Chapter 3

Elle se fit donner les insignes de la Croix-Rouge et demanda certains pouvoirs qui lui permettraient de tenter de s'opposer aux excès et aux vengeances atroces des troupes à leur arrivée dans des contrées où elles trouvaient toute la population bulgare massacrée.

Le général, à ce propos, ne dissimula pas un amer sourire. Il se borna à lui dire qu'il souhaitait bonne chance à son zèle humanitaire…

—Cette guerre sera atroce, général, dit Rouletabille.

—Elle sera victorieuse, lui répondit-il.

Le lendemain, vers midi, les jeunes gens, avec l'avant-garde d'une brigade de la cinquième division arrivaient à Kadikeuï. Mais La Candeur n'était pas avec eux!…

Rouletabille ne lui avait accordé que trois heures de repos, et quand Tondor l'avait éveillé, La Candeur s'était mis dans un état de rage terrible, menaçant d'étrangler le domestique de Vladimir s'il se permettait de troubler encore son sommeil.

Alors Rouletabille avait ordonné à la petite caravane de partir sans plus s'occuper de La Candeur. Cependant il avait eu soin d'aller chercher sous la tête du reporter la fameuse serviette pleine d'articles qui, à travers toutes ces aventures, ne quittait jamais le bon La Candeur et lui servait d'oreiller.

Ils déjeunèrent en quelques minutes à Kadikeuï et se dirigèrent surDemir-Kapou.

La petite caravane suivait lugubrement un étroit sentier, à la file.D'abord Tondor en éclaireur, puis Vladimir, puis Ivana, puis Rouletabille.Tous étaient fort mélancoliques pour des raisons différentes. Vladimirétait triste parce que La Candeur lui manquait.

Autour d'eux, au-dessus d'eux, sur les cimes, ou marchant dans d'étroites vallées, les éclaireurs d'avant-garde de la prochaine colonne leur faisaient un cortège fort disséminé. De temps en temps, on entendait un coup de fusil… puis tout retombait à son morne silence. On traversait un désert dont tous les anciens habitants, les Turcs comme les Bulgares, avaient fui, instruits par les premières expériences.

Des colonnes de fumée montaient ça et là de chaumières en ruines.

Tout à coup, les jeunes gens entendirent un galop derrière eux et Vladimir poussa un cri de joie: il avait reconnu dans le nouvel arrivant La Candeur avec sa cantine aux chaussures qu'il avait retrouvée parmi le bagage rapporté, quelques jours auparavant, de la Karakoulé par Athanase. La Candeur crevait une mule sous lui pour rejoindre Rouletabille. Sa bête fit encore quelques pas, après avoir rejoint le cheval de Rouletabille, et puis s'abattit. Mais La Candeur avait déjà sauté sur le chemin et se précipitait vers son chef de reportage.

—Ah! bien! lui cria-t-il. Tu as la serviette!

Et il poussa un soupir de soulagement…

Ayant soufflé un peu, il reprit:

—Figure-toi que je rêvais que Marko le Valaque venait, pendant mon sommeil, me dérober ma serviette!… alors je me suis réveillé… je tâte sous ma tête!… Rien!… je bondis. Il n'y avait plus de serviette!… et vous étiez tous partis!… Alors, Rouletabille, j'ai pensé que tu pouvais très bien m'abandonner dans ce pays de sauvages…

—Au milieu de trente mille hommes qui veillaient sur ton repos!… ditRouletabille très froid.

—Tu pouvais très bien m'abandonner, moi, mais j'ai pensé que tu étais incapable d'abandonner la serviette aux reportages! Tu vois que je n'ai pas perdu de temps pour venir la rattraper… rends-moi la serviette!

—Je regrette que tu te sois dérangé pour elle, dit Rouletabille. Tu ne l'auras plus.

—Je n'aurai plus la serviette, moi!…

—Non!… tu ne l'auras plus!…

—Et qui est-ce qui l'aura, alors?…

—Quelqu'un qui en est digne!… et ce n'est pas toi!… Tu as cessé d'être mon secrétaire, La Candeur! Tu as cessé d'être mon second! Tu pourras dormir tout ton saoul!… partir, rester, retourner à Paris… faire tout ce que tu voudras!… ça m'est parfaitement égal! Tenez, Vladimir, voilà ma serviette, je vous nomme mon kaïmakan!… mon khalifat!…

Et il lui donna la serviette, insigne de ses nouvelles fonctions. La Candeur poussa une sorte de rugissement, mais Vladimir se fit à l'instant plus grand sur ses étriers et La Candeur baissa la tête, effroyablement humilié…

On ne l'entendit plus.

Rouletabille se replongea dans ses amères réflexions jetant de temps à autre un coup d'oeil sur Ivana qui se laissait aller au pas de sa bête sans plus faire attention au reporter que s'il n'existait pas.

C'était à la fois trop de mépris et trop d'injustice! Rouletabille avait eu beau prendre la résolution de rester désormais indifférent à tout ce que pourrait faire cette fille bizarre et incompréhensible, il n'en était pas moins horriblement vexé de l'absolue indifférence avec laquelle elle le traitait…

Il sentait monter en lui une sourde colère contre l'ingrate et, comme il arrive souvent, ce ne fut point sur l'objet même de cette colère que celle-ci retomba…

Ses regards hostiles rencontrèrent par hasard La Candeur qui avait pris tranquillement son parti de faire le chemin à pied et qui, depuis quelques instants, faisait même ce chemin joyeusement, et en sifflotant, manifestation bien anodine contre la mercuriale de tout à l'heure.

Rouletabille se trouva tout de suite furieux de la bonne humeur de LaCandeur. Il la trouva insultante, et il cherchait déjà l'occasion de luidire quelque chose de désagréable, quand, soudain, il s'aperçut que LaCandeur portait la serviette!…

—La Candeur!…

—Quoi? Qu'est-ce qu'il y a?…

—Viens ici!…

—Qu'est-ce que tu veux?

—Je te dis de venir ici!

La Candeur s'en vint auprès de Rouletabille en le regardant, la bouche ouverte, avec de grands yeux naïfs:

—Qu'est-ce que j'ai encore fait de mal?

—Pourrais-tu me dire ce que c'est que tu portes, là, sous ton bras?

—Sous le bras? Tu le vois bien, c'est la serviette!…

—Tu l'as chipée à Vladimir!

—Moi? pas du tout! me prends-tu pour un voleur?

—Comment se fait-il que Vladimir, à qui j'avais confié cette serviette, te l'ait rendue?

—C'est moi qui la lui ai reprise par pitié, parce que je le trouvais trop chargé.

—Trop chargé avec une serviette?

—Je vais te dire: c'est Vladimir qui a d'abord eu pitié de moi en me voyant à pied, portant ma cantine: alors, comme il était à mule, il a eu la bonté de prendre avec lui ma cantine. Une fois qu'il a eu la cantine, je l'ai trouvé bien embarrassé avec ma cantine et la serviette; alors je lui ai repris la serviette!…

—C'est bien, envoie-moi Vladimir!…

Arrivée de Vladimir, qui baisse le nez et a l'air certainement plus embarrassé que s'il avait conservé la serviette. Même air naïf que La Candeur:

—Monsieur?

—Vladimir, dit Rouletabille, j'avais fait de vous mon secrétaire. C'était un honneur!

—Oui, m'sieur…

—Je vous avais donné ma serviette!

—Oui, m'sieur!

—Vous saviez que ce que j'en faisais était pour punir La Candeur, qui tenait beaucoup à cette serviette?…

—Oui, m'sieur!…

—Comment se fait-il que La Candeur porte maintenant cette serviette que je vous avais confiée?

—Monsieur, il me l'a achetée!

