Rouletabille descendit lentement les premiers degrés de marbre de la pièce d'eau en s'appuyant sur le pic de fer qu'il avait apporté. Du pied, lentement, il cherchait, tâtonnait, faisait le tour de chaque degré sous l'eau.
Tout à coup, il cessa sa promenade circulaire.
Il avait rencontré un escalier droit et rapide qui conduisait au fond de l'immense vasque. Alors il descendit, descendit…
Son casque fut visible encore un instant sur l'eau, puis dans l'eau… puis il n'y eut plus qu'une lumière, une vague lueur qui se déployait dans l'onde remuée.
Et puis il n'y eut plus de lumière du tout et rien ne remua plus.
La Candeur tomba à genoux en gémissant.
Rouletabille toucha bientôt le fond de la pièce d'eau. Dès qu'il sentit sous ses semelles de plomb un terrain large et solide, il commença de se mouvoir avec plus de facilité.
Il y voyait assez clair. L'eau, autour de lui, avait un pâle rayonnement lacté… Il examina minutieusement les parois de pierre, passant en revue les joints, tâtant de ses gants la paroi ou y appuyant sa pioche.
Tout à coup, il eut, dans la sphère de cuivre qui le coiffait comme d'un énorme casque, une exclamation… Devant lui, là, sur sa droite, s'ouvrait dans la muraille circulaire un corridor!
L'existence de ce corridor, bien que celui-ci aboutît directement à la pièce d'eau, ne devait certainement pas être soupçonnée, même de ceux qui avaient pu apercevoir l'immense vasque vide de toute son onde. Et cela, à cause de la porte qui, à l'ordinaire, devait le fermer. Cette porte, en ce moment ouverte, se présentait de profil, ayant roulé sur un gond central autour de laquelle elle tournait comme sur un pivot, telle une porte d'écluse.
Comme elle se présentait à lui, Rouletabille pouvait passer à droite ou à gauche; il en fit le tour, se rendant parfaitement compte de la façon dont elle jouait, dont elle pivotait sur elle-même, sur son centre, dans l'eau, mais ne pouvant découvrir le système qui en commandait la manoeuvre de l'extérieur et hors de l'eau.
Il imagina avec une presque certitude que la porte ou les portes—car il pouvait y en avoir d'autres comme celle-ci—permettant l'inondation du souterrain qui conduisait au trésor, avaient été ouvertes si rapidement, à la dernière minute, par Abdul-Hamid lui-même, que celui-ci n'avait pas eu le temps, une fois les souterrains inondés, de faire jouer à nouveau le système de fermeture, sans quoi la porte, pivotant à nouveau, serait venue reprendre place dans le mur, se confondant avec lui.
Rouletabille put voir en effet que la lourde porte qu'il avait devant lui apparaissait en bronze d'un côté, mais garnie de plaques de marbre sur l'autre, sur le côté qui devait se refermer dans la pièce d'eau.
Ému plus qu'on ne le saurait dire, car il commençait à être persuadé qu'il avait enfin découvert le mystère du couloir de Durdané et qu'il allait bientôt pénétrer dans la chambre du trésor, il se glissa le long de la porte et avança dans le couloir.
L'eau cédait doucement à sa pression; il se servait de son pic comme d'une canne; dans l'eau ses semelles de plomb cessaient d'être des entraves à sa marche.
Dans sa sphère de cuivre, il respirait à l'aise et il avait calculé approximativement au poids du réservoir et à la pression de l'air qui s'en échappait qu'il pouvait bien compter sur deux heures au moins de bonne atmosphère, en mettant les choses au pis.
Si son coeur battait à grands coups sourds dans sa poitrine, ce n'était point malaise physique, mais allégresse morale, à l'idée qu'il allait enfin toucher au but auquel, depuis quarante-huit heures, il avait à peu près désespéré d'atteindre…
Soudain il ne vit plus les parois du corridor… Il ne vit plus que de l'eau… de l'eau… de tous côtés… Il était au centre de ce reflet glauque; l'eau… et c'était tout…
Il marcha… il marcha encore… et puis s'arrêta… Il ne voyait toujours que de l'eau. Il commença de s'effrayer… Où était-il donc?…
Il imagina que, sortant du corridor, il était entré dans une vaste salle dont il ne pouvait apercevoir les parois. Et pour rencontrer celles-ci, il modifia sa marche.
