—Ça, c'est vrai! dit La Candeur, légèrement démonté… il n'y a aucune raison pour que nous rendions service à M. Priski pour rien!…
—Je suis heureux de te l'entendre dire!… qu'en pensez-vous, monsieurPriski?…
—Messieurs, je vous ai déjà donné un poulet et trois bouteilles de vin!
—Et vous trouvez que c'est suffisant pour un service pareil?… protestaVladimir.
—Mon Dieu! ce service consiste en bien peu de chose… Il s'agit simplement, comme je l'expliquais tout à l'heure à Monsieur le neveu de Rothschild…
—Appelez-moi La Candeur, comme tout le monde… je voyage incognito, expliqua modestement le bon géant.
—J'expliquais donc tout à l'heure à M. La Candeur qu'il s'agissait uniquement de faire passer à Mlle Vilitchkov une lettre, sans que M. Rouletabille s'en aperçût!… vous n'auriez pas autre chose à faire… Le reste regarde Mlle Vilitchkov… Vous voyez comme c'est simple!…
—C'est cette simplicité qui m'a tout de suite séduit… avoua La Candeur en cherchant de la pointe de son couteau la chair délicate qui se cachait dans la carcasse du poulet, son morceau favori…
—Et vous croyez, demanda Vladimir, que la lecture de cette lettre suffirait pour séparer à jamais Mlle Ivana de Rouletabille?
—J'en suis sûr! affirma M. Priski.
—M. Priski m'a expliqué, dit La Candeur, que cette lettre est une lettre d'amour qu'un grand seigneur turc envoie à Ivana par l'entremise de cet eunuque que nous avons aperçu à la Karakoulé et qui s'appelle, je crois, Kasbeck!…
—C'est cela, dit M. Priski. Kasbeck était venu à la Karakoulé pour apporter lui-même cette lettre-là et empêcher, s'il en était temps encore, le mariage de Mlle Vilitchkov et de Kara-Selim que vous appeliez aussi Gaulow!… mais ce mariage n'a pas été consommé…
—Non! fit La Candeur en se versant à boire avec la bouteille de M.Priski… non! rien n'est encore perdu!…
—Mais enfin, qu'est-ce que ce grand seigneur turc peut bien lui raconter à cette Ivana pour la décider à tout quitter pour le rejoindre? demanda Vladimir.
—Ça! fit M. Priski, je n'en sais rien!… On ne me l'a pas dit!… Il doit lui offrir des choses surprenantes!… Kasbeck m'a dit textuellement: «Priski, fais-lui tenir la lettre et ne t'occupe pas du reste! Elle viendra!…» Faites comme moi, ne vous occupez pas du reste!… Qu'est-ce que vous risquez?… Moi, je me suis adressé à vous parce que vous l'approchez tous les jours et puis aussi, il faut bien le dire, parce que je vous ai entendus plusieurs fois gémir sur la triste passion de votre ami et maudire cette Ivana qui vous en a déjà fait voir de toutes les couleurs!… Je me suis dit: «Voilà des alliés tout trouvés!»
—Monsieur Priski! interrompit Vladimir, c'est deux mille levas!…
—En voilà mille, dit aussitôt M. Priski en ouvrant son portefeuille et en tirant des billets qu'il tendit à La Candeur. Je donnerai les autres mille quand vous aurez remis la lettre…
—Prends cet argent! dit La Candeur à Vladimir, moi, je ne veux pas y toucher… il me semble qu'il me brûlerait la main…
—Tu as raison! dit Vladimir. Il y a des choses qu'un reporter français ne peut pas se permettre!
Et il empocha les billets.
—Voici la lettre, maintenant, dit M. Priski en tendant un pli cacheté àVladimir.
—Donnez-la à monsieur! fit Vladimir en montrant La Candeur; c'est avec lui que vous vous êtes entendu et je ne suis que son serviteur!…
Mais La Candeur se récusa encore avec une grande politesse:
—Vous comprendrez, monsieur Priski, que moi, je ne puis toucher à cette lettre, ayant juré à Rouletabille de veiller sur cette jeune fille… Si Rouletabille apprenait jamais que, ayant juré cela, j'ai fait passer en secret une lettre de cette nature à Mlle Vilitchkov, il ne me le pardonnerait jamais!…
—Et s'il apprenait que c'est par moi qu'elle est entrée en possession de la lettre, il me tuerait sur-le-champ… dit Vladimir.
—Que ce soit par l'un ou par l'autre, cela m'est bien égal à moi! fit Priski; mais puisque vous m'avez pris les mille levas, il faut maintenant me prendre la lettre!
—C'est tout à fait mon avis! dit La Candeur.
—Eh bien, prends donc la lettre, toi! fit Vladimir.
—Je n'ai pas pris l'argent, je ne vois pas pourquoi je prendrais la lettre! répondit La Candeur.
—Enfin, messieurs, vous déciderez-vous? demanda M. Priski.
—C'est tout décidé, je ne prends pas la lettre! déclara Vladimir.
—Ni moi non plus! assura La Candeur.
—En ce cas, rendez-moi mes mille levas, s'écria M. Priski.
—Vous êtes fou, monsieur Priski!… dit Vladimir. Vous rendre vos mille levas! Vous n'y pensez pas!… Mais c'est toute notre fortune!… Non! non! je ne vous rendrai pas les mille levas!…
—Mais je ne vous les ai donnés, s'écria M. Priski qui commençait sérieusement à se fâcher, qu'autant que vous prendriez la lettre…
—Pardon! pardon!… il n'a jamais été question de cela… dit La Candeur.Vous nous avez chargés defaire passerune lettre!…
—Faire passer une lettre, dit Vladimir, ça n'est pas s'engager à la prendre!… Moi, je serais à votre place, savez-vous ce que je ferais, monsieur Priski?…Eh bien, cette lettre, qui est si importante, je ne m'en dessaisirais pas! Je la porterais moi-même à Mlle Vilitchkov; comme ça, je serais sûr que la commission serait faite!…
—Eh! dit M. Priski, je ne demande pas mieux, mais M. Rouletabille ne la quitte pas, Mlle Vilitchkov! Comment voulez-vous que je m'approche d'elle sans qu'il me voie?
—C'est bien simple, expliqua Vladimir, et c'est là où nous gagnerons, nous autres, honnêtement notre argent. Nous détournerons l'attention de Rouletabille pendant que vous passerez et irez porter vous-même la lettre…
—Si je vous disais que j'aime autant ça! admit M. Priski.
—Alors il ne reste plus qu'à régler les détails! dit Vladimir.
—Et Rouletabille est sauvé! s'écria La Candeur, qui était tout à fait «pompette» et qui brandissait avec désespoir un verre et une bouteille vide.
* * * * *
Dans un faubourg de Kirk-Kilissé, sur le bord de la route qui conduit vers l'Ouest, au fond d'un bosquet, Rouletabille avait trouvé pour Ivana et pour ses compagnons un petit kiosque du haut duquel il leur serait possible d'observer les environs et où ils pourraient se reposer sans être gênés par le mouvement des troupes.
Chose curieuse, c'est sur la demande même de la jeune fille que Rouletabille avait cherché cette retraite. Ivana semblait se désintéresser de l'armée, même la fuir, dans un moment où sa présence eût pu être utile dans les ambulances. Enfin, elle avait recommandé à Rouletabille de ne point donner son adresse au général Savof si celui-ci ne la lui demandait pas. S'il la lui demandait, il ne pourrait la lui refuser, mais alors il devrait en avertir Ivana sur-le-champ.
—Pour changer de domicile?
—Oui, avait-elle répondu nerveusement, pour changer de domicile!
