XXIV

Le regard, surtout, le frappa par sa mobilité. Les yeux lui parurent troubles, inquiets, effarouchés comme ceux de l'homme qui, ayant fait un mauvais coup, sait qu'il a tout à craindre, et attend le danger de partout et à tout instant.

—Il est impossible, pensa André, que cet homme ne soit pas un scélérat.

A cinq pas, le marquis avec ses petites moustaches fines et soyeuses jouait encore le jeune homme, mais André reconnut qu'en réalité, il devait être bien plus vieux que son âge.

Sous les artifices d'une toilette savante, sous le coldcream et la poudre de riz, l'artiste distinguait les traits flétris du libertin surmené.

Les émotions du jeu, les nuits de débauches, les anxiétés d'une existence précaire, les plaisirs exhorbitants, avaient ridé les tempes, éclairci les cheveux, fané les lèvres et bridé les paupières veuves de cils.

M. de Croisenois semblait d'ailleurs de la meilleure humeur du monde, et c'est du ton le plus gai que Verminet et lui achevaient la conversation commencée, ou plutôt la résumaient, comme on fait presque toujours après un long entretien, au moment de se séparer.

—Il demeure donc bien entendu, disait le marquis, que je n'ai pas à me préoccuper des affaires qui ne concernent que vous et moi.

—Inutile!... j'aviserai!...

—N'y manquez pas, surtout!... Diable!... Un retard, un malentendu, un oubli auraient des conséquences graves.

Cette recommandation suggéra une idée sérieuse à Verminet, car, se penchant vers son «client,» il se mit à lui parler très bas... et ils riaient.

—Que disaient-ils? André avait beau écouter de toutes ses forces, pas une syllable n'arrivait jusqu'à lui.

Mais c'était beaucoup déjà de savoir que ce noble personnage et le directeur du laSociété d'escompte mutuelavaient des intérêts communs.

Le jeune M. Gaston, lui aussi, prêtait l'oreille, entièrement dépité de n'être pas remarqué, malgré ses hum! répétés.

Bientôt, n'y tenant plus, il s'avança vers M. de Croisenois, quitte à l'interrompre, plus que jamais arrondissant le dos, la bouche en cœur et la main largement tendue.

—Eh! eh!... fit-il en exagérant encore son insupportable ricanement, ce cher marquis!... Est-elle assez bonne!... Si je m'attendais à vous trouver ici, par exemple!... Ah ça!... que devenez-vous, on ne vous voit plus. Et Sarah?... joue-t-on toujours chez elle?...

Si le marquis fut satisfait de la rencontre, à coup sûr il n'y parut guère. Il sembla surpris, mais non agréablement. Ses sourcils même se froncèrent.

Cependant il serra du bout de ses doigts gantés de gris-clair la main qui lui était tendue, en disant du ton le moins encourageant:

—Ravi de vous voir, cher monsieur, en vérité.

Mais il ne dit que cela, et tournant assez peu civilement le dos au jeune M. Gaston, il continua à s'adresser à Verminet.

—Pour le reste, disait-il, toutes les difficultés sont levées, et comme il n'y a pas une minute à perdre, voyez aujourd'hui même, Martin-Rigal et Mascarot...

André tressaillit. Ces gens dont parlait Croisenois n'étaient-ils pas des complices?... Il voyait des complices partout.

En tout cas, ces deux noms se gravèrent dans sa mémoire comme le poinçon dans le métal sous le puissant effort du balancier.

—Père Tantaine venu ce matin, répondit Verminet.—M'a donné rendez-vous pour quatre heures chez patron.—Y rencontrerai Van Klopen; lui parlerai pour belle amie!...

Le marquis haussa les épaules en éclatant de rire.

—Par ma foi!... fit-il, j'oubliais cette diablesse de femme, et nous sommes en plein carnaval; il faut des robes, il faut de la soie, il faut des dentelles... Parlez à Van Klopen, mon cher, parlez... mais vous savez, pas de largesses... Je me moque à cette heure de Sarah comme de ça.

Ça, c'était le claquement de l'ongle de son pouce sous sa dent.

—Compris!... approuva Verminet, connu et compris.—Évitons imprudence, cependant; brusquer dangereux.—Mouvement possible de ce côté!...—Liquidations à la douce plus sûres que les autres!...

—Oh!... de ce côté, dit M. de Croisenois, rien à craindre!...

Une dernière fois, il serra la main du directeur de laSociété d'escompte mutuel, et ajouta:

—Allons!... salut, à demain!...

Tout était convenu. Le marquis traversa rapidement le bureau, et sortit après un léger salut au jeune M. Gaston, sans daigner remarquer la présence d'André, qui, du reste, se dissimulait de son mieux.

M. Gandelu fils, lui, s'était rapproché du jeune peintre.

—Étonnant, murmurait-il!... épatant!... Hein!... quel chic!... Il est vraiment marquis, Jules de chez Bonnefoy me l'a dit... et il est mon ami, vous avez vu?

Évidemment, il allait poursuivre et donner d'étourdissants détails sur Sarah, cette dame qui... cette dame que... lorsqu'il fut interrompu par la voix du sieur Verminet.

—A vos ordres!... messieurs, criait cet honorable financier. Prenez peine de passer.—Mille pardons!—Très pressé.—Une heure déjà!... et pas paru bourse.—Coulisse inquiète!...

Lorsque André et le jeune M. Gaston entrèrent, refermant soigneusement la porte derrière eux, M. Verminet avait déjà regagné son siège de cuir.

M. Verminet est mieux que ses bureaux, plus brillant que son personnel.

D'abord il est propre. Sa tenue qui est celle des jeunes employés à la liquidation,—les plus élégants des boursiers,—fait l'éloge de son tailleur.

Est-il jeune, est-il vieux? On ne saurait le dire. Il n'a guère plus d'âge qu'une pièce de cent sous.

Il est gras, frais, rose, blond, porte ses favoris à l'anglaise, et son œil terne, qui rend bien des sensations, est glacial comme un soupirail de cave.

Sa grande préoccupation est de passer pour un homme sérieux, très sérieux, connaissant exactement la valeur de toutes choses, et c'est pour économiser le temps, qu'il a adopté le langage des nègres et du télégraphe.

—Seyez-vous, messieurs, fit-il, économisant, grâce à ce vieux mot, la syllabe as, seyez-vous.

Mais M. Gandelu fils, lui aussi, était pressé.

—Merci!... répondit-il, nous ne sommes pas des gêneurs. Un mot seulement, comme dit Geoffroy... un simple mot. Vous m'avez prêté de l'argent la semaine passée.

—Juste. En voulez-vous encore?

—Ah! mais non!... au contraire, nous venons retirer mes billets.

Un léger nuage passa sur le front du sieur Verminet.

—Échéance au quinze prochain, seulement, fit-il.

—N'importe!... j'ai le sac, et alors... vous comprenez... Si vous voulez me remettre ces chiffons...

—Pas possible.

—Hein!... vous dites!... pourquoi?

—Négociés!...

Ce mot tomba comme un coup de trique sur le crâne du jeune M. Gaston.

—Négociés!... balbutia-t-il d'une voix défaillante, vous avez négocié ma signature!... Je la trouve mauvaise, excessivement mauvaise!... Mais non, ce n'est pas vrai; vous plaisantez, hein?...

—Plaisante jamais.

Le triste garçon n'en pouvait croire ses oreilles; non, il ne pouvait imaginer que ce fût sérieux. Il était absolument décontenancé, confondu, ahuri.

—Mais ce n'est pas de jeu! reprit-il. Ce n'est pas à moi qu'on la fait, celle-là. Je retire ma mise. Si j'ai signé c'est qu'il était convenu que ces effets ne sortiraient pas de votre portefeuille, c'était entendu, promis...

—Dis pas non, mais promettre et tenir, deux. Affaire lourde, bénéfice incertain, trouvé preneur, donné papier.

L'aventure ne surprenait pas beaucoup André; il avait vaguement pressenti quelque tour de ce genre. Aussi, voyant que M. Gandelu fils perdait totalement la tête, crut-il devoir prendre la parole.

