Mais un mot du duc de Champdoce à M. le Préfet vous ouvrira les cartons.
Ou cherchera, et au bout d'une huitaine, on vous apprendra que l'artiste Vigoureux a été, on 1864, condamné à deux ans de prison pour coups et blessures, qu'il a subi honorablement sa peine, et que, pour l'heure, soumis encore à la surveillance, il a changé de profession, et tient un débit de vins dans les environs de l'ancienne barrière de l'Étoile, au coin de la rue Dupleix.
—Minute, hé!... fit l'avocat, que je prenne cette adresse.
Ce n'est pas sans raison que Catenac disait ainsi: Minute!... B. Mascarot attachant moins d'importance à ses instructions, les précipitait.
Déjà il continuait:
—D'un seul coup d'œil, quand vous irez rue Dupleix, vous reconnaîtrez votre Vigoureux, l'homme au doigt coupé. C'est un horrible brutal que le nom seul de Sans-Père mettra en fureur. Il vous avouera qu'on effet ce petit scélérat l'a suivi, et qu'il l'a eu dans sa troupe près de dix mois.
C'était, vous dira-t-il, un garnement plein de dispositions, mais fier comme un paon et plus paresseux qu'un lézard. En vérité, il n'avait de goût prononcé que pour la musique avec un vieil Alsacien nommé Fritz, qui était le chef d'orchestre de la troupe.
L'enfant et le vieux se montèrent si bien l'imagination, qu'un beau jour ils filèrent de compagnie, laissant Vigoureux dans un grand embarras.
Nécessairement, vous vous informerez ce qu'est devenu ce Fritz, et Vigoureux vous répondra des injures. Mais toi, qui es avocat, menace-le d'une plainte en détournement d'enfant, et devenu subitement souple comme un gant, il vous jurera qu'il va se mettre en quête.
Il s'y mettra, et huit jours ne se passeront pas sans que Vigoureux vienne vous apprendre qu'il a enfin découvert Fritz, et que vous le trouverez à l'hospice Saint-Magloire, où il a réussi à se faire admettre.
Certes, il y avait longtemps que Catenac, le souriant Hortebize, et même Paul Violaine, avaient perdu la fleur de leurs illusions sur toutes choses.
Ils avaient, le docteur et l'avocat surtout, laissé un à un leurs étonnements candides, à toutes les surprises d'une vie d'aventures.
Et cependant, c'est avec un réel émerveillement qu'ils écoutaient les péripéties diverses de ces investigations, toutes simples en apparence et allant de soi, mais qui, pour eux, décelaient une surprenante connaissance de tous les ressorts sociaux, une pénétration admirable, une incomparable entente de toutes les ressources de la civilisation.
—Fritz, reprit B. Mascarot, est un vieux finaud, comme tous les Alsaciens, d'ailleurs, lesquels enveloppent des apparences d'une simplicité enfantine, la ruse méridionale jointe à la cautèle normande.
Vous trouverez à Saint-Magloire un vieillard plus tremblotant que le lumignon près de s'éteindre, et que vous jugerez n'avoir plus guère sa tête et radotant.
Dis au duc de Champdoce de ne s'y fier qu'à demi.
Cet Alsacien retors vous contera avec un accent strasbourgeois trempé de larmes, tous ses sacrifices pour «sa bédide itôle.» Il vous dira comme quoi il se privait de «dâpac,» un Alsacien!... et de «Schnaps,» pour payer les leçons de composition et de piano qu'il faisait donner à Sans-Père.
C'est qu'il se proposait, il vous le jurera, de le faire admettre au Conservatoire. Il avait reconnu ses surprenantes facultés, et il caressait l'espoir de le voir devenir un grand musicien comme Weber ou comme Mozart.
Je suis persuadé que ses larmes de crocodile, tâchant de toucher sa proie, attendriront ton noble client. Il verra son fils sortant enfin des bourbes de la misère, et en sortant sans aide, par la seule force de son génie. Il se reconnaîtra, il croira reconnaître le sang des Dompair de Champdoce. Pour ce seul fait, il accepterait le petit...
Surprendre au juste la pensée vraie de B. Mascarot est difficile, pour ne pas dire impossible.
Il y avait trois quarts d'heure que Catenac, cet artiste en fourberies, s'efforçait de déchiffrer ce sphinx en lunettes; il était juste aussi avancé qu'à la première minute.
Où voulait en venir le placeur? Quand était-il franc? quand il raillait ou quand il était sérieux? Que fallait-il accepter ou rejeter de tout ce qu'il avançait?
C'était à dérouter les perspectives les plus exercées.
—Passons, fit l'avocat, passons, l'heure marche, et tout ce que tu me dis là ressortira des faits eux-mêmes...
B. Mascarot, d'un seul regard, glaça les objections sur ses lèvres, regard ironique, empreint de compassion, qu'il arrêta sur l'avocat en haussant les épaules.
Je l'endormis avec du chloroforme.Je l'endormis avec du chloroforme.
—Caractère d'enfant, grommela-t-il, ignorant et présomptueux, téméraire et poltron, obstiné et versatile...
Et tout haut il ajouta:
—Il ne ressortira des faits, maître, que ce que je veux qu'il en ressorte... et si ta pénétration devance le dénouement, laisse-moi tout bien expliquer pour notre jeune ami Paul Violaine, dont le rôle sera plus compliqué que le tien.
Impatient de ces délais, et comptant sur la surprise finale, le bon docteur lançait à Catenac des regards furibonds.
—Mais, où l'Alsacien vous remuera vraiment, continua le placeur, c'est quand il vous confiera les amertumes de sa déception le jour où le petit, se sentant assez fort pour voler de ses propres ailes, s'envola, le laissant seul, misérable, sans pain.
«Car il me laissa seul en mon misérable taudis, gémira-t-il, pour aller s'installer tout seul dans un magnifique hôtel de la rue d'Arras-Saint-Victor, dans une belle chambre où il avait fait venir un piano. Son talent commençait à donner des fruits; il avait deux élèves à trente francs par mois, et le soir il jouait de la contre-basse dans un bal.»
Vous serez excédés d'écouter le vieux Fritz, bien avant qu'il soit las de se plaindre, d'autant plus que sous ses doléances vous sentirez les rancunes de l'intérêt lésé et la colère de l'exploiteur déconcerté; d'autant qu'il vous confessera que son bien-être actuel lui vient du «bedit incrat.»
Le duc, naturellement, lui laissera des marques de son contentement, et vous volerez rue d'Arras, de toute la vitesse de vos chevaux.
Là, un maître d'hôtel grognon vous répondra qu'il y a bien quatre ans qu'il a donné congé à cet artiste, le seul qui jamais ait eu l'audace de s'aventurer dans sa maison. Mais avec un peu d'adresse et une pièce de vingt francs, vous saurez de lui le nom et l'adresse d'une élève qu'avait alors le musicien, Mmeveuve Grodorge, rue Saint-Louis.
Cette femme, fort séduisante encore, vous répondra en rougissant beaucoup, qu'elle ignore le domicile actuel de son professeur, mais que dans le temps il demeurait, 57, rue de la Harpe.
De la rue de la Harpe on vous enverra rue Jacob, et enfin, de là, vous serez adressés rue Montmartre, au coin de la rue Joquelet...
L'honorable placeur s'interrompit pour reprendre haleine, riant de ce rire silencieux qui annonce une bonne plaisanterie près de réussir.
—Rassure-toi, ami Catenac, reprit-il, vous serez là au terme de vos pérégrinations. La concierge de la rue Montmartre, la mère Brigot, la plus bavarde des concierges, se fera un plaisir de vous exposer que «l'artiste» a encore son appartement de garçon dans la maison, mais qu'il ne l'occupe plus.
«Car il a eu de la chance, ajoutera-t-elle, ce dont je me réjouis; il a épousé le mois passé la fille d'un riche banquier de notre rue qui était devenue amoureuse de lui, MlleMartin-Rigal.»
Catenac devait bien prévoir quelque chose comme cela, cependant il ne put étouffer une exclamation.
—Par exemple!...