—Ah! ah!… Il vous l'a achetée!… Et vous trouvez tout naturel de vendre une serviette qui ne vous appartient pas… de la céder pour quelques sous, au premier venu!…

—Monsieur, je ne l'aurais pas vendue au premier venu!…

—Allons donc! Il n'aurait eu qu'à y mettre le prix! Je vous connais maintenant, beau masque!…

—Monsieur, je suis fâché que vous ayez une aussi mauvaise opinion de moi!… Je vous répète que je ne l'aurais pas vendue au premier venu parce que le premier venu ne me l'aurait jamais payée aussi cher que La Candeur!… et je ne vous cache pas, monsieur, que c'est à cause de l'importance de la somme que j'ai cédé votre serviette…

—Qu'est-ce que vous me racontez, Vladimir? La Candeur n'a pas le sou!…

—La Candeur, monsieur, est très riche… ou du moins il l'était!…

—Enfin! il ne vous a pas acheté cette serviette quarante mille francs!…Il est trop tard!…

—Monsieur, il me l'a achetée cent mille!…

—Cent mille francs!…

Ici, La Candeur, qui avait écouté tout ce dialogue, se redressa de toute sa taille, qui était haute, et il dit:

—Qui est-ce qui ne donnerait pas cent mille francs pour avoir l'honneur de porter la serviette de Joseph Rouletabille, le premier reporter de l'Époque?

—Tu te fiches de moi, dit Rouletabille…

—Je ne me fiche de personne!… Sans compter qu'en donnant ces cent mille francs à Vladimir, j'ai fait une excellente opération, se glorifia La Candeur.

—Explique-moi un peu cela, dit Rouletabille.

—Voilà… Tu vas voir comme c'est simple. Après que tu nous eus confisqué mon argent et nos cartes, nous avons continué de jouer à un autre jeu!

—Ah! Ah!…

—Quand le service nous le permettait…

—Oui, oui!…

—Et sans que tu t'aperçoives de rien, car nous n'aurions pas voulu te faire de la peine…

—Va donc!

—Cette fois, j'ai commencé par perdre!

—C'était bien fait!

—Attends donc!… comme je n'avais plus d'argent, j'ai signé des billets à Vladimir pour une somme assez rondelette. Or ces billets, étant à échéance assez rapprochée, m'empêchaient de dormir. Je suis un peu comme ce pauvre Modeste, moi, je tiens beaucoup à mon sommeil. Si bien que j'ai tout fait pour regagner mes billets.

—Tu as triché! dit Vladimir.

—Je l'avoue… J'ai si bien triché que j'ai gagné presque tout le temps, et qu'après avoir regagné mes billets, j'en ai gagné d'autres que j'ai fait, cette fois, signer à Vladimir… Je lui en ai fait signer pour cent mille francs… Cent mille francs de billets, c'est quelque chose, même quand ils sont signés par Vladimir Pétrovitch de Kiew.

—Je doute, dit Rouletabille, qu'ils aient produit sur Vladimir le même effet que sur toi. N'est-ce pas, Vladimir?

—Eh! monsieur, je suis d'une famille fort honorable, répondit Vladimir, et si ces billets ne venaient point me troubler la nuit, ils me donnaient une mine fort renfrognée pendant le jour.

—Je ne m'en suis jamais aperçu, dit Rouletabille.

—Parce que c'est un garçon bien élevé, répliqua La Candeur, et qu'il sait dissimuler devant toi. Mais quand il était seul avec moi, c'était incroyable la mine qu'il me faisait. Encore tout à l'heure, je l'ai vu si triste que je lui ai dit: «Rends-moi la serviette, je te rendrai tes cent mille francs!» Il m'a allongé la serviette, je lui ai passé ses billets… et maintenant voyez comme il est gai! J'aime les gens gais, moi!… Je les aime d'autant plus qu'ils deviennent plus rares dans ce satané pays de misère! Ainsi, toi, par exemple, toi, Rouletabille, qui étais si gai autrefois!…

Rouletabille coupa aussitôt la parole à l'indiscret La Candeur.

—Tu n'as pas besoin d'être si fier, dit-il, parce que tu as acheté une serviette avec cent mille francs de billets que Vladimir ne t'aurait jamais payés!…

—Voilà pourquoi je prétends aussi avoir fait une excellente opération! répondit du tac au tac La Candeur en donnant une petite tape d'amitié à la serviette.

—Au fond, reprit Rouletabille, la serviette appartient toujours àVladimir, et si tu es juste, tu vas la lui rendre!…

—Jamais de la vie!… Et pourquoi donc la lui rendrais-je?…

—Parce que tu ne l'as gagnée qu'en trichant, et cela de ton propre aveu…

—Oh! de ce côté, je suis bien tranquille… dit La Candeur en regardantVladimir du coin de l'oeil.

—De fait, monsieur… dit Vladimir, j'avouerai que je trichais aussi!…

—Parbleu! fit La Candeur, sans ça je ne me serais jamais permis…

—Seulement, il triche beaucoup mieux que moi; ça n'est pas de jeu, dit Vladimir, et une autre fois, il sera entendu que nous ne tricherons plus!…

—Et à quel jeu trichez-vous donc, puisque vous n'avez ni cartes, ni dés?

—Ah! ça, monsieur, c'est notre affaire, fit Vladimir en faisant partir sa mule au trot… Vous comprenez que moi, maintenant, j'ai envie de lui regagner la serviette!…

Rouletabille et La Candeur restèrent seuls.

—Tu n'as pas honte, La Candeur, d'être joueur à ce point? grondaRouletabille qui adorait La Candeur.

—Rouletabille, ne me méprise pas trop!… c'est le seul vice qui me reste des trois que j'avais quand tu ne me connaissais pas encore!…

—Et quels vices avais-tu donc encore, La Candeur?

—Le vin et les femmes!

—Pas possible! je ne te vois jamais parler à une femme et tu ne bois guère!…

—Je m'étais mis à boire par désespoir! Tu saisis!…

—Parfaitement!… Tu aimais et tu n'étais pas aimé?…

—Ce n'est pas ça du tout… Chaque fois que j'ai voulu être aimé d'une femme, ça n'a pas été long, dit La Candeur; je n'avais qu'à me montrer, et, comme je suis assez bel homme, la chose était faite tout de suite…

—Alors?…

—Alors, j'avais tant de succès près des femmes que c'est ce qui m'a porté malheur. Non seulement, j'avais les femmes que je désirais… mais il s'est trouvé une femme qui a voulu m'avoir et que je ne désirais pas…

—Oui-da!… Elle n'était point jolie?…

—Ce n'était point qu'elle fût laide, mais elle était toute petite… Oh! j'ai rarement vu une aussi petite femme… Elle aurait eu du succès dans les cirques; mais elle n'allait point dans les cirques, car elle était comtesse…

—Mâtin, tu te mets bien, La Candeur…

—Écoute, Rouletabille, je te raconte toute ma vie parce que je ne veux plus rien avoir de caché pour toi, mais promets-moi le secret, car il m'est arrivé une aventure épouvantable avec cette comtesse…

—Que t'est-il donc arrivé, grands dieux?

—Je me suis marié avec elle!…

—C'est vrai?… Je ne t'appellerai plus que M. le comte!…

—Garde-t'en bien, malheureux, si tu tiens à ma tête!

—Eh mais! tu m'intrigues! Raconte-moi donc comment tu t'es marié, toi si grand, avec une aussi petite femme que tu n'aimais pas et que tu ne désirais pas!… Mais sans doute désirais-tu devenir comte?…

—Pas du tout! voici comment les choses se sont passées: je monte en wagon; la petite femme en question est si petite que je ne l'aperçois même pas!… je m'endors… mais bientôt je suis réveillé par des cris perçants et je vois devant moi une espèce de poupée qui gesticule et dont les vêtements étaient dans le plus grand désordre… en même temps le train s'arrêtait et presque aussitôt un contrôleur se présentait… La poupée déclare en pleurant que j'ai voulu abuser de son innocence!… je proteste de toutes mes forces!… on ne me croit pas!…

—Pauvre La Candeur!…

—J'ai oublié de te dire que cette chose se passa en Angleterre…

—Aïe!…

—Ça n'a pas traîné… On a dressé procès-verbal contre moi et pour ne pas aller en prison, j'ai dû «épouser»!…

—On m'a toujours dit, en effet, que c'était très dangereux de voyager en chemin de fer, de l'autre côté du détroit!