—Pardon, monsieur, dit-il au laconique directeur, il me semble que certaines circonstances... particulières, vous faisaient un devoir de respecter les conventions jurées...

Le sieur Verminet s'inclina tout d'une pièce, et au lieu de répondre:

—Honneur de parler à qui?... interrogea-t-il.

André, qui devenait de plus en plus défiant, à mesure qu'il s'engageait dans cette affaire, ne jugea pas à propos de décliner son nom.

—Je suis, dit-il évasivement, un ami de M. Gaudelu.

—Parfait.

—Je reprends, monsieur. Donc vous avez prêté à mon ami dix mille francs.

—Excusez; cinq mille.

André, un peu étonné, se retourna vers son compagnon, qui de blême qu'il était devint cramoisi.

—Que veut dire ceci? demanda-t-il.

—Une bonne charge!... Je vous avais annoncé dix mille francs, parce que j'avais besoin de la différence pour Zora, vous comprenez.

—Soit, reprit le jeune peintre. Alors, monsieur Verminet, c'est cinq mille francs que vous avez remis à M. Gandelu sur sa signature. Rien de plus naturel. Ce qui l'est moins, c'est de l'avoir incité, décidé, à... imiter la signature d'une autre personne... C'est un faux, monsieur!...

Verminet ne put s'empêcher de tressauter sur son fauteuil.

—Un faux!... murmura-t-il, pas connaissance!...

Cette rare impudence fouetta le sang du jeune M. Gaston et le tira du stupide anéantissement où il restait plongé.

—Trop forte!... s'écria-t-il, elle est trop forte. Comment, Verminet, ce n'est pas vous qui m'avez dit que pour votre garantie personnelle il vous fallait un nom au-dessus du mien!... Celle-là, on ne me la fait pas!...

C'est si bien vous, que vous m'avez mis sous les yeux une lettre en me disant: «Tenez, imitez vaille que vaille ce paraphe, c'est celui de M. Martin-Rigal, le banquier de la rue Montmartre...» Je ne voulais pas, et alors vous m'avez donné votre parole sacrée que ce n'était qu'une formalité qui ne m'engageait à rien qu'à payer exactement; que les papiers ne sortiraient pas de votre tiroir... Et vous niez!... Non, ce n'est pas délicat, et vous me faites de la peine.

Le très honorable directeur écoutait d'un air glacé.

—Accusation mensongère!... dit-il enfin, preuves absentes; société incapable d'action blâmable punie par lois.

—Et cependant, monsieur, insista André, vous n'avez pas hésité à mettre de tels billets en circulation! Avez-vous calculé les épouvantables conséquences de ce manque de parole!... Qu'arriverait-il si on présentait à M. Martin-Rigal cette fausse signature?

—Danger improbable; Gandelu créateur, Rigal endosseur. Billets échus toujours présentés à créateur.

Le jeune M. Gaston se répandait en récriminations, mais André comprit bien que toute discussion serait oiseuse, et que les raisons les plus fortes se briseraient contre une volonté mûrement réfléchie et arrêtée.

Le guet-apens était évident, mais quel était son but?

—Brisons là, fit le jeune artiste. Un seul moyen nous reste de conjurer le péril. Il faut nous mettre à la poursuite des billets et tâcher de les rejoindre.

—Sage.

—Mais pour ce faire, monsieur, il faut que vous ayez la complaisance de nous dire à qui vous les avez passés.

Le sieur Verminet eut ce geste familier des bras, qui traduit éloquemment la plus complète ignorance.

—Sais pas, fit-il, oublié.

André s'était bien juré qu'il serait patient, qu'il ne se laisserait même pas émouvoir.

Mais les forces humaines ont leurs limites. Il s'était animé peu à peu, l'impassibilité de ce froid coquin, sa superbe impudence, ses façons de parler l'agacèrent si bien qu'il oublia ses serments.

André put sauter sans se faire de mal.André put sauter sans se faire de mal.

—Eh bien!... moi, monsieur, fit-il de cette voix de basse et sifflante, qui annonce la plus extrême fureur difficilement contenue, moi, je vous engage, dans votre intérêt, à faire un appel énergique à votre mémoire...

—Menaces!...

—...Vous prévenant charitablement que si elle vous trahit, cela va être vraiment fâcheux pour vous, oui, sur mon honneur!...

Il n'y avait pas à se méprendre au ton du jeune peintre, le sieur Verminet ne s'y méprit pas.

—Chercher à côté, fit-il.

Il se levait, comptant bien s'esquiver, mais André se jeta devant la porte.

—Vous trouverez sans sortir d'ici, prononça-t-il, et, sacrebleu!... faites vite!...

Pendant deux minutes au moins, ils restèrent immobiles en face l'un de l'autre, se toisant, se mesurant, s'évaluant. Verminet vert de peur et affreusement troublé, André tout vibrant de colère, la lèvre blanche et tremblante, l'œil flamboyant.

—Si ce misérable bouge, pensait André, tout à fait hors de lui, je le jette par la fenêtre.

—Ce grand garçon est bâti comme un hercule, se disait Verminet, et quel air!... il est capable de me faire un mauvais parti.

L'idée d'appeler ses employés à l'aide, lui vint bien, il la repoussa pour des raisons que ne pouvait soupçonner André.

Se sentant bien pris, il se décida à céder, et se frappant soudain le front:

—Étourdi!... s'écria-t-il, indications-là.

Il courut à son bureau et sortit d'un tiroir un volumineux agenda qu'il se mit à feuilleter prestement.

Mais André, qui ne perdait pas de vue un seul de ses mouvements, constata qu'il le tenait la tête en bas.

Cependant il parut y lire le renseignement promis.

—Ah!... fit-il: Billets Gandelu et Rigal, francs cinq mille, passés à Van Klopen, tailleur pour dames, reçu espèces, commission en compte.

Le jeune peintre se taisait.

Un mot de Croisenois lui avait appris que Verminet était en relations avec Van Klopen le couturier, et Martin-Rigal le banquier.

Or, comment Verminet avait-il fait imiter à Gaston, précisément la signature de Martin-Rigal, et pourquoi avait-il tout justement donné ces faux à Van Klopen.

Impossible de voir là un simple jeu du hasard, il fallait que des liens d'intérêt secret existassent entre ces trois hommes et le marquis de Croisenois.

—Eh bien! demanda enfin l'honorable directeur de laSociété d'escompte mutuel, vous contents?

—Van Klopen aura-t-il encore les billets, murmura M. Gandelu fils.

—Ne sais.

—Qu'importe, fit André, il nous dira où ils sont... Venez Gaston.

Ils sortirent, et dès qu'ils furent dans la rue, le jeune artiste passant son bras sous celui de son compagnon, l'entraîna au pas de course dans la direction de la rue de Grammont.

—Je ne veux pas, disait-il, laisser le temps à Verminet de prévenir l'autre, je veux tomber chez Van Klopen comme un boulet.

Mieux informé, André eût su qu'on n'arrive pas comme un boulet jusqu'à l'illustre Van Klopen.

Retranché dans le sanctuaire de ses inspirations et de ses oracles, ce redoutable tyran de la mode s'entoure de plus de gardes, de défiances et de précautions qu'un despote d'Asie au fond de son harem.

Les femmes, ses clientes, réussissent parfois à éviter l'inévitable station du salon d'attente, les hommes jamais.

Comment savoir si l'homme qui se présente n'est pas un mari furieux!...

Qu'adviendrait-il, bon Dieu!... sans cette consigne de fer?... Monsieur, avare et jaloux, pourrait donc venir surprendre madame en train de choisir et de commander la robe qu'elle compte lui faire payer malgré lui, grâce aux vertus de l'anse du panier!

Les femmes, pauvres anges!... seraient chez les couturiers des dames sur un éternel qui vive!... Ce serait là de la clientèle.

C'est pourquoi, dès le vestibule, André et le jeune M. Gaston, qui arrivaient très essoufflés, furent arrêtés par les immenses laquais dont la livrée reluisante d'or est comme l'enseigne de la prospérité de la maison.