—C'est ainsi, fit modestement B. Mascarot. Le duc de Champdoce, haletant d'espoir, vous traînera chez notre excellent ami Martin-Rigal, et vous trouverez là... notre jeune protégé que voici, Paul, devenu l'heureux époux de la jolie Flavie.
Il se redressa, rajusta ses lunettes déplacées par la vivacité de ses mouvements, et se retournant vers Catenac:
—Allons, maître, fit-il, pas de rancune: fais preuve d'esprit, salue franchement Paul-Gontran, marquis de Champdoce!...
Ce dénouement, l'excellent Hortebize le prévoyait certainement. Il connaissait la pièce pour y avoir collaboré, et cependant il était empoigné, ni plus ni moins qu'un simple dramaturge assistant à la répétition générale de son drame.
—Bravo!... s'écriait-il on battant des mains; bravo, Baptistin!...
Paul, tout prévenu qu'il fût, s'était à demi affaissé sur sa chaise, la tête lui tournait, le cœur lui manquait.
—Eh bien!... oui, s'écria B. Mascarot d'une voix vibrante, oui, j'accepte l'éloge sans modestie ni vergogne. Je l'accepte, parce que le succès est sûr, parce que nous n'avons pas même à craindre cet imperceptible grain de sable qui fait verser les chars les mieux lancés.
Je vous ai dit mes combinaisons, étudiez-les, et si vous apercevez un défaut, signalez-le-moi, je le corrigerai.
Quel est notre plus précieux instrument? Perpignan. Eh bien!... ce niais vaniteux nous servira sans le savoir. Oui, il nous servira avec cette persuasion délicieuse pour lui, et que Tantaine saura faire pénétrer dans son esprit, qu'il traverse les projets de B. Mascarot.
Le duc peut-il avoir un soupçon, après avoir suivi cette filière de renseignements, après ces investigations si minutieuses qui dureront près de deux mois, après tant de preuves accumulées? Non.
Et j'ai encore mon projet, pour effacer de son esprit jusqu'à l'ombre du doute. Arrivé au but, je le ferai revenir sur ses pas.
Successivement, il ramènera Paul à tous les points de repère, et à tous il puisera une certitude plus forte.
On reconnaîtra Paul, le gendre de Rigal, le mari de Flavie, rue Montmartre,rue Jacob et rue de la Harpe; on le saluera de son nom rue d'Arras-Saint-Victor. Fritz se jettera dans les bras du «Bedit.» Vigoureux lui rappellera ses surprenantes dispositions pour le trapèze. Enfin, les Lorgelin presseront sur leur cœur leur cher Sans-Père.
Et cela sera ainsi, Catenac, parce que cette piste que vous allez suivre, c'est moi qui l'ai créée. Parce que tous ces gens, depuis la Brigot jusqu'aux Lorgelin sont des gens à moi, que je tiens, qui sont mes esclaves, qui ne sauraient avoir d'autre volonté que la mienne.
Ose donc dire, maintenant, Catenac, que le triomphe n'est pas sûr, et que nous ne pouvons pas, dès aujourd'hui, nous partager les douze millions de la maison de Champdoce!...
Catenac s'était levé lentement.
—J'admire, Baptistin, prononça-t-il, ta patience et ton génie. Oui, sur l'honneur! Seulement!... hélas! oui, il y a un seulement... Je vais d'un mot traverser l'édifice de tes espérances... mais il le faut.
Catenac pouvait être un trembleur, qu'affolait la crainte de compromettre une fortune acquise au prix de prodigieuses infamies... un traître prêt à livrer, sans hésiter, ses complices, pour s'assurer l'impunité...
Il n'en était pas moins un homme d'une perspicacité supérieure, un conseiller précieux qui, à l'œuvre, autrefois, avait donné la mesure de sa valeur.
Aussi, l'excellent Hortebize ne put-il se défendre d'un frisson taquin, en l'entendant déclarer si péremptoirement qu'il fallait renoncer à toute espérance.
Mais l'honorable placeur ne perdit pas son victorieux sourire.
—Parle, dit-il à l'avocat.
—Eh bien!... Baptistin, mon vieux camarade, fit Catenac, tu ne surprendras pas la bonne foi du duc.
B. Mascarot eut un mouvement de commisération.
—Es-tu bien sûr, fit-il, que je veuille la surprendre?... Qui te dit que tu n'es pas, ici, le seul trompé? As-tu joué franc jeu avec nous? Non! Pourquoi ne tricherais-je pas?... Ai-je l'habitude de me confier à ceux dont je me défie? Perpignan soupçonne-t-il le rôle que je lui destine? Pourquoi, dans un but qui t'échappe, ne t'aurais-je pas caché la vérité, à savoir que Paul, que voici, est bien réellement l'enfant que vous recherchez?...
Le placeur parlait si sérieusement, il était homme à prendre, pour atteindre son but, de si singuliers détours, que Catenac, déconcerté, resta béant, les yeux écarquillés.
Le cauteleux avocat n'avait ni la conscience nette, ni l'esprit en repos. Sa trahison était claire comme le jour; pourquoi ses associés ne le trahiraient-ils pas? Qui lui affirmait que, pour se venger, ils ne lui avaient pas tendu quelquetraquenard perfide, où il allait laisser son argent, sa considération volée, et même sa liberté?...
En une seconde, son esprit inquiet sonda toutes les probabilités.
Mais il eut beau interroger tous les dénouements possibles et imaginables, de cette affaire, il n'aperçut pas l'ombre d'un danger pour lui.
—Je souhaite, pour nous, fit-il, se remettant un peu, que Paul soit bien celui que vous dites... J'en doute fort, pourtant. Ne viens-tu pas de me confesser le contraire? D'ailleurs, pourquoi tant de précautions?... Seulement... tiens pour certain et positif que le duc a un moyen infaillible d'éventer la supercherie... Que veux-tu?... C'est ainsi dans la vie. La circonstance la plus futile, la plus bête suffit pour disloquer de savantes combinaisons, pour frapper de stérilité les prodiges du génie... je ne sais pas de miracle d'invention qui tienne contre un fait?...
D'un geste, le placeur interrompit son associé.
—Paul est véritablement le fils du duc de Champdoce, affirma-t-il.
Qu'est-ce que cela signifiait?... Catenac devinait une comédie, et il la jugeait puérile, absurde, ridicule...
—Tu y tiens, fit-il.... Alors laisse-moi m'assurer de la vérité.
—Oh!... à ton aise... que rien ne te retienne!...
L'avocat marcha vers Paul et avec une certaine vivacité:
—Levez-vous, monsieur, lui dit-il, et rendez-moi le service de retirer votre paletot.
B. Mascarot et l'excellent docteur échangèrent un regard d'intelligence, qui amena sur leurs lèvres un sourire ironique.
De plus, le bon Hortebize respira longuement et profondément, en homme dont la poitrine est débarrassée d'un poids énorme.
—Ce n'est que cela, décidément!... murmura-t-il. Allons!... nous en serons quittes pour la peur. L'édifice est plus solide que jamais.
Cependant Paul hésitait à obéir, et son œil consultait B. Mascarot.
—Contentez notre ami, mon cher enfant, dit le placeur, contentez-le...
Paul retira son paletot qu'il posa sur le dos d'une chaise.
—Maintenant, ajouta Catenac, relevez la manche droite de votre chemise, un peu haut, jusqu'à l'épaule.
A peine le jeune homme eut-il obéi, à peine l'avocat eut-il jeté un coup d'œil sur son bras, que se retournant vers ses associés, il dit:
—Ce n'est pas lui.
A son incommensurable stupeur, B. Mascarot et le bon Hortebize furent pris d'un accès de fou-rire.
—Non, insista-t-il, non, celui-ci n'est pas le fils abandonné du duc de Champdoce,et le duc le reconnaîtra mieux que moi... Vous riez!... c'est que vous ne savez pas...
—Assez, interrompit le placeur.
Et s'adressant à Hortebize:
—Explique à notre loyal ami, lui dit-il, que nous savons beaucoup de choses...
Le digne docteur s'approcha de cet air équivoque, moitié solennel, moitié gouailleur, qu'il arbore quand il démontre à ses clients les mérites et les avantages de l'homéopathie.