—Très dangereux!… mais qui est-ce qui aurait pu se douter?

—Qu'est-ce que tu allais donc faire en Angleterre?

—Ces événements se déroulaient avant mon entrée àl'Époque. Je venais de donner ma démission d'instituteur-adjoint, pour faire de la littérature… Me trouvant à Boulogne un jour d'été où il faisait très chaud, j'avais pris le bateau qui partait pour Folkestone, histoire de goûter la fraîcheur de la mer pendant quelques heures. J'avais un billet d'aller et retour et ne croyais passer en Angleterre que quelques minutes. Mais je rencontrai là-bas un inspecteur de la Biarritz-School qui m'engagea à partir aussitôt pour Londres où l'on attendait un professeur de français auquel on laisserait assez de loisir pour faire de la littérature. Il me mit dans le train et c'est alors que le malheur arriva, ainsi que je viens de te le narrer.

—Un malheur! répéta Rouletabille. Je ne vois point que ce soit un si grand malheur d'épouser une comtesse!… Tu aurais dû être enchanté, au contraire… Songe donc, dans ta situation…

—D'autant plus que la comtesse était riche.

—Voyez-vous cela!

—Mais vraiment elle était trop petite… Tu ne peux pas t'imaginer ce qu'elle était petite… A l'église (car elle était catholique et a tenu à se marier en grande pompe), à l'église, elle ne pouvait pas me donner le bras; je la tenais par la main; on riait. Je ne te dirai pas ce que j'ai souffert… Ce géant et cette naine! On se bousculait partout pour nous voir passer car elle me traînait partout, partout… dans les magasins, au théâtre, dans tous les endroits où je n'aurais pas voulu mettre le pied avec elle… Elle ne me lâchait pas d'un instant, car elle était fort jalouse… Ainsi chaque fois qu'elle me voyait prendre ma canne ou mon chapeau, elle me disait: «Je vais sortir avec vous,my love», et en effet elle sortait avec moi! Je dus bientôt prendre la résolution de ne plus sortir que lorsqu'elle m'y forçait.

—Mais comment cette petite naine pouvait-elle forcer le géant que tu es à faire quelque chose qui te déplût?

—Elle me battait.

—Elle est bien bonne!

—Ah! tu ris… tu ris, Rouletabille! Il y a si longtemps que je ne t'ai vu rire!… Cela me fait plaisir de te voir un peu gai… Rien que pour cela, vois-tu, je ne regretterai pas de t'avoir confié le grand secret de ma vie, exprima le bon La Candeur, les larmes aux yeux.

—Alors, elle te battait?

—Comme plâtre!…

—Et tu ne lui rendais pas les coups qu'elle te donnait!…

—Je ne le pouvais pas!… Si je lui avais donné une gifle ou un coup de poing, elle en serait morte et j'aurais été pendu, bien sûr!…

—Et je ne t'aurais pas connu!… Tu as bien fait de ne pas la battre, La Candeur… Mais elle ne devait pas te faire grand mal, elle était si petite!…

—C'est ce qui te trompe!… Ainsi, elle me pinçait à me faire crier, me tirait les cheveux à me les arracher!…

—Tu te mettais donc à genoux!

—Non! c'est elle qui montait sur les meubles. Par exemple, j'entrais dans une pièce après avoir prudemment poussé la porte et constaté que ma femme n'y était pas. Pan! je recevais une gifle ou j'avais un petit démon pendu à ma chevelure! Elle m'avait attendu, montée sur une chaise ou cachée sur une console… Tu m'avoueras que, dans ces conditions, la vie devenait impossible!…

—Je l'avoue!…

—Et elle me trompait!…

—Ah bien!…

—Elle me trompait avec un autre géant, un tambour-major de highlanders avec lequel elle gaspillait notre fortune… Que veux-tu, cette naine n'adorait que les beaux hommes!… C'est une loi de la nature… Combien de fois ai-je rencontré de tout petits hommes avec de grandes femmes!

—Si c'est une loi de la nature, tu aurais dû aimer ta femme qui était petite, puisque tu es grand! fit remarquer Rouletabille.

—Eh bien, je fais sans doute exception à la règle… car cette petite femme, je la détestais et elle m'a dégoûté à jamais de toutes les femmes, petites ou grandes, avoua La Candeur avec un gros soupir. La meilleure, vois-tu, Rouletabille ne vaut pas cher… et je connais quelqu'un qui devrait tirer parti de ma triste expérience!…

Rouletabille, comprenant l'allusion, fronça le sourcil. S'il plaisait à La Candeur de lui faire ses confidences, il n'aimait, lui, raconter son histoire à personne!

—Revenons à notre sujet, fit-il assez brusquement. Puisqu'elle te trompait et que tu aurais voulu t'en débarrasser, tu n'avais qu'à la faire prendre avec son highlander.

—J'ai tout fait pour cela, dit La Candeur, mais si tu crois que c'était facile!

—Pourtant, si ce highlander était aussi grand que toi, il n'était point difficile de le faire surveiller!…

—Certes, il n'échappait point aux regards… et lui, on le trouvait toujours!… Mais elle, elle, tu comprends! on n'arrivait jamais à la surprendre… Oh! il y avait de quoi devenir enragé!…

—Mon pauvre ami!…

—Si par hasard j'avais surpris un bout de conversation et si j'étais sûr qu'il y eût rendez-vous, je prévenais aussitôt un homme de loi… Nous arrivions, certains de la pincer au nid… Je faisais garder toutes les issues, toutes les ouvertures, je faisais même garder le toit, toute la maison du rendez-vous depuis les soupiraux de cave jusqu'au faîte des cheminées… Et l'on entrait!… On trouvait bien notre highlander, qui le plus souvent était en costume sommaire, se plaignant de la chaleur et déclarant qu'il aimait se mettre à son aise… Mais elle, elle… on n'a jamais pu savoir ce qu'elle devenait ni par où elle passait!… On fouillait tout! On bousculait tout!… Pas de comtesse!… Elle nous avait passé entre les jambes comme une souris ou par-dessus la tête comme un oiseau… et quand je rentrais à la maison, je la trouvais tranquillement installée devant sontea and toastset me disant:How do you do, my love?… (Comment allez-vous, mon amour?) Oh! oh!…

—Oui, approuva Rouletabille… Oh! oh!… Et combien de temps cette petite aventure a-t-elle duré?

—Deux ans, Rouletabille!… Deux ans! Quand j'y pense, j'en suis encore malade!

—Et comment a-t-elle fini?…

—Eh bien! voilà! j'avais renoncé à surprendre ma femme avec le highlander; j'avais renoncé à tout! et je passais mon temps au fond de mon bureau, à relireles Trois Mousquetaires, suprême consolation, même en anglais. C'est là que je vis qu'Athos, qui avait eu, lui aussi, une terrible aventure d'amour, s'en était consolé en buvant plus qu'à sa soif!… Nous avions une cave bien garnie, je me suis mis à boire. Je fis comme Athos!… J'étais ivre les trois quarts du temps et c'est ce qui m'a sauvé!…

—Comment cela?…

—Oh! c'est très simple: un soir, j'étais tellement ivre que je me suis assis sur elle sans m'en apercevoir!…

—La pauvre petite!…

—Certes! exprima La Candeur, sur un ton contrit, tu fais bien de la plaindre, Rouletabille, car le lendemain matin, quand je me réveillai, il n'en restait plus grand'chose. Je fis du reste, tout mon possible pour la rappeler à la vie, mais mes efforts restèrent vains et je m'empressai de repasser la Manche pour échapper aux justes lois. En remettant le pied sur le quai de Boulogne, je me jurai que jamais plus je ne traverserais le détroit, de ma vie, dussé-je vivre cent ans et dût-il faire plus chaud qu'aux tropiques! Du reste, je ne m'attardai point sur cette plage que je trouvai trop près du foyer conjugal, je traversai toute la France, m'enfermai dans un coin perdu des Alpes, et revins enfin à Paris, n'ayant plus le sou et poussé par la faim et le besoin qui ne me quittait pas de faire de la littérature…

—Et tu n'as plus eu d'ennuis à la suite de cette fâcheuse affaire, mon pauvre La Candeur?