—M. Van Klopen n'est pas visible, déclarèrent-ils.

—L'affaire est importante, cependant; insista André, elle est urgente.

—Monsieur travaille.

Prières, menaces, tentatives de corruption, un billet de cent francs même adroitement offert, furent inutiles.

André se sentait pris d'une démangeaison folle de jeter de côté ces drôles dont la politesse souriante lui semblait injurieuse, et de passer outre; mais il en était déjà à se repentir d'avoir manqué de prudence et de patience chez le sieur Verminet.

Il se résigna donc, non sans effort, et à la suite du jeune M. de Gandelu, il entra dans ce fameux salon que Van Klopen appelle son «purgatoire.»

L'aspect de l'endroit l'étonna. A tout autre moment, il eût été pris de fou-rire, en considérant les portraits de robes accrochés au mur, mais il était sous le coup de la plus vive contrariété.

—Pendant que nous allons croquer le marmot ici, le directeur de laSociété d'escompte mutuelaura le temps de prévenir ce gredin de couturier et nous ne saurons rien!...

Cependant les laquais avaient dit vrai, et c'est à peine si cinq ou six clientes soupiraient dans le «purgatoire» après le bon plaisir de l'arbitre des élégances.

Toutes, à l'entrée des deux jeunes gens, se détournèrent, dévisageant ces téméraires; toutes... à l'exception d'une, pourtant; qui, assise dans l'embrasure d'une fenêtre, regardait dans la rue, en tambourinant sur les vitres du bout des ongles.

Cette indifférente, précisément, attira l'attention d'André, et à sa profonde stupeur, il reconnut Mmede Bois-d'Ardon.

—Quoi!... se dit-il, la vicomtesse chez cet ignoble couturier, après son horrible offense de l'autre jour!... Allons, M. de Breulh se trompait quand il me disait: «Celle-là est folle, mais elle a du cœur, et elle nous sera une auxiliaire dévouée!...»

Le jeune M. Gaston, pendant ce temps, se tournait et se retournait sur sa chaise; il sentait cinq paires d'yeux braqués sur lui, et il cherchait une pose avantageuse.

Après s'être étonné, André s'indignait.

—J'en aurai le cœur net, pensa-t-il, je veux lui faire honte.

Il saisit cette idée au bond, et sans souci des personnes présentes, sans réfléchir qu'il pouvait compromettre atrocement la jeune femme, il traversa le salon et alla s'incliner devant elle.

Mais elle prêtait une telle attention à ce qui se passait dans la rue, qu'elle ne s'aperçut pas qu'il était là, et qu'il fut obligé de parler.

—Madame la vicomtesse...

Elle se retourna vivement, et, apercevant André, ne put retenir un petit cri.

—Ah!... vous!...

—Oui, moi, ici!...

Le regard dont il souligna ces trois mots était trop expressif, pour que Mmede Bois-d'Ardon ne comprît pas tout ce qui se passait en lui.

Son cou et son visage, jusqu'à la racine des cheveux, se couvrirent de rougeur, et elle se leva pour répondre plus aisément à André sans être entendue.

—Ma présence vous paraît inouïe, fit-elle, et vous jugez que j'ai peu de mémoire et peu d'orgueil.

André ne répondit pas... C'était répondre.

—Eh bien!... reprit la vicomtesse avec un regard de reproche, vous me calomniez. Si je suis venue, c'est que j'ai vu de Breulh ce matin, et il m'a dit que dans l'intérêt de vos projets, je devais pardonner Van Klopen, et rester avec lui au mieux... Vous voyez, monsieur André, il ne faut jamais juger sur les apparences... surtout une femme.

Ce fut au tour du jeune artiste à devenir cramoisi. Il était vraiment malheureux de son injustice, ses yeux exprimaient le repentir et la plus ardente reconnaissance. Il joignit les mains, et d'un ton suppliant:

—Me pardonnerez-vous, madame... commença-t-il.

D'un petit geste rapide qu'il fut seul à voir, Mmede Bois-d'Ardon l'interrompit.

—Prenez garde, disait ce geste, nous ne sommes pas seuls, on nous regarde.

Et en même temps, elle se retournait vers la rue, en lui faisant signe de l'imiter, afin de dérober au moins leur visage à l'observation.

Le fait est que cette conversation, dont personne n'entendait mot, intriguait fort le salon. Deux dames surtout, l'une bien compromise, et l'autre totalement perdue de réputation en furent vivement choquées et se penchèrent l'une vers l'autre pour se communiquer leur opinion, sur ce qu'elles jugeaient charitablement un rendez-vous scandaleux.

Pour le jeune M. Gaston, il crevait de dépit et de jalousie. Personne ne le remarquait.

—Elle est mauvaise! marmottait-il... A-t-on jamais vu cet artiste, qui me la faisait à la vertu!... Ça ne prend pas!... C'est qu'elle est jolie, la petite!

Entre André et Mmede Bois-d'Ardon, la conversation continuait.

—De Breulh, poursuivait la vicomtesse, a déjà recueilli sur le compte de M. de Croisenois, cent fois plus de bruits fâcheux qu'il n'en faudrait pour décider un père à lui refuser sa fille. Cela ne suffît pas, puisque Mussidan a le couteau sur la gorge. Ce qu'il faut, c'est dénicher dans le passé de ce Croisenois quelque grosse infamie qui le force à se retirer...

—Je la trouverai, fit André les dents serrées, j'en ai la certitude.

—Franchement, mon pauvre monsieur, il faudrait vous hâter. Selon nos conventions,je suis charmante pour lui, il me croit sa toute dévouée, et même il me fait un peu la cour. Demain, je le présente à l'hôtel de Mussidan, c'est convenu avec le comte et la comtesse...

A grand peine, le jeune peintre maîtrisa un mouvement de rage.

—J'ai bien compris en les voyant, reprit Mmede Bois-d'Ardon, qu'il y a quelque chose, et que vous aviez deviné juste. D'abord Mussidan et sa femme, qui vivaient fort mal ensemble, se sont tout à coup rapprochés, on dirait qu'ils se serrent l'un contre l'autre, pour mieux résister au danger... Puis leur contenance, leurs mouvements, tout en eux trahit l'inquiétude, la contrainte, le désespoir... C'est avec attendrissement, avec une sorte de reconnaissance douloureuse qu'ils regardent leur fille... J'ai deviné qu'ils attendent d'elle le salut, et qu'ils l'admirent de les sauver.

—Et elle, murmura André, elle...

—Sabine, monsieur André, est sublime... oui, sublime, pour qui comme moi sait la vérité. Résolue au sacrifice elle l'a accepté, plein, entier, sans restrictions, sans murmure... Son dévouement est grand, mais ce qui est admirable, c'est qu'elle sait dissimuler à ses parents l'étendue et l'horreur de son sacrifice. Noble fille!... Elle est calme et grave comme avant, mais non davantage. Je l'ai trouvée maigrie et un peu pâlie, son front, quand je l'ai embrassée, m'a brûlé les lèvres comme un fer rouge... hormis cela, rien ne trahit ses intolérables souffrances... C'est à douter. Mais Modeste m'a parlé... C'est un rôle qu'elle joue... un rôle où elle agonise... elle mourra en souriant à ceux dont elle sauve l'honneur.

De grosses larmes roulaient lentes et silencieuses sur les joues d'André.

—Mon Dieu!... murmura-t-il, comment mériter une telle femme!...

Mais une porte s'ouvrait, et au bruit qu'elle fit, André et Mmede Bois-d'Ardon s'interrompirent et se retournèrent vivement.

L'illustre Van Klopen apparaissait.

Selon sa coutume après chaque consultation, il venait crier dans son «purgatoire»:

—A qui le tour?

Mais à la vue du jeune M. Gaston, sa physionomie changea, et c'est le sourire le plus engageant aux lèvres qu'il fit passer les deux jeunes gens, écartant d'un geste impérieux la patiente dont c'était le tour, et qui protestait contre le passe-droit.