—Vois-tu, maître, dit-il à Catenac en prenant la main de Paul, tu assures que celui-ci n'est pas celui que nous affirmons, parce que tu ne lui vois pas certaines marques de reconnaissance dont on t'a parlé...
Elles y seraient, à cette heure, ces marques, si, associé loyal découvrant notre ignorance, tu nous avais prévenus.
Elles s'y trouveront, le jour où Paul sera présenté à M. de Champdoce; elles y seront patentes et tangibles à satisfaire n'importe quel saint Thomas...
—Comment, tu veux...
—Laisse-moi dire:
Si Paul, dans son enfance, alors qu'il n'avait qu'une douzaine d'années, eût reçu sur l'épaule, un sceau d'eau bouillante qui lui eût enlevé l'épiderme, et occasionné une plaie purulente, il aurait, aujourd'hui, une large cicatrice, dont la nature et la forme particulière décéleraient l'origine; c'est-à-dire que nous lui trouverions une cicatrice à trois branches, dont le centre profond serait à l'omoplate, et dont les rameaux iraient s'allonger en diminuant, dans le dos, sur la poitrine et sur le bras, selon les lois nécessaires de l'écoulement d'un liquide brûlant, tombant de haut. De plus, nous aurions, de ci et de là, de légères cicatrices, de dimensions variables, très superficielles, circulaires, représentant les éclaboussures de l'eau bouillante...
De la tête et de la main Catenac approuvait.
—Oui, c'est bien cela, en effet, disait-il, c'est tout à fait cela...
—Eh bien, maître, écoute bien:
Sais-tu ce que je vais faire en te quittant?
Je vais conduire Paul chez moi, dans mon cabinet de consultations. Je le ferai coucher sur mon «lit de patience,» et je l'endormirai avec du chloroforme, le cher garçon, car je ne veux pas le faire souffrir... Pour tenir l'éponge, j'aurai Baptistin. Quand Paul sera bien endormi, je dépouillerai son torse, et j'appliquerai sur sa peau un morceau de flanelle, préalablement imbibé d'un certain liquide, selon une formule qui m'appartient... Eh! eh! j'ai eu quelque talent autrefois! Il est inutile, j'imagine, de te dire que ce morceau de flanelle, qui està cette heure dans un des tiroirs de mon bureau, a été, par moi, artistement découpé du façon à représenter exactement les contours capricieux d'une pluie provenant d'une brûlure. Quelques petits fragments joueront les éclaboussures à s'y méprendre.
Quand cette compresse vésicante aura fait son effet, c'est-à-dire au bout de huit ou dix minutes, je la retirerai, je panserai, selon ma méthode à moi, la place dénudée, je réveillerai Paul... et nous dînerons de bon appétit.
—Tu vas faire cela, toi?...
—Dans une heure... Si la partie te sourit, viens. J'ai à dîner un faisan et une barbue. L'expérience est curieuse. Tu verras la belle cicatrice!...
B. Mascarot se frottait les mains.
—Eh bien!... demanda-t-il à Catenac tout penaud, que dis-tu de cela?
—Je dis, répondit l'avocat que l'idée est diabolique...
—Oh!...
—Mais que vous oubliez un détail.
—Bah!...
—Oui. Vous n'avez pas calculé que le temps seul donne à une cicatrice certaines apparences.
—Prrr!... interrompit le docteur, voici ce que j'ai à le répondre:
1º S'il ne nous fallait que du temps, trois mois, six mois, un an, davantage même, nous reculerions d'autant le moment où le duc du Champdoce retrouverait son fils.
Cela, nous le pouvons, n'est-ce pas?
2º Je me fais fort, moi, Hortebize, de vous soumettre avant deux mois, grâce à un procédé de pansement particulier, une cicatrice blanche et rancie, comme disaient nos vieux professeurs, non suffisamment pour tromper un professeur de médecine légale, mais assez pour prendre un homme du monde et même un docteur non prévenu... Vois-tu, Catenac, l'homéopathie est une belle chose.
L'avocat réfléchissait. On venait de lui exposer tant d'éléments de succès, qu'il regrettait amèrement ses tergiversations, lesquelles, sans aucun doute, lui seraient comptées à l'heure de la curée.
Les convoitises qu'allumait en son âme cupide ce chiffre merveilleux, douze millions, flambaient dans son petit œil d'ordinaire si froid et si morne.
—Tant pis!... s'écria-t-il avec un élan bien sincère cette fois, au diable les préjugés, les scrupules et les transes. Si nous périssons, ce sera pour une conquête qui en vaut la peine. Mes amis, comptez sur votre vieux Catenac, il est à vous, corps et âme. Je m'incline devant vous et je m'humilie. Vous êtes forts et je ne suis qu'un sot.
Cette fois, les regards qu'échangeaient Mascarot et le docteur n'avaient rien d'équivoque.
—Nous le tenons enfin, pensaient-ils, et par le bon endroit...
—Mais nous partagerons, n'est-ce pas? ajouta l'avocat. J'arrive bien après vous, je suis un ouvrier de la dernière heure, mais ma besogne est importante, délicate, vous ne pouvez rien sans moi...
—Tu auras ta part, répondit évasivement le placeur.
—Je la veux égale à la vôtre.
—Soit.
—Compte là-dessus!... fit entre ses dents le docteur.
Mais cette exclamation devait passer inaperçue, et c'est avec l'enthousiasme de la plus tendre amitié que les trois associés échangèrent la poignée de main qui consommait la ruine du véritable héritier du duc de Champdoce.
—Maintenant, reprit l'avocat un renseignement encore: Êtes-vous sûrs que le duc n'ait aucun autre moyen de reconnaissance?
—Non, mais ce n'est pas supposable... Le duc n'a pas même vu son fils lorsqu'il est né; il a été emporté avant que la duchesse fût revenue à elle.
—Mais Jean l'a vu. Jean est encore de ce monde. Il a quatre-vingt-sept ans, il est infirme, presque en enfance; mais dès qu'il s'agit de cette maison de Champdoce, à laquelle il a donné plus que sa vie, toute son intelligence reparaît...
—Eh bien!...
—Jean, vous le savez, s'était opposé de toutes ses forces à la substitution. Ne peut-on supposer qu'il a prévu le cas où le duc serait pris de remords?...
La physionomie du placeur était devenue fort grave.
—J'avais pensé à cela, fit-il; mais comment savoir?...
—Je saurai, moi!.., déclara Catenac. Jean a confiance en moi, je l'interrogerai.
C'était à ne plus reconnaître le froid Catenac, il s'agitait, il faisait du zèle, comme tous ceux qui, nouveaux venus dans une affaire, prétendent se rendre immédiatement utiles.
—De ce côté, fit-il, tout est dit. Mais de l'autre?... Qui affirme que personne ne reconnaîtra Paul?
—Moi, qui sais combien la misère l'avait isolé, moi qui ai provisoirement envoyé à Saint-Lazare, une maîtresse qu'il avait, la charmante Rose. Tu la connais, Catenac, c'est contre elle que tu as décidé M. Gandelu, l'entrepreneur à déposer une plainte. Un moment, j'ai été inquiet, sachant que Paul avait eu un protecteur que je ne connaissais pas... Mais ce protecteur, vous l'avez deviné, c'était le comte de Mussidan, le meurtrier de son père, car Paul est le fils de Montlouis.
Il avait pleuré.Il avait pleuré.
—Conclusion, fit le docteur, rien à craindre.
—Non, rien. Que Catenac marche, moi je me charge de fabriquer à Paul l'état civil qu'il faut, et de lui faire épouser Flavie Rigal. Et croyez que ces soins ne me feront pas négliger l'autre opération, et qu'avant un mois Henri de Croisenois aura lancé notre société et sera le mari de Sabine de Mussidan.
La nuit était venue, et c'est à peine si les interlocuteurs distinguaient leurs traits.
—Il serait sage d'aller dîner, proposa le docteur.
Et s'adressant au protégé de l'association:
—Allons, Paul, dit-il, en route.
Mais il ne bougea pas, et alors seulement les trois associés remarquèrent que le pauvre garçon était à demi évanoui. Il fallut lui frotter les tempes avec de l'eau fraîche pour le faire revenir complètement à lui.
—Comment, lui dit le docteur, la seule idée d'une petite opération que vous ne sentirez même pas, vous met en cet état!...