Sur quoi elle s'était mise à se promener avec une agitation telle dans la petite salle qui lui avait été réservée, que Rouletabille, la plaignant et la croyant en toute sincérité sur le point de devenir folle, ne voulut pas la quitter.
Il resta pour la surveiller et pour rédiger ses télégrammes, et il envoya Tondor chercher Vladimir et La Candeur, lesquels arrivèrent la figure fort allumée et reçurent la mission de trouver le général Dimitri Savof.
A la tombée de la nuit, Rouletabille se promenait, le front soucieux, devant la porte du kiosque d'où Ivana n'était pas sortie, de toute la journée. Il n'avait échangé avec elle que des paroles insignifiantes et s'était replongé dans une correspondance qu'il lui avait été du reste impossible d'expédier, le général Dimitri ayant répondu à Vladimir qu'il avait reçu des ordres supérieurs lui recommandant de garder le plus grand secret autour des batailles de Pétra, Seliolou et Demir-Kapou, victoires qui ne devaient être connues, dans leur détail, que plus tard.
A cause de cela et de bien d'autres choses, Rouletabille était donc fort morose quand il fut abordé par l'ombre énorme du bon La Candeur qui le prit amicalement sous le bras.
—Viens, lui dit le géant, je vais te montrer quelque chose…
—Quoi?…
—Tu vas voir… c'est très curieux!…
—Si je m'éloigne, il n'y aura personne pour veiller sur Ivana et son attitude, de plus en plus bizarre, me donne de gros sujets d'inquiétudes…
—C'est tout près d'ici…
—Qu'est-ce que tu veux me montrer?…
—Tu vas voir!…
—Eh bien! appelle Vladimir qui surveillera le kiosque pendant que tu me montreras ce que tu veux me faire voir!
—C'est justement Vladimir que je veux te montrer.
—Je le connais, ça n'est pas la peine!
—Oui, mais tu ne sais pas ce qu'il fait!
—Qu'est-ce qu'il fait?…
—Il est là, au bord d'un bosquet, en train de parler à quelqu'un qui est mort!…
—Es-tu ivre, La Candeur?…
—Je ne suis pas ivre. J'ai bien déjeuné, mais je ne suis pas ivre!
—Alors qu'est-ce que c'est que cette histoire?
—C'est une histoire de revenant, viens donc!… Et il l'attirait;Rouletabille peu à peu cédait et le suivait sous les arbres.
—Figure-toi que Vladimir cause avec M. Priski ou avec son ombre!…
—Le majordome de la Karakoulé!
—Lui-même!… ma balle, après tout, ne l'a peut-être pas tout à fait tué; et je n'en serais pas plus fâché, car, entre nous, nous ne nous étions pas très bien conduits avec ce cher M. Priski… Mais avance donc; qu'est-ce que tu fais?…
—Comment M. Priski se trouve-t-il ici?
—Je n'en sais rien! Nous allons aller le lui demander, viens!… (Ce disant, il avait fait tourner Rouletabille du côté opposé à la porte du kiosque…) Il faut savoir ce qu'il veut à Vladimir!
—Eh bien! quand il aura fini de causer avec Vladimir, tu iras chercher Vladimir, et Vladimir nous dira ce que M. Priski lui a dit, mais je ne fais pas un pas de plus… je ne veux pas laisser Mlle Vilitchkov toute seule, sans défense, au milieu de toute cette soldatesque qui court les routes…
Et il s'assit sur un tertre d'où il pouvait apercevoir encore les derrières du kiosque et entendre au besoin un cri ou un appel.
—Tu seras donc toujours aussi bête!… je veux dire aussi amoureux… fit La Candeur d'une voix de rogomme en s'asseyant à côté du reporter de façon à lui cacher à peu près le kiosque.
—La Candeur, tu sens le vin, fit Rouletabille dégoûté, en s'éloignant un peu.
—C'est ma foi bien possible, répondit La Candeur car j'en ai bu un peu. J'ai fait un excellent déjeuner à la table d'hôte de l'auberge du Grand-Turc. Vladimir et moi avons beaucoup regretté ton absence… Ah! justement le voilà, Vladimir… Tiens! maintenant il est seul!… Bonsoir, Vladimir… j'étais en train de raconter à Rouletabille que tu étais en grande conversation avec l'ombre de M. Priski…
—Ah! Ah! vous m'avez vu, fit Vladimir… Eh bien il ne s'agit pas d'une ombre du tout et ce bon M. Priski n'est pas mort!… (Et il s'assit de l'autre côté de Rouletabille.) Entre nous, j'ai été un peu étonné de le voir réapparaître!…
—Qu'est-ce qu'il vient faire par ici? Que veut-il? demanda Rouletabille.
—Oui, fit La Candeur, que veut-il?
—Ma foi je n'en sais trop rien!… dit Vladimir, et je vous avouerai, entre nous, que j'ai trouvé ses questions bizarres.
—Ah! il vous a posé des questions?…
—Oui, il m'a demandé des tas de détails sur Mlle Vilitchkov… sur la façon dont nous nous étions sauvés du donjon, etc., enfin comme tout cela me paraissait assez louche je répondais le moins possible. Et il a fini par s'en aller, voyant qu'il n'avait rien à tirer de moi…
Rouletabille s'était levé:
—Où est-il? Je veux lui parler tout de suite…
—Eh! il n'est pas loin, répondit Vladimir. Il n'est peut-être pas à cinquante pas d'ici, dans ce sentier, sous les arbres…
Et Vladimir lui montrait une direction opposée à celle du kiosque.
Rouletabille s'élança.
Quand ils furent seuls, La Candeur dit à Vladimir avec un léger tressaillement dans la voix:
—Comme ça, Rouletabille n'aura rien à nous reprocher! Nous l'avons assez averti que M. Priski rôdait autour d'Ivana!
—Parfaitement! répliqua Vladimir, et il ne pourra s'en prendre qu'à lui-même si ce M. Priski la lui enlève.
—Crois-tu que M. Priski soit déjà dans le kiosque? demanda La Candeur avec un soupir.
—Je le pense!…
—Eh bien, qu'il se dépêche!… fit La Candeur d'une voix sourde!
—Oui! il fera bien de se dépêcher, répéta Vladimir, car Rouletabille, ne le trouvant pas dans le sentier, va revenir!
—Et moi, ajouta La Candeur, je sens que le remords me gagne!…
—Le remords!…
—Oh! gémit La Candeur, il déborde déjà, j'ai grand'peine à le retenir…Ce que nous faisons là est peut-être abominable?
—Mais c'est pour le bien de Rouletabille!…
—C'est la première fois que je le trompe et je me le reproche comme un crime…
—Il ne le saura jamais!
—Parce qu'à côté de son esprit subtil, il a un coeur confiant! Mais est-ce à moi d'en abuser?…
—Il vaut mieux que ce soit toi qui le trompe que cette Ivana dont il veut faire sa femme… fit Vladimir.
—Mon Dieu, le voilà!… je n'oserai plus le regarder…
Rouletabille revenait en effet.
—C'est drôle, dit-il, je n'ai rien vu, ni Priski ni personne!… Rentrons vite au kiosque!…
—Mlle Ivana va mieux? S'est-elle bien reposée?… demanda hypocritementVladimir.
—Très bien! je vous remercie, répondit Rouletabille, pensif.
Puis tout à coup, s'adressant à La Candeur et lui prenant les deux revers de sa redingote:
—La Candeur! tu sais ce que tu m'as promis! de veiller sur elle comme sur moi! Tu ne voudrais pas me faire de la peine, hein?… Je sais que tu ne l'aimes pas, mais tu ne voudrais pas me faire de la peine!… Réponds donc, mais réponds donc!…
—Non! pas de la peine! répondit La Candeur, qui suffoquait.
