Chapter 2

—Tu ne reconnais pas le bon Cyrille, célèbre pour ses malheurs?

Dotchov, à ces mots, se leva terriblement pâle; cependant il eut la force de serrer sur son coeur le loqueteux avec la joie d'un père retrouvant son enfant.

—Dieu soit loué, Cyrille, je te retrouve. On te croyait mort! Et je t'ai pleuré longtemps, fidèle compagnon de ma jeunesse!…

Dotchov se rassied, car ses vieilles jambes n'ont plus la force de le supporter après une émotion semblable!

—Mais parle! parle! dit-il à Cyrille. Raconte-nous ton histoire. Tu as donc échappé, toi aussi, aux bachi-bouzouks? Je croyais qu'ils t'avaient fusillé, ce jour maudit…

—Est-ce le moment de parler? demanda Cyrille, à Athanase.

—Après le mouton… dit Athanase.

Alors Athanase fait servir le mouton. Le pope Goïo s'est tranché un morceau avec le cimeterre du sultan, et le dévore après un rapide signe de croix orthodoxe. Dotchov a fait une place près de lui à Cyrille, célèbre pour ses malheurs. Et, en dépeçant la viande odoriférante, avec leurs doigts, ils se renvoient vingt anecdotes du temps qu'ils couraient les grands bois du Balkan et de l'Istrandja pour échapper aux bachi-bouzouks.

Enfin, il y eut une distribution de raki; les filles qui dansaient le choro s'arrêtèrent et le gaïda se tut.

—Voilà le moment! Voilà le moment! disait Vladimir en poussantRouletabille au premier plan…

Rouletabille s'étonnait:

—Ces Bulgares paraissent tout à fait chez eux. Où sont les autorités turques du village? Ils ne les craignent donc pas?

—Non, répliqua hâtivement Vladimir, les autorités sont mortes. Ils ont tué hier le kouet, et cinq zaptiés. Ils sont maintenant chez eux, entre eux, et tous prêts, hommes, femmes, enfants, à prendre la montagne. Ce soir, avant de quitter le village, ils doivent le brûler pour ne pas laisser cette besogne aux Turcs… du moins c'est ce que j'ai compris, car j'ai voulu savoir pourquoi ils étaient si gais… Mais écoutez!… écoutez!… c'est maintenant que l'affaire d'Athanase commence!… Oh! regardez Athanase!…

En effet, debout derrière le pope, Athanase, qui regardait le vieillard Dotchov, était épouvantable à voir. Ah! c'était une belle tête d'animal qui a faim et qui surveille sa proie!

On faisait cercle autour de Cyrille qui allait raconter une histoire de la guerre de l'Indépendance et qui s'essuyait la moustache et se libérait la bouche.

—D'abord, commença-t-il, tu te rappelles, Dotchov, qu'un orage épouvantable s'était élevé la nuit dans la montagne et que le vent s'était engouffré dans la masure où Ivan le Charron et le père d'Athanase et moi nous nous étions réfugiés pour fuir les bachi-bouzouks après la dispersion des comitadjis. Ce vent s'était si bien engouffré par le trou qui donnait issue à la fumée que le foyer fut renversé, bouleversé et que le feu prit à la masure. Il fallut l'évacuer et passer la nuit sous la pluie et la grêle. Puis trois bergers vinrent nous trouver sous un bouleau et, après nous avoir nourris et réchauffés, nous engagèrent à gagner un autre chalet où nous trouverions l'hospitalité. Nous avons suivi le lit du torrent, tu te rappelles, et l'eau glacée nous faisait frissonner… tu te rappelles… tu te rappelles?

—Comme si c'était hier, fit l'autre vieillard en hochant la tête et en frissonnant comme s'il était encore dans l'eau… c'est là que je suis tombé dans un trou à truites et que j'ai failli me noyer…

—Justement, mais on n'a pas toujours pu suivre le lit du torrent; et alors l'empreinte de nos pas nous a dénoncés aux bachi-bouzouks… cela très clairement.

—Très clairement! c'est ce que j'ai toujours dit…

—Plus loin, on a fait la rencontre d'un ours.

—Ah! oui, l'ours… je vois l'ours.

—Il cherchait des oeufs de fourmi et il était étonné de nous voir.

—Je me rappelle… tout à fait étonné…

—Ah! ah! s'écria Ivan le Charron, en se rapprochant… l'ours!… je lui ai jeté un bâton dans les jambes et il a été bien attrapé… On ne pouvait pas tirer dessus, tu penses!…

—Enfin on a fini par arriver au chalet… Le berger Neia nous avait accompagnés… Rappelle-toi… rappelle-toi, Dotchov…

—Oui, oui! Neia! le berger Neia! nous en avons souvent parlé avec Ivan.Pauvre Neia!

—On peut le plaindre… En arrivant au chalet, Neia s'était enfoncé une épine dans le pied; ça, il faut s'en souvenir.

—Oui, oui…

—Même qu'il nous a dit qu'il n'avait pas de chance… que les Turcs lui avaient donné plus de vingt-cinq fois la bastonnade, qu'ils l'avaient fait agenouiller cinq fois, pour lui couper la tête… et qu'ils l'avaient dépouillé quinze fois de tout ce qu'il possédait… Mais il était surtout tourmenté d'être allé si peu à l'église… et le père d'Athanase lui dit alors: «Console-toi, Neia, après une telle vie tu pourras passer aisément saint et martyr!» Et il répondit: «Surtout avec mon épine dans le pied!» Or tu te rappelles ce qui est arrivé à cause de cette épine?

—Ma foi, non, Cyrille…

—Eh bien! il faut t'en souvenir… C'est à cause d'elle que Neia n'a pu aller aux provisions au village et qui est-ce qui s'est risqué du côté du village? c'est toi, Dotchov!

—Bien sûr! Il fallait bien que quelqu'un se dévouât…

—Sûr, ça ne pouvait être le père d'Athanase dont la tète avait été mise à prix: 10.000 piastres!…

—Oh! je me rappelle, j'ai rapporté du lait, du pain et du tabac!

—Et tu étais gai et tu t'es mis à chanter en fumant ton chibouk parce que, disais-tu, le danger était passé et que tu apportais d'heureuses nouvelles: les bachi-bouzouks avaient abandonné la montagne et la route était libre vers le Nord-Ouest. Et puis la Serbie entrait en campagne et la Russie arrivait. Enfin! nous avions tout pour nous!… Seulement, il fallait aller rejoindre les combattants. Le lendemain, nous sommes partis d'un pas allègre; nous laissions le berger derrière nous, sans nous douter de rien.

—Oui, c'est Neia qui nous a trahis, je l'ai tué de ma propre main, fitDotchov, à la première occasion.

—On doit, en effet, tuer les traîtres, Dotchov… On se mit donc en marche. En tête, comme toujours, venait le père d'Athanase qui était un fier homme, puis Ivan le Charron, puis moi, Cyrille, toi, Dotchov. Tu marchais le dernier, mais c'est toi qui nous disais par où il fallait passer, et c'est ainsi que nous arrivâmes devant le pré aux porchers, dont nous étions séparés par le torrent… Alors, tu as crié à Athanase, père de l'Athanase que voici:

—Il faut aller de l'autre côté si nous ne voulons plus rencontrer de bachi-bouzouks! Il faut traverser la passerelle! Est-ce vrai?… Cette passerelle-là du pré aux porchers! Est-ce vrai, Dotchov?

—Mais bien sûr que c'est vrai!… Ivan est là pour le dire aussi bien que toi… je n'ai jamais donné que de bons conseils…

—La passerelle paraissait neuve, elle était composée de deux poutres et d'une traverse; nous nous y engageâmes; mais elle céda tout de suite sous nos pas, et toi, qui étais le dernier, tu pus facilement t'en tirer, car tu t'es sauvé aussitôt, d'une façon effrénée, derrière un gros tronc d'arbre qui gisait à quelque distance.