Paul hocha tristement la tête.
—Ce n'est pas cela, fit-il.
—Quoi alors?
—C'est que, reprit-il tout frissonnant, il existe, je le connais, je sais où il est...
Les honorables associés pensèrent que leur élève devenait fou.
—Qui lui?... interrogèrent-ils.
—Lui!... le fils du duc de Champdoce!
La foudre tombant dans le bureau de l'agence n'eût pas produit une pire stupeur.
—Voyons, fit B. Mascarot, qui, le premier reprit son sang-froid, expliquez-vous, que voulez-vous dire?
—Eh bien!... monsieur, vos derniers détails, tout à l'heure, m'ont éclairé... voilà pourquoi je me suis trouvé mal... Je connais un jeune homme qui a vingt-trois ans, qui a été mis aux enfants-trouvés, à l'hospice de Vendôme, qui s'est enfui à douze ans et demi, et qui porte au bras la cicatrice d'une brûlure qui lui a été faite quand il était apprenti chez un corroyeur.
—C'est lui!... s'écria Catenac.
—Et où est-il, ce jeune homme, interrogea vivement le placeur, que fait-il, quel est son nom?
—Il est sculpteur, il se nomme André, il demeure...
Un horrible blasphème du placeur l'interrompit.
—Tonnerre du ciel!... hurlait Mascarot, qui bégayait tant sa fureur était grande, voici la troisième fois que cet artiste de malheur se trouve entre nous et notre but.... mais ce sera la dernière fois, je le jure bien.
Catenac et Hortebize étaient aussi pâles l'un que l'autre.
—Que veux-tu faire! balbutièrent-ils.
Grâce à un héroïque effort, le placeur ressaisit les apparences du sang-froid.
—Je ne veux rien faire, répondit-il, seulement vous savez, cet André est ornemaniste et sculpte les façades des maisons à des hauteurs vertigineuses.... N'avez-vous pas entendu dire que la vie de ces gens qui travaillent en l'air ne tient qu'à un fil?
Il n'est, hélas! dans notre civilisation, que trop de métiers qui exposent à un péril constant celui qui les exerce.
André était sculpteur-ornemaniste, il passait ses journées sur des échafaudages mal ou négligemment assujettis: Mascarot avait donc raison de dire que sa vie ne tenait qu'à un fil.
Seulement, ce fil était beaucoup plus gros, et pourtant plus difficile à trancher que ne l'avait imaginé l'honorable placeur.
Lorsqu'il parlait de supprimer l'homme qui compromettait ses projets, avec autant d'aisance que s'il se fût agi de souffler une bougie gênante, il ne se doutait pas d'une circonstance qui allait singulièrement compliquer sa tâche.
André était prévenu.
Cela datait de ce jour où il avait reçu de Sabine cette lettre déchirante où elle lui disait qu'elle allait se marier; que placée entre son amour et l'honneur menacé de sa famille, elle se dévouait, et où elle le conjurait de l'oublier.
Cela datait surtout de cette soirée où, après une conférence avec M. de Breulh-Faverlay et la folle et généreuse vicomtesse de Bois-d'Ardon, réunissant en faisceau tous les indices recueillis, il était arrivé à cette conviction que le comte et la comtesse de Mussidan, et par contre Sabine, étaient victimes de quelque machination abominable dont Henri de Croisenois était l'auteur ou à tout le moins l'instrument.
Quand on l'attaquerait, et comment, il l'ignorait; mais il prévoyait, il était sûr qu'il serait attaqué.
Il ne pouvait deviner de quel côté serait le péril, mais il le sentait vaguement suspendu au-dessus de sa tête.
Et il se tenait prêt à se défendre avec l'acharnement du désespoir. C'était sa vie qu'il défendait; plus encore... c'était Sabine, son amour, son bonheur.
N'eût-il pas eu cette sage défiance, M. de Breulh-Faverlay la lui eût inspirée.
Lui aussi, le gentilhomme, il savait ce qu'il faisait en s'associant à cette œuvre de salut; et il estimait trop André pour lui cacher ses appréhensions.
—Je parierais ma fortune, dit-il, que nous sommes en face d'une affaire de chantage. C'est grave. Ce qu'il y a de pis, c'est que nous n'avons à compter que sur nos seules forces, que nous ne pouvons invoquer l'assistance de la police. D'abord, nous n'avons aucun fait positif à articuler, et la police ne peut agir que sur des faits... En second lieu, nous rendrions un triste service à ceux que nous prétendons sauver, si nous donnions l'éveil à la justice... Qui sait de quel terrible secret les misérables sont armés contre M. et Mmede Mussidan!... Et croyez que le cas échéant le comte et la comtesse seraient contre nous avec leurs oppresseurs, c'est dans la logique des faits!...
Ces appréciations n'étaient que trop justes; André n'avait pas une objection à présenter.
—Raison de plus, poursuivit M. de Breulh, pour ne rien hasarder. Voici le cas de montrer qu'un honnête homme peut être aussi fin qu'un gredin. Quand on entreprend une campagne comme la nôtre, la première vertu doit être la prudence, poussée jusqu'à la poltronnerie... N'oubliez pas qu'à partir de ce moment, vous n'avez plus le droit, la nuit venue de tourner court le coin des rues désertes... Il serait par trop... simple d'aller tendre le dos à un coup de couteau.
—Oh!... je serai prudent, monsieur, je vous le jure.
C'est ce dont M. de Breulh n'était pas parfaitement convaincu; aussi retint-il encore assez longtemps André, s'efforçant de lui démontrer la nécessité de dissimuler, surtout s'il arrivait à découvrir quelque preuve de l'infamie de Henri de Croisenois.
Le résultat de cet entretien fut que André et M. de Breulh décidèrent que jusqu'à nouvel ordre ils cesseraient de se voir ouvertement.
Ils devaient s'attendre à être épiés par des émissaires de Croisenois, et leur intimité ne manquerait pas en ce cas d'inquiéter. Or, leur succès dépendait surtout de la sécurité qu'ils sauraient inspirer à leurs ennemis.
Ils convinrent qu'ils s'attacheraient, chacun de son côté et dans sa sphère, à Henri de Croisenois, et que tous les soirs, à la nuit tombante, ils se rencontreraient pour se communiquer leurs impressions et leurs découvertes, dans un petit café situé sur les Champs-Élysées, tout près de la maison dont André avait entrepris les sculptures pour M. Gandelu.
Lorsqu'ils se séparèrent après la plus amicale poignée de main, André était juste dans les dépositions qu'il fallait pour conduire à bien sa difficile entreprise.
Sa résolution n'avait en rien diminué, et l'aveugle emportement de la première impression s'était calmé. Il s'était frotté de diplomatie, et avait raisonné la nécessité, que d'ailleurs il avait reconnue tout d'abord, de ruser et de dépasser en perfidie les misérables qu'il ne pouvait attaquer directement.
—Surtout, se disait-il, en regagnant à pied, à minuit passé, la rue de la Tour-d'Auvergne, surtout si je dois me défendre de songer à la possibilité d'un échec, aussi sévèrement qu'un malade s'interdit de penser à son mal... L'idée de perdre Sabine suffirait pour troubler complètement mon intelligence, à l'heure ou j'en ai le plus besoin... Il sera temps de me désoler quand j'aurai échoué.
Rentré chez lui, il passa une partie de la nuit à réfléchir.
Ses engagements avec M. Gandelu étaient ce qui le préoccupait le plus pour l'instant.
Pouvait-il, tout à la fois, surveiller les travaux de sculpture dont il était chargé et épier Croisenois? Difficilement.
D'un autre côté, il fallait vivre, manger, il aurait besoin d'argent, et en emprunter à M. de Breulh lui répugnait étrangement. De plus, il risquait, pensait-il, s'il abandonnait tout à coup ses travaux, de donner le soupçon de ses projets.
D'un mot, M. Gandelu pouvait concilier toutes ces obligations contraires, et André, se rappelant la bienveillance de ce brave homme, décida que le plus simple était de se confier à lui.
C'est donc chez lui qu'avant tout il se rendit le lendemain matin.