—Ma foi non! ma femme me laisse bien tranquille depuis qu'elle est morte.On a dû là-bas, me rechercher pendant quelque temps, j'ai dû certainementêtre condamné à quelque chose, je n'en sais rien et n'en veux rien savoir.Et j'ai changé de nom! Le mari de la comtesse est mort!

—En réalité, comment t'appelles-tu?… demanda Rouletabille curieux.

—Écoute, Rouletabille, as-tu bien besoin de connaître le nom d'un pauvre homme qui a peut-être été condamné à mort?

—Non! répondit le reporter, pensif, et je te demande pardon de t'avoir fait revivre cette épouvantable histoire!…

—Tu peux être sûr que tu es le seul à qui je l'ai racontée!…

Et La Candeur, après avoir poussé un effrayant soupir, ajouta:

—Tu connais les femmes, maintenant!… Méfie-toi!…

Mais Rouletabille fit celui qui n'avait pas entendu.

—Tiens! dit-il, tu dois être fatigué, monte un instant sur ma bête, moi je vais me délier les jambes…

—Ça n'est pas de refus, dit La Candeur.

Et il prit la place de Rouletabille sur la selle sans effort, simplement en passant l'une de ses longues jambes par-dessus la monture qui, immédiatement, courba les reins.

—Ce n'est qu'un cheval! fit-il avec un sourire que Rouletabille ne lui avait jamais vu, tant il était désabusé… Juge un peu, mon vieux, si c'était une comtesse!… Vois-tu, Rouletabille, les femmes, moi, je m'assieds dessus!…

Rouletabille pressa un peu le pas… Mais La Candeur le rejoignit en poussant sa bête pour laquelle il demanda grâce.

—Ne marche donc pas si vite!… Et laisse-moi te dire des choses pour ton bien!… Je sais que tu n'aimes pas les conseils et que, peut-être, en t'en donnant, et de tout coeur, j'encourrai ta colère… Mais tant pis, c'est mon amitié pour toi qui parle: cette femme fera ton malheur!…

Ce disant, il lui désignait Ivana qui chevauchait à quelques pas devant eux…

Rouletabille frissonna et voulut encore hâter sa marche…

—Écoute-moi donc! reprit La Candeur. Laisse-moi te dire qu'elle ne t'aime pas… qu'elle ne t'a jamais aimé… et qu'elle ne t'aimera jamais… Vois-tu, quand on a fait pour une femme ce que tu as fait pour elle, eh bien! on ne vous en récompense pas en vous montrant une figure pareille!… Ah! mon petit!… Je ne suis pas bien malin, mais j'ai des yeux pour voir… Voilà une petite femme qui avait été enlevée par unTeur… Tu te lances à sa poursuite et tu la délivres le jour de ses noces! Et leTeurest mort!… Eh bien! elle devrait être dans la joie!… Elle devrait t'embrasser!… Puisque nous sommes sauvés, et puisque, grâce à toi, elle a pu, tout en échappant auTeur, rendre un grand service à son pays!… Elle devrait te couvrir de remerciements et de baisers!… Elle ne te regarde même pas et elle paraît plus défaite qu'une morte!… M'est avis que cette femme-là regrette sonTeuret qu'elle ne te pardonne pas d'être venu déranger sa nuit de noces!…

Rouletabille obstinément se taisait, mais les mots de La Candeur lui tombaient comme du plomb fondu sur le crâne…

—Tu ne dis rien!… C'est que tu n'as pas une bonne raison à me renvoyer!… Lui as-tu seulement demandé pourquoi elle était triste comme ça?

—Non! fit Rouletabille sans oser regarder La Candeur.

—Si tu ne le lui a pas demandé, c'est que tu es de mon avis et que tu sais à quoi t'en tenir!… As-tu vu comme elle a couru après sonTeur? Elle voulait le tuer, qu'elle disait!… Quand on le lui a tué devant elle, sonTeur, elle a failli se trouver mal!…

—Ah! fit Rouletabille, tu t'en es aperçu?…

—Penses-tu!… Et Vladimir aussi s'en est aperçu!… Et il pense comme moi!… Tu te dessèches pour une petite femelle qui se moque de toi et qui ne vit plus depuis la mort de sonTeur!

—Tu dis des bêtises, répliqua d'une voix sourde Rouletabille qui souffrait mille supplices… S'il en était ainsi rien ne la forçait à me suivre quand je suis allé la chercher dans le harem! Elle n'avait qu'à rester avec sonTeur, comme tu dis!…

—Mon Dieu! répliqua l'entêté La Candeur, je n'étais pas là quand tu l'as ravie aux joies conjugales, mais déjà, la veille, elle t'avait renvoyé bredouille sur les toits et peut-être que le lendemain, quand tu es revenu, elle avait eu le temps de se fâcher avec sonTeur… Dans tous les ménages, il y a des quarts d'heure de fâcherie… et puis on se raccommode!… En tout cas elle a eu le temps de se raccommoder avec sonTeur, dans le cachot du souterrain!…

—Tu mens! gronda Rouletabille, furieux.

—Je mens! Demande à Vladimir si je mens! Et à Tondor! Tu pourrais le demander aussi à Modeste et et au katerdjibaschi s'ils n'étaient pas morts!… Mais c'était devenu la fable de tout le monde à l'hôtel des Étrangers!…

—Tu mens! tu mens! tu mens! répétait avec rage Rouletabille dont la gorge était pleine de sanglots!… Tais-toi!… Je ne veux plus t'entendre… ni toi, ni Vladimir, ni personne!… Vous m'êtes tous odieux!… Tiens! rends-moi cette pauvre bête! Tu vois bien que tu l'écrases!…

Et il n'attendit même pas que La Candeur fût tout à fait descendu de selle; il le bouscula, prit sa place d'un bond, enfonça ses talons dans les flancs de la bête et courut loin d'eux, loin d'Ivana, loin de tout le monde… pour rester tout seul, tout seul avec sa peine…

Les paroles de La Candeur l'avaient d'autant plus déchiré qu'elles étaient le fidèle écho de sa pensée tourmentée, parlant à son coeur douloureux… Ah bien, si La Candeur avait su que Rouletabille avait surpris Ivana en train de faire évader Gaulow!… Alors, alors il l'eût méprisé, c'était sûr, car pour conserver au coeur un sentiment pour une fille capable d'une chose pareille, il ne fallait pas seulement être amoureux, il fallait être lâche!…

Et c'est vrai qu'il était lâche!… Il se le répétait à lui-même dans sa solitude, espérant vraiment qu'Ivana reviendrait à lui dans un de ces mouvements spontanés de tendresse qui suivaient jadis, sans qu'il eût pu jamais bien démêler pourquoi, ses longues heures d'hostilité…

Cette sombre attitude de désespoir ne fit que s'accroître chez Ivana, et nous pouvons dire qu'elle fut poussée à son paroxysme vers la fin de cette journée mémorable, où les quatre colonnes de la troisième armée, ayant resserré leur front autour de Kirk-Kilissé, depuis Demir-Kapou jusqu'à Seliolou, attaquèrent furieusement les troupes ottomanes dès la tombée de la nuit.

Nos jeunes gens se trouvaient à l'extrême gauche bulgare et purent, dans l'après-midi, assister à de nombreux petits combats qui les conduisirent jusqu'aux rochers de Demir-Kapou vers les six heures du soir.