—Certainement, je me sauvais parce qu'on tirait des coups de fusil…Est-ce vrai?…

—C'est vrai… nous n'avions pas plus tôt mis le pied sur cette passerelle que plus de vingt coups de fusil partaient d'un bois voisin… Le commandement de feu avait été donné en langue turque. Les bachi-bouzouks nous avaient heureusement ratés. Ivan parvint à s'enfuir; moi, j'avais glissé dans les eaux froides; les balles sifflaient toujours. Qu'était devenu Athanase? Je ne pouvais m'en rendre compte. Je parvins cependant à sortir de l'eau, à me jeter dans un taillis. Jamais de ma vie je n'avais eu si peur. Je me croyais sauvé. Je fis mes prières. Ce n'est que vingt-quatre heures plus tard que les bachi-bouzouks m'ont remis la main dessus. Que faisais-tu pendant ce temps-là, Dotchov, que faisais-tu?…

—Moi, je m'étais terré comme un lapin, répondit sans trouble apparent le vieillard, dans un trou de grotte où je me trouvais aussi bien que dans un cabaret valaque, mais d'où, hélas! j'ai assisté à la mort du pauvre Athanase. Ce sera le plus grand chagrin de ma vie…

—Raconte, Dotchov, comment Athanase est mort…

—Il est mort comme je vais vous dire, et cela sur saint Georges et les saints, ce fut tel que voilà: Athanase, qui était tombé dans le torrent, réussit lui aussi à en sortir sans être vu des bachi-bouzouks et il grimpa devant moi dans un grand hêtre…

Tous ceux qui étaient là montrèrent le hêtre sur l'autre rive, en disant:

—Ce hêtre-là… ce hêtre-là!…

—Comme vous voyez, reprit le bon Dotchov, l'arbre est très haut! Bien caché, Athanase pouvait attendre le moment propice à sa fuite. Les bachi-bouzouks, furieux, battaient le pré aux porchers, la campagne, les bois, le ravin… Le malheur voulut que l'un d'eux revînt avec son chien et ce chien alla tout de suite à l'arbre. Le chien se mit à aboyer. Les bachi-bouzouks levèrent la tête et aperçurent Athanase. Ils se mirent à tirer dessus comme sur une corneille et bientôt Athanase bascula et vint s'écraser au pied de l'arbre. Le malheur voulut encore que l'un des porchers vint à passer avec deux porcs. Les bachi-bouzouks coupèrent les oreilles d'Athanase et en donnèrent une à dévorer à chaque porc… puis, comme la nuit venait, ils s'en allèrent après avoir dépouillé le cadavre.

«Moi, je me glissai jusqu'à la dépouille de mon ami et l'enterrai comme je pus en creusant la terre avec ma baïonnette. Ainsi est mort Athanase, père de l'Athanase que voici!

—Dotchov, Dotchov, fit la voix grave et profonde du mendiant Cyrille. Tout cela est tout à fait exact, car moi aussi j'ai vu comment les choses se sont passées!

—Où étais-tu donc? demanda Dotchov, inquiet.

—J'étais dans l'arbre, avec Athanase!

Dotchov se dressa à demi sur ses coussins, comme s'il était soulevé par une force intérieure qui le poussait vers Cyrille, dont il ne pouvait plus détourner le regard. Ses lèvres tremblantes essayèrent de laisser glisser quelques paroles, mais ceux qui l'entouraient n'entendirent qu'un souffle rauque pareil à celui qui précède le râle de la mort.

Au même moment, le pope qui était derrière Dotchov pesa sur ses épaules et le fit retomber à sa place; puis, mettant une main sur la tête du lamentable vieillard, il prononça:

—Nous sommes dans la main de la mort! La mort est comme le pêcheur qui, ayant pris un poisson dans son filet, le laisse quelque temps encore dans l'eau! Le poisson nage toujours, mais il est dans le filet et le pêcheur le saisira quand il lui plaira.

—Continue, Cyrille, fit la voix glacée d'Athanase fils.

—Oui, j'étais dans l'arbre avant qu'Athanase s'y fût lui-même réfugié, continua Cyrille. J'avais réussi, comme lui, à me cacher dans les branches du hêtre, mais, personne n'en sut rien et quand Athanase fut tombé, on me laissa bien tranquille et je pus voir et entendre sans danger. Or voici ce que je vis et entendis:

«Dotchov sortit de sa cachette et rejoignit les bachi-bouzouks qui l'appelaient. Dotchov reprocha aux bachi-bouzouks d'avoir donné à manger les oreilles d'Athanase, père d'Athanase, aux cochons du pré des porchers. Les autres rirent et lui demandèrent:

«—Dis-nous, vieux drôle, quand tu leur as dit de prendre le chemin de la passerelle, les giaours du comité n'ont rien soupçonné?»

Et Dotchov a répondu:

«—Rien du tout, ils étaient si contents qu'ils m'auraient suivi au bout du monde!»

A ces paroles de Cyrille, la foule qui entourait Dotchov fit entendre des paroles de mort et Dotchov, voyant que tout était perdu, se mit à genoux et se cacha la tête dans les mains.

Le pope dit:

—Toute la montagne a des yeux et des oreilles pour les traîtres, mais les traîtres n'auront plus ni yeux ni oreilles!

—De mon hêtre à la passerelle maudite, fit Cyrille, il y a à peine cent pas. J'entendais tout ce qui se disait. Ils se félicitaient d'avoir fait construire cette passerelle pour attirer l'apôtredans le piège où il devait succomber. Dotchov est un traître qui nous a livrés sans vergogne à nos plus cruels ennemis, les ennemis des comités. Je suis revenu du fond des prisons d'Anatolie pour vous dire cela à tous et le lui dire, à lui. Dotchov, prie l'âme de saint Georges de te pardonner!

Dotchov retira alors ses mains de son visage et Rouletabille put voir qu'il était inondé des larmes du repentir.

—Georges, pardonne-moi, pria Dotchov, j'ai péché. Prie Dieu pour mon âme noire.

Et en disant ces mots il baisait la croix que lui tendait le pope et frappait la terre de son front. Il ne tremblait plus; sa figure s'était éclairée.

—Pendant des années sans nombre, j'ai été un homme perdu; je ne pouvais plus dormir. Maintenant, il me semble que je me suis confessé et que j'ai communié. Battez-moi si vous voulez et tuez-moi; je l'ai mérité…

Alors, Athanase fit un signe et les porchers amenèrent les deux cochons qui avaient besoin d'être engraissés.

—Si tu veux mon sabre, dit le pope à Athanase, prends-le, moi je tiendrai la tête de cet homme pendant que tu lui couperas les oreilles…

—Je n'ai point besoin de ton sabre, révérend père, répondit Athanase. Les porcs mangeront les oreilles de Dotchov «vivantes»!

—Très bien, fils, je comprends, répliqua le pope. Ça n'est pas mal ce que tu as trouvé là!

Mais Dotchov aussi avait compris et il poussait des cris désespérés, se frappant la poitrine, disant qu'il avait mérité la mort, mais pas un supplice pareil.

—Jamais, affirmait-il sur saint Georges et sainte Sophie, jamais il n'aurait livré les fugitifs si les bachi-bouzouks ne l'avaient supplicié lui-même, passé les pieds au feu, ce qui lui avait fait accepter et promettre tout, mais la mort dans l'âme! La confession, ajoutait-il, a délivré mon âme du poids du péché… j'ai le droit de mourir en paix!

Il eut beau dire et se débattre, Ivan le Charron d'un côté et Cyrille le Mendiant de l'autre l'entreprirent si bien qu'un des cochons que l'on avait approché put lui saisir une oreille et, avec un effroyable grognement, tirer cette oreille à lui après avoir refermé l'étau de son horrible mâchoire. Dotchov hurlait comme on doit hurler en enfer et Athanase, impassible, regardait.

Quant à Rouletabille et à La Candeur, ils s'étaient enfuis avec épouvante de cette scène de sauvagerie; mais ils furent presque immédiatement arrêtés dans leur retraite par des clameurs inattendues.

La nuit était venue depuis longtemps et ils virent des ombres qui couraient follement à la lueur des feux, autour du torrent. Ils comprirent que, grâce aux ténèbres, Dotchov, dans un suprême effort, avait échappé à ses bourreaux et était allé, comme lescomitésde jadis, chercher un refuge du côté du ravin.

Alors ils se rapprochèrent pour voir ce qu'il allait advenir du malheureux vieillard.