Neuf heures seulement sonnaient, lorsque André arriva chez le riche entrepreneur; et cependant la première personne qu'il aperçut en entrant dans la cour, fut le jeune M. Gaston, déjà levé, par miracle.
Debout, les mains dans les poches de son veston, l'épaule appuyée contre le montant de la porte d'une écurie, l'aimable et spirituel jeune homme paraissait suivre avec une extrême attention les mouvements des palefreniers occupés à panser les chevaux.
C'était bien toujours le même Gaston de Gandelu, l'adorateur de Rose, mais il était aisé de voir qu'un événement épouvantable avait bouleversé sa vie, qu'il avait été foudroyé en plein bonheur.
Son faux-col était à peine empesé, sa cravate flottait à l'abandon, le coiffeur n'avait pas donné à ses cheveux, déjà rares, leur pli gracieux.
La façon même dont il aspirait et lançait la fumée de son londrès trahissait les plus amères pensées, d'horribles déceptions, le dégoût de tout; une profonde lassitude, même de la vie.
En le reconnaissant, André qui se souvenait du son dîner chez Rose, jugea qu'il ne pouvait se dispenser de l'aller saluer.
Justement, le jeune M, Gaston venait de relever la tête.
—Tiens!... s'écria-t-il de cette atroce voix de fausset qu'il avait eu tant de mal à acquérir, voilà mon artiste!... Dix louis que vous venez rendre à papa une petite visite intéressée!...
—Mon Dieu!... oui... et s'il est chez lui...
—Oh!... il y est. Seulement si vous réussissez à le voir, vous aurez plus de veine que moi, son unique héritier... Papa boude!... Elle est bonne, hein, celle-là?... Il s'est enfermé et refuse de m'ouvrir...
—Sans doute vous plaisantez...
—Moi!... Jamais... Je suis connu pour être sérieux... demandez à Charles, du Helder!... Papa pas content, et il me la fait au despotisme. Moi je la trouve bien drôle, comme dit Lesueur... prodigieusement drôle!...
Les palefreniers pouvaient entendre. M. Gandelu fils eut au moins le bon sens d'entraîner André un peu plus loin.
—Imaginez-vous, poursuivit-il, que je vais tirer au sort, et que papa jure que si j'ai un mauvais numéro il ne me rachètera pas. Me voyez-vous dans le rôle de troupier, vous?... Philippe de chez Vachette dit que j'aurai un chic épatant!... Ousqu'est mon chassepot!...
Évidemment le jeune M. Gaston s'efforçait de se montrer supérieur à la mauvaise fortune, ce qui est l'indice d'un noble caractère, mais il réussissait médiocrement. Il souriait encore; mais son rire ressemblait à une grimace et était pâle comme celui d'un homme que tenaille la colique.
—Et pas le sou! Je suis décavé, quoi!... je passe la main. Voilà une scie!... Un homme qui a crevé son sac, comme dit Léontine, n'est plus un homme. Par dessus le marché, papa veut démolir mon crédit... Il va faire insérer dans les journaux que j'ai un conseil judiciaire et qu'il ne paye plus mes dettes. Me faire tort près de mes fournisseurs!... Est-ce assez indélicat!... Mais je m'en moque, après tout une annonce comme celle-là me poserait crânement, pas vrai? Hein!... quelle réclame!...
Il resta court, comme en arrêt sur une idée soudaine, et changeant de visage et de ton:
—Vous n'auriez pas dix mille francs à me prêter, demanda-t-il brusquement au jeune sculpteur, je vous en rendrai vingt-mille à ma majorité...
André croyait avoir jugé M. Gandelu fils; il était resté bien au-dessous de la vérité, il le reconnaissait avec un profond étonnement.
—Je dois vous avouer, monsieur, commença-t-il...
Mais l'aimable jeune homme aussitôt l'interrompit.
—Compris!... fit-il, n'avouez rien, c'est inutile. Au fait, suis-je bête, un artiste!... Si vous aviez dix mille francs, vous ne seriez pas ici... comme ditDupuis. Il me faut cette somme, pourtant. J'ai souscrit des billets à Verminet, et dame, il est raide... Connaissez-vous Verminet?
—Oh!... pas du tout.
—Elle est encore bonne!... d'où sortez-vous donc!... Il est directeur de la «Société d'Escompte mutuel,» mon cher. Vrai, c'est un bon enfant. J'avais besoin d'argent, il m'en a donné tout de suite... Ce qui me gêne un peu, c'est que, d'après ses conseils, pour faciliter l'escompte, vous comprenez, j'ai signé le nom d'une autre personne...
A cet aveu fait avec la plus naïve impudence, André recula effrayé.
—Mais c'est un faux, Malheureux!... fit-il.
—Pas du tout, puisque je payerai... D'ailleurs, il me fallait de l'argent pour Van Klopen... Vous connaissez Van Klopen, j'imagine... Ah! quel homme pour habiller une femme!... Je lui avais commandé trois costumes pour Zora!... Enfin, papa est cause de tout. Pourquoi me pousse-t-il à bout?
La colère lui montait à la tête, il élevait la voix, il gesticulait.
—Oui, poursuivit-il, papa me pousse à bout, et je la trouve mauvaise. Si encore il ne s'acharnait qu'après moi!... Mais non, il s'en prend à une pauvre femme innocente, sans défense, qui n'a jamais rien fait, à Mmede Chantemille... ça, c'est lâche, c'est petit, c'est canaille!...
—Mmede Chantemille?... interrogea André, à qui ce nom ne rappelait rien.
—Oui, à Zora, vous savez bien, vous êtes venu pendre la crémaillère chez elle.
—Ah!... c'est de Rose que vous me parlez.
—Précisément!... Mais vous savez, je n'aime pas qu'on la nomme ainsi. C'est sur elle que papa passe sa colère. Vingt louis que vous ne devinez pas ce qu'il a fait?... Il a déposé contre elle une plainte en détournement de mineur... Quel aplomb! Comme si j'étais un gaillard qu'on détourne, moi!... Enfin, on l'a arrêtée, et elle est en prison, à Saint-Lazare.
Cette idée désolante lui perçait le cœur, et il avait bien du mal à dissimuler une larme qui glissait entre ses paupières bordées d'écarlate.
—Pauvre Zora!... fit-il d'un ton navré. Ah!... tenez, les femmes ne m'en content pas, à moi... eh bien!... celle-là, m'aimait. Et quel chic!... Son coiffeur m'a dit vingt fois qu'il n'avait jamais vu de si beaux cheveux!... Et elle est à Saint-Lazare!... Quand les agents sont venus la prendre, c'est à moi qu'elle a pensé tout de suite. Elle s'est écriée: «Ce pauvre loup chéri est capable de s'en faire périr!» C'est la cuisinière qui m'a conté ça. Oh!... elle avait du cœur. Son arrestation lui a causé une telle émotion qu'elle s'est mise à cracher le sang... Et impossible d'arriver jusqu'à elle pour lui parler, pour la consoler... Je me suis présenté à Saint-Lazare, mais j'ai remporté une veste, oh!... mais une veste!...
Il fut forcé de s'interrompre, les sanglots l'étouffaient.
—Voyons, monsieur Gaston, murmura André, un peu de courage...
—Oh!... j'en ai, et dès le lendemain de mes vingt-cinq ans, je l'épouse; vous verrez... Et cependant, ce n'est pas papa qui a eu l'idée de cette infamie. Elle lui a été conseillée par son homme d'affaires, un avocat, un nommé Catenac. Connaissez-vous? Non. Il n'a qu'à bien se tenir; demain je lui envoie mes témoins... Tiens, à propos... voulez-vous être mon témoin, vous?...
—J'ai peu l'habitude de ces sortes d'affaires.
—Alors, il n'en faut pas. Je veux des témoins qui me posent du coup, et dont le ton et la mise lui donnent à réfléchir.
—En ce cas...
—Je tâcherai de trouver des militaires... vous comprenez. D'abord l'affaire est simple comme bonjour. Je suis l'insulté, je choisis le pistolet, à dix pas. Je ne sors pas de là. S'il a peur, qu'il décide papa à se désister. Sinon des claques. Voilà! je suis carré comme un dé, moi, pistolet, excuses ou claques, au choix!...