—C'est que, vois-tu, je vous trouve une drôle de figure à tous les deux, des drôles de manières… Qu'est-ce que c'est que cette histoire de M. Priski!… de M. Priski qui vient vous parler d'Ivana!… Serait-elle encore menacée de ce côté-là?… Il faudrait me le dire!…
—Ah! mon Dieu!… souffla La Candeur, tu me fais peur de te voir dans des états pareils!… C'est vrai que ce M. Priski ne m'a pas l'air naturel du tout!…
—Tu vois!… Ah! je voudrais bien savoir où il est passé pour avoir disparu si vite!… S'il arrivait malheur à Ivana, ajouta-t-il, en se hâtant vers le kiosque, je vous accuserais tous les deux pour ne pas m'avoir amené ce M. Priski!
—Rouletabille! grelotta la voix de La Candeur, ce Priski nous a peut-être trompés!… Il nous a fait croire qu'il s'éloignait par ce sentier, mais peut-être que…
—Peut-être que?…
—Peut-être qu'il est dans le kiosque?…
—Si c'est vrai, malheur à vous!… jeta Rouletabille dans la nuit et il bondit vers le kiosque.
Les fenêtres en étaient suffisamment éclairées pour que La Candeur et Vladimir, restés prudemment en arrière, vissent, dans l'embrasure d'une fenêtre, une ombre, qui était celle de Rouletabille, se jeter sur une autre ombre, qui était celle de M. Priski.
—Voilà ton ouvrage… fit Vladimir à La Candeur.
—Priski est une crapule, déclara La Candeur avec un grand soupir de soulagement, et je ne regretterai point d'avoir dénoncé Priski à Rouletabille s'il a eu le temps de remettre la lettre à Ivana!…
—J'en doute, dit Vladimir.
—On va bien voir…
Ils entrèrent à leur tour dans le kiosque et eurent immédiatement la preuve que M. Priski n'avait pas eu le temps de remettre son message à Mlle Vilitchkov, qui survenait sur le seuil de sa chambre, surprise par tout ce bruit.
M. Priski se relevait cependant que Rouletabille le menaçait d'un revolver.
—Qu'y a-t-il encore, mon ami? demanda Ivana d'une voix fatiguée, qui trahissait un grand abattement, une immense lassitude de tout.
—Je n'en sais rien! répondit Rouletabille, mais peut-être bien que ce monsieur, que vous ne connaissez peut-être point, mais qui s'appelle M. Priski, et qui était naguère majordome à la Karakoulé, voudra nous dire la raison de sa présence insolite près de vous?
M. Priski brossa son habit avec un grand sang-froid, pria Rouletabille de ranger son revolver, salua Mlle Vilitchkov, et dit:
—Je désirais voir Ivana Hanoum; ayant appris en suivant ces messieurs (il désignait Vladimir et La Candeur qui ne savaient trop quelle contenance tenir) qu'elle habitait ici, je me suis donc dirigé vers ce kiosque et ai pénétré dans cette première pièce, sans aucune méchante intention, je vous assure.
—Que voulez-vous? demanda encore Ivana avec accablement, cependant qu'au titre matrimonial ottoman énoncé par l'ex-concierge du Château Noir, Rouletabille avait froncé les sourcils.
—Madame, je suis envoyé près de vous par un ami de Kara-Selim, par le seigneur Kasbeck, honorablement connu à Constantinople et en d'autres lieux et qui vous veut du bien!
Du coup, Rouletabille, se rappelant l'étrange conversation qu'il avait surprise au Château Noir entre ce Kasbeck et Gaulow, devint écarlate et secoua d'importance le pauvre Priski.
—Voilà une bien singulière recommandation, s'écria-t-il, et vous avez une belle effronterie de venir ici nous parler de ce misérable Kasbeck et cela devant Mlle Vilitchkov!
—Madame, messieurs, ne voyez en moi qu'un humble émissaire, émit modestement M. Priski, et si j'ai été maladroit en vous disant toute la vérité, n'accusez de ma maladresse que ma franchise…
Ivana était devenue aussi pâle que Rouletabille était rouge; cependant elle ne disait mot et attendait avec une certaine inquiétude que l'autre s'expliquât tout à fait. Il continuait:
—Vous comprenez, moi, je ne suis au courant de rien. Le seigneur Kasbeck m'a chargé d'une commission en disant que je serais certainement auprès de vous le bienvenu… je commence à en douter… (et il se frotta encore les côtes et rebrossa son habit…)
—Quelle commission? demanda brutalement Rouletabille.
—Il paraît, dit M. Priski, que madame tenait beaucoup à certain coffret byzantin qui se trouvait, lors du pillage de la Karakoulé par les troupes mêmes de Kara-Selim, dans l'appartement nuptial.
—C'est vrai! dit Ivana en retrouvant des couleurs, c'est vrai… j'y tenais beaucoup; c'est un souvenir de famille!
—C'est bien cela… Eh bien, ce coffret est tombé entre les mains du seigneur Kasbeck, qui, m'a-t-il dit, est au courant de vos malheurs et vous plaint beaucoup!… Il a pensé que ce serait pour vous un grand soulagement de retrouver cet objet!…
—C'est juste, dit Ivana.
—Et il m'a chargé de vous le remettre tel qu'il l'a retrouvé…
—Et comment l'a-t-il retrouvé? demanda Rouletabille.
—Il l'a retrouvé dans la chambre saccagée; le coffret était malheureusement vide des bijoux et souvenirs qui, paraît-il, y avaient été enfermés.
—Alors, nous ne tenons plus au coffret, si les souvenirs n'y sont plus!… déclara Rouletabille.
—Pardon, fit Ivana, vous n'y tenez pas, mais moi, j'y tiens…
Rouletabille entraîna la jeune fille dans un coin:
—Pourquoi?… Je me défie de cet homme. Je me méfie de Kasbeck…Pourquoi y tenez-vous? Vous savez bien que tous les documents du tiroirsecret sur la mobilisation ont perdu toute leur valeur maintenant que lesBulgares victorieux occupent Kirk-Kilissé!
—Ce coffret est en lui-même un souvenir de famille, dit-elle, et cela est suffisant pour que j'y tienne!…
Et se tournant vers Priski:
—Où est ce coffret? demanda-t-elle.
Mais Rouletabille ne s'avoua pas vaincu:
—Cette histoire ne me dit rien qui vaille, insista-t-il encore. Ivana! Ivana!… rappelez-vous le rôle que ce Kasbeck aurait joué dans la disparition de votre soeur Irène!…
—Justement, je voudrais voir où il veut en venir avec moi, fit-elle avec un pauvre sourire. Quel danger voyez-vous à ce que cet homme m'apporte ici le coffret byzantin?… Pouvez-vous l'apporter tout de suite, monsieur Priski?…
—Madame, dans une demi-heure, vous l'aurez!…
—Eh bien, proposa Rouletabille, voilà ce que nous allons faire; moi, je ne vous quitte pas, Ivana, car tout ceci ne me paraît pas clair; mais La Candeur et Vladimir vont accompagner M. Priski jusqu'à l'endroit où se trouve le coffret, et ils reviendront avec l'objet nous retrouver ici!…
—Eh! monsieur, je n'y vois aucun inconvénient, déclara M. Priski, à condition toutefois que je revienne moi-même avec l'objet.
—Croyez-vous que ce soit absolument nécessaire?