Dotchov semblait avoir pris de l'avance, et, au plus loin du camp, presque au fin fond de la nuit, les Bulgares s'appelaient avec des cris, se donnaient des indications rapides, haletantes, entremêlées de coups de feu qui faisaient briller les eaux du torrent.

A la lueur d'un de ces coups de fusil, Rouletabille reconnut Vladimir qui paraissait l'un des plus acharnés poursuivants, aux côtés d'Athanase.

—Ah! il est plus Bulgare qu'eux! jeta Rouletabille avec horreur.

—Quand je te dis, Rouletabille! que nous ne comprendrons jamais ces gens-là et que nous ferions mieux de rentrer à Paris, bien sûr!…

Tout à coup, il parut que les Bulgares avaient retrouvé la piste de Dotchov… Le camp se vida; hommes, femmes, enfants, tous se précipitèrent dans la direction du village et toujours en tirant en l'air des coups de fusil et de revolver comme pour une fête joyeuse.

Il était vrai qu'ils avaient retrouvé Dotchov presque à l'entrée du village où il avait sa maison, dans laquelle il courut se barricader en appelant à l'aide ses serviteurs.

Vain et dernier effort. Athanase pénétra lui-même dans la maison d'où les serviteurs avaient fui, et, à la lueur d'un grand feu allumé sur la place, les reporters purent le voir traîner le vieillard sanglant à une fenêtre; Dotchov, dont le visage n'était plus qu'un horrible mélange de chair et de sang, leva encore les bras au ciel, demandant grâce, mais Athanase lui fit sauter le crâne avec un gros revolver, puis il jeta par la fenêtre le cadavre à la foule qui le déchiqueta. [Nous devons à la vérité de dire que les comités ne sont pas toujours aussi impitoyables dans leur vengeance et que, dans une circonstance presque semblable, Zacharie Stoïanov, qui devait devenir président de la Sobranié, pardonna au repentir de son ancien compagnon.]

Rouletabille et La Candeur étaient revenus en hâte au pré des porchers où ils retrouvèrent Ivana assise tranquillement auprès du ruisseau. Elle avait assisté à la fameuse scène et n'en montrait pas le moindre émoi. Elle dit encore:

—Cet Athanase Khetew est vraiment un homme! Vraiment un homme! il ira loin!

Rouletabille ne demandait qu'à quitter ce pays de sauvages. Il fit plier les tentes rapidement.

—Nous ne sommes pas venus si loin, disait-il pour nous attarder aux petites histoires de famille de M. Athanase Khetew!…

Vladimir apparut sur ces entrefaites. Il apportait des nouvelles d'Athanase. Celui-ci priait les jeunes gens de ne point l'attendre. Ils pouvaient reprendre tout seuls le chemin d'Almadjik; rien ne s'y opposait plus. Ils tomberaient dans «le courant» de l'armée bulgare et n'auraient qu'à se présenter à l'État-major de la première brigade qu'ils rencontreraient..,

Ivana s'était rapprochée… Chose extraordinaire! elle paraissait inquiète.

—Qu'est-il donc arrivé à Athanase Khetew? demanda-t-elle.

—Tout simplement qu'un de ses cavaliers est venu le rejoindre, lui a parlé à l'oreille et qu'ils sont partis tous deux précipitamment, après m'avoir jeté les instructions que je vous ai transmises… expliqua Vladimir.

—Quel chemin ont-il pris? questionna fiévreusement Ivana.

—A travers la forêt! Et Vladimir montrait la route du Sud…

—Courons derrière lui et tâchons de le rejoindre!… s'écria-t-elle en sautant d'un bond sur son cheval.

—Et pourquoi cela, s'il vous plaît?… demanda très sèchementRouletabille.

—Eh! mon cher, parce qu'on lui aura certainement apporté des nouvelles deGaulow! Sus à Gaulow, Rouletabille!…

Le chemin du Sud le rapprochait des armées; Rouletabille ne vit aucun inconvénient à suivre l'impulsion d'Ivana. «Nous verrons bien jusqu'où ira ta traîtrise», murmurait-il. Mais ils n'avaient pas marché pendant une heure dans des chemins impossibles, qu'ils durent tous s'arrêter sur la prière des muletiers. Il faisait alors une nuit très noire. On n'y voyait goutte.

—Que se passe-t-il donc, demanda-t-il à Vladimir… mais aussitôt quelques torches de résine s'allumèrent et il s'aperçut que la petite troupe était entourée par toute une bande de pomaks, qui, avec leurs longs fusils, prenaient attitude de bandits.

A leur aspect, Rouletabille avait commandé à chacun de s'armer; et, lui-même, s'était emparé d'une carabine. Mais Vladimir le calma d'un geste et s'entretint quelques instants avec celui qui paraissait commander tout ce vilain monde.

—Que disent-ils? demanda Rouletabille, impatienté.

—Ils disent, expliqua Vladimir, que, prévenus de notre passage, ils sont vite descendus de leur village, qui est au sommet de la montagne, pour nous avertir que le pays n'est pas sûr.

—Ça se voit, fit Rouletabille.

—Pour rien au monde, ils ne voudraient qu'il nous arrivât malheur, car, comme nous sommes dans la circonscription de leur village, l'agha les rendrait responsables du désastre toujours trop tôt survenu et apporterait la ruine à leur foyer.

—Et alors?

—Eh bien, alors ils sont venus pour nous protéger contre les voleurs si nous voulons bien leur donner une certaine somme.

—Ouais, ça dépend de la somme, grogna Rouletabille.

—Nous nous sommes entendus, fit Vladimir, pour 1.000 piastres!

—Mille piastres, c'est-à-dire 10 livres turques?

—Oui, cela vous fera environ 230 francs, ça n'est pas cher!

—Vous trouvez que ça n'est pas cher!… c'est tout de même plus cher qu'à l'auberge…

—Nous ne sommes pas à l'auberge, maintenant, c'est à prendre ou à laisser.

—Et si nous le «laissons»?

—Cela nous coûtera plus cher!

—Diable!

—Maintenant, ils nous apportent des oeufs, trois poules et un mouton, et ils comptent bien que nous leur achèterons leur marchandise…

—J'achète les oeufs et les poules! Mais qu'est-ce que vous voulez que nous fassions du mouton?

—C'est pour leur souper à eux, qu'ils l'ont amené jusqu'ici; si nous prenons ces hommes pour nous garder, nous sommes obligés de les nourrir! Ils veulent nous garder jusqu'à demain matin!

—Ils ont pensé à tout!… Mais alors il va falloir que nous campions!

—Sans doute! et, du reste, les chemins sont si mauvais que nous ne pouvons guère espérer beaucoup avancer en pleine nuit… et puis les bêtes seront meilleures demain matin… c'est aussi leur avis qu'ils m'ont prié de vous transmettre…

—Traitez donc avec ces braves gens, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement, mon cher Vladimir…

Le traité de paix fut vite conclu, et, sans plus se préoccuper des voyageurs, les pomaks se mirent à confectionner leur repas, autour d'un grand feu qu'ils allumèrent assez joyeusement. Leurs faces noires riaient d'une façon qui impressionnait fâcheusement La Candeur, lequel, du reste, ne trouvait plus aucun sujet de gaieté depuis qu'il avait été soulagé des 40.000 levas gagnés si honnêtement à Vladimir.

—Cristi! fit-il, en considérant ces démons, je regrette la rue du Sentier, moi! Ah! j'en ai eu une drôle d'idée de venir dans ce pays de malheur!…

—La gloire t'y attend! répliqua Rouletabille…

—La gloire et peut-être la fortune! ajouta Vladimir, mauvaise langue.

Ainsi les héros d'Homère évoquaient-ils les souvenirs chers de la patrie, sous la tente d'Achille, entre deux combats, aux bords du Scamandre.

—Il est temps d'aller se coucher! dit Rouletabille.

