonna rageusement et la glissa dans le gousset de son gilet.

Il recommença pour la troisième fois, décidé sans doute à faire un brouillon, car je le voyais tour à tour réfléchir, écrire, raturer.

Pour moi, il était clair qu'il n'avait conscience ni de soi ni du lieu où il se trouvait. Il gesticulait, laissait échapper des exclamations sourdes comme s'il eût été chez lui, seul dans son cabinet, à l'abri des indiscrets.

Ayant relu une troisième fois son brouillon, il en parut content. Il le recopia, ce qui fut l'affaire d'une minute, et ensuite le déchira en menus morceaux qu'il jeta sous la table.

Sa lettre soigneusement fermée, il appela le garçon:

—Prenez ces vingt francs, lui dit-il, et portez vous-même cette lettre à sonadresse. Vous viendrez me rendre réponse,—car il y aura une réponse,—chez moi. Voici ma carte, allez, hâtez-vous...

Le garçon sortit en courant, et presque sur ses pas le monsieur se retira après avoir payé sa consommation.

Quel drame venait de se jouer là, devant moi? Je devinais quelqu'une de ces ténébreuses intrigues qui s'agitent dans l'ombre de la vie privée. Cet homme pouvait être un mari trompé, un joueur ruiné, un père dont le fils venait de déshonorer le nom.

J'essayais de penser à autre chose; je ne pouvais.

Ces petits fragments de papier, jetés sous le divan par l'imprudent, me fascinaient. Je brûlais de les ramasser, de les assembler, de savoir...

Mais je vous l'ai dit, j'étais honnête, et une telle action révoltait tous mes instincts.

J'aurais triomphé de la tentation, je le crois, sans une de ces circonstances futiles qui décident de l'existence entière.

On ouvrit une porte, un courant d'air s'établit, et le vent fit tournoyer et chassa jusqu'à mes pieds, un fragment du brouillon.

J'eus comme un éblouissement. J'étais vaincu. Je ramassai l'étroit morceau de papier et j'épelais ces quatre mots:

.....me brûle la cervelle...

Je ne m'étais donc pas trompé. J'étais en présence d'une affreuse énigme, et il ne tenait qu'à moi d'en avoir le mot.

Ayant cédé une première fois à une détestable obsession, j'avais le bras pris dans l'engrenage, j'étais perdu. Je ne discutais plus.

Les garçons allaient et venaient, nul ne faisait attention à moi, je me rapprochai insensiblement de la place qu'occupait l'inconnu, et je ramassai deux nouveaux fragments. Sur le premier, je lus:

.....la honte et l'horreur...

Et sur le second:

.....Ce soir, cent mille francs...

J'étais fixé. J'avais voulu surprendre un secret, je le tenais. Ces trois bouts de phrases étaient pour moi plus clairs que le jour.

Dès lors, à quoi bon poursuivre? Je poursuivis cependant. Je réussis à réunir tous les fragments, je les assemblai et je lus ce billet affreusement laconique:

«Charles,«Il me faut ce soir même cent mille francs et à toi seul je puis les demander sans ébruiter la honte et l'horreur de ma situation.«Peux-tu réunir cette somme en deux heures?«Selon que ta réponse sera: oui, ou non, je suis sauvé ou je me brûle la cervelle.»

«Charles,

«Il me faut ce soir même cent mille francs et à toi seul je puis les demander sans ébruiter la honte et l'horreur de ma situation.

«Peux-tu réunir cette somme en deux heures?

«Selon que ta réponse sera: oui, ou non, je suis sauvé ou je me brûle la cervelle.»

Vous vous étonnerez peut-être de la précision de ma mémoire, monsieur le marquis. Vous devez pourtant le savoir: il est de ces choses qu'on ne peut oublier.

En ce moment encore, je revois ce brouillon, et je pourrais vous en dire les virgules et les ratures.

Mais je passe.

Au-dessous de ces neuf lignes était la signature d'un grand industriel, très connu, presque célèbre, et qui, tout en étant le plus estimable des hommes, traversait une de ces crises où un commerçant peut laisser à la fois sa fortune, son honneur et sa vie.

B. Mascarot s'interrompit un moment, succombant sous le poids de ses souvenirs; mais il ne vint à l'esprit d'aucun de ses auditeurs de risquer seulement une observation.