—Absolument! Qu'est-ce que je désire, moi?… Remettre l'objet, en mains propres, à son destinataire, comme il m'a été recommandé, puis disparaître. J'aurai fait ma commission!… Vous voyez qu'il n'y avait pas de quoi tant me bousculer pour cela!…
—Qu'en dites-vous? demanda Rouletabille, fort perplexe, en regardantIvana.
—C'est un mystère à éclaircir, dit-elle d'une voix glacée; puisque M. Priski consent à suivre le plan que vous avez tracé vous-même, que ces messieurs aillent donc chercher le coffret!
Pendant tout le temps de cette discussion, celui qui eût examiné La Candeur eût pris en pitié le pauvre garçon, tant il était visible que se livrait en lui un combat déchirant entre sa conscience d'une part et la détestation qu'il avait d'Ivana de l'autre.
Enfin, sur l'ordre de Rouletabille, il partit avec Vladimir et M. Priski. Une demi-heure plus tard, tous trois étaient de retour. Ils portaient avec précaution le fameux coffret byzantin, mais La Candeur tenait à peine sur ses jambes.
M. Priski dit:
—Madame, voici votre coffret, j'ai bien l'honneur de vous saluer.
Et il sortit.
Aussitôt La Candeur se jeta devant le coffret et s'écria:
—Ne l'ouvrez pas!
Son émotion était telle que Rouletabille en fut tout secoué.
—Qu'est-ce qu'il y a? Tu sais quelque chose!…
—Je ne sais rien; mais ne l'ouvrez pas. Il peut y avoir une bombe là-dedans!… Ce Priski est capable de tout!…
—Eh bien, courez après lui et ramenez-le! On l'ouvrira devant lui!
Vladimir et La Candeur sortirent en criant:
—Monsieur Priski! Monsieur Priski!…
Mais ils n'eurent garde de revenir avec lui, car s'ils l'accusaient, eux, lui pouvait bien les dénoncer comme ses complices. La Candeur préférait l'accuser quand il n'était pas là!… La Candeur revint, affichant un grand désespoir de ne pas avoir retrouvé M. Priski.
—Il est parti, envolé! Ce coffret cache certainement un mauvais coup!… Il faut te dire, Rouletabille, que, depuis ce matin, M. Priski nous poursuit!…
—Pourquoi ne m'en parles-tu que maintenant?
—Parce que nous n'avons pas voulu t'inquiéter… Mais il m'a offert à moi mille francs auxquels je n'ai pas voulu toucher… ajouta à bout de souffle le pauvre La Candeur, étouffé par le remords.
—Et à moi, dit Vladimir, il a voulu me passer une commission que j'ai refusé de faire.
—Quelle commission? demanda Rouletabille dont l'inquiétude était à son comble.
—Porter une lettre à Mlle Vilitchkov, en cachette de vous, tout simplement! Vous pensez si je l'ai envoyé promener! avoua tout de suite Vladimir qui voyait que La Candeur allait «manger le morceau».
Rouletabille, extraordinairement impatienté de ces jérémiades, bouscula La Candeur et Vladimir et ouvrit brusquement le coffret; il était bien vide. Il le souleva sur un des côtés, découvrit la Sophie à la cataracte, demanda une aiguille que lui passa La Candeur qui en avait toujours une provision sur lui, l'enfonça dans la pupille de la sainte et fit jouer le ressort secret [VoirLe Château Noir.].
Le tiroir s'ouvrit.
Comme le coffret lui-même, il était vide.
Cependant le reporter y plongea le bras tout entier et sa main revint avec une lettre; il ne la regarda même pas:
—Voici votre lettre, dit-il à Ivana en la lui tendant, la lettre que ces messieurs ont refusé de vous apporter ce matin!
Et il se releva:
—C'était sûr, ajouta-t-il d'une voix sourde. Le coffret n'était qu'un prétexte et le seigneur Kasbeck avait pris toutes ses précautions pour que cette lettre, même si son émissaire ne pouvait vous approcher, pût vous parvenir!
Ivana décachetait en tremblant la lettre après avoir lu la suscription: «A Ivana Hanoum», et commençait à lire.
Pendant ce temps, La Candeur semblait ne savoir où se mettre. Il tournait d'une façon inquiétante autour d'Ivana. Il finit par aller s'assurer de la fermeture des fenêtres et poussa fortement la porte.
—Qu'est-ce que tu as encore? Qu'est-ce que tu fais?
—J'ai juré de veiller sur mademoiselle, râla le géant, alors je ferme les fenêtres et je pousse la porte.
—As-tu donc peur qu'elle ne s'envole?
—Est-ce que je sais, moi? Ce Priski de malheur nous a dit qu'aussitôt qu'elle aurait lu cette lettre, mademoiselle te quitterait.
—Misérable! rugit Rouletabille, et c'est pour cela que tu t'es fait son complice! Ah! je comprends ton attitude maintenant, tes manières! tes réticences! tes remords!… La Candeur, tu n'es plus mon ami! Il n'y a plus de La Candeur pour moi, je ne te connais plus!…
—Grâce! sanglota La Candeur éperdu, en s'affalant sur le carreau!
Mais Ivana eut vite mis fin à cette scène pathétique. Elle tendit, toujours avec son désolé sourire, la lettre à Rouletabille.
—Mais cette lettre est en turc! dit Rouletabille; traduisez donc,Vladimir…
C'était une lettre de Kasbeck:
«Madame, j'ai su, par Kara-Selim lui-même, le prix que vous attachiez à votre coffret de famille puisque, pour rentrer en sa possession, vous n'avez pas hésité à accepter de vous unir au bourreau de votre père, de votre mère et de votre oncle… Ayant pu, moi-même, après la disparition de Kara-Selim approcher le précieux objet, j'en ai découvert tout le mystère, je vous le renvoie vide! Mais je conserve par devers moi tous les papiers que j'ai trouvés dans le tiroir secret. Je vous les garde intacts, dans leurs enveloppes et avec leurs cachets, persuadé que vous aurez une grande joie à les venir chercher vous-même. Je vous attends d'ici le 27 octobre au plus tard à Dédéagatch.»
A cette lecture, Rouletabille éclata d'un furieux éclat de rire qui faisait bien mal à entendre.
—Trop tard, le tonnerre! s'écria-t-il.
—Oui, dit simplement Ivana, et elle rentra dans sa chambre.
—Alors elle ne s'en va pas! On peut ouvrir la porte, les fenêtres… s'écria joyeusement La Candeur. Tu me pardonnes, Rouletabille?
—Non! répondit Rouletabille.
Joseph Rouletabille! Ordre du général-major Stanislawoff!
En même temps qu'il prononçait cette phrase en français, un officier d'état-major sautait à bas de son cheval à la porte du kiosque et saluait les jeunes gens.
—Que me voulez-vous, monsieur! demanda le reporter.
—C'est un ordre qui vient d'arriver du quartier général en même temps qu'une automobile d'état-major. Le général Stanislawoff désire vous voir immédiatement et j'ai mission de vous ramener ainsi que Mlle Vilitchkov, si elle se trouve avec vous.
—Elle est là, dit Rouletabille, et nous sommes prêts à vous suivre. Où se trouve le général?
—A Stara-Zagora.
—Nous n'y sommes pas! dit Rouletabille.
—Nous y serons demain! nous avons l'auto.
—Les routes sont abominables, objecta Vladimir.
—Si elles étaient bonnes, répondit l'officier, nous serions à Zagora cette nuit… Enfin nous y serons le plus tôt possible. Messieurs, je reviens vous chercher avec l'auto dans une demi-heure. Vous préviendrez Mlle Vilitchkov.
—C'est entendu, répondit Rouletabille, et il frappa à la porte de la jeune fille pendant que l'officier s'éloignait.
—Entrez, fit la voix d'Ivana.