Ivana était déjà sous sa tente. Elle aussi était de fort méchante humeur, mais c'était à cause de l'arrêt forcé qu'elle subissait dans sa poursuite du beau Gaulow,son mari, après tout…

Les jeunes gens et Tondor, comme la nuit précédente—plus que la nuit précédente,—devaient veiller à tour de rôle, car, en dépit des paroles rassurantes de Vladimir, le voisinage des bandits-gardiens paraissait inquiétant à ceux qui n'en avaient pas l'habitude…

La Candeur et Vladimir décidèrent de se coucher sous la même tente que Rouletabille. Les reporters se jetèrent sur les nattes sans se déshabiller. Ils avaient entre eux une tablette surchargée d'armes: carabines et revolvers.

Tondor, dehors, prenait la première garde.

Les paupières se fermaient déjà quand, tout à coup, il y eut une décharge formidable; plus de vingt coups de fusil éclatèrent à quelques pas; les reporters, vite sur pied, avaient entendu siffler les balles si près qu'ils avaient pu croire que la tente avait été transpercée.

Rouletabille se jetait dehors quand Tondor se présenta.

—Ne vous dérangez pas, dit-il, ce sont nos gardiens qui veillent! Ils tirent comme ça pour éloigner les voleurs!

—Dites-leur qu'ils tirent un peu plus loin, répliqua Rouletabille.

Il n'avait pas achevé cette phrase qu'une nouvelle décharge leur sifflait aux oreilles. La Candeur s'était jeté à plat ventre.

—Bien sûr! ils vont nous tuer, gémissait-il.

—C'est insupportable! dit Rouletabille.

—Ils veulent gagner leur argent, expliqua Vladimir.

Il s'en fut cependant parlementer avec les gardiens qui se décidèrent à reculer de quelques pas, mais qui ne cessèrent de tirer des coups de feu, toute la nuit.

Les reporters ne purent fermer l'oeil. Au matin, pendant qu'on levait le camp, les pomaks exprimèrent de nouvelles prétentions, affirmant qu'ils avaient eu à repousser toute une bande de voleurs, lesquels auraient réussi, s'ils n'avaient été là, à se glisser jusqu'aux tentes à la faveur des ténèbres. Enfin, l'on finit par s'en débarrasser avec une nouvelle distribution de piastres.

La route que l'on suivit ce matin-là fut particulièrement fatigante. Il fallut gravir des pentes fort ardues, descendre en zigzag au bord de véritables précipices… par des sentiers de chèvre. La nature se faisait de plus en plus hostile. Entre deux défilés, on apercevait, perché sur quelque roc, un village dont les habitants sortaient parfois pour envoyer à tout hasard une balle dans la direction de la caravane, sans doute pour l'avertir qu'elle était signalée et qu'on veillait toujours sur elle.

—Quel métier! s'écriait La Candeur… Quel pays!…

Il ne dit pas autre chose de toute la matinée, se jetant sur l'encolure de son cheval dès qu'il entendait une lointaine détonation, et ne consentant à se décoller de sa bête que lorsque Vladimir lui avait juré qu'il n'y avait aucune silhouette dangereuse à l'horizon.

—Je ne l'aurais pas cru aussi rancunier, disait Rouletabille.

De fait, le paysage gris, boueux, sale, n'était point réjouissant, mais l'âme de La Candeur était au moins aussi désolée. Il continuait de détourner la tête aux plaisanteries de Vladimir, qui prenait un malin plaisir à le taquiner, et il répondait à peine à Rouletabille, à qui il en voulait toujours d'une vertu qui lui coûtait si cher.

Ivana était toujours en tête. Il lui arrivait même de devancer de beaucoup les reporters malgré les incessantes observations de Rouletabille. Sur le coup de midi, elle avait complètement disparu quand les jeunes gens firent halte pour se dégourdir un peu les jambes et «manger un morceau».

—Mlle Vilitchkov est encore partie! Il va falloir encore courir pour la rattraper! bougonna Vladimir.

—Oh! c'est une insupportable petite fille!… déclara La Candeur.

—Qu'est-ce que vous dites?… s'écria Rouletabille rouge comme un coq.

—Messieurs! souffla Vladimir, ne nous disputons pas et regardez devant vous!…

Ils regardèrent devant, ils regardèrent derrière, de tous les côtés… Ils virent qu'ils étaient entourés de toutes parts par une bande nouvelle. Cette fois, ce n'étaient pas des pomaks aux discours ironiques qui les encerclaient, mais des soldats irréguliers turcs aux uniformes les plus disparates qu'il se pût imaginer et ces soldats irréguliers les mettaient régulièrement en joue.

La Candeur tira aussitôt de sa poche son mouchoir qui était immense, l'agita en signe de paix et l'on commença de parlementer…

Il n'y avait pas à résister. Nos reporters furent conduits, non loin de là, au centre d'un petit camp que l'on était en train de dresser, et où se trouvait déjà édifiée une tente fort belle, aux dessins noirs sur la toile blanche, tente qui devait abriter le chef de cette troupe ennemie. En effet, sitôt qu'ils furent entrés, ils aperçurent sur des coussins un homme pour lequel tous montraient une grande déférence. Un turban blanc, large et haut comme une tiare, entourait sa tête. Sa veste bleue étincelait de broderies d'argent, et sur son kilt, semblable à celui des montagnards d'Écosse, pendait un arsenal compliqué de petits instruments d'argent ciselé, dont les anciens se servaient pour charger leurs armes à feu.

Deux longs pistolets se perdaient dans l'écharpe de cachemire qui lui entourait la taille et un sabre était suspendu à son côté par une étroite cordelière de soie rouge à glands d'or. Cet homme avait un grand air de noblesse et fumait avec calme des herbes aromatiques dans un narghilé de grand prix. Les prisonniers le saluèrent, mais il ne daigna point répondre à leur salut. Non loin de lui se tenait une espèce de scribe qui avait en main des sortes de tablettes et qui ordonna, en français, aux jeunes gens de s'avancer. C'était l'interprète.

—Messieurs, leur dit l'interprète, notre seigneur l'agha a été chargé par les autorités de Sa Majesté le sultan de rechercher et de ramener une petite troupe de journalistes français qui font métier d'espions dans l'Istrandja-Dagh, ayant passé notre frontière sans aucune permission.

A ces mots inattendus, Rouletabille sursauta.

Le reporter prit immédiatement la parole pour protester avec indignation contre l'accusation qui était portée contre ses camarades et lui! Envoyés par leur journal pour faire du reportage et, ayant terminé leur besogne en Bulgarie, ils étaient descendus dans l'Istrandja-Dagh sans aucun esprit de retour à Sofia; bien mieux, ils avaient décidé de suivre les opérations de guerreavec les armées turques; où pouvait-on voir de l'espionnage en tout cela?

Mais, à leur grand étonnement, l'interprète répliqua que l'agha savait parfaitement que M. Rouletabille (il l'appela par son nom) avait reçu une mission de confiance du général-major Stanislawoff après que celui-ci lui eut accordé une audience spéciale avant son départ!…

—Sapristi! pensait Rouletabille! Ils sont bien renseignés!…

Ils paraissaient si bien renseignés et si sûrs de leur affaire que l'interprète ne prenait même point la peine de traduire quoi ce fût à l'agha, lequel continuait de fumer son narghilé avec un certain air de penser à autre chose.

Rouletabille se retourna vers Vladimir et lui dit:

—Toi qui parles turc, tu devrais parler à l'agha; peut-être t'écouterait-il?

—Je connais un moyen pour qu'il m'entende, sans que j'aie à lui adresser la parole. Voulez-vous que j'essaye?

—Quel moyen?

—Donnez-moi mille levas.

—Vrai! fit Rouletabille, tu crois?

—Donnez-moi mille levas…

Rouletabille sortit de la poche intérieure de son gilet les mille francs demandés. Vladimir les prit et alla les déposer près de l'agha sur la petite tablette qui supportait son narghilé.

—Si j'étais l'agha, pensait Rouletabille, j'allumerais ma pipe avec!

Vladimir revint près de Rouletabille. L'agha n'avait pas bougé.

—Eh bien? demanda Rouletabille.

—Eh bien, vous voyez, il ne m'a pas entendu. Donnez-moi encore mille levas.

—En voilà cinq cents! c'est tout ce qui me reste de la provision que j'ai emportée de la banque de Sofia… Ne me demande plus rien!… Vladimir alla placer les cinq cents levas près des mille qui se trouvaient déjà sur la tablette.