En tout autre disposition d'esprit, André eût peut-être souri des ridicules de ce triste garçon. En ce moment, il se demandait comment se dépêtrer de cette douleur tenace, quand un domestique sortit de la maison et vint à lui.
—Monsieur, lui dit cet homme, monsieur vous a vu par la fenêtre de son cabinet, et il vous prie de monter chez lui.
—J'y vais, répondit vivement André.
Et tendant la main au jeune M. Gaston:
—Bon espoir, cher monsieur, commença-t-il.
Mais Gaston le retint.
—Dites donc, fit-il à voix basse et fort vite, vous allez voir papa, parlez-lui un peu de moi. Il vous aime beaucoup, parole d'honneur, il vous écoutera. Dites-lui que je suis capable de me faire sauter le caisson, hein!... Faites-la-lui au suicide, cela prend toujours... Qu'il laisse Zora et qu'il me donne de quoi payer Verminet et je fais tout ce qu'il voudra...
Quand André, enfin débarrassé du jeune M. Gaston, se présenta chez M. Gandelu, il fut effrayé de son affaissement et de l'affreuse altération de ses traits.
—Monsieur Verminet, dit-il.—Monsieur Verminet, dit-il.
Sa franche et joyeuse physionomie présentait une désolante expression de
découragement et d'hébétude. Sa pâleur était livide, son teint terreux, tout le sang de ses joues affluait à ses paupières violacées et gonflées, sa lèvre inférieure pendait inerte.
Il avait pleuré, et, en essuyant ses larmes du revers de sa manche, il avait marqué sur son visage de grandes taches noirâtres.
Cependant, lorsque parut André, l'œil vitreux de M. Gandelu s'éclaira, et il se leva à demi de son fauteuil.
—Ah!... c'est vous, dit-il d'une voix dolente, cela m'a fait du bien de vous voir! Bénie soit la bonne aventure qui vous amène.
André secoua tristement la tête.
—Ce n'est pas une bonne aventure, prononça-t-il.
—Alors, seulement l'entrepreneur remarqua sa gravité inaccoutumée, et les plis de son front.
—Qu'avez-vous, André, demanda-t-il vivement, vous surviendrait-il quelque ennui?
—Je suis menacé d'un grand malheur monsieur.
—Vous!... que me dites-vous là...
—Hélas!... monsieur, la vérité. Et les conséquences de ce malheur peuvent être pour moi le désespoir... la mort.
Un flot de colère soudaine empourpra la face blêmie de l'entrepreneur.
—Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, d'un ton farouche, n'y aurait-il donc pas de Providence! Que fait-elle? Sera-ce éternellement le lot des justes, des honnêtes, des bons, de souffrir ici-bas; de pleurer, d'être misérables!... Les coquins et les méchants, eux, prospèrent et triomphent, il n'y a de chance et de bonheur que pour eux...
Il s'interrompit, et fixant André:
—Je suis ton ami, garçon, reprit-il, je veux t'être utile.
—Je venais, monsieur, plein de confiance, vous demander un service.
—Ah!... vous avez pensé à moi!... Eh bien! je suis content. Votre main, André, j'aime à sentir une main loyale dans la mienne, cela me remet un peu de vie au cœur... Parlez!...
Le jeune artiste se recueillit un moment.
—C'est le secret de ma vie, monsieur, fit-il enfin, avec une certaine solennité, que je vais vous confier.
M. Gandelu ne répondit pas, mais de son poing fermé il se frappa rudement la poitrine, et ce geste, mieux que tous les serments, garantissait son inviolable discrétion.
André n'hésita donc pas, et taisant seulement les noms, il raconta la touchanteet simple histoire de ses amours, son ambition, ses espérances, et finit en exposant exactement la situation actuelle.
Quand il eut terminé:
—Que puis-je faire? demanda M. Gandelu.
—Me permettre, monsieur, de céder l'entreprise que vous m'aviez confiée à un de mes amis. Je garderai en apparence la direction et la responsabilité des travaux, en réalité je ne serai plus qu'un ouvrier... Cette combinaison me donnera ma liberté, et en même temps le moyen de gagner en quelques heures, chaque matin, ce qu'il me faut pour vivre...
—Et c'est là ce que vous appelez un grand service?
—Monsieur...
—Silence!... interrompit l'entrepreneur avec une brutalité affectée. Vous ferez de l'entreprise ce que vous voudrez, m'entendez-vous, et de la maison aussi... Vous la démolirez si cela peut vous faire plaisir. Pour qui donc me prenez-vous? Quand le vieux père Gandelu aime quelqu'un, mon garçon, ce n'est pas à demi, et ce quelqu'un peut disposer de lui et de sa bourse...
Il se leva vivement, et allant ouvrir une grande caisse de fer scellée dans un des angles du cabinet, il en tira une liasse de billets de banque qu'il plaça devant André.
—Dans une guerre, disait-il, comme celle que vous allez entreprendre, il faut de l'argent, et beaucoup... en voici. Oh!... ne froncez pas les sourcils!... Vous me rendrez cela quand et comme vous voudrez.
L'empressement de ce digne et brave homme, qui oubliait ses chagrins pour ne s'occuper que des siens, touchait André jusqu'aux larmes.
—Mais je n'ai pas besoin d'argent, monsieur, commença-t-il d'une voix émue, j'ai quelques économies...
D'un geste, M. Gandelu lui imposa silence.
—Prenez ces 20,000 francs, commanda-t-il, vous m'encouragerez ainsi à vous dire quel service je comptais vous demander quand je vous ai fait prier de monter près de moi.
Refuser, c'eût été s'obstiner dans une fierté mal placée. André accepta et attendit.
L'entrepreneur avait regagné son fauteuil et le coude sur son bureau, le front dans sa main, il semblait s'oublier dans les plus douloureuses méditations.
—Mon cher André, commença-t-il enfin, d'une voix rauque et brève, vous avez pu, l'autre jour, mesurer toute l'étendue de ma misère. Mon fils est un malheureux, et j'ai cessé de l'estimer...
Le jeune artiste avait deviné qu'il allait être question de Gaston.
—Il a certes des torts bien graves, monsieur, répondit-il, mais il est jeune.
M. Gandelu eut un sourire navrant.
—Mon fils est vieux.... prononça t-il, comme le vice. J'ai réfléchi et je l'ai jugé. Hier, il m'a menacé de se tuer... Lui, se suicider!... il est trop lâche, et ce n'est pas cela que je crains. Ce que je redoute, c'est qu'il finisse par déshonorer mon nom.
André frémit. Il songeait aux faux que lui avait avoués le jeune drôle.
—Jusqu'à ce jour, poursuivit l'entrepreneur, j'ai été d'une faiblesse indigne. Il est trop tard pour se montrer sévère. Je cèderai donc. Ce pauvre sot est épris jusqu'à la folie d'une indigne créature nommée Rose, que j'ai fait enfermer; je suis décidé à la lui rendre... Je me résigne aussi à payer ses dettes. C'est une lâcheté, je le sens... mais je suis son père, je ne l'estime plus... je l'aime toujours... Il a déchiré mon cœur, les lambeaux sont encore à lui.
Le jeune peintre se taisait, épouvanté des souffrances que trahissait cette horrible résignation.
—Je ne m'abuse pas, reprit après une pause M. Gandelu, mon fils est perdu. Je ne puis qu'essayer de faire la part du feu. Si cette Rose n'est pas une créature absolument perverse, on peut utiliser son influence sur ce malheureux. Mais qui se chargera des négociations!... Qui obtiendra de mon fils un aveu sincère de ses dettes?... André, j'avais compté sur vous.
Consentir à entreprendre le sauvetage du jeune M. Gaston, c'était de la part d'André un acte de dévouement héroïque, à un moment où il n'avait pas trop de toutes les forces de son intelligence pour l'œuvre de son propre salut.
Distraire sa pensée de Sabine, menacée du plus effroyable malheur qui puisse frapper une jeune fille, lui semblait presque un crime, et exigeait le plus énergique effort de sa volonté.
Pourtant, si égoïste que soit la passion vraie, il jugea qu'il devait cela et plus encore à cet honnête homme, qui venait de mettre si généreusement à sa disposition le seul élément de succès qui lui manquât, et un des plus puissants.