—Sans doute, dit-il, d'un ton bonhomme, à M. Gandelu fils, vous venez me commander quelque surprise pour la délicieuse Zora de Chantemille?...

Affreuse ironie!... l'intelligent jeune homme poussa un soupir à fendre l'âme.

—Pas pour le moment!... répondit-il... Zora est un peu souffrante...

Mais André, qui avait arrangé la petite histoire à conter au couturier des reines, était trop pressé pour laisser consumer le temps en parlages inutiles.

—Nous venons, monsieur, interrompit-il, pour une affaire plus sérieuse. Mon ami, M. Gaston, va quitter Paris pour plusieurs mois, et il désire, avant de s'éloigner, retirer sa signature de la circulation. Il y tient d'autant plus que son père serait fort mécontent s'il apprenait qu'il a souscrit des billets...

—Je conçois cela.

—Eh bien!... monsieur, vous pouvez lui être fort utile.

Le jeune et intelligent Gaston se vit sauvé.

—Alors, mon cher Klopen, dit-il, remettez-nous les valeurs que vous avez signées de moi.

L'illustre couturier hocha la tête.

—Je les ai eues, fit-il... oui, je me rappelle très bien. Cinq billets de mille francs chaque, valeur en compte, signés Gandelu, endossés Martin-Rigal... Je les tenais de laSociété d'escompte mutuel... J'en ai disposé.

—Pas de veine!... murmura Gaston affreusement déconcerté.

—Oui, je les ai envoyés en règlement à mes fournisseurs de Saint-Étienne-Rollon, Vrac et Cie...

Le sieur Van Klopen est peut être un coquin habile; mais il est né à Rotterdam, la finesse de détail lui manque. Bien plus, en dehors de son extraordinaire impudence professionnelle, il se trouble aisément. Et la preuve, c'est que, gêné par le regard d'André obstinément attaché sur lui, il ajouta:

—Si vous ne me croyez pas, je puis vous montrer l'honorée de ces messieurs m'accusant réception...

—Inutile, monsieur, prononça André, inutile... du moment que vous nous donnez votre parole d'honneur...

—Certes, je vous la donne, et la grande, et la vraie... Mais n'importe, laissez-moi chercher la preuve dans ce paquet de lettres...

Le couturier des reines semblait chercher avec une sorte de rage.

—Oh!... assez, monsieur, fit André, sans la moindre ironie, car il tenait à paraître dupe, ne prenez pas tant de peine... Les billets sont à Saint-Étienne... c'est un petit malheur!... Nous attendrons l'échéance. M. Gandelu ne déshéritera pas son fils pour cela... j'ai l'honneur de vous saluer...

Et comme il sentait bouillonner son sang dans ses veines, comme il craignait de ne pas rester parfaitement maître de soi, André sortit, entraînant le jeune Gaston, lequel voulait absolument consulter Van Klopen sur la tenue qu'il serait «très chic» de donner à Zora quand elle sortirait de Saint-Lazare.

Lorsqu'ils furent dans la rue, à une vingtaine de pas de la maison du tailleur pour dames, André s'arrêta, et, tirant son calepin, y écrivit, à tout hasard,l'adresse des fabricants de Van Klopen, MM. Rollon, Vrac et Cie. Quand il eut fini:

—Eh bien!... demanda-t-il à son compagnon, que pensez-vous de votre couturier?

M. Gandelu fils était absolument rassuré.

—Je pense, mon cher bon, répondit-il, que Van Klopen n'est pas bête... Il me connaît. S'il avait fait sa tête, je lui perdais sa clientèle... et raide! Je suis bon garçon, comme dit Philippe de chez Vachette... mais je n'aime pas les scies!... Ah!... mais non!...

—Alors où croyez-vous vos billets?...

—A Saint-Étienne, parbleu!...

L'obstinée confiance du jeune M. Gaston arracha à André un geste de commisération et d'impatience.

Cette naïveté idiote, chez un garçon gâté jusqu'aux moelles par toutes les corruptions parisiennes, lui paraissait inexplicable.

—Voyons, fit-il on consultant sa montre, il est trois heures, si pressé que je sois, j'ai un quart-d'heure à vous donner.

Ils arrivaient au boulevard des Italiens, ils tournèrent à droite, remontant vers la rue de Richelieu.

—Écoutez-moi donc, reprit André, et tâchez, s'il se peut, de vous bien pénétrer de l'affreuse gravité de votre situation...

—J'écoute, mon cher bon, allez-y gaiement!...

—Il est entendu, n'est-ce pas, que Van Klopen vous a refusé crédit, et c'est pour le payer que vous vous êtes adressé au sieur Verminet.

—Naturellement...

—Rien de mieux, en effet. Mais comment expliquez-vous que ce même homme qui, le lundi, vous jugeait trop insolvable pour vous ouvrir un compte, soit allé le mardi choisir précisément les billets créés par vous à son intention pour les envoyer à ses fabricants?

L'objection était si forte, elle résumait si clairement la situation, que M. Gandelu fils en fut saisi. C'était une lueur soudaine qui éclairait le brouillard de sa cervelle.

—Cristi!... murmura-t-il, évidemment inquiet; je n'avais pas réfléchi à cela. Elle est drôle!... Voudrait-on me monter un coup? Je m'le d'mande. Mais lequel?...

—Il est à croire, cher monsieur, que Verminet et Van Klopen ont le projet de vous faire «chanter».

Ce mot sonna mal à l'oreille de l'intelligent jeune homme.

—A qui le tour?—A qui le tour?

—Me faire chanter, moi!... déclara-t-il, ah!... mais non. Je la connais, celle-là. Ce n'est pas ce petit-là qu'on fait chanter.

André haussa les épaules.

—Alors, reprit-il, faites-moi le plaisir de chercher ce que vous répondrez à Verminet, si le jour de l'échéance, il vient vous dire: Donnez-moi 100,000 francs de ces cinq petits papiers ou je les porte à votre père.

—Je dirai... Ah!... je la trouve mauvaise, je dirai...

—Vous ne direz rien. Vous reconnaîtrez qu'on a abusé de votre simplicité, vous conjurerez Verminet d'attendre, et il attendra si vous lui signez pour cent mille francs de lettres de change payables à votre majorité...

Qu'on se fût joué de lui, voilà ce que ne put digérer le jeune M. Gaston.

—Cent mille claques!... interrompit-il, voilà tout ce qu'aura Verminet. Ah!... je suis comme cela, moi, si on m'énerve, je mets les pieds dans le plat! Payer ce farceur!... il s'en ferait mourir. Je sais bien que papa la trouvera mauvaise, et que si je lui tombais sous la main dans le premier moment, il y aurait de la casse... Mais, zut!... je jouerais les filles de l'air!...

Il était transporté d'indignation; mais, emporté par la force de l'habitude, il ne trouvait au service de sa colère d'autres expressions que ces locutions idiotes dont composent leur vocabulaire ces spirituels jeunes messieurs à veston court, qui sont les délices du boulevard.

—Je crois, reprit André, que votre père vous pardonnerait cette... imprudence plus difficilement encore que l'infamie de lui envoyer un médecin compter combien d'heures lui restaient à vivre!... Il vous pardonnerait pourtant, il est votre père... il vous aime.

—Parbleu!... A Chaillot, Verminet!...

—Non, monsieur, non. Si vous n'avez pas peur de votre père... il vous menacera d'une autre personne... il vous menacera du procureur impérial.

Du coup, l'intéressant jeune homme s'arrêta brusquement.

—Oh!... fit-il, pour une plaisanterie...

—Oui; mais le malheur est que cette plaisanterie s'appelle un faux, en bon français. Et un faux, quand il est dénoncé, c'est la cour d'assises d'abord, puis le bagne.

Le jeune M. Gaston était devenu affreusement pâle, il regardait André d'un air fou, la pupille dilatée par l'effroi, plus tremblant que la feuille fléchissant sur ses jarrets.