Il la trouva debout, tout près de la porte, avec des yeux d'épouvante, se retenant au mur.
—Mon Dieu, qu'avez-vous encore? demanda le reporter.
—J'ai entendu… fit-elle dans un souffle.
—Et c'est la perspective de retrouver le général-major qui vous met dans cet état?
—Que me veut-il?
—Ma foi, je n'en sais rien, mais mon avis est qu'après ce que vous avez fait pour votre pays, ajouta-t-il très énervé, vous n'avez pas à vous effrayer d'une pareille entrevue!…
Elle s'enveloppa dans un manteau, s'assit et attendit le retour de l'officier avec une tête de condamnée à mort. Elle frissonnait. Rouletabille lui demanda si elle avait froid. Elle ne lui répondit pas.
Quand on entendit la trompe de l'auto, elle se leva tout à coup, comme réveillée en sursaut, et elle fixa l'officier qui entrait, de ses étranges yeux d'effroi. L'officier se présenta, salua, baisa la main d'Ivana et lui dit que tous les amis de sa famille seraient heureux de la revoir. Elle ne manquerait point d'en trouver à Stara-Zagora. Il lui cita des noms.
Elle l'écoutait plus morte que vive.
Rouletabille dut lui offrir son bras pour monter dans la voiture.
Les trois jeunes gens l'y suivirent. Ce fut un voyage horrible, des heures de fatigue sans nom… Elle ne se plaignit pas. Le lendemain, après avoir failli rester vingt fois en route, après avoir été arrêtés à chaque instant par d'interminables mouvements de troupes, ils arrivaient à Stara-Zagora.
L'auto se rendit immédiatement à la gare, où le général couchait dans son train pour être prêt à se rendre immédiatement sur tel ou tel point de la frontière, selon les événements… Là, ils apprirent que le général-major était déjà sorti. Il devait être en ville, chez un notable commerçant, Anastas Arghelof, où il tenait souvent conseil avec le général Savof et le président de la Chambre, Daneff, qui représentait le pouvoir civil auprès de l'état-major général.
Mais là on apprit que le général-major était monté en auto avec M. Daneff et s'était fait conduire dans la direction de Mustapha-Pacha où les troupes bulgares avaient remporté récemment un gros succès.
Cependant les jeunes gens virent le général Savof, qui leur apprit que le général-major était fort impatient de les voir et qu'il les priait, s'ils étaient arrivés avant son retour, de l'attendre à Stara-Zagora.
—Général, dit Rouletabille, je suis aussi pressé de présenter mes hommages au général Stanislawoff qu'il a hâte de nous voir, veuillez le croire. Et je regrette qu'il ne soit pas là, car j'ai une grande faveur à lui demander, celle de laisser mes lettres et télégrammes partir immédiatement pour la France.
—Ceci me regarde, répondit aimablement le général Savof. Je sais que je puis avoir confiance en vous. Le général Stanislawoff ne m'a rien caché dece que nous vous devons!Aussi je me ferai un grand plaisir de vous éviter toutes les formalités de la censure. Donnez-moi tous vos papiers et je vais y apposer mon cachet.
—Merci, général!
Rouletabille chercha La Candeur, dépositaire des précieux reportages, mais La Candeur était déjà parti pour la poste, très pressé de retirer sa correspondance personnelle, lui apprit Vladimir.
—Général, je vais écrire encore quelques lignes, et dans une heure j'arrive avec tous mes paquets; je compte sur vous.
—Entendu, répondit le général Savof; pendant ce temps, je ferai donner ici même à Mlle Vilitchkov les soins dont elle me paraît avoir grand besoin.
—Nous vous en serons reconnaissants, général!
Rouletabille et Vladimir prirent congé et se dirigèrent aussitôt vers la porte.
—Vous trouverez là-bas tous vos confrères, lui cria encore le général.
Vladimir sauta de joie:
—On va revoir les confrères!… et Marko le Valaque!… Ils vont nous en poser des questions!… On m'a dit chez Anastas Arghelof qu'ils étaient comme enragés, car on les tient serrés!… Ils ne peuvent rien envoyer!…
—Tout de même, j'ai hâte d'avoir des nouvelles du canard, avouaitRouletabille, préoccupé, et ils hâtaient le pas.
Stara-Zagora est une jolie petite ville au pied des collines. Ses longues rues cahoteuses ont tout le caractère du proche Orient. Dans les cafés en plein vent, sous les portiques garnis de vigne, des indigènes devisaient avec cette placidité qu'on ne voit qu'aux pays du soleil.
—On se croirait à cent mille lieues de la guerre… dit Vladimir. Si c'est tout ce qu'on permet aux correspondants de voir de la campagne de Thrace, je comprends qu'ils ne doivent pas être contents!
Ils rencontrèrent justement un correspondant qu'ils reconnurent à son brassard rouge. Il était furieux.
—Rien… leur dit-il. Nous ne savons rien… On nous communique un bulletin de victoire sec comme un coup de trique, et c'est avec cela, du reste, que nous devons apporter chaque jour des milliers de mots aux employés du télégraphe, qui s'affolent, comme vous devez le penser, avec leurs trois pauvres appareils Morse… Ils n'ont même pas de Hughes!… Quel métier!… Aussi ce qu'on gémit!… Il n'y a que Marko le Valaque qui soit content.
—Pourquoi donc? demanda Vladimir, qui, comme nous le savons, n'aimait point Marko le Valaque.
—Eh! mais parce qu'il a envoyé des correspondances épatantes à son canard.
—Pas possible! Et comment a-t-il fait?
—Ah! ça, nous n'en savons rien.
—Eh bien, fit Rouletabille, il est plutôt temps d'expédier quelque chose de propre àl'Époque!Ils doivent fumer là-bas si la concurrence a reçu des articles aussi étonnants que ça!
Ils arrivèrent au bureau de poste. Les confrères les accueillirent avec des cris de joie et de surprise. Qu'étaient-ils devenus? Qu'avaient-ils fait depuis quinze jours?… Les confrères avaient été d'abord très inquiets, mais comme dans les journaux envoyés de Paris ils n'avaient trouvé aucune correspondance intéressante de Rouletabille, ces messieurs s'étaient rassurés.
Et encore:
—Il n'y a que Marko le Valaque qui a su se débrouiller!
—Il est extraordinaire, ce type-là, affirmèrent-ils tous. Et à cause de lui ce que nous avons été eng…
Rouletabille demanda son courrier et décacheta d'abord les plis qui lui venaient del'Époqueavec une hâte fébrile. Il pâlit. Tous le regardaient lire:
—On n'est pas content, hein?
—Non, on n'est pas content, s'écria Rouletabille, mais ça c'est incroyable!
Et il lut tout haut: «Votre silence est d'autant plus incompréhensible que vous ne pouvez invoquer l'impossibilité d'envoyer la correspondance promise sur votre voyage à travers l'Istrandja-Dagh, attendu que notre confrèrela Nouvelle Presseen publie une du plus haut intérêt et qui a fait monter son tirage de plus de quatre cent mille. Ces correspondances signées Marko le Valaque relatent des événements et des faits qui, sans être historiques, n'en captivent pas moins les esprits par leur originalité et aussi à cause du cadre dans lequel ils se déroulent. Ils méritaient de retenir votre attention. Bref, c'est non seulement un coup raté de votre part, mais un prodigieux succès pour notre confrère, et, pour nous, c'est la honte et la désolation… Notre directeur ne s'en console point et il charge votre rédacteur en chef de vous exprimer toute sa surprise.»
—Eh bien, mon vieux, tu es servi!… lui cria-t-on.