Il s'assit donc près de M. Gandelu, et froidement ils discutèrent la conduite qu'il convenait de tenir.
La prudence, la dissimulation même étaient indispensables.
Les derniers événements avaient si bien démoralisé le jeune M. Gaston qu'on pouvait tout obtenir de lui. Mais il fallait se hâter. Il était clair que s'il venait à soupçonner seulement les véritables dispositions paternelles, il s'empresserait d'en abuser.
Il fut donc arrêté qu'André aurait carte blanche, et que l'entrepreneur ne céderait jamais, en apparence, qu'à ses sollicitations.
Ainsi, ils comptaient substituer à l'autorité paternelle, dont la faiblesse était démontrée, un pouvoir étranger, nouveau, qui saurait se faire craindre et respecter.
L'événement devait justifier leurs prévisions.
Le jeune M. Gaston était bien plus abattu, bien plus désespéré encore que ne le supposait André, et c'est avec des transes inexprimables qu'il attendait en se promenant dans la cour, le retour de son ambassadeur.
Dès qu'il le vit paraître sur le seuil de la maison, il courut à lui.
—Eh bien!... que dit papa?...
—Votre père, répondit André, est fort irrité. Cependant je ne désespère pas de lui arracher quelques concessions.
—Il ferait mettre Zora en liberté?...
—Peut-être.
Le spirituel jeune homme eut une exclamation de joie.
—Quelle veine!... s'écria-t-il.
Et après quelques pas d'une danse délirante:
—Du coup, ajouta-t-il, je lui achète un huit-ressorts! v'lan...
André prévoyait bien quelque chose comme cela.
—Doucement, cher monsieur, fit-il; modérez-vous. Si votre père vous entendait, MmeZora serait en grand danger de rester là où elle est...
—Allons donc!...
—C'est ainsi. Persuadez-vous bien que votre père ne vous rendra Zora et ne paiera vos dettes qu'autant que vous lui promettrez de changer de conduite et d'être plus raisonnable à l'avenir.
—Oh!... pour promettre, j'en suis.
—Je le crois... et votre père aussi. C'est pourquoi, en échange de ses concessions, il voudra plus que des promesses... il exigera des garanties.
Ce mot parut refroidir sensiblement la joie du jeune M. Gaston.
—Hein!... fit-il des garanties!... Je la trouve mauvaise! Est-ce que ma parole ne suffit pas?... Quelles garanties veut donc papa?
—Franchement, cher monsieur, je l'ignore. C'est à nous de les trouver. Je les lui proposerai ensuite de votre part, et si elles sont acceptables, il les acceptera, j'en mettrais la main au feu.
M. Gandelu fils l'examina d'un air comiquement surpris.
—Elle est bien bonne!... ricana-t-il. Vous faites donc de papa ce que vous voulez!...
—Non... mais ainsi que vous l'aviez deviné, j'ai sur son esprit une certaine influence. Vous en faut-il une preuve?... Je viens d'obtenir de lui de quoi payer les billets que vous savez...
—Les billets de Verminet?
—Je crois que oui... Je parle de ceux où vous avez eu la faiblesse de contrefaire une signature...
Les yeux de l'intéressant jeune homme papillotèrent.
Si inepte qu'il fut, il était horriblement tourmenté du son imprudence, et quand il y pensait, il se sentait comme un brasier dans la cervelle...
Il comprenait qu'elle pouvait avoir des conséquences épouvantables que n'arrêteraient ni les influences ni la grande fortune de son père.
—Quoi! fit-il en battant des mains, papa a lâché les fonds!... fameuse affaire!... Donnez, donnez bien vite...
Mais André secoua la tête avec un sourire goguenard.
—Pardon!... dit-il, je ne dois me désaisir de l'argent qu'en recevant les billets; donnant, donnant. Mes ordres à cet égard sont formels. Seulement, si rien ne vous retient, nous pouvons aller les retirer aujourd'hui même, à l'instant. Le plus tôt sera le mieux...
Le jeune M. Gaston ne répondit pas immédiatement. Une grimace de désappointement remplaçait son triomphant sourire.
—Je la trouve mauvaise!... dit-il enfin. Merci de la confiance. Ah! papa est un rusé vieillard, comme dit Augustin.
Cependant il prit son parti.
—Enfin, ajouta-t-il, puisqu'il le faut... allons-y gaiement!... Je vais passer un pardessus, monsieur André, et je suis à vous.
Il était pressé d'en finir, car au bout de moins d'un quart d'heure, il reparut pimpant.
—C'est rue Sainte-Anne, dit-il, en prenant le bras d'André; nous irons bien jusque-là à pied, hein?
C'est rue Sainte-Anne, en effet, que le sieur Verminet (Isidore) a installé le «siège social»—pour parler comme ses circulaires,—de laSociété d'escompte mutueldont il est le seul directeur gérant.
La maison qu'il a choisie et décorée de sa plaque de marbre, à lettres d'or, ne paie pas de mine. Le passant qui par hasard remarque sa façade noire qui raille les ordonnances de voirie, ses persiennes sales et mal assujetties, les vitres crasseuses et poudreuses des fenêtres, manque rarement de se dire:
—Quelle diable d'industrie exerce-t-on là dedans?...
L'industrie de Verminet n'est pas aisée à définir.
LaSociété d'escompte mutuel, disent les prospectus, est fondée à seule fin de procurer du crédit à ceux qui n'en ont plus, et de l'argent à ceux qui n'en ont pas.
Idée d'une philanthropie sublime, mais d'une pratique difficile.
La façon d'opérer de Verminet, qu'il appelle son «système financier,» est pourtant des plus simples.
Un malheureux commerçant perdu, ruiné, à la veille de la faillite, s'adresse-t-ilà lui? Il le console, lui fait signer des billets pour la somme dont il a besoin, et lui remet en échange... d'autres billets, signés par quelque autre négociant non moins perdu, ruiné, et aussi près de la faillite que le premier.
Et à chacun d'eux, il dit:
—Vous ne trouvez pas d'argent sur votre signature?... En voici une qui est de l'or en barre et que vous escompterez aussi aisément qu'un billet de banque.
C'est pourquoi, bravement il perçoit une commission, payable comptant, par exemple, de deux pour cent sur le montant des billets souscrits.
A ceux que ne satisfait pas une seule signature, il en procure deux, trois, quatre... Ah! il n'est pas regardant!
—Comment Verminet trouve-t-il des clients?
On se l'explique quand on sait tout ce dont est capable le pauvre commerçant obsédé par le fantôme de la faillite, il perd la tête, il se débat... Il se raccroche à une signature comme un homme qui se noie à un brin d'herbe.
Parfois cet échange de signatures réussit pour un jour. Tel dont la situation est connue trouve crédit sur la position inconnue d'autrui. L'échéance n'en est que plus terrible.
Ce qui est sûr, c'est que quiconque entre chez Verminet ayant encore quelques chances de rétablir ses affaires, en sort irrémissiblement perdu.
Ceci est déjà bien, et cependant ce n'est que la partie morale des opérations de laSociété d'escompte mutuel.
Ses revenus les plus importants et les plus réguliers, elle les tire de tripotages infiniment moins avouables encore.
Elle tient boutique, par exemple, de ces «effets de circulation» qui sont le désespoir et l'effroi de la banque. Tous les faiseurs de la coulisse savent qu'elle fait commerce de signatures assorties pour billets à des fournisseurs: depuis trois francs sur timbre ordinaire, depuis cinq francs sur timbre orné de vignettes commerciales. Il n'est guère de syndic qui ne soit sûr qu'elle fabrique pour faillites, des titres de fantaisie et des créances fictives.
On dit que Verminet gagne du l'argent.
Doué de ce coup d'œil rapide et pénétrant, de cette vive sensibilité aux objets extérieurs, qui sont le privilège des artistes de talent, André déchiffra, en quelque sorte, l'histoire de laSociété d'escompte mutuel, sur la façade de la maison de la rue Sainte-Anne.
—Hum!... voici une boutique, fit-il, qui ne me dit rien de bon.