L'agha ne bougea pas davantage.

L'interprète avait assisté à ce petit manège avec un grand air de sévérité. Il finit par dire aux jeunes gens:

—Prenez-vous mon maître pour un mendiant?

—Tu vois, dit Rouletabille à Vladimir. Tu nous fais faire des bêtises.L'agha est froissé.

—L'agha est froissé de ce que nous ne lui offrons pas une assez forte somme et parce qu'il est persuadé qu'il nous reste encore de l'argent!

—Ma parole! je n'en ai plus! dit Rouletabille.

—Si… vous avez les quarante mille!…

—Oh! les quarante mille ne sont ni à toi, ni à moi! répliqua Rouletabille sans grande conviction et en secouant la tête avec bien peu d'énergie.

—Non! répondit Vladimir, ils ne sont ni à vous, ni à moi, mais ils sont àLa Candeur!…

—C'est pourtant vrai! acquiesça Rouletabille comme s'il faisait une grande découverte qui lui libérait la conscience… Offre-lui donc ces quarante mille francs qui sont à La Candeur et qu'il nous fiche la paix! Aussi bien, si nous ne les lui offrons pas, il les prendra bien tout de même,… car il doit être aussi bien renseigné sur ce que nous avons dans nos poches que sur ce que nous avons fait à Sofia!…

Et il passa la liasse à Vladimir, qui alla la déposer près du narghilé.

Cette fois, l'agha posa son bout d'ambre sur la tablette, prit les billets, les compta, sourit à ces messieurs et leur fit savoir par le drogman qu'ils pouvaient partir, qu'ils étaient libres de continuer leur voyage comme ils l'entendaient et qu'il priait Allah de les garder de toute mauvaise rencontre.

Vladimir sortit de la tente en criant: «Vive La Candeur!» Rouletabille en criant: «Vive la Turquie!». Seul La Candeur ne cria rien du tout, et tous évitèrent de parler de la princesse Kochkaref, qui avait de si belles fourrures…

La première préoccupation de Rouletabille fut de hâter la marche de la petite caravane pour rattraper Ivana qu'ils avaient tout à fait perdue de vue. Il se félicitait de la chance qui avait fait échapper la jeune fille aux irréguliers de l'agha, car il pensait bien que pour la fille du général Vilitchkov, les choses ne se seraient peut-être point passées de la même façon… Il voulait absolument rattraper Ivana avant le soir et se désolait de ne point voir réapparaître sa silhouette. Il bousculait La Candeur et Vladimir. Ah! tout en détestant Ivana, il l'aimait encore!…

—Allons Vladimir! Allons! un peu plus vite! à quoi penses-tu, mon garçon!…

—Je pense, monsieur, répondait le jeune Slave, je pense que ces gens n'ont pu être si bien renseignés sur ce que nous avons fait à Sofia, et sur notre arrivée dans l'Istrandja et sur mes quarante mille francs que par Marko le Valaque!…

—Encore!… s'écria La Candeur.

—Il n'aurait pas commis une pareille infamie!… dit Rouletabille.

—Bah! ça le gênerait!… dit Vladimir.

—Il ne savait pas que tu avais une fortune sur toi, releva La Candeur.

—Si, il le savait. Il se trouvait en même temps que moi chez «ma tante». Seulement on lui allongea vingt levas à lui, pendant qu'on m'en comptait quarante mille, à moi!…

—Diable! fit Rouletabille… ça devient en effet intéressant… car, certainement,nous avons eu quelqu'un contre nous et autour de nous, dans l'Istrandja…

—C'est Marko le Valaque!… Je vous dis!… Il a voulu nous faire arrêter par les Turcs pour entraver nos correspondances! et il nous a dénoncés!… Il aura envoyé une dénonciation anonyme aux autorités d'Andrinople ou de Kirk-Kilissé qui ont fait prévenir l'agha!… C'est clair comme le jour!…

—Voilà le soir qui tombe, et nous n'avons pas revu Mlle Vilitchkov… fitRouletabille en pressant les flancs de sa bête…

—Que le diable emporte la demoiselle! grogna La Candeur entre ses dents.

—Kara-Selim y suffira!… fit tout bas Vladimir.

—Tais-toi!… s'il t'entendait, Rouletabille te tuerait…

Soudain, ils entendirent des coups de feu, un bruit de bataille… et, à l'issue d'un étroit défilé, les reporters, Rouletabille en tête, aperçurent des flammes au-dessus d'un village. Rouletabille courait, courait; les autres suivirent… et tous trois retrouvèrent à l'entrée du villageIvana qui semblait les attendre…

Elle leur ordonna de descendre de cheval et les fit pénétrer hâtivement dans une maison dont la façade devait donner sur la place centrale, ou qui, en tout cas, n'en était pas éloignée. Ils traversèrent, derrière elle, plusieurs pièces, en courant, trouvèrent un escalier, s'y engagèrent et furent bientôt sur une terrasse contre les garde-fous de laquelle ils s'écrasèrent pour ne pas être atteints par les balles qui pleuvaient sur la place, du haut de la mosquée. De là, aplatis comme ils l'étaient, ils ne pouvaient être vus mais étaient placés au premier rang pour voir. Ils ne virent d'abord que ceci: Athanase aux prises avec Gaulow!… cependant qu'autour d'eux Bulgares, et bachi-bouzouks se livraient un combat acharné.

Disons tout de suite que l'attitude de la jeune fille, en cette occasion, comme en beaucoup d'autres, parut de plus en plus louche à Rouletabille. Elle savait qu'Athanase était aux prises avec Gaulow et la farouche guerrière, l'ardente patriote qu'elle était consentait tout à coup à n'être que spectatrice du combat!Elle n'allait pas aider Khetew!… Et elle attendait les jeunes gens à l'entrée du village pour leur faire suivre un chemin d'où ils pourraient voir le combat,mais gui les en éloignait, comme si elle avait peur d'un renfort pour Khetew!…

Enfin voilà un événement bien extraordinaire! Dans une des premièresrencontres que les siens, ses frères bulgares ont avec l'oppresseur turc,Ivana Vilitchkov, se contente de regarder!… mais comme elle regardait!Ce qu'ils voyaient, du reste, avait une véritable grandeur héroïque.

Dans la nuit commençante, éclairée par les flammes du minaret comme par un gigantesque flambeau, deux hommes, au milieu de la place, se livraient un combat furieux. Ils étaient le centre et le pivot d'une lutte acharnée. Autour d'eux, soldats bulgares et bachi-bouzouks se fusillaient, se déchiraient, se taillaient en pièces. Il y avait cinquante engagements partiels, mais on ne voyait que celui-là! Les deux héros, Gaulow et Athanase, étaient montés sur des chevaux qui semblaient animés de la même haine que leurs maîtres et qui les portaient l'un contre l'autre avec une furie sans égale.

Les deux bêtes et les deux chefs se heurtaient avec une rage qui paraissait devoir, en un instant, les anéantir. On s'attendait, après le choc qui faisait trembler le sol de la place, à ce qu'ils roulassent tous quatre pour ne plus se relever, et l'esprit restait confondu de les voir se dégager pour courir autour de cette arène de carnage et se retrouver avec une force nouvelle!

Les sabres tournaient autour des têtes et s'abattaient pour les faucher, mais les bonds prodigieux des montures sauvaient les cavaliers d'un coup funeste, ou un cheval se cabrait, formant bouclier, et c'était à recommencer! On eût dit qu'ils étaient invulnérables tous deux, et tous deux ne cessaient de se frapper.

Ivana, haletante, regardait cette joute avec une passion qui touchait au délire.

Des interjections, des mots inarticulés, des phrases incompréhensibles s'échappaient de sa gorge râlante.

Dans son désordre, elle n'avait pas pris garde qu'elle avait saisi la main de Rouletabille et qu'elle la lui serrait avec plus ou moins de force suivant les phases du combat.

Mais quelle ne fut pas l'horreur dans laquelle Rouletabille fut plongé en constatant soudain que chaque pression de cette main fiévreuse, que chaque soupir de cette gorge haletante était pour Gaulow.