—Le bagne!... bégaya-t-il, non, il n'en faut pas. Anatole dit qu'on n'en meurt pas, et qu'on y est même très bien avec des protections... Mais c'est égal, je n'en suis plus, je passe la main!...

Il parut réfléchir, et avec une certaine violence reprit:

—Mais je suis buté, je ne chanterai pas. Si on me dénonce, je fais comme Cartex... Ah!... elle est bien bonne! J'invite tous mes amis à un grand dîner, et au café, v'lan!... dans l'œil!... je me tire un coup de pistolet. Les autres feront une drôle de tête... Hein! quelle réclame pour Brébant?... Toutes les dames après, tourmenteront Philippe pour qu'il les fasse dîner dans le cabinet où la chose se sera passée... Voilà comme je suis, moi!... Et dans ma poche on trouvera une lettre très spirituelle qu'on mettra dans tous les journaux!...

Il oubliait qu'il était sur le boulevard, il criait de toute la puissance de son fausset; il gesticulait, et déjà quelques passants s'arrêtaient, espérant une dispute.

André passa son bras sous le sien, et l'entraîna.

Mais Gaston avait été remué jusqu'au fond de lui-même, et toutes les cordes de son âme, muettes jusqu'alors, vibraient.

—Dix louis, poursuivait-il, que le rusé vieillard en meurt!... Pauvre père, je l'ai durement scié, tout de même. Moi qui avec rien le rendais si heureux!... Quand je restais à dîner avec lui, il mettait les petits plats dans les grands!... Ah! si c'était à recommencer!... Mais quoi!... Le jeu est fait rien ne va plus... A mon âge, je la trouve mauvaise!... Avoir vingt ans, le sac, le truc, du chic, être adoré de Zora, et éteindre son gaz... Elle n'est pas drôle!... Mais la cour d'assises... Non! j'aime mieux le pistolet!... je suis le fils d'un honnête homme!...

A son tour, André s'arrêta, examinant son compagnon avec la stupéfaction d'un vivisecteur qui entendrait parler une bête qu'il galvanise.

Le dégoût que lui avait inspiré Gaston diminua. Il lui sut gré de son énergie, si grotesquement qu'elle fut exprimée.

—Vrai... vous ne feriez pas ce que vous dites? interrogea-t-il.

—Parbleu!... Je suis cascadeur, si on veut, mais sérieux dans les grandes occasions. Ce sera dur, mais voilà ce que c'est... c'est bien fait... il ne fallait pas y aller....

Véritablement, la résolution éclatait dans ses yeux.

—J'approuve votre énergie, mon cher Gaston, reprit André, mais ne désespérons pas. Je crois, oui, je crois bien que je réussirai à arranger cette malheureuse affaire... seulement, soyez prudent, tenez-vous coi... Et n'oubliez pas que d'un instant à l'autre, je puis avoir besoin de vous.

—C'est entendu... Mais dites-donc, cher bon, il ne faudrait pas lâcher Zora... elle serait mauvaise!...

—Soyez tranquille... je vous verrai demain... et pour aujourd'hui, adieu!... je n'ai plus une minute à perdre.

Et sur ces mots, laissant M. Gaston encore tout ahuri, il s'éloigna en courant.

S'il était pressé, c'est qu'il avait entendu Verminet dire à Croisenois: «J'irai chez Mascarot à quatre heures,» et qu'il avait formé le projet de l'attendre à sa sortie et de suivre le directeur de laSociété d'escompte mutuel.

Par lui, il espérait arriver jusqu'à Mascarot, qui dans sa pensée ne pouvait être qu'un complice.

Il longea la rue de Grammont comme une flèche, et la demie de trois heures sonnait à l'horloge de la Bibliothèque nationale, quand il arriva rue Sainte-Anne.

Plus rassuré, il respira, et c'est alors que les tiraillements de son estomac lui rappelèrent qu'il n'avait pas déjeuné.

Il regarda autour de lui.

Juste en face de laSociété d'escompte mutuelétait la boutique d'un marchand de vins.

André y entra bravement, et du ton d'un habitué demanda deux sous de pain, une portion de jambon et une chopine, qu'il paya d'avance pour que rien ne le retardât quand il lui faudrait sortir.

Puis, debout devant le vitrage, il se mit à manger, tout en observant.

Il n'était pas sans inquiétude. Verminet avait dit aussi qu'il devait aller à la bourse. Rentrerait-il chez lui avant sa visite chez Mascarot? Tout était là.

Si oui, André était sûr de réussir. Si non, il en serait pour une bonne heure de guet.

C'était oui.

Il venait d'achever son pain et son jambon, lorsqu'il aperçut Verminet sortant de son allée.

D'un trait il avala sa chopine et s'élança dehors.

Rien qu'à voir dans la rue le sieur Verminet, on reconnaît l'homme important, le capitaliste, l'heureux tripotier d'affaires prospères.

Il marche en se dandinant, des épaules aussi bien que des jambes, le front haut, la bouche souriante et dédaigneuse, regardant les magasins de l'air d'un millionnaire qui a de quoi tout acheter, et lorgnant les femmes d'un œil impertinent.

André n'eut aucune peine à le suivre, bien que tout neuf à ce métier de «fileur,» plus difficile qu'on ne soupçonne, et qui à l'exemple de tous les métiers, a ses théories invariables, ses règles reconnues, ses calculs tout faits, sa pratique en un mot, qui le simplifie singulièrement.

Le temps était beau, l'air tiède, l'honorable directeur de laSociété d'escompte mutuelen profita pour choisir le chemin le plus long, en homme qui, après une journée bien remplie, la conscience tranquille, s'accorde une honnête récréation.

Au lieu de prendre la rue Neuve-des-Petits-Champs, il gagna les boulevards, qu'il longea doucement, flânant, savourant son cigare, distribuant des saluts de droite et de gauche, et échangeant des poignées de main.

Et André, qui marchait derrière à quinze pas, ne perdait pas son homme de vue, s'étonnait de la quantité de gens que connaissait ce surprenant financier, et aussi de l'accueil que tout le monde lui faisait.

—Ah ça!... pensait-il un peu déconcerté, me serais-je trompé?... On voit mal et peu juste, quand on regarde à travers le prisme de la passion... Ce Verminet ne serait-il pas ce que j'imagine?... Aurais-je pris pour des indices concluants des chimères de mon imagination!....

André, le laborieux artiste, uniquement occupé de son avenir et de son art, n'avait aucune idée de cette large fraction de la société parisienne qui, en fait de honte et d'infamie, ne reconnaît que celle de n'avoir pas d'argent, à soi ou aux autres, gagné ou volé...

Monde à part, où le mépris n'existe pas, où tout homme, tant qu'il est bien mis, a vingt-cinq louis en poche, a droit aux égards des autres, quoi qu'il ait fait, quoi qu'il fasse, quoi qu'il doive faire...

Cependant, Verminet ayant atteint le boulevard Poissonnière, jeta son cigare et changea brusquement d'allures.

C'est du pas le plus rapide qu'il suivit successivement la rue Poissonnière et la rue du Petit-Carreau.

Enfin, arrivé presque à l'extrémité de la rue Montorgueil, non loin des Halles, il tourna court, entra sous une vaste porte cochère, et bientôt disparut.

Où allait-il?... André n'eût pas la peine de conjecturer; deux écriteaux qui resplendissaient de chaque côté de la porte étaient là pour le lui apprendre.

Verminet venait d'entrer chez B. Mascarot, et ce Mascarot était tout simplement un agent de placement pour domestiques et employés des deux sexes et autres.

L'humilité de la profession déconcerta singulièrement André. Il avait compté sur une découverte plus brillante, plus significative surtout.

N'importe, il résolut d'attendre Verminet, et pour se donner une contenance,il traversa la rue, et sans perdre de vue la porte du placeur, il parut s'absorber dans la contemplation de trois ouvriers mécaniciens qui posaient des volets à glissement aux boutiques d'une maison neuve.

Heureusement la faction d'André dura peu.

Il n'y avait guère qu'un quart d'heure qu'il faisait le guet, lorsque dans la cour de la maison du placeur il vit paraître Verminet.