—Oui, il a aussi son paquet!…
Vladimir, horriblement vexé, comme si ces reproches lui avaient été personnellement destinés, se mordait les lèvres jusqu'au sang. Rouletabille, très agité, se leva:
—Marko le Valaque est donc allé dans l'Istrandja-Dagh? demanda-t-il.
—Dame! répondirent les autres, on n'invente pas ce qu'il a écrit… C'est trop vécu, c'est trop épatant…
—Et il a été longtemps absent?
—Une huitaine, pas plus! Mais pendant ces huit jours-là on peut dire qu'il n'a pas perdu son temps.
—Et ces correspondances dela Nouvelle Presse, vous les avez?…
—Parfaitement, répondirent-ils tous. Tu n'as qu'à passer à l'hôtel du Lion d'Or où nous sommes tous descendus… tu les verras, tu pourras les lire…
—Bien! bien!…
Rouletabille faisait peine à voir.
—Venez, Vladimir, fit-il. Où est La Candeur?
—La Candeur est à l'hôtel du Lion d'Or! lui répondit-on. Aussitôt que nous lui avons parlé des correspondances de Marko, lui aussi a voulu les lire, tu penses!
—Et où est-ce l'hôtel du Lion d'Or?
—Nous allons t'y conduire!…
La mine déconfite de Rouletabille les amusait trop pour qu'ils le lâchassent. Ils l'accompagnèrent tous à l'hôtel.
La première personne que Rouletabille aperçut dans le salon de lecture futLa Candeur.
Il était penché sur un paquet de journaux qu'il venait de parcourir et achevait de lire un article, les yeux hors de la tête, toute la face congestionnée. Au bruit que les reporters firent en entrant, il leva le front, vit Rouletabille, et l'on put craindre un instant que ce grand garçon ne tombât là, foudroyé, victime d'un coup de sang.
—Ah! bien…, murmura-t-il.
Et c'est tout ce qu'il put dire. Rouletabille se jeta sur les journaux. Il ne fut pas longtemps à se rendre compte du crime. C'étaient ses articles! Les articles de Rouletabille signés Marko le Valaque!
—Quand je vous disais, sous la tente, que notre visiteur nocturne était Marko! s'écria Vladimir, triomphant. C'était lui qui tournait autour de nous pour nous voler nos articles. Il n'est pas capable d'écrire dix lignes. Je le connais bien, moi!… Tout de même, c'est raide!…
Rouletabille continuait de lire… Il y avait là toute la première partie de leur voyage dans l'Istrandja-Dagh qu'il avait dictée à La Candeur. Il n'y manquait pas un paragraphe, ni un point, ni une virgule.
Le reporter, blême de fureur contenue, dit à La Candeur:
—Montre-moi la serviette!
C'était le premier mot qu'il lui adressait depuis la veille. La Candeur ouvrit sa serviette et dit d'une voix expirante:
—Je n'y comprends rien… Tous les articles sont encore là…
Et il sortit les enveloppes numérotées et datées contenant chacune l'article du jour.
—Montre-moi les articles!…
La Candeur, de plus en plus tremblant, sortit les articles des enveloppes et les déplia: du papier blanc!… Parfaitement, du papier blanc! Quant aux articles de Rouletabille, ils étaient passés dans la poche de Marko le Valaque!…
—Le bandit! s'écria Vladimir, où est-il?…
—Oui! qu'il vienne! murmura La Candeur en crispant ses terribles phalanges, j'ai besoin de l'étrangler!
—Oh! il n'est pas loin, lui répondit-on, il habite l'hôtel.
Les confrères étaient dans la jubilation de l'incident.
—Comment, toi, Rouletabille! c'est toi qui te laisses rouler ainsi!…
Rouletabille leur ferma le bec:
—Oui, dit-il sur un ton glacé, et je m'en vante! Je n'ai pas voulu croire qu'un homme qui se dit journaliste, auquel vous serrez la main tous les jours et que vous traitez comme un confrère, fût un voleur et un assassin!
Ils s'exclamèrent. Alors, Rouletabille, en quelques mots, les mit au courant des faits. Marko le Valaque les avait suivis à la piste dans l'Istrandja-Dagh, intrigué de les voir prendre ces chemins aussi mystérieux lorsque tous les correspondants restaient à Sofia; il avait pénétré nuitamment sous leur tente; il s'était emparé des correspondances qu'il avait expédiées à Paris sous son nom, et puis il avait fait pis encore que cela! Pour se débarrasser de la concurrence du représentant del'Époque, il n'avait pas hésité à dénoncer Rouletabille et ses compagnons aux autorités turques comme espions du général Stanislawoff, au risque de les faire fusiller!
Le reporter raconta leur arrestation par l'agha. Quand il eut fini sur ce chapitre, un concert de malédictions s'éleva à l'adresse de Marko le Valaque.
—C'est un misérable. Il faut se venger, s'écriaient les uns.
—Il faut le dénoncer, menaçaient les autres.
Soudain Vladimir dit:
—Attention, le voilà!
—Laissez-moi faire, pria Rouletabille, c'est à moi qu'il appartient de le traiter comme il le mérite. Quant à toi, La Candeur! tu n'as plus «voix au chapitre!» Je te prie de ne plus te mêler de rien!… Mes affaires ne te regardent plus!
Ce disant il faisait disparaître les numéros dela Nouvelle Pressedans la serviette qu'il avait reprise à La Candeur, lequel faisait vraiment peine à voir.
Marko le Valaque entra dans le salon, ne semblant se douter de rien. Tout à coup, il aperçut Rouletabille. Il pâlit un peu et puis, se forçant à faire bonne contenance, il se dirigea vers le reporter:
—Tiens! Rouletabille, fit-il, qu'étiez-vous donc devenu? Tout le monde ici était très inquiet de votre sort…
Rouletabille lui serra la main avec un grand naturel.
—C'est ce que mes confrères me disaient, répondit-il. Mais heureusement il ne nous est rien survenu de désagréable. Nous avons fait un petit tour dans l'Istrandja-Dagh et, après quelques aventures sans grande importance, nous avons eu la chance d'assister à la prise de Kirk-Kilissé.
—En vérité! s'écrièrent tous les confrères.
—Mes compliments! fit Marko le Valaque, dont le front se rembrunit… ça a dû être une belle journée! J'ai entendu dire que la bataille avait été acharnée!
—Oh! terrible! proclama Rouletabille. Je n'ai encore assisté à rien de comparable! On s'est battu pendant plus de vingt-quatre heures dans cette ville avec une rage, un désespoir chez ceux-ci, un enthousiasme chez ceux-là qui, à mon avis, n'a encore été atteint en aucune bataille moderne!
—Oh! raconte-nous ça! s'écriaient tous les reporters. Tu peux bien nous donner ces quelques détails… ça ne t'empêchera pas d'avoir eu la primeur de la nouvelle…
—Je n'ai jamais été un mauvais confrère, dit Rouletabille, et je n'ai jamais refusé un service à un camarade. Eh bien, sachez donc que les troupes de Mahmoud Mouktar pacha s'étaient retranchées fortement derrière les ouvrages de Kirk-Kilissé et qu'il a fallu aux Bulgares sacrifier des brigades entières pour forcer les forts de Baklitza et de Skopos! Ces places ont été prises après une lutte formidable qui a recommencé dans les rues de Kirk-Kilissé! Les Turcs, de rue en rue, se sont défendus de la façon la plus héroïque, transformant chaque maison en une petite forteresse… Il a fallu emporter d'assaut le palais du gouverneur… il a fallu…
Rouletabille parla ainsi pendant plus d'un quart d'heure, imaginant une prise de Kirk-Kilissé qui n'avait jamais existé et prenant le contre-pied, à chaque instant, de la vérité. Il donnait les plus précis et les plus significatifs détails relatifs à une bataille qu'il inventait de toutes pièces, faisant mouvoir des régiments qui n'avaient même pas pris part aux combats de Demir-Kapou et de Petra, mettant dans la bouche de certains généraux bulgares des paroles historiques qui devaient, plus tard, les faire bien rire et qui étaient destinées à couvrir de ridicule l'imbécile qui les avait rapportées. C'était magnifique, c'était coloré, c'était, comme on dit, bien vécu!…
—Ah! bien, on croirait qu'on y est, disaient les confrères, qui prenaient tous des notes avec une hâte bien compréhensible.