Cependant la nature rocheuse et escarpée du terrain avait été en particulier d'un précieux secours aux Turcs. Et aucun succès décisif n'avait été encore remporté à l'heure où nous nous retrouvons avec les reporters au fond d'un ravin entre Demir-Kapou et Akmatcha. La canonnade avait cessé peu après que l'obscurité était tombée, cependant que les deux infanteries adverses, abritées derrière les rochers, ne cessaient, au milieu de la nuit noire, d'échanger une vive fusillade.

S'étant glissés le long d'une arête rocheuse qui les masquait sur leur droite, Rouletabille et ses compagnons ne se trouvaient pas loin de ce village d'Akmatcha où le général leur avait donné rendez-vous dès le lendemain pour l'expédition de leur correspondance. Seulement Akmatcha était aux mains des Turcs et il s'agissait de les en déloger. C'est alors que l'état-major bulgare avait décidé de tenter une attaque de nuit, autant peut-être parce qu'on en craignait une de la part de l'ennemi que parce qu'on avait vaguement l'espoir qu'elle amènerait celui-ci à se retirer sur les forts et sous les ouvrages de Kirk-Kilissé. Ce furent deux bataillons de la cinquième division qui opérèrent cette attaque, dans le dédale rocheux de Kara-Kaja, vers la droite d'Akmatcha.

Ils réussirent à en gagner la crête au milieu d'une pluie de tempête dont la violence ne fit que redoubler quand ce fut au tour de la quatrième colonne de s'ébranler. Les reporters achevaient, à l'abri d'une cabane de branchages, de vider quelques boîtes de conserves qu'ils devaient à la générosité de Dimitri Sanof, dans le moment que passaient près d'eux, courant à l'assaut nocturne, les bataillons de la première brigade de la cinquième division.

Ivana se leva immédiatement pour suivre la troupe.

Elle avait arraché, dans l'après-midi, un fusil aux mains crispées d'un mort, s'était ceinturée d'une cartouchière, et avait déclaré qu'à la première occasion elle ferait le coup de feu. Sur une observation de Rouletabille, elle n'avait pas hésité à rejeter l'insigne de la Croix-Rouge.

Cependant, si elle s'était exposée volontairement aux balles turques, dans le courant de l'après-midi, elle n'avait encore pris part à aucune mêlée. Cette fois, Rouletabille vit bien qu'elle en devait avoir sa part.

Elle s'était jetée dehors, sous la pluie, sans dire un mot aux reporters. Rouletabille aussitôt s'était levé, mais La Candeur lui mit la main sur le bras.

—Minute!… Que vas-tu faire? lui demanda-t-il.

—Empêcher cette folle de se faire tuer!

—Je te préviens, dit La Candeur, que pour empêcher cette folle de se faire tuer, tu vas te faire tuer toi-même!…

—Possible! répliqua l'autre.

—C'est ton affaire! dit La Candeur d'une voix rauque, mais je te préviens également que comme je suis bien décidé à ne pas te quitter, tu vas me faire tuer aussi!

—Et moi aussi, dit Vladimir, car je ne quitte pas La Candeur.

—La Candeur et vous, Vladimir, je vous ordonne de rester ici jusqu'à la fin de l'action… dit Rouletabille. Quand Akmatcha sera pris, vous irez au bureau de poste, vous m'y trouverez!

—Ou nous ne t'y trouverons pas!

—Dans ce cas, tu as la serviette aux reportages! Tu les confieras toi-même au général en lui disant que c'est de ma part et que mon dernier voeu est qu'il les fasse parvenir sains et saufs au «canard»!… C'est entendu!… Ah! tu lui demanderas aussi la permission d'envoyer une petite dépêche sur le combat si ça ne le gêne pas trop!… Tu lui diras que les généraux bulgares peuvent bien faire ça pour moi!…

—Rouletabille! je vois de quoi il retourne… Tu ne vas pas empêcher cette folle de se tuer, tu vas essayer de te faire tuer avec elle!…

—Tu es fou!… s'écria le reporter. Je n'ai pas le moins du monde envie de mourir… Restez ici! et quant à moi, je vous promets d'être prudent!… Au revoir La Candeur!… au revoir Vladimir!…

Il leur fit signe de la main, ne voulant pas toucher la leur, se défendant d'une émotion qui le gagnait en se séparant, peut-être pour ne plus les revoir, de ses camarades… et il se jeta dehors sur les pas d'Ivana.

—Ah! la sacrée femelle, grogna La Candeur, la bouche pleine. On ne peut seulement pas dîner tranquillement! Crois-tu qu'elle l'a pris!… Si une bonne balle pouvait l'en débarrasser! C'est tout le bien que je lui souhaite, à cette Ivana de malheur!

—Tu vas voir qu'elle n'aura rien et que c'est lui qui écopera! émitVladimir.

—Tais-toi, idiot!… grogna La Candeur. As-tu bientôt fini? Il ne s'agit pas de se les caler jusqu'à demain matin… Tiens, écoute, v'là que ça recrache!… Ah! mince alors, ça chauffe! Faut pas laisser Rouletabille tout seul…

Quand ils furent dehors, ils virent tout de suite, derrière l'aiguille rocheuse qui les abritait, éclairée d'une façon intermittente par un feu d'artillerie des plus violents, Ivana et Rouletabille. Arrêtés par un mouvement de troupes, ils étaient devant eux à une centaine de pas.

La chevelure de la jeune fille était enveloppée d'un voile qui flottait derrière elle comme un petit fanion.

Ils entendirent soudain un appel de Rouletabille et accoururent:

—Qu'est-ce qu'il y a? Tu n'es pas blessé?…

—Non! Non!… c'est elle qui a disparu! Ivana! Ivana!…

Mais il y eut soudain un tel bruit de mitraille autour d'eux et au-dessus d'eux que ses appels furent perdus…

Ivana avait plongé tout à coup dans ce fleuve d'hommes qui se ruaient à la mort et elle était partie avec eux, s'était laissé emporter par eux vers la crête, là-haut, où se livrait un combat acharné, tout retentissant des cris atroces de la lutte à la baïonnette:Na noje! Na noje!«Au couteau»!

Les Turcs se défendaient avec vaillance.

Protégés par la nature, ils avaient encore fortifié leur position de réseaux de fil de fer, de trous de loup et de fougasses qui éclairaient à chaque instant la nuit d'une lueur d'enfer; enfin ils avaient amené une artillerie qui répondait coup pour coup à l'artillerie bulgare.

Au milieu de ces rochers, dans des entonnoirs où bouillonnait la mort, c'était un tumulte sans nom.

L'air était déchiré de cent tonnerres; des monceaux de rocs étaient projetés de toutes parts, les shrapnells éclataient au-dessus des tranchées, tuant ceux qui se croyaient le plus à l'abri; mais rien ne résistait à la «mitraille humaine»! C'était encore la plus forte, elle qui allait déloger de leur retraite souterraine où le plomb n'avait pu les atteindre, les soldats de Mouktar pacha!

Comment Rouletabille se trouva-t-il tout à coup, au beau milieu du combat, près d'Ivana, qui accrochait une baïonnette à son fusil fumant?

Il n'eût pu le dire… et il n'eût surtout pas pu dire comment ils se trouvaient encore intacts tous deux sous cette effroyable pluie de fer.

Le tir concentrique des Turcs était parfaitement dirigé et les obus étaient tombés drus sur les troupes à l'assaut en même temps que sur leurs pièces de campagne. Près des jeunes gens un chef de pièce et ses suivants avaient été mis en morceaux, la cervelle jaillissant des crânes et les entrailles répandues à terre dans une boue sanglante. Des suivants de réserve, venus remplacer leurs camarades, avaient subi le même sort… Et maintenant c'était le tour de la mitraille humaine de donner.

—En avant, les amis, à l'assaut!