Il se dirigea vers sa gauche, faisant ainsi, avec la ligne qu'il avait suivie jusqu'alors, un angle droit. Il fit dix pas… Il fit vingt pas… Toujours rien!… Cette salle souterraine devait être immense!
Enfin la clarté de la lampe alla faiblement rayonner sur une paroi de marbre… Il s'approcha du mur dont il pouvait suivre maintenant le dessin des joints…
C'était un beau marbre vert, aussi beau que celui des colonnes de Sainte-Sophie, et qui avait peut-être été arraché comme celui-ci au temple du Soleil à Héliopolis.
La richesse de ces murs nus sembla à Rouletabille de bon augure et il marcha le long de la paroi en y faisant glisser ses mains.
Si près du mur, la lumière électrique éclairait parfaitement les dalles, et le reporter les touchait une à une, demandant à chacune si elle n'allait point lui livrer son secret, si ce n'était pas celle-ci ou celle-là qui lui cachait l'inépuisable trésor.
Il tâchait de découvrir quelque anomalie dans la jonction, quelque défaut dans le cimentage, quelque marque exceptionnelle qui eût pu le mettre sur la voie…
Mais les dalles succédaient aux dalles, toutes pareilles et, sous le pic qui les frappait, gardaient la même immobilité, la même immutabilité…
Rouletabille commençait à désespérer…
Est-ce que cette découverte inouïe des souterrains noyés allait simplement aboutir à une promenade sous l'eau? Et devrait-il revenir les mains vides?… sans avoir rien vu, sans avoir rien deviné de la précieuse cachette?
Et voilà que sur sa droite s'ouvrait un autre corridor… un long boyau opalin qui allongeait devant lui son chemin de mystère…
Il hésita devant ce nouveau problème… et puis il se résolut, pour cette fois, à ne point quitter cette salle qu'il ne la connût entièrement… qu'il ne l'eût parcourue de bout en bout, qu'il n'eût fini de tâter et de frapper ses murailles.
Il glissa donc devant le corridor et retrouva la paroi de la salle… et puis un angle.
Il resta bien cinq minutes à examiner cet angle… et la paroi continua, dans son uniformité…
La misère de Rouletabille était grande et il frissonnait sous sa carapace sous-marine… non point qu'il eût froid, car il était fait maintenant à cette sensation de fraîcheur qui tout d'abord l'avait saisi, mais son coeur se glaçait à cette pensée qu'arrivé dans la chambre des trésors il devrait la quitter sans avoir rien découvert.
Il avait espéré un moment, ayant trouvé la porte de la pièce d'eau ouverte et mettant sur le compte du désarroi d'Abdul-Hamid l'oubli de sa fermeture, qu'il trouverait peut-être aussi, dans la chambre du trésor, quelque preuve de cette fuite rapide… quelque coffre entr'ouvert.
Mais il n'y avait rien dans cette salle, rien que des murs, ces éternels murs verts…
Était-il bien sûr, du reste qu'il fût dans la chambre des trésors?… N'était-elle point au bout de l'un de ces corridors qui venaient aboutir dans la pièce qu'il traversait?
Tiens!… encore un corridor!… Il passe… il retrouve la paroi… il lui semble qu'ainsi faisant il revient sur ses pas, décrivant un vaste rectangle…
Tout à coup, il crie dans son casque!…
Sur sa droite, là, là!…
Une illumination, mille feux qui s'allument soudain… Un embrasement sous la clarté de sa lampe… un foyer de radieuse lumière, un scintillement éblouissant dans l'éventrement de la muraille…
Fasciné, Rouletabille s'avance.
Plus de doute! Voilà le trou aux trésors!
Ceux-ci ont roulé jusqu'aux dalles sur lesquelles il marche et il sent que ses semelles de plomb écrasent des pierres précieuses!…
Une grande plaque de marbre vert formant porte a été repliée à demi contre la muraille et voilà le coffre magique.