Deux hommes l'accompagnaient. L'un grand, maigre, portant des lunettes de couleur; l'autre gras, fleuri, souriant, qui avait la tournure et les façons de la meilleure compagnie.

Bientôt ils s'avancèrent jusqu'à la rue, et debout sur le bord du trottoir ils continuaient de s'entretenir avec une certaine animation.

Certes, André eût donné la moitié des vingt mille francs qu'il avait en poche pour entendre quelque chose de leur conversation, et il manœuvrait pour se rapprocher, quand non loin de lui éclatèrent deux coups de sifflet si violents qu'ils dominèrent le bruit de la circulation.

Ces coups de sifflet étaient si bizarrement modulés, qu'ils frappèrent André. Et il ne fut pas le seul à être frappé. Il vit fort distinctement le grand monsieur à lunettes qui parlait à Verminet, tressaillir et regarder vivement autour de lui.

Mais le jeune peintre n'attacha aucune importance à cette particularité, et il avançait toujours, dissimulé par un flot de passants, quand les trois interlocuteurs brusquement se séparèrent.

L'homme aux lunettes entra dans la maison; Verminet et l'homme aux manières distinguées s'éloignèrent dans la direction des Halles.

André eut dix secondes d'hésitation. Que faire? Devait-il tâcher de savoir qui étaient ces deux inconnus?... Il apercevait sous la porte du placeur un marchand de marrons qui pourrait peut-être lui donner des renseignements.

—Non, se dit-il, ce marchand sera toujours là, tandis que je ne saurais où rejoindre Verminet et son compagnon.

Il s'élança donc sur leurs traces.

Ils ne le conduisirent pas loin. Ils traversèrent l'obscur passage de la Reine-de-Hongrie, tournèrent à droite dans la rue Montmartre et entrèrent dans une maison de belle apparence.

Mais comment savoir qui ils allaient visiter?... Le plus naïf fileur n'eût pas été embarrassé, André l'était extrêmement lorsque, s'étant approché, il distingua au fond du vestibule, sur une plaque de marbre, ces mots:Bureaux au premier.

Ce fut un trait de lumière.

—Eh!... pensa-t-il, c'est ici que demeure le banquier... Martin-Rigal.

Il entra à son tour, questionna la concierge: il ne s'était pas trompé.

—Décidément, se dit-il, j'ai de la chance, et si mon petit marchand peut m'apprendre qui sont ces deux inconnus, j'aurai fait une bonne campagne. Pourvu qu'il ne soit pas parti...

Non seulement il ne s'était pas éloigné, mais il y avait deux marchands pour un près du réchaud, deux jeunes drôles en blouse, la casquette sur l'oreille, qui discutaient avec tant d'animation, qu'ils ne remarquèrent pas André quand il vint se placer tout près d'eux.

Ces messieurs débattaient un marché.

—C'est assez me lanterner comme cela, disait l'un. J'ai dit mon dernier mot à ton père... Vous voulez ma place et mon réchaud... c'est deux cent cinquante francs.

—Le vieux ne donnera pas plus de deux cent francs.

—Alors, il peut se fouiller!... deux cents francs, une place de cent sous par jour!... il n'est pas chien! Et j'ai fait des journées de plus de dix francs, foi de Toto-Chupin.

Toto-Chupin!... le nom plut à André, et c'est à celui qui le portait qu'il s'adressa.

—Mon ami, lui demanda-t-il, vous étiez là, tout à l'heure; avez-vous vu descendre de cette maison, et causer un instant sur la porte trois messieurs?...

Le jeune drôle commença par toiser de l'air le plus insolent ce questionneur qui osait l'interrompre, puis, d'un ton brutal:

—Qu'est-ce que cela peut vous faire, à vous? dit-il... Passez donc votre chemin.

André n'avait pas étudié les gens de bourse, mais il avait observé et d'un peu plus près qu'il n'eût voulu, jadis, cette engeance parisienne dont Toto-Chupin était un agréable spécimen; il en connaissait la langue et les mœurs...

—Réponds toujours, insista-t-il, ça ne t'écorchera pas la bouche.

—Eh bien!... oui, je les ai vus... après!...

—Après?... il y a que je voudrais bien connaître leurs noms, les connaîtrais-tu par hasard?...

Toto-Chupin avait soulevé sa casquette pour se gratter la tête, ce qui est sa façon de stipuler son intelligence, et tout en ébouriffant ses vilains cheveux jaunâtres, il guignait André, l'examinant curieusement, le soupesant, pour ainsi dire, l'évaluant...

—Et si je les connaissais, ces hommes, répondit-il enfin, si je vous disais leurs noms!... Que me donneriez-vous?

—Dix sous.

Le mauvais drôle gonfla tant qu'il put une de ses joues, et appliqua dessus un bruyant coup de poing, ce qui est l'expression superlative de son ironie et de son dédain.

—Prenez garde de casser vos bretelles! s'écria-t-il, avec un inexprimable accent. Dix sous!... Oh! là! là!... Voulez-vous que je vous les prête?

André haussa tranquillement les épaules.

—Pensais-tu donc, fit-il que j'allais t'offrir vingt mille livres de rentes?...

A sa grande surprise, Toto éclata de rire.

—Gagné!... dit-il. J'avais parié avec moi que vous n'étiez pas un cocodès, j'ai gagné!... Je me dois un canon...

—Et à quoi reconnais-tu cela?...

—Tiens!... Un cocodès m'aurait offert cent sous; j'aurais demandé vingt francs, il en aurait aboulé dix, autant de francs que vous de sous.

Le peintre ne put dissimuler un sourire.

—Tandis que vous, poursuivit Toto, on ne vous fait pas voir le tour...

Il s'interrompit, et la contraction de ses lèvres et de son front trahissait l'effort de sa pensée.

Maître Toto-Chupin était fort perplexe. Ces noms, il les savait; devait-il les dire? Son flair exercé reconnaissait un ennemi. Ce n'est point aux marchands de marrons que les gens bien intentionnés s'adressent pour obtenir des renseignements. Parler, c'était, selon toute probabilité, causer quelque préjudice à B. Mascarot ou aux siens, à Beaumarchef ou au doux Tantaine.

C'est là ce qui décida Chupin.

—Bast!... fit-il, je vais vous les dire ces noms!... Gardez vos dix sous... Je vous les dirai à l'œil, parce que vous me plaisez, foi de Toto. Le grand sec, c'est le patron, le papa Mascarot, quoi!... L'autre, le gros père, c'est son ami, le docteur Hortebize. Quand au troisième... attendez donc que je cherche...

—Oh!... celui-là, je le connais, il s'appelle Verminet.

—Vous y êtes!...

André était tellement enchanté de Chupin, qu'il tira de se poche et jeta sur le couvercle du fourneau une pièce de cinq francs, en disant:

—Tiens!... voilà pour ta peine.

C'est avec une grimace et un geste de singe que le garnement ramassa la pièce.

—Merci! mon prince, fit-il.

Il allait ajouter quelque plaisanterie, quand après un coup d'œil jeté dans la rue, tout à coup sa physionomie prit une expression sérieuse et inquiète, et il arrêta sur le jeune peintre un regard singulier.

—Qu'y a-t-il? demanda André, qui surprit ce regard.

—Rien, répondit Toto, oh!... rien du tout. Seulement, tenez, vous avez l'air bon enfant, vous, et pas fier... Eh bien!... moi, à votre place, je me méfierais.

—Et de quoi, bon Dieu!...

—Dix sous? voulez-vous que je vous les prête?—Dix sous? voulez-vous que je vous les prête?

—Dame!... je ne sais pas moi!... C'est une idée que j'ai, comme cela, qu'on voudrait vous faire chanter... Mais en voilà assez, pas vrai!...

Il tourna le dos, sur ces derniers mots prononcés d'un ton rogue, et reprit avec son acheteur la discussion du marché.

Le jeune peintre avait grand'peine à cacher son profond ébahissement.