Le brillant Croisenois avait jeté son cigare.

—Je puis vous le dire, reprit le placeur, ma découverte m'atterra. J'oubliai mes anxiétés pour ne songer qu'aux siennes. N'éprouvions-nous pas les mêmes angoisses, lui, pour cent mille francs, moi, pour cent sous!...

Mais déjà, au milieu des ténèbres de mon malheur, une idée infernale commençait à poindre.

Ne pouvais-je tirer parti de ce secret volé?

Ce fut une inspiration. Je me levai et j'allai demander au comptoir des pains à cacheter et un almanach de Paris.

Revenu à ma place, je collai rapidement les fragments sur une seconde feuille de papier, je pris l'adresse du négociant et je sortis.

Cet homme malheureux habitait rue de la Chaussée-d'Antin.

Pendant plus d'une demi-heure, je me promenai devant la superbe maison qu'il habitait.

Vivait-il encore? Cet ami, ce Charles, avait-il répondu: Oui?

Enfin, je me décidai à entrer.

Un domestique en livrée me répondit brutalement que son maître ne me recevrait pas, que d'ailleurs, en ce moment, il dînait avec sa famille.

L'insolence de ce valet me révolta.

—Eh bien!... m'écriai-je, si vous voulez éviter de grands malheurs, allez dire à votre maître qu'un pauvre diable lui rapporte le brouillon de la lettre qu'il vient d'écrire au café Lemblin.

L'indignation m'avait donné un accent si impérieux que le domestique n'hésita pas.

L'effet de cette annonce dut être terrible, car le valet reparut presque aussitôt tout effaré, et me dit:

—Vite!... arrivez... monsieur vous attend.

Il m'introduisait en même temps, ou plutôt me poussait dans un vaste cabinet magnifiquement décoré.

Au milieu, le négociant se tenait debout, pâle, menaçant.

Moi, j'étais dans un état à faire pitié. J'étouffais.

—Vous avez ramassé le brouillon que j'avais déchiré? me demanda cet honnête homme.

De la tête je fis signe que oui, et en même temps je montrais les fragments assemblés et appliqués sur une seconde feuille de papier.

—Combien voulez-vous de cette lettre? fit-il. Je vous offre mille francs.

Je vous le jure, messieurs, je n'étais pas venu pour vendre ce secret. J'étais venu pour dire à cet homme: Un autre que moi pouvait trouver cet écrit et en abuser; moi, je vous le rapporte; c'est un service que je vous rends; à votre tour, soyez-moi utile, prêtez-moi cinquante, cent francs...

Oui, voilà ce que je voulais dire; mais voyant comme il me traitait, moi, je fus saisi d'un mouvement de rage, et je répondis:

—Je veux deux mille francs!...

Il ouvrit son tiroir, arracha à une liasse énorme deux billets de banque, les froissa et me les lança à la figure en disant:

—Tiens, misérable, paye-toi!

C'est avec une violence inouïe que B. Mascarot s'exprimait.

Qui donc jamais eût supposé que cet homme, figé d'ordinaire dans une glaciale apathie, pût se montrer à cet état d'exaltation!

Sa voix, onctueuse habituellement et toute de miel, avait l'éclat strident d'un instrument de cuivre.

Ce n'était plus une histoire qu'il contait.

Plaidait-il les circonstances atténuantes d'une cause perdue, la sienne? Tentait-il cette tâche impossible de se disculper aux yeux de ses associés? Essayait-il de s'excuser, sinon de se réhabiliter, devant le tribunal de sa conscience?

Paul et Croisenois tremblaient autant que si on leur eût mis à la main un poignard pour un assassinat.

—Ce que je ressentis, continua le placeur, sur le coup de cette injure abominable et imméritée, je ne saurais vous le dire. Il y eut en moi un déchirement aussi affreux que si on m'eût arraché les entrailles.

Certainement, je perdis la libre disposition de moi-même. En bonne conscience,devant Dieu, je n'aurais pas été responsable d'un crime commis là, en cet instant.

Et je fus sur le point d'en commettre un.

Jamais l'homme dont je vous parle ne verra la mort d'aussi près qu'une seule fois. Sur son bureau était un de ces redoutables couteaux catalans dont on se sert en guise de coupe-papier; je m'en saisis, j'allais frapper...