—Et tu as déjà envoyé tout ça? demandèrent-ils à Rouletabille.
Rouletabille, qui avait enfin terminé son récit, regarda autour de lui, constata que Marko le Valaque s'était déjà enfui avec son trésor de notes sur la prise de Kirk-Kilissé et dit:
—Non, messieurs!… je n'ai rien envoyé de tout cela!… parce que tout cela est faux! parce que tout cela n'est jamais arrivé… Gardez-vous donc bien de télégraphier un mot de toutes ces calembredaines qui rempliront au moins, trois colonnes dela Nouvelle Pressesous la signature de Marko le Valaque. La vérité que je vous engage à télégraphier est celle-ci, que La Candeur va télégraphier lui-même àl'Époque: «Kirk-Kilissé a été occupée par les troupes bulgares sans coup férir. Les armées du général Radko Dimitrief n'ont trouvé âme qui vive dans la cité dont les Ottomans s'étaient enfuis en une incompréhensible panique dont il n'est peut-être pas d'exemple dans l'Histoire!»
Stupéfaits d'abord, les correspondants comprirent que Rouletabille venait de se venger de Marko le Valaque! Et comment! Ils applaudirent à cette réplique de bonne guerre que le Valaque n'avait pas volée.
—Il est fini!… dirent-ils. Il sera désormais considéré comme un menteur et un bluffeur! Il ne sera plus possible nulle part!… Aucun journal sérieux n'en voudra plus! Nous en voilà débarrassés!…
—Et maintenant, nous autres, dit Rouletabille à La Candeur et à Vladimir, il va falloir travailler et ferme! Y a-t-il encore une chambre libre ici?
—Tu veux bien que je travaille encore avec toi! s'écria La Candeur.
—Mais, oui! idiot! seulement, cette fois, laisse la serviette à Vladimir.Il est plus crapule que toi, mais il est moins bête!
—Merci!
On leur trouva une chambre. Cinq minutes plus tard, Rouletabille commençait à dicter un article à Vladimir, cependant qu'il envoyait La Candeur d'abord au télégraphe porter une dépêche succincte sur la prise de Kirk-Kilissé, puis chez Anastas Arghelov, pour avoir des nouvelles du général Stanislawoff.
L'article del'Époquequ'il dictait commençait ainsi:
«Notre confrèrela Nouvelle Pressea publié, sous la signature de Marko le Valaque, une série fort intéressante de correspondances relatant un voyage de son envoyé spécial et des secrétaires de celui-ci dans l'Istrandja-Dagh. Les lecteurs dela Nouvelle Presseont regretté que cette série restât tout à coup suspendue sans qu'on leur en donnât la raison. Qu'ils se consolent! Ils pourront désormais trouver, dansl'Époque, la suite de ces aventures si dramatiques de trois reporters dans un pays ravagé par une guerre terrible. Seulement ces articles seront signés désormais Joseph Rouletabille, notre envoyé spécial ayant pris ses précautions pour que Marko le Valaque ne les lui volât pas, cette fois, comme il y avait réussi une première!…»
Ayant achevé ce petit «chapeau», Rouletabille entra dans le vif de la tragédie qu'ils avaient vécue au pays de Gaulow, et il commençait à faire la description du majestueux hôtel des Étrangers [Le Château Noir.], quand La Candeur fit son entrée.
Il paraissait assez inquiet.
—Eh bien, lui demanda Rouletabille, et Stanislawoff?
—Il est revenu! dit La Candeur en soufflant. Il est arrivé quelques minutes après notre départ.
—Courons donc! fit Rouletabille.
—Inutile, il est reparti!
—Comment, reparti?
—Oui, il est reparti en auto. Il te fait savoir qu'il te recevra ce soir ou cette nuit, sitôt son retour.
—Ah! mais en voilà une comédie! grogna le reporter. Il me fait venir parce qu'il a absolument besoin de me voir, et sitôt que je suis arrivé, il fiche le camp! S'il ne tient pas plus que ça à ma visite, qu'il me laisse donc tranquillement travailler! Où en étions-nous, Vladimir?
—Rouletabille, reprit La Candeur, qui paraissait de plus en plus ennuyé, le général-major n'est pas reparti tout seul.
—Qu'est-ce que tu veux que ça me fiche!
—Il est reparti avec Ivana Vilitchkov!
—Hein?
—Je te dis ce qu'on m'a dit. Mlle Vilitchkov n'est plus à l'hôtel de M.Anastas Arghelov!
—Alors le général l'a emmenée? Et pourquoi? Et où?…
—Mais je n'en sais rien, moi!…
Rouletabille bondit hors de la chambre, hors de l'hôtel, courut chez Anastas Arghelov et là eut la chance de rencontrer tout de suite le général Savof.
—Ivana Vilitchkov?
—Partie avec le général Stanislawoff!…
Et comme le général Savov voyait le reporter bouleversé, il le rassura tout de suite. Le général-major n'avait fait que passer. Il avait eu un court entretien avec Mlle Vilitchkov, et comme il repartait pour les avant-postes, Ivana l'avait supplié de l'emmener avec lui… Elle était curieuse de voir le théâtre de la guerre!…
—Voir le théâtre de la guerre! Mais elle en revient!
—Caprice de jeune fille… et puis je crois que le général-major avait besoin de causer avec elle… Tranquillisez-vous, il ne peut rien lui arriver de redoutable… Le général-major la considère comme sa pupille et l'aime comme sa fille. Il vous la ramènera saine et sauve avant ce soir… ajouta Savof avec un sourire.
Rouletabille retourna à l'hôtel du Lion-d'Or, un peu tranquillisé… et il continua de dicter ses articles toute la journée.
De temps en temps, La Candeur allait voir si le général Stanislawoff et Ivana n'étaient point de retour. Mais ils ne rentrèrent ni cette journée-là, ni la nuit suivante, qui se passa pour Rouletabille dans le travail et dans l'inquiétude. Dans la matinée du lendemain, personne encore!… Rouletabille avait beau se dire: «Elle est avec le général-major, aucun danger ne la menace!», il n'en était pas moins désemparé.
Pour ne plus penser à cette absence qui se prolongeait d'une façon inexplicable, il se rejetait sur son travail avec acharnement.
Il était midi le lendemain, et les confrères s'asseyaient à la table d'hôte du Lion d'Or, quand des clameurs, des cris d'exaspération, tout un gros tumulte monta soudain de la salle à manger. Et La Candeur parut, la figure écarlate comme il lui arrivait dans les moments d'émotion intense.
—Rouletabille! Rouletabille!…
—Qu'est-ce qu'il y a encore?… Est-ce Stanislawoff, ce coup-ci?
—Non, c'est Marko le Valaque!…
—Eh bien, qu'est-ce qu'il lui arrive?…
—Il lui arrive un télégramme de félicitations et on double ses appointements et ses frais à la suite de son récit de la prise de Kirk-Kilissé!
—Non!…
—C'est comme je te le dis!… Et ce qu'il rigole, mon vieux!… ce qu'il se fiche de nous tous!… Ce qu'il fait l'important!