Il avance la main… Il laisse glisser son pic à ses pieds… et des deux mains, des deux mains, il plonge dans ces richesses… Des joyaux! des colliers! des perles! des diadèmes! des diamants à remuer à la pelle!… Et il les remue, les remue… les soulève, les laisse retomber!… enfonce le bras, ne se lasse pas de palper, de toucher, de prendre, de laisser et de reprendre toutes ces merveilles qui valent des millions! Des millions!… Et dans son casque, il pleure!… il rit!… il étouffe!…il délire!… «Ivana!… Ivana!…» soupire-t-il. Et il s'appuie à la muraille pour ne pas tomber, car il sent que sous lui ses jambes flageolent et qu'il n'a plus la force de conserver son équilibre dans l'élément liquide qui l'enserre… Il pousse, en s'y accrochant, la porte de marbre vert… Oh! miracle!… derrière cette porte… une autre est ouverte… et une autre… et une autre encore!… Sur cette partie du mur, les plaques de marbre n'ont pas été refermées… Le maître, dans sa fuite épouvantée, n'en a sans doute pas eu le temps… et il est possible que les autres murs, que les autres plaques renferment elles aussi des millions!… des millions!…
Rouletabille revit, dans son imagination en désordre, cette scène suprême où Abdul-Hamid, sentant sa dernière heure de souveraineté venue et peut-être sa mort prochaine, a voulu revoir, une dernière fois avant de partir et peut-être de mourir, toutes ces richesses accumulées depuis tant d'années… Une dernière fois, il a voulu s'en repaître la vue puisqu'il ne pouvait les emporter et il est descendu une dernière fois par le couloir de Durdané et la vasque immense du jardin d'hiver dans la chambre des trésors!… Et il a ouvert les portes de marbre vert… mais il n'a pas eu le temps de les refermer toutes…
Il n'a pas eu le temps de les refermer toutes… Talonné par la peur… il s'est enfui!… il est remonté juste à temps pour noyer derrière lui tous ses joyaux et tous ses millions… car ce n'est pas seulement des bijoux qui se trouvent là, entassés, mais de l'or! de l'or!… Des monceaux de pièces d'or!… De quoi acheter toutes les consciences et payer tous les crimes!… de quoi racheter peut-être l'empire, un jour!…
Pour Rouletabille, tout cela ne représente qu'une chose, une chose pour laquelle il donnerait cet or, et ces perles, et ces joyaux, et ces rubis, et ces émeraudes, et ces saphirs, une chose pour laquelle il donnerait tous les diadèmes de la terre: la rançon d'Ivana!…
—La rançon! la rançon!…
Comme il répétait ces mots avec délire il eut un mouvement un peu brusque, car il venait de heurter le pic qu'il avait laissé glisser; il se retourna et contre l'angle de l'une des plaques de marbre entr'ouvertes il brisa sa petite lampe électrique.
Aussitôt toute cette magie s'éteignit et il fut plongé instantanément au sein des plus profondes ténèbres.
Dire ce qui se passa à cette minute précise dans l'âme de Rouletabille serait difficile.
D'abord il ne comprit pas.
Toute cette nuit après toute cette lumière! Pourquoi?
Pourquoi tous ses trésors disparaissaient-ils au moment même qu'il venait de les toucher?
Était-il le jouet de quelque méchant génie qui, dans le pays des Mille et une nuits, s'amusait de lui et faisait passer sous ses yeux d'illusoires visions?
Ce fut donc sa première pensée: l'inexistence de cela.
Mais cependant, comme, dans un geste spontané, il continuait de toucher, dans la nuit, ces richesses que la nuit semblait vouloir lui prendre, il connut qu'il n'avait pas rêvé.
Le mur était bien là, et les trous dans le mur, et les joyaux et l'or, sous ses doigts, et les portes de marbre auxquelles il se heurtait.
Alors sa main descendit à sa ceinture et il toucha l'appareil électrique brisé.
C'était un accident tout naturel dont il ne comprit pas tout de suite l'importance, mais qui cependant lui donna le frisson, car sa situation devenait redoutable au fond de cette eau et au fond de cette nuit.