La pensée de ma maîtresse qui se mourait faute d'aliments arrêta mon bras...

Je jetai violemment le couteau à terre, et je sortis éperdu, la tête en feu.

J'étais entré dans cette maison maudite le front haut, fier de ma misère et de mon honnêteté, j'en sortais déshonoré.

Certes, à l'exception de Paul, tous les hommes qui étaient là connaissaient les envers de la vie. Leur esprit s'était sali à toutes les boues de la civilisation, les angoisses du mal avaient émoussé et usé leur sensibilité. Et cependant ils ne pouvaient s'empêcher de frissonner.

—Mais continuons, reprit le placeur. Une fois dans la rue, ces deux billets de banque que j'avais ramassés et que je serrais convulsivement me causèrent une épouvantable sensation de douleur. Il me semblait qu'à les toucher la chair de ma main se crevassait comme au contact d'un fer rouge. J'entrai, je me précipitai, plutôt, chez un changeur, qui dut me prendre pour un fou ou pour un assassin. Comment ne me fit-il pas arrêter? Je ne sais. Peut-être eût-il peur. En échange de mes deux billets, il me remit, non de l'or—en 1843 l'or était rare et se vendait,—mais deux pesants sacs de mille francs, en pièces d'argent. C'est chargé de ce fardeau que je regagnai notre misérable logement de la rue de la Harpe. Hortebize et Catenac m'attendaient avec une impatience, avec une inquiétude plutôt, inexprimable. Vous en souvient-il, mes amis?... Vous saviez si bien que nous étions à bout de ressources, vous m'aviez vu sortir si désespéré, moi, dont le courage, jusqu'alors, avait soutenu le vôtre, vous me sentiez si convaincu de la mort prochaine d'une femme tendrement aimée, que sans vous communiquer vos affreux pressentiments, vous vous demandiez si, en traversant les ponts, j'aurais le courage de résister aux provocations du suicide, à la tentation d'en finir avec une existence devenue intolérable... Car voilà où nous en étions, marquis. En me voyant entrer, mes amis voulurent me sauter au cou, mais brutalement je les repoussai. «Arrière!... m'écriai-je, arrière! je ne suis plus digne de vous, mais nous ne manquerons plus de rien!...» Sur ces mots, je jetai violemment les sacs à terre; l'un d'eux se rompit, et les pièces d'argent s'éparpillèrent et roulèrent de tous côtés. A ce bruit, ma maîtresse, qui râlait presque sur son grabat, se dressa comme un fantôme. «De l'argent! murmurait-elle, beaucoup d'argent!... Nous allons donc manger à notre faim!... Je suis sauvée...»

—Arrière! m'écriai-je.—Arrière! m'écriai-je.

Mes amis, marquis, n'étaient pas ce qu'ils sont aujourd'hui. Ils s'éloignèrent de moi avec une horreur qu'ils ne pouvaient dissimuler, ils croyaient à un crime. «Non, leur dis-je, non, il n'y a pas de crime, puisque la loi ne saurait m'atteindre. Si cet argent est le prix de notre honneur, personne ne s'en doutera.»

Nous ne dormîmes pas cette nuit-là, marquis.

Mais lorsque le jour vint nous surprendre autour d'une table chargée de bouteilles, nous avions, nous, les vaincus de la vie, déclaré la guerre à la société, nous avions juré que, par tous les moyens, nous arriverions à la fortune; le plan de notre redoutable association était arrêté. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Décidé à laisser Paul et Croisenois sous une impression forte, B. Mascarot se leva et se mit à arpenter de long en large son cabinet.

S'il avait surtout l'intention de produire un prodigieux effet, il pouvait se féliciter, le résultat devait dépasser son attente.

Paul chancelait sur sa chaise comme s'il eût reçu sur la tête un coup de massue.

Croisenois, lui, luttait. Mais c'est vainement qu'il cherchait quelqu'une de ces plaisanteries qui atteste la liberté d'esprit de l'homme fort; sa mémoire, à défaut de son imagination, ne lui fournissait pas un trait présentable.

Il comprenait fort bien qu'entre ce récit et son affaire un rapport intime existait; mais lequel? Il ne l'entrevoyait pas.

Quant à Hortebize et à Catenac, qui croyaient, eux, connaître à fond leur Baptistin, ils échangeaient des regards surpris et inquiets.