Oui, alors que Rouletabille et ses compagnons suivaient les péripéties de cette terrible passe d'armes avec une angoisse qui augmentait chaque fois qu'Athanase courait un danger plus grand, et avec un espoir qui s'exprimait par d'encourageantes exclamations chaque fois que ce dernier semblait prendre le dessus, Ivana, elle, partageait des émotions diamétralement opposées.

Quand Gaulow, sous un coup imprévu, semblait menacé, elle était prête à défaillir et c'est avec peine qu'elle retenait le cri de son allégresse quand on pouvait croire que tout était fini pour Athanase.

Soudain, comme le cheval de Gaulow venait de s'abattre, entraînant dans sa chute son cavalier, elle eut un sourd gémissement.

En un instant, Athanase, hors de selle, s'était jeté sur le pacha noir, le sabre haut.

Gaulow faisait des efforts inouïs pour se dégager de sa bête, mais il n'y parvint que dans le moment qu'Athanase l'abattait d'un coup terrible.

Le pacha noir tomba au milieu des cris de victoire des Bulgares, qui traînèrent sa dépouille au milieu de la place, cependant que les bachi-bouzoucks, qui avaient décidément le dessous, s'enfuyaient de toutes parts.

La Candeur, Vladimir, Tondor s'étaient levés et applaudissaient au triomphe de leur champion; mais Rouletabille était occupé à soutenir Ivana qui, sans force, quasi mourante, s'était laissée tomber dans les bras du reporter et tournait vers lui une figure désespérée.

—Ivana, lui dit Rouletabille, revenez à vous!… reprenez vos sens!…C'est sans doute la joie qui vous tue!…

A cette parole fatale, la jeune fille eut un douloureux sourire et ne répondit rien…

Sur la place, il n'y avait plus de combat qu'autour de la mosquée, où quelques bachi-bouzoucks s'étaient réfugiés et risquaient d'être brûlés vifs!… Aussi s'efforçaient-ils d'en sortir, cependant que les Bulgares, avec des cris de joie et de victoire, et tout aussi cruels que les Turcs, les rejetaient dans la fournaise…

—Allons féliciter Athanase!… s'écria La Candeur.

—Allez donc! fit Rouletabille:Madameest souffrante, je reste près d'elle…

—Allez-vous-en tous! pria Ivana… dans un souffle… ne vous occupez pas de moi…

Or dans le moment il y eut un curieux mouvement sur la place…

On vit tout à coup courir et se grouper les Bulgares; ceux qui étaient descendus de cheval remontaient en selle avec une hâte fébrile… une sonnerie de clairon appela les retardataires… quelques coups de feu furent encore tirés ça et là, puis toute la troupe, avec Athanase Khetew, disparut… vida la place, abandonna le village pour la direction du Nord.

—Qu'est-ce que ça signifie? demanda La Candeur.

—Ça signifie, mon cher, que les Turcs ne doivent pas être loin et qu'ils reviennent en nombre!… répliqua Rouletabille… Allons! oust! sauvons-nous, s'il en est temps encore!… Un peu de courage, madame!… ajouta-t-il en se tournant vers Ivana… Il faut vous remettre d'une émotion aussi douloureuse!…

Elle eut encore son sourire navré; mais avec effort, elle s'était redressée… Il la vit pâle comme un spectre et titubante…

Rouletabille était bien aussi pâle qu'elle et il pensait:

«Comme elle l'aimait, ce bourreau de sa famille!»

Et il la méprisait et la détestait et eût voulu lui faire du mal… Car il souffrait atrocement et elle n'avait même pas l'air de s'en apercevoir.

Elle ne pensait qu'au mort, qu'à ce grand corps noir ensanglanté qui avait été abattu par Athanase et que les soldats avaient emporté comme un trophée après l'avoir traîné hideusement autour de la place.

—Vite!… s'écria Vladimir… Voilà les bachi-bouzoucks qui sortent de leur mosquée… Nous n'allons plus avoir affaire qu'à des Turcs…

Mais il était trop tard pour partir…

Les Turcs étaient déjà là… Les bachi-bouzoucks étaient revenus avec une troupe importante de réguliers qui reprenait possession du village avec des cris, des injures à l'adresse de l'ennemi en fuite.

Le commandant du détachement turc, qui tenait son quartier général à Almadjik, apprenant par les familles osmanlis qui avaient abandonné leur village, après avoir préalablement massacré les indigènes bulgares, que les escadrons de Stanislawoff avaient été vus dans cette région de l'Istrandja-Dagh et accouraient à marche forcée, avait rassuré toute la population: d'après ses renseignements personnels, il affirmait que toute l'armée bulgare était descendue à l'Ouest par la Maritza, sur Mustapha-Pacha, et allait concentrer son effort sur Andrinople; donc les cavaliers aperçus par les populations de l'Est ne pouvaient être que des reconnaissances appartenant à l'extrême aile gauche de cette armée d'investissement, et les forces dont elles disposaient ne pouvaient être que peu considérables.

Et il avait envoyé deux compagnies dans le village, jugeant qu'elles seraient bien suffisantes pour faire tourner casaque à l'ennemi. Cette erreur du chef du détachement d'Almadjik fut renouvelée vingt-quatre heures plus tard par le pacha commandant les troupes de Kirk-Kilissé, lequel devait les faire sortir également du retranchement de la ville pour courir à un adversaire jugé sans importance… car, personne, en Turquie, comme nous l'avons dit, n'attendait la troisième armée par l'Istrandja-Dagh!…

Le village fut donc réoccupé, et si vite que les reporters n'eurent point le temps de sortir!…

Ils résolurent de se cacher et d'attendre la pleine nuit pour gagner la campagne; c'est ainsi qu'ils descendirent précipitamment des terrasses, où ils s'étaient d'abord réfugiés, dans les caves où ils espéraient être plus en sûreté.

Ivana suivait Rouletabille comme une ombre… ses gestes étaient ceux d'une automate… En vérité, depuis la mort de Gaulow, elle semblait avoir perdu la raison… Quelquefois un étrange et désolé sourire apparaissait par instant sur cette face de morte quand Rouletabille lui parlait, et ajoutait à l'allure générale de démence qui frappait en elle…

Maintenant ils étaient terrés dans cette cave… et ils pouvaient espérer y passer quelques heures tranquilles jusqu'à l'arrivée du gros de l'armée bulgare quand, par les soupiraux qui donnent sur la place, ils aperçurent un mouvement qui les intrigua et bientôt les effraya… C'étaient toutes les familles osmanlis qui revenaient dans le village, persuadées qu'elles n'avaient plus rien à craindre, et se réinstallaient à domicile.

N'ayant pas trouvé de quoi se loger à Almadjik, elles s'étaient laissé facilement convaincre par les raisonnements optimistes du chef du détachement et s'étaient remises en route pour rentrer chez elles derrière les troupes.

La demeure abandonnée dans laquelle les reporters s'étaient réfugiés allait donc se trouver de nouveau occupée: ils pouvaient redouter d'être à chaque instant découverts. Or la première entrevue qu'ils avaient eue avec l'agha n'était point pour les encourager à avoir une confiance illimitée dans l'hospitalité turque, surtout depuis qu'ils savaient qu'ils avaient été dénoncés aux autorités comme des agents de Sofia.

Si on les fouillait, ils n'avaient sur eux que des laissez-passer bulgares et ils pouvaient être fusillés sur-le-champ, comme espions.

Le propriétaire de la bâtisse, l'une des plus importantes du village, fit bientôt son entrée dans la cour avec sa famille, ses femmes et ses domestiques. Ces gens étaient suivis des charrettes sur lesquelles ils avaient entassé leur mobilier… Ils passèrent une partie de la nuit à les décharger, cependant que, sur la place, les réguliers et les bachi-bouzouks devisaient en fumant et en buvant du raki autour de grands feux.

C'est en vain que nos jeunes gens essayèrent plusieurs fois de sortir… Ils n'avaient pas plus tôt risqué quelques pas dehors qu'ils étaient obligés de regagner leur retraite s'ils ne voulaient pas être découverts. Au fur et à mesure que les minutes s'écoulaient, leur situation devenait plus tragique: ils n'attendaient plus l'armée bulgare avant la journée du lendemain et ils ne doutaient pas que, pour une raison ou pour une autre, leurs hôtes ne descendissent bientôt dans les caves.