Cependant il ne saisit point tout de suite la possibilité d'une catastrophe. Il se raidit contre la peur et appela à lui toute son intelligence, toute sa lucidité. En somme, il n'était point perdu au centre d'une chose inconnue. Il était dans une chambre dont il connaissait le chemin.
Il lui fallait revenir sur ses pas, voilà tout… sans perdre la tête, en suivant très exactement le mur… Pour venir jusque-là, il avait compté deux corridors avant le corridor de la pièce d'eau.
Il s'appuya au mur et, du pied, chercha son pic qui pouvait lui être utile. Sa jambe en heurta le manche de bois, qui se dressait flottant entre deux eaux. Il le saisit et alors commença la marche à rebours.
Ah! voilà le premier couloir.
Là, il lâcha le mur et, orientant avec soin ses semelles de plomb, il s'avança, les bras tendus.
Il se félicita d'atteindre bientôt l'autre angle du mur, de l'autre côté de l'entrée du couloir… Et il continua, le long du mur, sa marche tâtonnante.
Voici le second corridor… Il marche… il marche encore…
Et voici le troisième!…
Soudain il s'arrête et une angoisse inexprimable lui étreint le coeur… Il pense qu'il n'y a aucune raison pour que ce troisième couloir-là soit le bon!…
En effet, en sortant du couloir de la pièce d'eau, il est entré tout droit dans la salle des trésors, jusqu'en son milieu, et puis il a obliqué à gauche jusqu'à ce qu'il rencontrât le mur; mais entre cette partie du mur qu'il atteignit et le corridor d'entrée, qui lui dit qu'il n'y a point d'entrée, qui lui dit qu'il n'y a point d'autres corridors!… Doit-il prendre celui-ci? Doit-il l'éviter?… S'il le prend, ne trouvera-t-il point à son extrémité un nouveau labyrinthe et la mort?… S'il l'évite, ne risque-t-il point de laisser derrière lui la seule issue possible qu'il ne retrouvera peut-être jamais plus?…
Hésitation terrible et puis résolution farouche…
Il marche… Il avance dans le noir liquide… Il s'enfonce dans le corridor… Il s'arrête…
Il tâte de son pied l'eau autour de lui, dans l'espérance de heurter la porte qui, retenue par son gond central, s'ouvre au milieu du corridor, sur un plan parallèle aux murs… Mais il ne sent rien!…rien que le mur qu'une de ses mains ne lâche pas… et il glisse le long du mur…
Et tout à coup la main frémit… Un angle… une nouvelle pièce… Est-ce la pièce d'eau?…
Non! sans quoi il eût rencontré la porte… mais peut-être est-il passé à côté de la porte sans la toucher… Il se retourne, oblique un peu sur sa droite, lâche le mur, revient sur ses pas…
Maintenant, il a hâte de revenir dans la chambre du trésor, car il faut sortir de ce couloir, qui conduit il ne sait où…
L'angle d'un mur… Mon Dieu! il commence à s'y perdre!… Il a bien cru qu'il revenait sur ses pas… S'il s'était trompé, ce serait trop terrible… S'il ne s'est pas trompé, il peut espérer que, rentré dans la chambre du trésor, le prochain corridor sera le bon!
Il marche… il monte, rencontrant des angles… et maintenant il ne sait plus!
Non, il ne sait plus s'il est dans une pièce dont il touche les angles, ou s'il entre dans un corridor, ou s'il en sort…
Il ne sait plus!… Il ne sait plus!…
Il sait seulement qu'il n'est point dans la vasque du jardin d'hiver, sans quoi ses mains glisseraient sur des pierres circulaires, et celles-ci sont plates… Il veut savoir absolument s'il est dans un corridor… Pour cela, il abandonne le mur qu'il tient pour se diriger en face… Il marche… il marche… rien!…
Ses mains ne touchent plus à rien…
Alors il retourne sur ses pas.
Mais il n'arrive plus à retrouver le mur!
Ses oreilles commencent à tinter furieusement. Est-ce le manque d'air qui commence à se faire sentir? ou la folie qui arrive avec ses grelots?…
Rouletabille pense qu'il va mourir… étouffé au milieu de cette nuit et au fond de cette eau…
Ah! qu'il voudrait retrouver un mur!… seulement une pierre pour le soutenir!… pour le rattacher à quelque chose! Il lui semble qu'il serait moins perdu! C'est horrible d'être ainsi dans le néant liquide et noir…
Ses jambes se dérobent sous lui, il sent qu'il va tomber, s'allonger… pour toujours!