C'est Ivana qui crie dans cette tempête et qui répète les ordres des chefs dans la langue farouche du Balkan.Na noje! Na noje!

Les clameurs perçantes des hommes se mêlent au bruit du canon et, semblables à des furies, les voilà tous qui bondissent, nul ne s'occupant ni des officiers ni des camarades qui tombent!

Sautant par-dessus les morts et les mourants, les survivants parviennent à une dizaine de mètres de l'ennemi, mais la paroi rocheuse est presque à pic ici et les arrête un instant… et une flamme terrible les couche sur le sol par centaines! En avant!… Voilà le marchepied qu'il faut aux survivants! Ils entassent les cadavres et ils grimpent sur eux comme des démons!

C'est la fin! Le Turc s'enfuit, abandonnant tout au vainqueur, ses blessés et ses approvisionnements. Du reste, il n'essaye plus nulle part de résister à une pareille marée humaine qui descend de tous les cols de l'Istrandja…

Rouletabille n'a eu d'yeux, pendant toute cette lutte farouche, que pourIvana.

Il a renoncé à la protéger et à se protéger lui-même.

Il obéit au mouvement qui l'enveloppe, qui l'emporte derrière elle.

Un moment il l'a vue tomber et il s'est précipité sur elle, l'a soulevée, l'a prise dans ses bras. Elle était couverte de sang et il n'eût pu dire à qui ce sang appartenait, s'il provenait d'une blessure à elle ou s'il venait de ceux qu'elle avait éventrés avec sa terrible baïonnette…

Il lui parlait, elle ne lui répondait pas.

Elle se débattait pour qu'il la lâchât.

—Mais tu veux donc mourir?… s'écria-t-il avec des sanglots.

Et elle clama désespérément:

—Oui! oui! oui!

Et elle lui glissa d'entre les bras pour courir encore à sa furieuse besogne, et il tourna la tête pour ne plus voir sa figure farouche de reine des batailles.

Quand, cette nuit-là, Akmatcha fut pris, Karakoï fut pris et que les troupes victorieuses se furent couchées, en attendant l'aurore, sur leurs positions, Rouletabille eut toutes les peines du monde à empêcher Ivana de dépasser la ligne des avant-postes.

Elle voulait combattre encore, poursuivre la mort, qui décidément la fuyait.

Elle avait une blessure à l'épaule droite qui saignait abondamment. Elle se défendit d'être soignée, et on lui banda son épaule presque malgré elle. Enfin elle s'allongea dans une tranchée et s'endormit, accablée.

Rouletabille la veilla jusqu'aux premiers feux du jour.

Et c'est ce jour-là, 24 octobre, que se passa cette chose étrange que fut la prise de Kirk-Kilissé.

Pendant la nuit, les Bulgares s'étaient arrêtés dans leur victoire sur toute la ligne, depuis Demir-Kapou jusqu'à Petra et Gerdeli, estimant leurs succès suffisants dans les ténèbres et, du reste, s'attendant encore, ainsi qu'ils l'ont avoué depuis, à un retour offensif de la part de l'ennemi.

Ils ne se doutaient nullement de l'immense panique qui s'était emparée de l'armée turque.

A l'aurore, Rouletabille, voyant toujours Ivana en proie au sommeil le plus profond, se dirigea vers Akmatcha, qui était à quelques pas de là, pensant qu'il y trouverait La Candeur et Vladimir, auxquels il avait donné rendez-vous au bureau de poste. C'est là, en effet, qu'il les trouva, et dans quel état! Ils étaient aussi lamentables, aussiécroulésque le bureau de poste lui-même. Ce n'était pas encore tout de suite qu'on allait pouvoir envoyer des dépêches!

Quant à La Candeur, il ne paraissait plus que le spectre de lui-même et il accablait sa poitrine de grands coups sourds comme font les pécheurs pénitents qui récitent avec une touchante ardeur leurmea culpa.

La Candeur s'accusait de la mort de Rouletabille et Vladimir avait grand'peine à le consoler. Ils avaient été séparés du reporter assez brusquement et ne l'avaient plus revu; ils l'avaient cherché toute la nuit parmi les cadavres…

—Ah! si je l'avais suivi plus vite, si j'avais été moins lâche, gémissait La Candeur, il serait encore en vie!… Je l'aurais défendu!… Je me serais placé devant lui!… Je serais mort à sa place!… Vladimir, tu ne sais pas tout ce que je dois à Rouletabille!… Dans mes reportages, c'est toujours lui qui m'a tiré d'affaire!… Sans lui, j'aurais été jeté à la porte du journal dix fois!… Je serais mort de faim!… Il m'a toujours défendu!… Il m'a toujours aidé… C'était un ami, celui-là!… Et moi je l'ai abandonné!…

—Pleure pas, dit Rouletabille, me voilà!…

Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. La joie étouffait LaCandeur… Tout à coup il se redressa en poussant un soupir effrayant:

—Malheureux! s'écria-t-il, voilà ton mauvais génie qui revient! Elle n'est donc pas morte, celle-là!

Rouletabille tourna la tête et aperçut Ivana. Il repoussa La Candeur en lui disant:

—Laisse-moi…tu ne m'aimes pas!

La Candeur chancela.

—C'est bien, c'est bien, fit-il, d'une voix sourde… s'il faut, pour t'aimer, aimer aussi celle-là, je l'aimerai!

—Alors, dit Rouletabille, veille sur elle comme tu veillerais sur moi…

—C'est entendu! grogna l'autre.

—Je puis compter sur toi?

—Je n'ai pas besoin de te le répéter…

Ivana arrivait, en effet… Elle était hâve avec une flamme sombre au fond de ses yeux magnifiques, déguenillée, les cheveux tordus farouchement sur le sommet de la tête et retenus par une écharpe flottante; elle avait passé un pantalon de fantassin que retenait à la ceinture la cartouchière. Elle avait son fusil sur le bras. Elle avait du sang à l'épaule. Elle était effrayante et belle.

Rouletabille voulut lui demander des nouvelles de sa blessure. Elle lui répondit:

—Les avant-postes viennent de recevoir l'ordre d'avancer; venez-vous avec moi? et elle gagna le chemin…

—Ah! ça ne va pas recommencer! grogna La Candeur.

Rouletabille le regarda tristement:

—C'est bien! c'est bien!… On y va!… dit La Candeur.

Et le bon géant, baissant la tête, emboîta le pas à Ivana. Il avait toujours sa serviette sous le bras. Il produisait un étrange effet, sur le champ de bataille, avec cette serviette, sa longue redingote noire, le seul vêtement propre qui lui restât, et sa cravate blanche, car La Candeur ne mettait jamais sa redingote sans sa cravate blanche. Il eût pu passer pour un notaire chargé de recueillir les testaments…

Ils s'en furent vers Raklitza, le premier grand fort qui défendait, au Nord-Ouest, Kirk-Kilissé. Ils se trouvaient sur la ligne des premiers éclaireurs qui avançaient encore bien prudemment, car on s'attendait à ce que les forts ouvrissent le feu d'un moment à l'autre sur Karakoï et Karakaja.

Or, les forts ne tirèrent nullement et pour cause!… Ivana, La Candeur, Rouletabille et Vladimir furent les premiers à entrer dans le fort de Raklitza. Ils y trouvèrent simplement quatre pièces de gros calibre qui n'avaient pas brûlé une gargousse, leurs servants s'étant enfuis en même temps que les derniers éléments d'infanterie que les Turcs y avaient laissés!…

Ce furent les reporters qui avisèrent du fait les soldats et leur dirent qu'ils pouvaient avancer sans crainte. Les officiers ne voulaient pas le croire, mais il fallut bientôt qu'ils se rendissent à l'évidence!

En même temps, ils retrouvèrent devant eux, au fur et à mesure qu'ils approchaient de Kirk-Kilissé, tous les signes d'une indescriptible panique.