Il comprenait bien que cet affreux drôle devait savoir quantité de choses qui lui seraient prodigieusement utiles, mais il comprenait aussi que pour le moment il était résolu à se taire, et que ce serait folie que d'essayer seulement de lui tirer un mot.

Il pensa que mieux valait en rester là pour le moment et revenir le lendemain. N'était-il pas certain de toujours retrouver le jeune drôle, alors même qu'il faudrait le faire rechercher pas son successeur?

D'ailleurs, l'heure de son rendez-vous avec M. de Breulh approchait.

—Au revoir, Toto-Chupin, à une autre fois.

Un fiacre vide passait, André y monta, ordonnant au cocher de le conduire au rond-point des Champs-Élysées.

S'il ne donnait pas l'adresse du café où il devait se rencontrer avec M. de Breulh-Faverlay, c'est que, selon le conseil de Toto, il se défiait. Oui, il se défiait extrêmement.

Il se souvenait de ces deux coups de sifflet singuliers qui avaient fait tressaillir Mascarot et décidé la rupture de la conférence... Il se rappelait que c'était après un coup d'œil dans la rue que Toto-Chupin, devenu subitement soucieux, l'avait engagé à se défier.

—Morbleu! s'écria-t-il, soudainement illuminé par le souvenir d'une histoire qu'il avait entendue conter autrefois, je comprends: on me suit.

La secousse qu'il ressentait de cette découverte si extraordinaire était trop violente pour qu'il songeât, sur le moment, à en tirer les déductions logiques et les dernières conséquences.

—Je chercherai plus tard, se dit-il, et je trouverai. L'important, pour le moment, est de dérouter les poursuites.

Il abaissa une des glaces du devant de la voiture, et tira le cocher par son manteau pour appeler son attention.

Quand cet homme se fut retourné et penché vers lui:

—Écoutez-moi attentivement, dit-il, et sans arrêter.

—J'écoute, bourgeois.

—D'abord, je vais vous payer votre course cinq francs, et d'avance. Les voici. Prenez-les. Ce sera autant de fait.

—Mais, bourgeois...

—Maintenant, mon brave, au lieu du remonter les Champs-Élysées, ce quiest le chemin pour me conduire où je vous ai dit, vous allez me faire le plaisir de prendre par la rue Royale et le faubourg Saint-Honoré. Vous marcherez le plus vite possible jusqu'à la rue de Matignon, dans laquelle vous tournerez... seulement, en tournant cette rue, retenez vos chevaux pendant une demi-minute, vous repartirez ensuite à fond de train... Et une fois aux Champs-Élysées, vous irez où vous voudrez, je ne serai plus dans la voiture.

Le cocher eut un petit sifflement qui voulait être malicieux.

—Connu!... fit-il. Vous êtes «filé» et vous voulez faire perdre votre piste.

—Il y a quelque chose comme cela.

—Alors, bourgeois, attention au commandement: ne sautez qu'après le tournant parce que je tournerai court. Et surtout ne sautez pas du côté du trottoir... La chaussée est moins dangereuse, si on manque son coup.

Ce cocher intelligent était adroit aussi.

Aussi à la rue de Matignon, il prit si bien ses mesures, qu'André put sauter sans se faire le moindre mal et eut le temps de se précipiter dans l'allée obscure d'une maison, avant que personne eût tourné la rue.

—Comme cela, pensait-il, je vais bien voir si je suis «filé», et par qui.

Mais c'est vainement que le jeune peintre embusqué derrière la porte de l'allée, l'œil et l'oreille au guet, attendit.

Après cinq minutes qui lui semblèrent éternelles, rien encore n'avait paru, ni voiture, ni piéton, justifiant ses présomptions.

—Me serais-je effrayé à tort! pensait-il. Non, ce n'est pas supposable, le hasard n'a pas de telles coïncidences.

La nuit venait, plus d'un quart d'heure s'était écoulé, André se décida, non sans un violent dépit, à abandonner son poste pour rejoindre M. de Breulh.

Car avec toutes ces idées, pensait-il, je suis sûr que je me fais attendre.

Il avait, en cela, grandement raison.

En approchant de ce petit café des Champs-Élysées, choisi pour les rendez-vous, il reconnut, stationnant le long de la contre-allée, le coupé de M. de Breulh-Faverlay, et un peu plus loin, le gentilhomme faisait les cent pas en fumant un cigare.

Au même moment, M. Breulh, de son côté l'aperçut.

—Arrivez donc, paresseux! lui cria-t-il en s'avançant rapidement, la main tendue. Savez-vous que voici vingt bonnes minutes que vous me condamnez au pied de grue.

Le jeune peintre voulut s'excuser, mais le gentilhomme l'arrêta.

—Parbleu!... fit-il d'un ton le plus amical, je devine bien qu'il a fallu pour vous retenir quelque motif très grave. Seulement, vous l'avouerai-je, mon cher ami, je commençais à n'être plus fort rassuré.

—Vous étiez inquiet, monsieur?

—Pour vous..., oui. Rappelez-vous donc mes recommandations de l'autre soir. M. Henri de Croisenois est un insigne gredin.

André se taisait, M. de Breulh lui prit familièrement le bras.

—Promenons-nous, fit-il, cela vaut mieux que d'aller nous attabler dans le café.

—Oui, en effet..., marchons!...

—Je veux dire, poursuivit le gentilhomme, que je crois ce misérable marquis capable de tout... Ah! vous aviez deviné du premier coup. On lui voit en perspective un héritage très considérable, celui de son frère Georges, il en parle sans cesse... Ce n'est qu'un leurre à créanciers. Il y a longtemps qu'il en a mangé le fonds et le tréfonds de cet héritage... Un homme ainsi acculé est terriblement dangereux!...

—Ah!... je ne le crains pas.

—Mais moi je craignais pour vous, ami André... Ce qui me rassurait pourtant, c'est que le misérable ne vous connaît pas.

Le jeune peintre hocha la tête.

—Non-seulement le misérable me connaît, répondit-il, mais il doit soupçonner mes desseins.

M. de Breulh, sur ces mots, s'arrêta court.

—Impossible!... fit-il.

—Cependant, aujourd'hui, toute la journée, j'ai été suivi. Je n'en ai pas la preuve matérielle, mais j'en mettrais la main au feu... Jugez-en.

Et sans attendre une réponse, André raconta brièvement, mais de la façon la plus claire, tous les incidents de sa journée.

Lorsqu'il eut terminé:

—Vous avez raison, approuva M. de Breulh d'une voix grave, vous êtes sur la piste des ignobles scélérats qui prétendent exploiter le comte et la comtesse de Mussidan, mais ils le savent et leurs précautions sont prises. Oui, vous avez été suivi, n'en doutez pas, et désormais vous ne ferez pas un pas sans être environné d'espions. A cette heure même, je suis sûr qu'il y a ici près, une paire d'yeux qui nous observent...

Il regardait autour de lui, en parlant ainsi; mais il faisait déjà sombre, il ne vit rien.

—Pour ce soir, du moins, reprit-il, riant tout bas de l'idée qui lui venait, nous fausserons compagnie à vos observateurs, et si nous dînons ensemble, ils ne sauront certes pas où... Venez vite...

Sur le siège du coupé, le cocher dormait. M. de Breulh l'éveilla et lui donna ses ordres à voix basse.

—Vous allez voir, dit-il ensuite à son compagnon, en prenant place près de lui dans la voiture.

A la foudroyante rapidité du cheval, lancé dans la direction de l'avenue de l'Impératrice, André ne pouvait pas ne pas comprendre.

—Que pensez-vous de l'expédient? disait gaiement M. de Breulh. Nous allons nous promener de ce train pendant une heure, et nous reviendrons par l'avenue de Saint-Ouen et la rue de Clichy. Au coin de la chaussée d'Antin on nous arrête, nous descendons lestement et nous sommes libres... Ceux qui nous suivraient, auraient de bonnes jambes.

Tout se passa bien ainsi. Seulement, au moment où M. de Breulh sautait rapidement à terre, il vit comme une ombre se détacher de la caisse de la voiture, s'enfuir et se perdre dans la foule du boulevard.