Il va mourir… dans ce tombeau plein de millions!… qu'il a violé!… et qui le garde!
Si ses oreilles lui font entendre d'étranges sons, ses yeux, à cette minute suprême, comme il arrive parfois dans la nuit des paupières closes, lui font voir tout à coup de sinistres lueurs… des cercles de lumière qui dansent la danse des millions… la danse des trésors d'Abdul-Hamid…
Rêve magnifique au seuil de la mort…
Avant qu'il ne rende le dernier souffle, les trésors qu'il est venu chercher là, au fond de la terre et de l'eau, ont la coquetterie macabre de briller pour lui une fois encore… oui… Il y a là-bas des rayonnements de joyaux…
Ainsi, ce petit cercle de lumière lactée ne peut être que l'un de ces diadèmes qu'il a osé toucher tout à l'heure et qui vient danser autour de lui, comme s'il était sur le front d'une reine invisible qui danserait et qui serait naine!…
Car le cercle de lumière s'avance à une petite hauteur.
Et voilà que la vision s'agrandit… Ce diadème est vaste maintenant comme une grande roue dont le moyeu serait occupé par un cabochon d'un éclat insoutenable…
Soudain ce cabochon cesse de briller.
Ce n'est plus un diadème qu'il voit, ni un front lumineux sur la tête d'une naine… mais une ombre immense d'homme entouré d'un cercle de clarté glauque.
D'abord Rouletabille croit que c'est son ombre à lui, son reflet, car l'ombre a sa forme à lui; et sa tête est coiffée de ce casque, de cette énorme sphère de cuivre qui repose sur les épaules du scaphandrier.
Et l'autre tient aussi à la main un pic, comme le pic de Rouletabille…
Cependant Rouletabille ne remue pas, et l'ombre et la lumière remuent!…
Rouletabille, qui s'est redressé, reste droit… et l'ombre se penche…
Les bras de Rouletabille restent collés au corps et les bras de l'ombre s'étendent en un geste de surprise ou d'effroi…
Et devant l'ombre, dans la muraille, il y a des reflets merveilleux!…
Et voilà soudain que Rouletabille renaît, respire, pense, se rend compte, se souvient:
—Gaulow!…
Il a devant lui Gaulow, qui vient de découvrir les trésors d'AbdulHamid!…
Mais alors c'est le salut! c'est le salut si Gaulow ne le voit pas!…
Puisqu'il lui est impossible, à lui Rouletabille de retrouver le chemin du jardin d'hiver dans cet aquatique labyrinthe, il suivra Gaulow et sortira avec lui par le Bosphore, puisque Gaulow est venu par le Bosphore!
Et Rouletabille bénit sa chance qui, tout à l'heure, sur le ponton, l'a retenu au moment où il avait été tenté, autant et peut-être plus que La Candeur, de se ruer sur Gaulow et de le supprimer dans le moment que celui-ci leur était apparu, embarrassé dans ses vêtements de scaphandrier!
Maintenant, c'est Gaulow qui le sauve!
Cependant Rouletabille continue de penser que si la présence de Gaulow le sauve, lui, elle ne fait pas les affaires d'Ivana… Gaulow connaît maintenant l'emplacement des trésors, et voilà la rançon d'Ivana bien compromise…
Alors, tout de suite, cette conclusion apparut dans toute sa netteté à l'esprit du reporter: «Il faut que Gaulow, sans s'en douter, me sauve… et qu'il disparaisse!».
Avec de grandes précautions, Rouletabille s'éloigna du centre de lumière… et il attendit…
L'homme s'était jeté à genoux devant l'un de ces trésors merveilleux et puisait là-dedans à pleines mains. Il remplissait de pierres précieuses un sac qu'il avait apporté avec lui.
Quand ce sac fut plein, il se releva, il prit sa pioche et après avoir repoussé les dalles de marbre, comme s'il craignait la visite importune de quelque curieux au fond de ce coffre-fort sous-marin, il se dirigea du côté opposé à celui par où était venu Rouletabille.