Ils se demandaient:

—Est-il de bonne foi ou bien joue-t-il une comédie dont le but nous échappe?

Avec B. Mascarot, savoir au juste à quoi s'en tenir est difficile, pour ne pas dire impossible.

Lui, cependant, paraissait se soucier infiniment peu des impressions de ses auditeurs. Il était revenu prendre sa place devant son bureau.

Son visage, enflammé le moment d'avant de tous les feux de la colère et de lahaine, avait recouvré sa placidité accoutumée, et c'est de son geste habituel qu'il ajustait ses lunettes.

J'espère, monsieur le marquis, reprit-il, que vous excuserez cette longue, mais indispensable préface.

Cette introduction est, comme qui dirait le côté romanesque. Écoutez maintenant la partie réelle... et pratique.

Sachant tout ce que l'attitude imprime d'autorité à la parole, B. Mascarot se leva de nouveau et vint s'adosser à la tablette de la cheminée.

Ses lunettes, il est vrai, cachaient ses yeux; mais il se dégageait de toute sa personne comme un fluide magnétique, émanation subtile de son énergique volonté, qui commandait, qui imposait l'attention.

—En cette nuit dont je vous parle, monsieur le marquis, reprit-il, nous avons, mes amis et moi, rompu violemment les liens de la morale et de l'honneur, nous avons secoué toutes les tyrannies du devoir. Et le plan qui était sorti entier et complet de mon cerveau, je puis vous le développer en me servant des expressions que j'employais il y a vingt ans pour l'exposer à mes amis.

Vous devez le savoir, marquis, lorsque l'été s'avance il n'est plus une cerise qui ne renferme un ver. Les plus belles, les plus rouges, les plus fraîches en apparence, sont celles dont l'intérieur, si on les ouvre, est le plus infecté.

De même, dans une société raffinée comme la nôtre, il n'est pas de famille,—je dis pas une, entendez-moi bien,—qui ne cache en son sein quelque plaie secrète, quelque mystère de douleur, de ridicule ou de honte.

Maintenant, supposez un homme connaissant le secret de tous les autres.

Celui-là ne sera-t-il pas le maître du monde? Ne sera-t-il pas plus puissant que le plus puissant monarque? Ne disposera-t-il pas, selon son caprice et sans contrôle possible, de tout et de tous?

Eh bien!... je m'étais dis que je serais cet homme...

Depuis des mois qu'il était en relations avec l'honorable placeur, le marquis de Croisenois n'avait pas été sans soupçonner son genre d'opérations.

—Mais c'est la théorie du chantage que vous me prêchez! fit-il.

B. Mascarot s'inclina ironiquement.

—Tout juste! répondit-il. Oui, marquis, c'est bien là ce qu'on appelle le chantage.

Relativement le mot est nouveau, mais la spéculation est vieille comme le monde, probablement. Le jour où un homme, surprenant l'action infâme d'un autre homme, le menaça de la divulguer s'il ne subissait pas certaines exigences, le chantage était inventé.

Si tout ce qui est vieux est respectable, le «chantage» l'est à coup sur.

Comment vivait, s'il vous plaît, le «divin Arétin,» ce poète obscène qui s'intitulaitsi fièrement «le fléau des princes?» Il faisait chanter les rois. Et quels rois!... François Ieret Charles-Quint. Mais tout se démocratise, marquis, et nous autres, nous nous contentons de faire chanter le peuple, j'entends tous ceux qui ont de l'argent...

L'aveu était si affreusement cynique, qu'une légère rougeur colora les joues de Croisenois.

—Oh! monsieur, protesta-t-il, monsieur...

—Bah!... s'écria le digne placeur, êtes-vous pudibond à ce point que le mot propre vous épouvante! Qui donc en sa vie n'a pas fait un peu de chantage? Et tenez, vous-même... vous souvient-il qu'une nuit de cet hiver, à votre club, vous avez surpris, trichant au jeu, les mains pleines de cartes préparées, un jeune étranger fort riche? Que lui avez-vous dit sur le moment? Rien. Seulement, le lendemain vous êtes allé lui emprunter dix mille francs. Quand les lui rendrez-vous?

Pour le coup, Croisenois faillit tomber à la renverse.