—Si encore elles étaient pleines de vin! soupira La Candeur, qui ignorait les lois du Prophète et qui, depuis le donjon où il avait cru trouver la mort, s'efforçait, de temps à autre, à se donner des airs de bravache et affectait, par désespoir, de rire de tout… Ça n'est pas plus désolant qu'autre chose de passer sa vie dans une cave quand elle est bien garnie… Ainsi, Rouletabille, rappelle-toi, dansles Trois Mousquetaires, rappelle-toi Athos assiégé dans une cave, et le massacre de bouteilles qu'il faisait!…

—Mon pauvre La Candeur… dit Rouletabille, tu n'as vraiment pas de veine… je t'ai conduit dans un pays où le massacre des bouteilles est le seul qui soit défendu!

Et comme si l'événement voulait lui donner raison, des cris terribles montèrent tout à coup dans la nuit, au milieu d'un grand bruit de bataille.

Des coups de feu se faisaient entendre aux quatre coins du village et toute la soldatesque qui remplissait la place disparut en un instant, fuyant dans un désordre indescriptible, abandonnant armes et bagages.

—Ça ne peut-être que les Bulgares qui reviennent, s'écria Vladimir! nous voilà bons!

Et il était déjà prêt à se jeter dehors, mais Rouletabille le pria de se tenir tranquille…

En effet, bien que ce fût, comme il était à prévoir, une des colonnes de la troisième armée qui traversait le village, il était bien dangereux de se montrer à cette heure, où la rage des comitadjis qui avaient rejoint cette colonne et la fureur des soldats que leurs officiers étaient impuissants à retenir, anéantissaient tout, tuaient tout.

Des clameurs de mort, les cris des femmes et des enfants que l'on égorge allaient faire frissonner les reporters au fond de leur retraite…

Les Bulgares mettaient à sac les maisons et faisaient autant d'innocentes victimes que les Turcs eux-mêmes. Le sang payait le sang.

Sur la place de ce petit village, les reporters assistaient dès la première heure de la lutte à toute la guerre balkanique et à ses hideuses représailles. Du courage, de l'héroïsme et des atrocités!

Ils avaient vu les pauvres paysans bulgares assassinés par les Turcs: maintenant, ils regardaient avec horreur les familles turques massacrées par les Bulgares.

Par les soupiraux de la cave, rien ne leur échappait de ce qui se passait sur la place où s'étaient réfugiés, derrière la porte à demi consumée de la mosquée, des femmes et des enfants. Les malheureuses victimes poussaient des cris déchirants et tendaient en vain des mains suppliantes… Les comitadjis qui, tous, avaient quelque membre de leur famille à venger, n'en épargnaient aucune. Longtemps Rouletabille et ses compagnons devaient être poursuivis par le hideux cauchemar de cette affreuse nuit. Misérable terre où depuis des siècles s'accumulaient tant de sujets de discorde; les uns et les autres se la disputaient au nom de la justice et de la fraternité, prétendant chacun qu'ils avaient des populations asservies à délivrer!

—Eh bien! ils les délivrent tous! exprimait avec une amère mélancolie le brave La Candeur… Oui, ils les délivrent de la vie!… Quand les Turcs ont passé et que les Bulgares sont partis, la population peut être tranquille, elle n'existe plus!…

Et il conclut, étrangement prophétique: «Au fond, ces gens-là ont les mêmes goûts. Ils doivent être de la même race: ils ne sont pas faits pour se combattre, mais pour s'entendre!…»

Ivana s'était détournée pour ne point voir et Rouletabille constata même qu'elle se bouchait les oreilles pour ne pas entendre. Soudain, une petite fille qui avait échappé aux comitadjis fit le tour de la place en courant, en criant et en pleurant.

La pauvre petite avait été découverte tandis qu'elle se cachait sous un amas de cadavres qui étaient sans doute ceux de sa mère et de sa famille, et maintenant elle fuyait devant un grand diable de Bulgare qui courait derrière elle, le sabre nu.

Rouletabille n'avait pu retenir une sourde exclamation de pitié à laquelle répondit une injure de La Candeur à l'adresse du soldat barbare.

L'enfant allait être atteinte. Une épouvante sans nom était peinte sur son visage, dans ses grands yeux qui cherchaient partout un refuge sans le trouver.

—Il y aurait un moyen de sauver l'enfant! dit Rouletabille: ce serait de tuer le Bulgare.

Et il sortit son revolver de sa poche.

Ivana avait entendu la phrase, avait vu le mouvement. Elle se jeta sur la main du reporter.

—Vous n'allez pas commettre ce crime? s'écria-t-elle.

—Quel crime?… répliqua Rouletabille, en se dégageant. Celui de tuer un bourreau d'enfants?…

—C'est un Bulgare!… Et vous ne tirerez pas sur un Bulgare, moi étant là!…

—Je vous obéis, Ivana, fit Rouletabille sur un ton glacé; mais soyez Bulgare jusqu'au bout et ayez au moins le courage de regarder mourir cette enfant!

La petite avait trébuché tout près du soupirail où se tenaient Ivana et le reporter; et le soldat, encouragé par les ricanements de ses camarades, s'apprêtait à faire un mauvais parti à la petite, quand celle-ci glissa sous ses yeux et disparut comme par enchantement dans la terre.

C'était Ivana qui avait allongé les bras hors du soupirail et avait attiré l'enfant dans la cave, d'un mouvement si rapide et si spontané que les reporters en furent aussi étonnés que le soldat lui-même.

La petite tremblait comme une feuille dans les bras d'Ivana qui essayait de la rassurer, pendant que, sur la place, les Bulgares, furieux, se concertaient, et s'étant rendu compte que leur proie leur avait échappé par le soupirail, se précipitaient dans la maison.

—Ah bien! s'écria La Candeur, une fois de plus nous voilà propres!

—Ils vont venir nous fusiller ici, croyant avoir affaire à des Turcs; nous ferions bien de sortir, dit Rouletabille.

—Si nous sortons avec cette petite, dit Ivana, ils vont la tuer…

—Eh bien, laissez-la ici!… dit Vladimir, elle leur échappera peut-être.

—Non! s'écria Ivana. Sortez, vous autres!… Vous leur raconterez ce que vous voudrez!… Mais moi, je reste avec la petite.

L'enfant serrait éperdument de ses petits bras sa bienfaitrice…

—Vous allez vous faire massacrer toutes les deux ici!… ditRouletabille.

—Tant mieux! fit Ivana d'une voix sombre. N'avez-vous pas voulu sauver cette, enfant?… Je ne m'en séparerai pas!…

—Nous n'allons cependant pas tous nous faire tuer pour cette petite Turque! gronda La Candeur que le geste généreux d'Ivana avait d'abord enthousiasmé et qui commençait maintenant à le trouver un peu… encombrant…

Et comme des cris retentissaient dans la cour, il sortit de la cave en criant: «Francis! Francis!…» et en agitant un mouchoir en guise de signe de paix… Il fut tout de suite entouré de comitadjis qui l'assourdirent d'un charabia qu'il comprenait fort bien car il était accompagné de gestes de menaces. Ils réclamaient, à ne s'y point méprendre, la petite fille et ils accusaient La Candeur de la leur avoir prise!… Ils le malmenèrent même assez fortement et cela aurait pu tourner mal, car La Candeur commençait à fermer les poings, quand Rouletabille, Vladimir et Tondor sortirent de la cave.

Vladimir s'avança et parla aux comitadjis avec une grande audace, criant plus fort qu'eux, se disant l'ami du général Stanislawoff, représentant Rouletabille comme le plus grand reporter de l'Europe qui avait été obligé de se cacher avec ses compagnons au fond de cette cave pour échapper à la rage meurtrière des Turcs. Il leur dit encore qu'ils avaient avec eux la nièce du général Vilitchkov, pupille du général-major, mais que celle-ci ne sortirait de son trou que lorsque les Bulgares auraient juré de la laisser passer avec cette petite fille qu'elle avait en effet arrachée à la barbarie de ses compatriotes. Sur quoi Vladimir leur fit honte de se montrer aussi sanguinaires que les oppresseurs de la Thrace qu'ils étaient venus châtier.