Le reporter, derrière lui, s'avança. Il faisait un pas chaque fois que l'autre en faisait un et avait grand soin de conserver ses distances.
Soudain, dans la clarté lactée qui entourait Gaulow devant lui, Rouletabille aperçut le profil d'une porte de bronze telle qu'il en avait trouvé une à la sortie de la pièce d'eau.
Il ne douta plus qu'ils ne fussent arrivés au Bosphore, d'autant que Gaulow, s'avançant sur cette porte, fit un geste comme pour la faire rouler.
Rouletabille alors fit un mouvement brusque pour se jeter en avant. Est-ce que Gaulow allait lui échapper? Est-ce qu'il allait l'enfermer dans ce tombeau?
Ce mouvement découvrit-il Rouletabille?
Toujours est-il que l'homme cessa soudain de s'occuper de la porte, puis après quelques instants d'immobilité, fit quelques pas au-devant de Rouletabille dans le corridor.
L'autre recula.
Mais Gaulow s'avança encore, levant sa pioche.
Rouletabille ne douta plus qu'il ne fût découvert et leva sa pioche à son tour.
Alors les deux hommes restèrent à nouveau immobiles, se fixant à travers la grosse lentille de leur casque, le pic levé…
Ils comprenaient que l'un des deux devait rester là, et qu'après avoir découvert un pareil secret, il y en avait un de trop sur la terre et sous les eaux!
L'homme, grand et fort, jugea que Rouletabille, petit, mince, d'apparence chétive sous son énorme casque, serait pour lui une facile proie.
Il s'avança aussi vite que le lui permettait le vêtement dans lequel il se mouvait.
Rouletabille, lui, recula encore. Il voulait user de ruse et pensait qu'il avait tout à gagner à sortir du cercle de lumière.
Il s'enfuit, si tant est qu'on puisse appeler fuite cette reculade difficile dans cette eau qui ne lui avait jamais paru si lourde à remuer. Et il laissa glisser sa pioche comme si elle lui échappait par mégarde.
L'autre s'en fut aussitôt à cette arme et la ramassa heureux sans doute d'un événement qui diminuait son adversaire.
Pendant ce temps, profitant de ce que Gaulow se baissait pour ramasser son pic, Rouletabille s'affalait, s'allongeait contre la muraille, sur le sol.
Gaulow continua son chemin, le cherchant.
Quand Gaulow passa devant lui, Rouletabille se leva tout doucement et comme l'homme, arrêté, se demandait où il était passé, il se jeta, par derrière, sur lui; et lui arracha, des deux mains, les deux tuyaux d'inspiration et d'expiration!…
D'abord, sous la ruée, l'homme chancela et puis retrouva son aplomb, et tout à coup porta la main à son casque. Alors Rouletabille assista à quelque chose d'horrible, à l'étouffement de ce grand corps qui faisait des gestes désordonnés pour se soulager du poids formidable qui pesait sur ses épaules… et qui se débattait contre l'étreinte fatale de l'élément.
Il tendit une dernière fois les mains vers Rouletabille et soudain s'écroula, roula par terre, porta les mains à sa poitrine, eut quelques sursauts et puis resta allongé.
Il était mort.
Par un miracle, la lanterne électrique qu'il avait à sa ceinture ne s'était point brisée. Rouletabille alla la lui prendre et, armé de cette lueur propice, il ramassa le sac aux joyaux, puis, tout de suite, s'en fut à la porte, ne s'attardant point à contempler sa victime.
La porte obéit facilement à la poussée du reporter, recevant une égale pression de toutes parts, plus la sienne.
Elle tourna sur ses gonds. Il tourna avec elle et quand elle fut refermée il était dehors, dans le Bosphore.
Rouletabille se rendit compte des difficultés qu'avait dû surmonter Gaulow avant de trouver cette porte qui était quasi recouverte d'algues et encastrée entre deux murs dont l'un s'avançait cachant presque l'autre.