—Prodigieux!... balbutia-t-il, effrayant!

Mais déjà B. Mascarot poursuivait:

—Je connais, moi, à Paris, deux mille individus qui vivent bien et qui n'ont d'autres moyens d'existence que le chantage. Je les ai tous étudiés, oui, tous, depuis l'ignoble forçat qui extorque de l'argent à son ancien compagnon de chaîne, jusqu'au gredin àdog-cartqui, parce que le hasard l'a fait le confident des faiblesses d'une pauvre femme, force cette femme à lui donner sa fille en mariage...

Si jamais, près de vous, sur le boulevard, le prince de S... venait à croiser J..., ce boursier si taré que je ne voudrais pas le saluer, regardez, vous verrez le prince, qui est bien le plus fier grand seigneur que je sache, serrer affectueusement la main du misérable. Pourquoi? Je n'ai pu le découvrir, et cependant je flaire là un secret de cent mille francs.

J'ai connu, dans les environs de la rue de Douai, un commissionnaire qui, en cinq ans, a amassé une jolie fortune. Devinez comment? Quand on lui remettait une lettre, il commençait par la décacheter et la lire. Si elle contenait une seule ligne compromettante, il ne la portait pas et revenait vite la vendre à qui l'avait écrite.

Il n'est pas une affaire industrielle importante qui n'ait ses parasites, gens adroits qui ont découvert quelque ressort suspect et qui font payer leur silence.

Je sais une grande et honnête société qui, pour avoir violé une fois ses statuts, est condamnée à servir une pension de vingt-cinq mille francs à un gredin tout chamarré de croix étrangères qui a su soustraire des preuves.

Tout cela, il est vrai, se négocie mystérieusement, avec mille précautions. Enmatière de «chantage,» les tribunaux français ne plaisantent pas et la police est alerte...

B. Mascarot s'était sans doute donné la tâche de faire parcourir à ses auditeurs la gamme entière des émotions.

A ces mots de «tribunaux» et de «police» ainsi jetés après des aveux extraordinaires, ils furent secoués par le frisson de la peur.

Lui les regardait d'un air de défi.

—Sur ce terrain, poursuivit-il, les Anglais sont nos maîtres.

A Londres, un secret honteux se négocie aussi facilement qu'une lettre de change. Il y a, dans la Cité, un bijoutier bien connu, qui, sur la simple consignation d'une lettre dangereuse, signée d'un nom «respectable», avance des fonds. Sa boutique est comme le Mont-de-Piété de l'infamie.

Les «maîtres chanteurs» de Londres ont, en diverses fois, tiré du noble lord Palmerston, cinquante mille livres sterling, au bas mot, plus d'un million. Le vieux Pam avait le défaut d'aimer plus que de raison la femme de son prochain et le tort de craindre affreusement le scandale.

En Amérique, c'est mieux encore. Le «chantage», élevé à la hauteur d'une institution, a pignon sur rue, tient boutique et paie patente. Le citoyen de New-York qui médite un mauvais coup s'inquiète des trafiquants de secrets bien plus que de la police...

Depuis longtemps déjà, Hortebize, Catenac surtout, donnaient les signes les plus manifestes d'une sérieuse impatience.

C'était un réquisitoire en règle qu'ils subissaient.

Mais ni leurs regards, ni les signes du docteur qui montrait Paul près de se trouver mal, ne troublèrent l'imperturbable placeur.

—Nos commencements furent rudes, monsieur le marquis, poursuivit-il: nous semions, alors, et vous arrivez lorsqu'il n'est plus question que de moissonner. Heureusement, les études de Catenac et de mon cher Hortebize étaient comme choisies en vue de nos opérations. L'un était avocat, l'autre médecin. Ils soignaient l'un les plaies du corps, l'autre les plaies de la bourse. Vous comprenez tout ce qu'a dû leur révéler l'exercice bien entendu de leur profession. Quant à moi, chef de l'association, je ne pouvais ni ne voulais rester les bras croisés. Mais que faire? Pendant une longue semaine je flottai indécis entre bien des partis divers, et il fallait se hâter, notre mise de fonds diminuait. Enfin, après bien des réflexions, je vins louer cet appartement où nous sommes, et je fondai mon agence de placement. Un placeur n'inquiète personne... Du reste, les calculs qui déterminèrent mon choix étaient justes. Le résultat l'a prouvé, mes associés sont là pour vous l'affirmer.