Il termina en déclarant que ses compagnons et lui exigeaient d'être conduits sur-le-champ, tous ensemble, à un officier d'état-major.

Les comitadjis, sous l'effet de cette menace inattendue, se consultèrent et finirent par promettre qu'ils ne toucheraient pas à la petite fille.

Rouletabille alla en prévenir Ivana qui consentit à se montrer avec l'enfant, la portant dans ses bras.

Alors les comitadjis lui dirent:

—Tu n'es pas la vraie nièce du général Vilitchkov, qui a été assassiné par les Pomaks, sans quoi tu n'essayerais pas de sauver une petite musulmane dont les parents ont assassiné tes parents! Donne-nous donc cette enfant et nous te vengerons, puisque toi, tu n'as pas le courage de le faire toi-même.

Ivana leur répondit:

—Je suis la nièce du général Vilitchkov et je vous ordonne de me conduire à votre chef.

—Nous n'avons pas de chefs! Nous sommes de libres comitadjis!… répondirent-ils, et ils voulurent mettre la main sur elle…

—Vous êtes des assassins… s'écria-t-elle.

Alors ce fut une mêlée indescriptible. Les reporters voulaient la défendre et les comitadjis voulaient l'atteindre. La Candeur criait toujours: «Francis! Francis!…»

Vladimir continuait de les menacer de la colère du général!

Rouletabille s'attendait à ce qu'ils fussent tous passés par les armes avant cinq minutes.

Et Ivana, avec une maladresse qui paraissait voulue, ne cessait pas d'invectiver les comitadjis et de les couvrir d'injures. L'un d'eux se rua tout à coup sur elle et, bousculant Rouletabille, leva un grand coutelas qui était destiné à la poitrine d'Ivana et qui vint frapper la petite musulmane.

L'enfant poussa un soupir, ferma les yeux et glissa d'entre les mains d'Ivana qui était restée debout, immobile, pâle d'horreur et tout éclaboussée de ce jeune sang vermeil.

Aussitôt comme si ce sang répandu avait eu la vertu d'apaiser toutes les colères, les comitadjis cessèrent leurs attaques et leurs cris et se mirent à la disposition des jeunes gens pour les conduire à l'état-major de la quatrième colonne de la troisième armée qui venait de s'installer à Almadjik.

Rouletabille accepta aussitôt et les jeunes gens s'en furent, entourés de comitadjis, comme des prisonniers.

Ils marchaient en silence. Rouletabille, à un moment, s'aperçut qu'Ivana pleurait. Il en eut le coeur tout chaviré, car il pensa qu'elle songeait à cette pauvre enfant qu'elle avait été impuissante à sauver. Il crut devoir lui adresser quelques paroles de consolation. Elle lui répondit textuellement:

—Je ne pleure point la mort de cette petite. Son sort était écrit. D'autres enfants turcs mourront encore comme sont morts d'autres enfants bulgares, comme est morte ma petite soeur Irène… Non, je pleure seulement ce coup de couteau dont cette enfant est morte, ce coup de couteau qui m'était destiné et qui aurait si bien fait mon affaire!…

Alors, entendant cela qui dépeignait son état de désespoir causé par une autre mort qui aurait dû au contraire la réjouir, Rouletabille se tut, décidé à ne plus lui adresser la parole, et la laissa marcher devant lui comme une étrangère. Il lui paraissait que tout lien était rompu entre eux deux et que rien ne les rapprocherait plus jamais…

Ils furent ainsi conduits jusqu'aux avant-postes, devant Almadjik, où ils trouvèrent l'état-major du général Dimitri Sanof et le général lui-même qui les reçut avec une véritable joie.

C'est à lui qu'Athanase s'était adressé après l'accompagnement de sa mission pour obtenir le commandement d'un petit détachement de cavalerie qui avait pris les devants et s'était porté sur le Château Noir, dans le but de délivrer la nièce du général Vilitchkov et les reporters français.

Bien qu'alors il ne l'eût point renseigné exactement sur la nature des services rendus par Ivana et ses compagnons, Athanase en avait assez dit, avant son départ, au général pour que celui-ci n'ignorât point que le général Stanislawoff serait reconnaissant à ses compagnons d'armes de bien traiter les jeunes gens.

Rouletabille raconta au général, en quelques mots, les péripéties de leur fuite de la Karakoulé, puis le Voyage que leur avait fait faire Athanase Khetew, leurs démêlés avec l'agha, enfin le combat auquel ils avaient assisté du haut des terrasses entre Athanase Khetew et Gaulow. Depuis sa victoire ils n'avaient pas revu Athanase Khetew.

Naturellement, Dimitri Sanof se mit à leur entière disposition pour tout ce dont ils pouvaient avoir besoin, et La Candeur, en entendant ces bonnes paroles, put croire que tous leurs malheurs étaient finis et qu'ils touchaient à la fin de leur mauvaise fortune.

Il trouvait, quant à lui, qu'il était grand temps qu'ils prissent quelque repos et goûtassent à quelques douceurs.

Rouletabille accepta de grand coeur les offres du général, mais il lui fit entendre qu'il lui serait particulièrement reconnaissant de lui faciliter sa tâche de reporter. Il s'estimerait amplement payé de tous les maux soufferts au fond de la Karakoulé s'il pouvait faire parvenir à son journal les nombreux feuillets de correspondance qu'il avait écrits depuis son entrée dans l'Istrandja-Dagh.

Le général lui répondit qu'il avait tout à fait confiance en lui et qu'il lui épargnerait les retards et les difficultés de la censure militaire pourvu qu'il prît, bien entendu, l'engagement de ne rien télégraphier ni écrire qui fût susceptible de gêner les mouvements de la troisième armée. Sur quoi il lui remit unelettre blanchequi lui permettait, à lui et à ses compagnons, d'aller où ils voulaient et partout où ils le jugeaient bon pour l'accomplissement de leur tâche.

Toutefois, le général ne crut point devoir cacher aux reporters qu'il leur serait à peu près impossible de correspondre avec Paris avant que l'armée eût atteint la ligne de Kirk-Kilissé-Selio-Lou, c'est-à-dire avant qu'elle ne fût sortie de l'Istrandja-Dagh; toutes les lignes de la région avaient été détruites par les Turcs, et les Bulgares passaient si vite qu'ils ne prenaient même point le temps de les rétablir.

—Ce n'est ni à Almadjik où nous sommes, aujourd'hui, dit le général, ni à Kadikeuï, où nous serons demain à midi, ni à Demir-Kapou, où nous serons demain soir, que vous pourrez télégraphier… dit-il, mais je vous donne rendez-vous à Akmatcha. Là, nous devons rétablir toutes les communications avec l'armée jusqu'à Mustapha-Pacha, jusqu'au quartier général, avant de tenter l'assaut des lignes de défense de Kirk-Kilissé. Si vous êtes là, dans les premiers jours, je vous promets de faire partir vos télégrammes, s'ils ne sont pas compromettants, mais ne tardez pas, car je ne pourrai plus répondre de rien sitôt que les opérations importantes auront commencé.

—Eh bien, général, nous allons partir tout de suite, fit Rouletabille. Comme cela, nous serons à peu près sûrs d'arriver à temps et de tout voir…

—Comme vous voudrez! répondit le chef, mais vous ne devez pas vous dissimuler les dangers d'une telle marche!

—Ils sont certains, dit La Candeur, le général a raison; nous allons nous faire tuer et je commence à en avoir assez, moi, de me faire tuer, dans ce pays si triste, où il pleut toujours!… Songe donc, Rouletabille, la guerre est à peine commencée et deux des nôtres sont déjà restés sur le carreau, ce pauvre Modeste et ce brave Katerdjibaschi!

—Eh bien, tu resteras sous ta tente, toi, La Candeur! tu resteras avecMlle Vilitchkov qui a besoin de repos!…

Mais Ivana déclara à Rouletabille et au général, lequel mettait galamment à sa disposition le confort un peu rustique de son quartier général, qu'elle tenait à être aux avant-postes et voulait être traitée par les chefs de son pays non point en femme, mais en soldat.


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