Partout étaient laissées sur le sol les traces de la déroute. Plus de cinquante pièces d'artillerie étaient restées embourbées dans les ornières jusqu'aux essieux, abandonnées par leurs attelages dont les traits coupés pendaient encore à terre… puis c'étaient des caissons épars, un amoncellement fabuleux de cartouches à obus, non tirés, les uns rouges (les shrapnells ordinaires), les autres jaunes (obus explosibles), qui paraissaient d'étranges et somptueuses fleurs écloses en une nuit dans ce champ farouche…

Plus de 10.000 mausers et des millions de cartouches avaient été également jetés sur les routes pour délester les voitures… des approvisionnements considérables… tout cela abandonné sans qu'on eût même pris la peine ni le temps de la destruction… tant on avait hâte de fuir!…

Les soldats du général Radko Dimitrief, à ce spectacle, poussaient des hourras!…

Quant aux reporters, de même qu'ils avaient été les premiers à entrer dans le fort, ils furent les premiers à pénétrer dans la ville. Ce fut Ivana qui en prit possession sans que personne, du reste, s'y opposât, car ils ne rencontrèrent personne. Ils passèrent entre les ouvrages militaires, les redoutes abandonnées… pas un soldat!… pas un visage humain!…

Les quelques habitants qui n'avaient pas fui s'en étaient allés de bonne heure, par une autre route, au-devant de l'ennemi, pour lui annoncer l'abandon de la ville et lui apporter des fleurs!…

Les jeunes gens parvinrent ainsi jusque dans le palais du gouverneur, au milieu d'un prodigieux silence…

Ils allaient de cour en cour, de salle en salle, n'avaient qu'à pousser des portes, retrouvaient partout les traces d'une fuite éperdue…

Et ils pénétrèrent, sans bien savoir comment, sans l'avoir cherché, par hasard peut-être, dans le cabinet même de Mahmoud Mouktar pacha, général en chef de l'armée ottomane en fuite.

Nous disons «peut-être», car enfin il se pouvait très bien queRouletabille eût poursuivi ce hasard-là plus qu'il n'eût voulu l'avouer.

Il paraissait en effet s'intéresser beaucoup aux objets qui se trouvaient dans ce cabinet… Sur une table, il y avait des papiers, des cachets, de la cire… Fureteur, il jeta un coup d'oeil sur tout cela… allongea la main, puis sembla réfléchir, ne prit rien et redressa vivement la tête à un bruit d'argenterie qui venait de la salle à côté.

Il y courut.

C'était Vladimir qui vidait un tiroir.

Il le gronda fortement, cependant que l'autre réclamait le droit d'emporter «un petit souvenir».

—Mon Dieu, acquiesça Rouletabille, un petit souvenir, je veux bien! Mais vous n'avez pas l'idée de vous faire monter en épingle de cravate ces cuillers à pot en argent et ces louches en vermeil?… Venez par ici!… Je ne veux pas vous laisser seul avec l'argenterie… Regardez dans ce cabinet… Peut-être y trouverez-vous quelque objet sans valeur!…

Vladimir alla tout droit au bureau… Il vit les papiers, les blancs-seings, les cachets…

Peu scrupuleux, il se jeta là-dessus, rafla le tout, malgré les protestations de Rouletabille:

—Malheureux, que faites-vous là?…

—Ce que je fais là?… répliqua tranquillement Vladimir. Mais simplement mon devoir!… Si nous avons besoin un jour de «laissez-passer» et de blancs-seings pour nous promener parmi les armées turques, en admettant qu'il en reste encore, nous serons très heureux d'avoir la signature et le cachet du général en chef!…

—Je ne vous dis pas le contraire, Vladimir, répondit en hochant la tête Rouletabille, mais il faut qu'il soit bien entendu que ceci s'est passé en dehors de moi!… Moi, j'ai des responsabilités, je représente ici la presse française qui ne doit user que d'honnêtes procédés… Vous, vous êtes Vladimir de Kiew, vous pouvez prendre sur les tables et même dans les tiroirs tout ce qu'il vous plaît, ça n'étonnera personne!… Maintenant, allons-nous-en d'ici!… ajouta-t-il… Nous n'avons plus rien à y faire!…

Les soldats du général Dimitrief apprirent donc que Kirk-Kilissé était tombé entre leurs mains, alors qu'ils s'apprêtaient encore à combattre.

Et c'est ainsi que les deux grands forts cavaliers de Raklitza et de Skopes, qui couvraient la ville au Nord et qui étaient reliés entre eux par une série d'ouvrages en terre pour batteries de campagne et tirailleurs d'infanterie, ouvrages qui avaient été en leur temps fort appréciés par le général allemand von der Goltz, furent occupés par les Bulgares sans coup férir. L'armée turque s'était évanouie devant eux, et, si vite, qu'ils étaient fort embarrassés pour la poursuivre.

On avait perdu le contact, a raconté M. de Pennenrun. C'est alors que devant l'état de fatigue des troupes, les généraux Kenlentchef et Dimitrief et notre ami le général Dimitri Savof décidèrent d'un commun accord de suspendre leur mouvement en avant et d'attendre sur place les renseignements qu'allait sans doute leur procurer la division de cavalerie Nazlimof qu'ils venaient de lancer vers le Sud, dans la direction de Baba-Eski.

Kirk-Kilissé fut donc envahi par les troupes, mais non mis au pillage. On y vint surtout pour dormir, car les soldats, exténués par cinq jours de marche dans un pays aussi accidenté que la région alpestre et par deux jours de combat, avaient besoin surtout d'un peu de repos!

Quant à nos reporters, ils cherchaient moins un lit qu'un bon déjeuner.

Ils passèrent justement devant une antique auberge qui, déserte tout à l'heure, s'était remplie en un instant d'une clientèle bruyante, maintenue du reste dans les limites du droit de s'emparer du bien des gens par un détachement de riz-pain-sel chargé de faire l'inventaire des caves et celliers et aussi de distribuer les victuailles.

Comme ils se disposaient à entrer dans la cour, Rouletabille s'esquiva tout à coup pour suivre Ivana qui se refusait à pénétrer dans cette cohue. Il cria à ses compagnons qu'il les rejoindrait tout à l'heure.

Vladimir sut vite se débrouiller dans cette confusion, et bientôt, chargé d'un énorme cervelas et d'un jambon, un gros pain bis sous le bras, il courait chercher La Candeur au fond de la cour où il lui avait donné rendez-vous.

Il commençait de se désoler, car il ne l'apercevait point, quand tout à coup il vit la tête du bon géant passer par la portière d'une diligence au moins centenaire qui finissait de tomber en poussière sous un hangar:

—Eh bien, qu'est-ce que tu fais?… dit La Candeur. Monte donc!… On n'attend plus que toi!…

—Tu as mis la table dans la diligence?

—Sûr! et quand tu y seras, je tournerai l'écriteau «complet»!… On va être bien tranquilles là-dedans pour briffer! Ah! à propos, tu sais, nous avons un invité!

—Qui ça?…

—Monte!… tu verras!…

Intrigué, Vladimir se haussa sur le marchepied et regarda à l'intérieur de la diligence.

La Candeur, en effet, n'était point seul là-dedans; un second personnage achevait de mettre le couvert, sur une banquette, que garnissaient déjà des serviettes bien blanches, des assiettes, des épices, des verres et même des bouteilles!… L'homme se retourna.

—Monsieur Priski!…

Vladimir en apercevant leur geôlier duChâteau Noir, l'homme qui lui rappelait les plus cruelles mésaventures, laissa tomber le pain qu'il avait sous le bras. Et pendant que La Candeur courait le ramasser:

—Monsieur Priski! Mais vous n'êtes donc point mort!… Je croyais que LaCandeur vous avait tué!…

—Moi aussi, dit La Candeur.

—Moi aussi! fit M. Priski, mais vous voyez, j'en ai été quitte pour une oreille… bien que, dans le moment, j'en aie vu, comme on dit, trente-six chandelles!