Catenac et Hortebize inclinèrent la tête en signe d'assentiment.

—A notre époque, continua le placeur, et nos mœurs admises, on doit reconnaître que la domesticité, dans les grandes villes surtout, est comme un filet immense, à mailles fortes et serrées, sous lequel se débattent les classes aisées.

Rechercher les «pourquoi» et les «comment» serait trop long.

Ce qui est clair et positif, c'est que le riche, en son hôtel, au milieu de ses gens, est plus strictement surveillé que le prévenu au fond de son cachot, entouré d'invisibles espions.

Rien de ce que fait l'homme riche n'échappe à une curiosité qu'attise l'intérêt toujours en éveil. Qu'il parle ou se taise, qu'il soit irrité ou satisfait, triste ou gai, on l'observe.

Paroles, gestes, regards, mouvements imperceptibles de la physionomie, tout est recueilli, examiné, commenté, analysé.

Cacher huit jours, non une de ses actions, mais une de ses pensées lui est impossible.

Du secret que la nuit, les portes closes, il confie à sa femme, sur le traversin, de bouche à oreille, toujours il s'évapore quelque chose...

M. de Croisenois qui, faute de pouvoir faire autrement, avait pris bravement le parti de se résigner, daigna sourire.

—Connu!... murmura-t-il, connu!...

—En effet, monsieur le marquis, vous devez avoir médité ces vérités, vous qui ne m'avez jamais laissé vous choisir un valet de chambre.

—Oh! j'ai la main si heureuse!

—Je le sais. Vous trouvez des serviteurs uniques, impayables, qui refusent les louis qu'on leur offre. En suis-je moins exactement informé de vos actions? Non. En revanche, vous avez près de vous, est-ce bien prudent? un homme que vous ne connaissez pas...

—Oh!... Morel m'a été recommandé par un de mes amis, sir Waterfield...

—Possible!... Ce qui n'empêche qu'il m'inquiète, ce gaillard à allures raides... Nous y reviendrons... Pour en finir, je vous dirai qu'ayant reconnu et calculé la puissance énorme dont disposent les domestiques, je conçus le projet de m'approprier cette puissance sans emploi, de l'emmagasiner, pour ainsi dire, comme de la vapeur, et enfin de l'utiliser à notre profit après l'avoir réglée. Et cela, je l'ai fait. Ce bureau, qui n'a l'air de rien, est comme le centre d'une toile d'araignée qui a coûté vingt ans d'efforts et de patience, mais qui enveloppe Paris.

Je suis ici, les pieds devant le feu, mais j'ai partout des yeux écarquillés et des oreilles largement ouvertes, qui voient et entendent pour moi.

La police dépense des millions pour entretenir ses agents. J'ai, moi, sans bourse délier, une armée d'agents incorruptibles et dévoués.

Je reçois, en moyenne, tous les jours, cinquante domestiques des deux sexes. Comptez ce que cela fait au bout de l'année.

Et pendant que les espions de la police en sont réduits à rôder furtivement autour des maisons qu'ils observent, les miens sont au cœur de la place, ils y vivent, ils sont mêlés aux intérêts, aux passions, aux intrigues qui s'agitent. Et ce n'est pas tout. Par les employés que je place, caissiers ou teneurs de livres, j'ai un pied dans le commerce. Par mes garçons de restaurant, j'ai la clé des cabinets particuliers les plus mystérieux.

C'est avec l'accent de l'orgueil satisfait que B. Mascarot expliquait les rouages de sa redoutable machine. Ses lunettes étincelaient.

—Et ne croyez pas, reprit-il, que tous ces gens sont dans le secret. Non, Dieu merci!... Ils ne savent, pour la plupart, ce qu'ils font, et là est ma force. Chacun d'eux m'apporte incessamment son brin de fil, et c'est moi qui en fais la corde qui attache mes esclaves. Ils viennent ici, ils causent, ils sont indiscrets et médisants, voilà tout. Nous sommes ici trois qui passons notre vie à écouter.

Puis, le soir, nous passons au crible tout ce qui nous a été dit, et toujours, parmi les bavardages, surnage quelque renseignement que j'utilise.