—Morbleu!... il y avait un homme là! s'écria-t-il. J'ai cru dépister l'espion, je l'ai simplement promené.

Et aussitôt, voulant en avoir le cœur net, il retira ses gants et alla palper successivement l'essieu et les ressorts du coupé.

—Plus de doute, dit-il à André; touchez, le fer est encore chaud; le gredin avait les jambes passées ici, et se tenait là.

Le jeune peintre ne répondit pas, mais sa déconvenue de tantôt lui fut expliquée. Pendant qu'il se précipitait dans l'allée, l'homme qui le suivait était emporté par le fiacre.

Cette aventure attrista le dîner, et dès six heures André demanda la permission de se retirer. Il était écrasé de fatigue.

Mmela vicomtesse de Bois-d'Ardon décrivait assez exactement la situation des maîtres de l'hôtel de Mussidan, lorsque, dans le purgatoire de Van Klopen, elle disait à André:

«Le malheur a rapproché le comte et la comtesse, et Sabine ayant jugé que son devoir est de sauver l'honneur de la famille, Sabine est sublime d'abnégation.»

M. et Mmede Mussidan, en effet, avaient compris que leurs haines devaient s'effacer devant le péril terrible, et que ce n'était pas trop de leurs efforts réunispour essayer de résister aux ignobles scélérats qui les tenaient comme sous le couteau.

Malheureusement ce rapprochement n'avait pas eu lieu dès le premier jour. Après la menaçante démarche du souriant Hortebize, et lorsqu'elle se fut assurée que toutes ses lettres lui avaient été soustraites, la première pensée de MmeDiane n'avait pas été, il s'en faut, de tout confesser à son mari.

Cette correspondance compromettait le duc de Champdoce pour le moins autant qu'elle, c'est à Norbert qu'elle demanda secours.

Mais ses espérances furent déçues.

Sa première lettre resta sans réponse. Elle en écrivit une seconde: même silence.

Enfin, dans une troisième lettre, elle s'abandonna, et, sans exposer tout à fait la situation, elle sut en dire assez pour que le duc pût comprendre de quel vol elle avait été victime et l'horreur du péril qui menaçait Sabine.

Cette troisième lettre lui fut apportée par un valet du pied, ouverte, sous enveloppe.

Le duc, certainement l'avait lue. En travers, il avait écrit:

«Les armes que vous gardiez contre moi se tournent contre vous. Dieu est juste.»

MmeDiane pensa devenir folle en lisant ces deux lignes.

Il lui sembla que c'était une prophétie inspirée par le ciel même, qui lui annonçait les plus effroyables malheurs, qu'il lui fallait enfin expier les crimes de sa vie, et que l'heure du châtiment était venue.

Pour la première fois, cette âme de marbre connut le remords.

Elle pria et elle pleura.

Pauvre folle!... Elle supplia Dieu d'effacer ce passé terrible, comme si toute la puissance de Dieu pouvait faire que ce qui a été fait ne soit pas!...

Alors elle vit bien que tout était perdu, et qu'il fallait qu'elle s'adressât à son mari, si elle ne voulait pas qu'une copie des lettres qui lui avaient été enlevées, lui fût adressée.

Ce fut un soir, dans le petit salon qui précédait la chambre de Sabine, encore bien malade, que la comtesse de Mussidan avoua à son mari ce qu'on exigeait d'elle, et l'épouvantable péril qui la menaçait.

Hélas!... il fallut bien qu'elle parlât de ces lettres fatales et de ce qu'elles contenaient. Elle le fit avec cette merveilleuse adresse des femmes, qui savent sans mentir ne pas dire la vérité.

Mais elle ne put pas ne pas dire comment elle se trouvait mêlée à la mort du vieux duc de Champdoce, et à la disparition mystérieuse de Georges de Croisenois...

Le comte écoutait frappé de stupeur.

Si habilement que fussent présentés les faits, ils restaient encore si odieux, que son imagination en était épouvantée.

Il observait la comtesse, et il se demandait comment ces traits si beaux encore, tant de délicatesse féminine, pouvaient dissimuler tant de perversité, tant de scélératesse.

Il évoquait ses souvenirs de Sauvebourg, et il revoyait Diane telle qu'elle était quand il l'avait connue et aimée. Combien elle semblait pure et candide alors, quelle douceur angélique dans ses regards... et cependant déjà, elle avait conseillé un parricide!...

Mais une autre circonstance frappait M. de Mussidan.

Il avait été jusqu'alors persuadé que Diane, avant son mariage, et encore après, hélas! avait été la maîtresse de Norbert de Champdoce.

Cependant voici que la comtesse niait cela, qu'elle le niait absolument et de toute son énergie, à un moment où elle en était réduite à soulever les derniers voiles de sa vie...

Et lui qui doutait de sa paternité!... Aurait-il donc à se reprocher comme un crime son indifférence pour Sabine!...

D'ailleurs, il ne prononça pas un mot. Il se leva lorsque la comtesse eut terminé, et il sortit en chancelant comme un homme ivre.

Elle l'entendit seulement murmurer:

—Que devenir?... Que faire?...

Le malheur est que M. de Mussidan n'avait pas été seul à recueillir les lamentables aveux de sa femme.

Le comte et la comtesse croyaient leur fille endormie; elle ne dormait pas. Ils croyaient son cerveau troublé par les hallucinations de la fièvre nerveuse qui avait mis ses jours en danger, et jamais sa raison n'avait été plus nette.

C'étaient eux qui la veillaient, car ils avaient redouté les indiscrétions de son délire, la fidèle Modeste était allée se reposer, et ils avaient laissé la porte de la chambre de Sabine ouverte, pour répondre si elle appelait, pour accourir si le mal lui arrachait un gémissement.

Oui, ils avaient commis cette imprudence, la porte qui donnait du petit salon dans la chambre était restée ouverte, et des mots terribles: ruine... déshonneur... infamie... désespoir... fin de tout... étaient arrivés jusqu'à Sabine.

D'abord elle avaient douté. N'était-ce pas le délire encore?... Elle avait fait un effort pour secouer cet odieux cauchemar.

Mais bientôt elle dut se rendre à l'évidence. Ce qu'elle avait pris pour un rêve sinistre, c'était bien la réalité.

Dressée sur son lit, palpitante d'horreur, le front moite d'une sueur glacée, elle avait prêté l'oreille et entendu...

Sans doute bien des mots, des phrases entières lui avaient échappé, mais elle n'avait pu se méprendre au sens général.

La conclusion, d'ailleurs, n'était que trop claire. Les crimes de sa mère allaient être divulgués, punis, c'en serait fait de l'honneur du nom, si elle, Sabine, ne consentait pas à épouser cet homme qu'elle ne connaissait pas, le marquis de Croisenois.

A cette pensée, tout son être se révoltait. Pourtant, elle n'hésita pas. Le devoir parlait. Elle se jura qu'elle se dévouerait.

Le supplice, elle le sentait, ne serait pas long. Arracher de son cœur son amour pour André, c'était s'arracher la vie même... Elle se dit qu'elle trouverait assez de courage pour vivre jusqu'à ce que tout fût sauvé... il le fallait. Après, elle aurait le droit d'accepter le repos et l'oubli de la tombe.

Mais la chair faillit trahir l'énergie de son âme. La fièvre la reprit dans la nuit, et une rechute mit sa vie en péril.

Elle fut encore sauvée, et lorsqu'elle revint à elle sa résolution n'avait ni changé ni faibli. Son premier acte, dès qu'elle ressaisit la liberté de son esprit, fut d'écrire à André cette lettre d'adieux qui avait rendu comme fou le malheureux artiste.

Puis, comme elle craignait que son père au désespoir ne se portât à quelque extrémité, elle lui avoua qu'elle savait tout.

—Du reste, ajoutait-elle, il ne fallait pas se désoler, elle n'avait jamais aimé M. de Breulh, et elle était prête à épouser le marquis de Croisenois; ce ne serait pas, affirmait-elle, un grand sacrifice.


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