—Pas d'apparence!... c'est vrai, objecta le jeune M. Gaston d'un ton capable, mais du fond, beaucoup de fond!... Il s'y brasse, voyez-vous, des affaires dont vous ne vous douteriez jamais. Ah!... Verminet est un gaillard qui vous sait le «truc.»
C'était justement ce que pensait André.
Son opinion était irrévocablement arrêtée sur le compte de ce personnage du tant de «trucs,» capable d'abuser de l'inepte facilité d'un jeune idiot, et qui tendait aux mineurs la plume pour faire des faux.
Il ne risqua cependant pas la moindre objection et suivit le jeune M. Gandelu fils qui semblait connaître admirablement les êtres.
Sur ses pas, il longea un corridor fort long, encore plus étroit, puant et obscur, traversa une cour humide autant qu'un puits, et gravit un escalier à rampe visqueuse, à marches traîtresses et glissantes autant que de la glaise.
Arrivé au second étage, devant une porte historiée d'inscriptions et d'avis concernant l'ouverture et la fermeture de la caisse, le jeune M. Gaston s'arrêta.
—C'est ici, dit-il à son compagnon, entrons...
Il tourna le bouton, suivant les indications de la porte, et André et lui pénétrèrent dans une vaste pièce haute de plafond, à tapisserie éraillée, ornée de banquettes de velours verdâtre, séparée en deux par un grillage à mailles serrées, derrière lequel cinq ou six employés mangeaient, car c'était l'heure du déjeuner.
Les émanations du poêle de fonte, des paperasses, des employés et des victuailles se mêlaient et se confondaient en un parfum, qui saisissait l'estomac et le nez et produisait la sensation d'une barbe de plume chatouillant l'arrière-gorge.
—M. Verminet?... demanda le jeune M. Gaston.
—En affaires! répondit insoucieusement un des commis, la bouche pleine.
—Vous trouverez sans sortir d'ici.—Vous trouverez sans sortir d'ici.
Cette réception parut on ne peut plus inconvenante à l'intelligent jeune homme. Le traiter avec ce sans-gêne, lui!...
—Hein!... fit-il en enflant sa voix de fausset et du ton le plus impertinent qu'il put prendre, vous dites?... Je la fais aux autres, celle-là, mais on ne me la fait pas...
Il sortit en même temps de sa poche et présenta à l'employé une de ses cartes de visite, timbrées dans un angle de cette couronne de marquis dont la vue exaspérait et faisait bondir l'honnête entrepreneur.
—Si Verminet est occupé, ajouta-t-il, dérangez-le, parbleu!... Dites-lui que c'est moi qu'il laisse attendre, Gaston de Gandelu!
L'employé de laSociété d'escompte mutuelfut si ému de ces airs superbes que, sans mot dire, il se dressa, prit la carte, et sortant du grillage, disparut par une porte latérale sur laquelle on lisait:Direction.
Quelle victoire pour le jeune M. Gaston. Aussi jeta-t-il à André un regard triomphant où éclatait le plus légitime orgueil.
Presque aussitôt le commis reparut.
—M. Verminet, dit-il, est en conférence, il vous prie, monsieur, de l'excuser et d'attendre; il vous recevra dès qu'il aura terminé.
Puis, jaloux sans doute de se concilier les bonnes grâces d'un homme de tant de désinvolture, et de bien poser son patron, du même coup, il ajouta en s'inclinant respectueusement:
—Le patron cause en ce moment avec le marquis de Croisenois.
—Tiens!... tiens!... tiens!... exclama le jeune M. Gaston, ce cher marquis!... Elle est bien bonne!... Dix louis qu'il sera ravi de me serrer la main.
A ce mot, de Croisenois, André avait tressailli, et tout son sang avait afflué à son visage.
Croisenois!... C'était l'homme qu'il haïssait de toute l'énergie de son être, ce misérable qui, s'armant d'un secret volé, comme l'assassin de l'ignoble couteau, allait contraindre Sabine de Mussidan à lui abandonner sa main!... C'était ce vil scélérat que M. de Breulh-Faverlay, et lui André, et Mmede Bois-d'Ardon, s'étaient juré de démasquer.
Cependant André ne l'avait jamais vu. Il comptait le jour même s'attacher à ses pas, le suivre, l'observer, surprendre son présent, fouiller son passé, sonder tous les mystères de sa vie, mais il ne le connaissait pas encore physiquement.
Et il frissonnait à cette idée qu'une porte seule le séparait de cet ennemi mortel, qu'il allait le voir, qu'il traverserait la salle, qu'ils se trouveraient face à face, que leurs yeux se croiseraient, qu'il entendrait le son de sa voix, qu'il pourrait, d'un regard, essayer de plonger au plus profond de cette âme de boue...
Si forte était son émotion qu'il avait grand peine à la dissimuler; heureusement son compagnon ne faisait nulle attention à lui.
Sur l'invitation de l'employé, le jeune M. Gaston s'était assis, et renversé sur sa chaise, les jambes croisées, les pouces dans les entournures de son gilet, il s'étalait, s'offrait de trois quarts, de profil et de face, à l'admiration ébahie des tristes hères qui écrivaient derrière le grillage.
Quand il jugea tout son effet produit, il tira André par son paletot, et penchant sa chaise vers lui:
—Vous connaissez ce cher marquis? demanda-t-il assez haut pour que personne dans la salle ne perdit un mot.
André eut une exclamation sourde, que l'autre prit pour une réponse négative.
—Quoi! fit-il, vous n'en avez pas entendu parler!... Elle est forte!... dans quel monde vivez-vous donc?... Henri de Croisenois est un de mes bons amis!... même il me doit cinquante louis que je lui ai gagnés au bac, chez Ernestine, une misère...
André n'écoutait pas.
Il était émerveillé, confondu, de cette surprise du hasard, ou plutôt de la voie mystérieuse choisie par la Providence.
Jamais, en donnant comme il l'avait projeté, sa matinée aux préliminaires de ses investigations, il n'eût découvert rien qui approchât de ce qu'il apprenait en ce moment.
C'était un indice grave qu'il recueillait, il en avait le pressentiment.
Il avait jugé Verminet, et les relations de Croisenois avec ce ténébreux maquignonneur d'affaires avaient une claire signification. De ce côté, évidemment, il fallait diriger les recherches.
André, jusqu'alors, se débattait au milieu d'épaisses ténèbres qu'il sentait vaguement peuplées d'ennemis, à cette heure il apercevait comme une lueur. Il allait s'élancer au hasard, et voici qu'il lui semblait tenir le bout du fil qui allait le guider à travers le labyrinthe d'iniquités de Croisenois.
Comme à ce jeu où le perdant est condamné à retrouver un objet caché, et le cherche guidé par des indications railleuses, il entendait au dedans de lui-même une voix qui lui criait:
—Tu brûles.
De plus, il se trouvait que cet inepte garçon, dont il devenait le mentor, était lié avec le misérable. Pourquoi n'en tirerait-il pas de précieuses indications?
—Vraiment, lui demanda-t-il, vous êtes l'intime de M. de Croisenois?...
—Parbleu!... répondit le jeune M. Gaston. Demandez plutôt à Adolphe de chez Brébant... vous allez voir, tout à l'heure. Je suis surtout du dernier bienavec une dame qui lui coûte les yeux de la tête, tandis que moi... Ah! elle est bien drôle!... mais mystère!... comme dit Léonce, beaucoup de mystère!...
Il s'interrompit, la porte de la direction venait de s'ouvrir, laissant passage au sieur Verminet et au marquis.
M. Henri de Croisenois portait un costume du matin, fort élégant, à la mode, mais non ridicule, comme celui de Gandelu fils.
Il mâchonnait son éternel cigare et fouettait son pantalon de drap gris clair, du bout d'une badine de cuir de Russie à pomme d'or...
D'un coup d'œil, d'un seul coup d'œil où il concentra toute son âme, tout ce qu'il avait d'intelligence, de pénétration, de finesse, André vit assez Croisenois pour ne l'oublier jamais, pour être à même de faire encore son portrait de mémoire, au bout de vingt ans.
Il lui trouva l'air faux et traître, et sous les apparences du viveur de bonne compagnie, insoucieux et sceptique, il crut reconnaître une astuce réfléchie, une méchanceté froide, et cette redoutable détermination des gens prêts à tout.