Le majordome de Kara-Selim avait en effet un bandage qui lui tenait tout un côté de la tête. A part cela, il ne paraissait point avoir perdu le moins du monde sa bonne humeur.

—Si j'ai eu de la chance, vous en avez eu aussi, vous autres, de vous en être tirés!… émit avec politesse M. Priski.

—Ce n'est pas de votre faute, monsieur Priski!…

—Dame!… répondit l'autre. On se défend comme on peut! C'est vous qui avez commencé àm'arranger…[VoirLe Château Noir.]

—La paix!… commanda La Candeur. Maintenant, M. Priski est notre ami!N'est-ce pas, monsieur Priski?

—Oh! répliqua l'autre; à la vie à la mort! Rien ne nous sépare plus!…

—Et la preuve que M. Priski est notre ami, c'est qu'il nous offre ce beau poulet rôti!…

—Est-ce possible! monsieur Priski! s'écria Vladimir en apercevant un magnifique poulet tout doré que La Candeur venait de sortir de sous une assiette…

—Et aussi, continua La Candeur, de quoi l'arroser!… Regarde-moi ça, petit frère… Trois bouteilles de vieux bourgogne, mais du vrai!…

—Monsieur Priski, il faut que je vous embrasse! s'écria Vladimir.

Et il sauta au cou de M. Priski en répétant:

—Du bourgogne, monsieur Priski!… du vrai bourgogne!… moi qui n'ai jamais bu que du bourgogne de Crimée!… Vous pensez!…

—Pommard 1888!

—1888! vingt-cinq ans de bouteille!… Ah! monsieur Priski!… Et où donc avez-vous trouvé ces trésors?…

—D'abord, asseyons-nous et mangeons, conseilla La Candeur, dont les yeux sortaient de la tête à l'aspect de toutes ces victuailles… On commence par le jambon?…

—Non, par le cervelas!…

—Et on finit par le poulet!…

—D'abord, goûtons au pommard!… On peut bien en déboucher une bouteille!…

—Moi, fit La Candeur, je suis d'avis que l'on débouche les trois bouteilles!… Comme ça, nous aurons chacun la nôtre!…

—Va pour les trois bouteilles tout de suite, dit Vladimir, seulement tu y perds!…

—Pourquoi? questionna La Candeur, tout de suite inquiet.

—Parce que tu aurais certainement bu à toi seul, autant que moi et M.Priski…

—Bah! vous pourrez toujours me passer vos restes!

—Non, j'emporterai ce qui restera pour Rouletabille!

—Mais, espèce de Tatare de Vladimir que tu es, crois-tu donc que l'on trimballe un pommard de vingt-cinq ans comme un panier à salade, et puis, Rouletabille n'a pas soif, il est amoureux!… Ah! messieurs, ne soyez jamais amoureux!… C'est un conseil que je vous donne; sur quoi je bois à votre bonne santé à tous!…

—Hein! qu'est-ce que vous dites de ça? demanda M. Priski.

Les deux autres firent claquer leur langue.

—Eh bien, je déclare, émit La Candeur avec une grande gravité, que je commence à prendre goût à la guerre!

—Comme c'est heureux, fit Vladimir avec un sourire extatique de reconnaissance à sa bouteille, comme c'est heureux, La Candeur, que tu n'aies pas tué ce bon M. Priski!…

—Je ne m'en serais jamais consolé! affirma La Candeur en vidant son verre.

—Mais encore une fois, comment l'as-tu rencontré?

—Figure-toi, Vladimir, que je rôdais autour des caves, ne sachant par où pénétrer, quand j'entends une voix qui sort d'un soupirail.

«—Inutile de vous déranger, monsieur de Rothschild, disait la voix, voilà ce que vous cherchez!

«La voix de M. Priski!… D'abord je reculai… je crus à un revenant!… Mais non! c'était bien M. Priski en chair et en os qui me tendait, par le trou du soupirail, les bouteilles que voilà! et qui me conseillait: «Ne les remuez pas trop! surtout ne les remuez pas trop!…» Ah! le brave monsieur Priski! Il suivit bientôt ses bouteilles et arriva encore avec un poulet. Tu penses si on a été tout de suite amis!… Je lui ai expliqué alors comment mon fusil était «parti» tout seul à la meurtrière du donjon et combien je l'avais regretté!…

—Oh! fit Vladimir, les larmes aux yeux et la bouche pleine, votre mort a été pleurée par nous au donjon, comme si nous avions été vos enfants, monsieur Priski!…

—Notre désolation faisait peine à voir! affirma La Candeur avec un soupir étouffé à cause qu'il s'était servi trop de cervelas et qu'il voulait arriver à temps pour le jambon. Heureusement que le bon Dieu veillait sur M. Priski et l'envoyait, pendant que nous pleurions sa mort, dans cette auberge où il a servi autrefois!

—Où sommes-nous donc ici?… demanda Vladimir.

—A l'hôtel du Grand-Turc! une maison très connue où j'ai été jadis interprète, expliqua M. Priski, non sans une certaine pointe d'orgueil.

—Tout s'explique! dit Vladimir, vous connaissiez la maison!

—C'est-à-dire que les caves, pour moi, et le garde-manger n'avaient point de mystère!…

—Je comprends tout! Je comprends tout!

—Non! tu ne comprends pas tout! dit La Candeur… car si nous avons le bonheur d'avoir rencontré si à point M. Priski, il faut bien te dire que M. Priski nous cherchait!

—Ah! oui!… il nous cherchait… et pourquoi donc nous cherchait-il?

—D'abord parce qu'il désirait avoir des nouvelles de notre santé, ensuite pour nous rendre un gros service!… expliqua La Candeur un vidant un verre plein de pommard.

—Un service?

—Mon cher (et La Candeur se pencha à l'oreille de Vladimir), il s'agit tout simplement de débarrasser Rouletabille d'Ivana!…

—Oh! oh! c'est grave cela, émit Vladimir, déjà sur le qui-vive.

—Évidemment, c'est grave, reprenait La Candeur en vidant sa bouteille, ce qui semblait lui donner beaucoup de force pour raisonner… Il est toujours grave de rendre la vie à quelqu'un qui est en train de se suicider!…

—Ça! dit Vladimir, il est certain que depuis que Rouletabille a retrouvé cette petite femme, on ne le reconnaît plus!…

—Il ne rit plus jamais!…

—Il n'a plus faim!…

—Il n'a plus soif! dit La Candeur en faisant un emprunt subreptice à la bouteille de Vladimir.

—Il dépérit à vue d'oeil, acquiesça Vladimir. Tout de même, il faut être prudent, et cela mérite réflexion!…

—C'est tout réfléchi!… affirma La Candeur; je veux sauver Rouletabille, moi!…

—Moi aussi… dit Vladimir; mais tout cela dépend…

—Dépend de quoi?…

—Eh bien, mon Dieu, avoua en hésitant un peu, mais pas bien longtemps, le jeune Slave… tout cela dépend du prix que M. Priski y mettra!…

—Hein? sursauta La Candeur, qu'est-ce que tu dis?

—Monsieur m'a sans doute compris!… demanda Vladimir en se tournant du côté de M. Priski… Monsieur n'est sans doute pas sans ignorer que nous sommes tout à fait dépourvus de la moindre monnaie…

—Misérable Vladimir Pétrovitch de Kiew!… s'écria La Candeur qui faillit s'étrangler avec une patte de poulet… Tu veux te faire payer un service que tu rends à Rouletabille!…

—Espèce de La Candeur de mon coeur! répliqua Vladimir, me prends-tu pour un goujat?… Je suis prêt à rendre ce service à Rouletabille pour rien! Mais le service que je rends à M. Priski je voudrais qu'il le payât quelque chose!… car si j'ai des raisons de servir gratuitement Rouletabille, je n'en ai aucune de faire le généreux avec M. Priski qui a failli nous faire fusiller tous, ne l'oublie pas!…


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