—Malheur de malheur! gémit Vladimir. Il y a de quoi en crever!…
—Il montre la dépêche à tout le monde!… mais ce n'est pas le plus beau!
—Quoi encore?
—Ce sont les autres qui sont furieux!… furieux après toi!… Ils ont tous reçu des dépêches qui les eng…!… Il y en a qui sont menacés d'être fichus à la porte parce qu'ils ont télégraphié que Kirk-Kilissé a été prise sans coup férir, tandis quela Nouvelle Pressedonne tous les détails d'une épouvantable tuerie!
—Une dépêche pour M. Rouletabille! annonça un domestique.
Rouletabille ouvrit le télégramme.
Il lut tout haut:
«_Si vous êtes malade, faites-vous remplacer, parMarko le Valaque! Son récit de la prise de Kirk-Kilissé est admirable!»
Signé: Le RÉDACTEUR EN CHEF.
Rouletabille était accablé quand la porte de la chambre s'ouvrit à nouveau devant tous les correspondants qui maudissaient à la fois Marko le Valaque, qui avait envoyé une si belle dépêche, et Rouletabille, qui les avait empêchés d'en faire autant.
—Mais quand je vous dis que c'est faux! hurla Rouletabille.
—Qu'est-ce que tu veux que ça nous fasse que ce soit faux! Tiens! lis! Et on lui fit lire une dépêche duJournal de onze heuresà son envoyé spécial: «On ne vous a pas envoyé à Kirk-Kilissé pour nous télégraphier qu'il ne s'y passe rien!…»
Là-dessus, ils descendirent en brandissant des stylographes et en déclarant que désormais ils ne seraient pas si bêtes et qu'il se passerait toujours quelque chose!
Un correspondant prit La Candeur à part et lui souffla à l'oreille en lui montrant Rouletabille:
—Dis donc, La Candeur! Qu'est-ce qu'il a? Ça n'a pas l'air de lui réussir la guerre balkanique, à Rouletabille!
—Il a, répondit lâchement La Candeur, il a qu'il est amoureux!… Alors, tu comprends!…
—Oui, tu m'en diras tant! Il n'en faut pas davantage pour abrutir un pauvre jeune homme!…
A ce moment, un officier entra et demanda Rouletabille.
—Le général-major est arrivé, lui dit-il, et désirerait vous voir.
—J'y vais, fit Rouletabille, immédiatement sur ses pattes; il est revenu avec Mlle Vilitchkov?
—Non, je ne pense pas!… Je l'ai vu revenir seulement avec ses officiers d'ordonnance.
—Chouette! éclata La Candeur.
Rouletabille tourna de son côté un visage décomposé:
—Allez vous-en,monsieur!… dit-il à La Candeur. Que je ne vous retrouve plus jamais sur mon chemin!… Venez, Vladimir!
Et il suivit l'officier, pâle comme un spectre.
En passant, Vladimir dit à La Candeur, qui était tombé sur une chaise:
—Te désole pas mon garçon! Tu peux toujours offrir tes services à Marko le Valaque!…
Dix minutes plus tard, Rouletabille était devant le général-major, qui ne lui ménagea point ses plus chaudes félicitations pour sa campagne de l'Istrandja-Dagh. Le reporter s'inclina:
—Excusez-moi, général!… mais je suis inquiet au sujet de MlleVilitchkov…
—Pourquoi donc? interrogea Stanislawoff, avec un aimable sourire, car il n'ignorait pas les sentiments de Rouletabille pour Ivana.
—Je dois vous dire, général, que depuis quelques jours Mlle Vilitchkov, fatiguée par de terribles aventures qu'elle vous a peut-être rapportées…
—Oui, je sais, dit Stanislawoff.
—… Est dans un état moral assez faible…
—Vraiment, il ne m'a pas paru…
—Elle est abattue…
—Abattue! allons donc!… je l'ai au contraire trouvée pleine d'énergie…
—Et moi, je l'ai laissée tout à fait accablée… aussi ai-je été assez étonné d'apprendre qu'elle vous avait accompagné aux avant-postes et ai-je été plus inquiet encore quand j'ai su que vous reveniez sans elle…
—Mlle Vilitchkov s'est, en effet, absentée pour plusieurs jours, dit le général en faisant asseoir Rouletabille; mais il n'y a point là de quoi vous inquiéter. Elle m'a annoncé elle-même qu'elle serait de retour à l'endroit même où je me trouverai dans une semaine au plus tard!
—Merci de ces bonnes paroles, général! quoique cette absence me paraisse tout à fait inexplicable…
—Aussi, je vais vous l'expliquer, dit Stanislawoff, puisque aussi bien il est entendu, ajouta-t-il avec un sourire, que je n'ai point de secret pour vous…
—Oh! général!…
—J'avais hâte de vous voir, d'abord pour vous féliciter. Le service que vous nous avez rendu, je ne l'oublierai jamais!
Rouletabille était sur des charbons ardents. Il n'était point venu pour qu'on lui parlât de lui, mais d'Ivana.
—C'est grâce à vous, monsieur, continua Stanislawoff, que nous avons pu agir en toute sécurité, certains que nos plans secrets de mobilisation et de campagne étaient restés ignorés de l'adversaire.
—Nous les avons retrouvés intacts, dans le tiroir secret du coffret byzantin, dit Rouletabille qui souffrait le martyre et envoyait mentalement le coffret byzantin à tous les diables.
—C'est ce que m'a dit Mlle Vilitchkov que j'ai trouvée ici à mon retour et qui m'a rapporté dans quelles dramatiques conditions vous aviez découvert les plis scellés de l'état-major!
—Mlle Vilitchkov, général, a dû vous dire que nous n'avons pas eu le temps de nous en emparer et que nous avons dû refermer en hâte le tiroir où ils étaient cachés et où nul ne soupçonnait leur présence…
—Mlle Vilitchkov, reprit le général d'une voix grave, m'a dit aussi que vous aviez revu hier le coffret byzantin, que vous en aviez ouvert le tiroir et que vous aviez constaté, cette fois, que les plis avaient bien disparu.
—C'est exact! Mais nous ne nous en sommes point tourmentés, car il nous est apparu que le secret de ce tiroir avait été découvert trop tard par vos adversaires, attendu que les plans de mobilisation qu'il contenait étaient maintenant connus de tous par la victoire de vos armées!
—Le malheur, monsieur, exprima le général sur un ton de plus en plus grave, est que ces plis ne contenaient point seulement nos plans de mobilisation et d'attaque…
—Quoi donc encore, général? demanda Rouletabille, de plus en plus agité et effrayé du tour que prenait la conversation.
—Certains de ces plis, reprit Stanislawoff, renferment les indications les plus précises sur notre système d'espionnage militaire tant en Thrace et en Macédoine qu'à Constantinople même. Le pis est que le nom et l'adresse de nos espions à Constantinople s'y trouvent en toutes lettres avec le chiffre de la correspondance qui nous permet de communiquer avec eux!
Rouletabille s'était levé.
—Oh! fit-il, nous ne savions point cela!…
—Si ces plis ont été ouverts par nos ennemis, c'est non seulement, pour nous, la nécessité de reconstituer sur de nouvelles bases un nouveau système d'espionnage, ce qui nous occasionnerait bien de l'embarras en ce moment, mais encore c'est la mort, c'est l'éxécution certaine pour une vingtaine de serviteurs dévoués que nous entretenons à Constantinople!
Cette perspective n'avait pas l'air de jeter Rouletabille dans un désespoir sans bornes. Il ne pensait toujours, dans ce nouvel imbroglio, qu'à Ivana…