Tous ces gens qui me servent sans s'en douter, je ne puis les comparer qu'à ces oiseaux singuliers des solitudes du Brésil, dont la présence annonce infailliblement une source souterraine. A l'endroit précis où l'un d'eux a chanté, le voyageur mourant de soif peut creuser, il trouvera de l'eau. Mes oiseaux à moi me révèlent simplement l'existence d'un secret. Creuser est ensuite mon affaire. Je mets en campagne mes agents spéciaux, je cherche et je trouve... Voilà, monsieur le marquis, ce qu'est au juste notre association.

—Et par certaines années, insista le docteur Hortebize, elle a rapporté plus de deux cent cinquante mille francs.

Si M. de Croisenois détestait les longs discours, il était fort sensible à l'éloquence des chiffres.

Il connaissait trop la vie de Paris pour ne pas comprendre qu'à jeter ainsi quotidiennement son filet en eau trouble, B. Mascarot devait prendre beaucoup de poisson,—c'est-à-dire considérablement d'argent.

De là à s'unir plus étroitement à des hommes de tant d'expédients, la pente était naturelle.

Il arbora donc sa plus aimable physionomie, pour demander d'un ton de douce raillerie:

—Enfin, par quels services mériterai-je la protection de la société?

B. Mascarot était bien trop fin pour ne pas apercevoir immédiatement la nuance. Ses explications n'eussent-elles obtenu que cette indispensable bonne volonté, elles étaient justifiées.

Mais elles avaient un autre résultat encore, vivement souhaité par l'estimable placeur.

Paul glacé d'effroi au début, s'était visiblement rassuré. Il reprenait confiance en mesurant la puissance de ces hommes, qui se chargeaient de son avenir. Il oubliait l'infamie de la spéculation pour en admirer les combinaisons ingénieuses.

—Monsieur le marquis, reprit B. Mascarot, j'arrive au fait: Si jusqu'ici nous n'avons pas eu de désagréments, c'est que tout en semblant être d'une témérité inouïe, nous avons été très prudents. Nous avons usé des armes que nous savions conquérir; nous n'en avons pas abusé. C'est d'une main discrète que nous tondons nos... comment dirai-je? nos tributaires. Nous n'en avons jamais écorché un seul. Jamais nous n'avons tourmenté un insolvable, et nous faisons crédit à ceux qui sont gênés. C'est ainsi. Je vends des secrets «à tempérament,» comme certains tapissiers vendent des meubles aux lorettes. D'ailleurs, comptez que nous n'avons pas toujours exigé de l'argent. Catenac a trouvé moyen de caser très bien toute sa famille qui est fort nombreuse. Hortebize a recueilli une foule de petits bonheurs qui sont comme les menus suffrages de notre... profession. Enfin, moi-même j'ai souvent recherché des satisfactions d'amour-propre. Nul n'est parfait.

Cependant, monsieur le marquis, si lucrative que soit une profession, on finit toujours par s'en dégoûter. Voici vingt-cinq ans que nous exerçons, mes amis et moi, nous vieillissons, nous avons besoin de repos. Donc, nous sommes décidés à nous retirer. Mais, avant, nous voulons liquider, écouler avantageusement, s'il se peut, notre fonds de boutique.

—Ce n'est que juste, approuva Croisenois.

—J'ai entre les mains, continua l'honorable placeur, une masse énorme de documents. Mais ils sont d'une nature particulière, et en tirer parti n'était pas précisément facile. J'ai compté sur vous pour faire rentrer les sommes considérables qu'ils représentent...

A cette déclaration, Croisenois devint d'une pâleur livide.

Quoi!... il irait, lui, plus vil que l'assassin des grandes routes, lequel a du moins l'excuse du péril bravé, il irait armé de papiers compromettants, demander aux gens: La bourse ou l'honneur?

Il consentait bien à partager les profits d'un trafic ignoble; il ne pouvait supporter l'idée de mettre, comme on dit vulgairement, la main à la pâte.

—Jamais!... s'écria-t-il, jamais!... Ne comptez pas sur moi!...

L'indignation du marquis semblait si sincère, sa détermination paraissait si irrévocablement arrêtée que le docteur Hortebize et maître Catenac se regardèrent, un peu inquiets de la tournure que prenait la conférence.

Croisenois se dressa furieux.Croisenois se dressa furieux.


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