Le reporter sortit de cet impasse et fut sur le lit même du Bosphore. Il ne perdit point de temps à y rechercher les vestiges des civilisations disparues. Il chercha le long de la rive une rampe naturelle, ne tarda point à la trouver… espéra ensuite une échelle, un escalier, et fut assez heureux pour rencontrer enfin une marche, comme il y en avait tant dans ces parages, une marche qu'il gravit et qui fut suivie d'autres.
Et ainsi peu à peu il émergea du niveau du détroit, dévissa non sans effort sa sphère et respira l'air glacé du dehors avec une joie que nous nous refusons à décrire.
Il se rendit compte qu'il était tout près des ruines de Tchéragan et alors il songea à La Candeur qui l'attendait toujours dans le jardin d'hiver et qui devait être dans de belles transes.
Il se soulagea de son vêtement imperméable, le ramassa, lia ensemble tous ses ustensiles et le sac et reprit le chemin qu'il avait fait avec La Candeur.
Cependant au pied du mur qu'il avait à franchir il laissa sous une pierre tous ses impedimenta.
Enfin, il parvint dans les couloirs de Durdané et, en approchant du jardin d'hiver, commença d'entendre un clapotis qui n'était pas ordinaire…
Une minute après il était dans les bras de La Candeur, lequel l'avait cru mort et qui, pour la sixième fois, venait de plonger dans la pièce d'eau à la recherche de son chef de reportage.
Nous renonçons à décrire la stupéfaction et la joie désordonnée du bon LaCandeur…
—C'est drôle, dit-il à Rouletabille, quand il fut un peu remis de ses émotions et qu'il eut retrouvé sa voix, c'est toi qui es allé te promener sous l'eau et c'est moi qui suis mouillé!…
Quelques jours plus tard, Rouletabille était bien ému en soulevant le marteau de cuivre d'une vieille porte dans une de ces antiques ruelles qui avoisinent la place de Top-Hané.
Les fenêtres de cette demeure à l'aspect des plus rébarbatifs étaient garnies de barreaux de fer et de double quadrillage de bois, tels qu'on en voit aux plus sombres hôtels de Galata ou de Stamboul, de l'autre côté de la Corne d'Or. Les moucharabiés des maisons modernes qui grimpent les pentes de Péra ont une allure plus coquette, plus fraîche, presque engageante et semblent en passant prêtes à jouer avec le mystère dont elles ont la garde.
Rouletabille, après un coup d'oeil jeté sur cette forteresse dont la ligne sombre ressortait sur la blancheur de la neige récemment tombée, frappa trois coups et attendit.
Dieu! que cette petite ruelle était triste et déserte, et silencieuse, sous son manteau blanc! Les hivers sont durs et glacés à Constantinople. Rouletabille, qui n'avait pas pris le temps d'acheter une fourrure, frissonnait.
Enfin la porte s'ouvrit et un grand diable de cavas, doré sur toutes les coutures, attendit que le jeune homme se nommât. Il lui fit deux fois répéter son nom, après quoi Rouletabille fut prié d'entrer.
Le reporter donna l'ordre au cocher de la calèche qui l'avait amené de l'attendre et pénétra dans cette maison préhistorique.
Le cavas l'introduisit aussitôt dans un salon, le pria de s'asseoir sur le divan qui faisait le tour de la pièce et disparut.
Deux minutes plus tard, un grand nègre arriva, portant sur un plateau d'argent des tasses de café et des petits compotiers de cristal pleins de confitures de roses.
Il disparut à son tour.
Cinq minutes encore s'écoulèrent et un vieillard à turban vert, un tout à fait vieux courbé par les ans et dont la barbe blanche semblait balayer le tapis, fit son entrée.
Il salua fort gravement Rouletabille et s'assit, s'occupant tout de suite de la dînette; ce faisant, il ne cessait de parler avec une douce volubilité, sur un ton fort enfantin; seulement, comme il parlait turc et que Rouletabille ne le comprenait pas, Rouletabille ne lui répondait pas.
Rouletabille goûtait à ces petites sucreries avec impatience et à chaque instant regardait du côté de la porte par laquelle le vieillard était entré; mais ce fut une autre porte qui s'ouvrit: un énorme eunuque, soulevant une tapisserie, laissait passer un fantôme noir.
Quel événement prodigieux se passait-il donc pour que ce fantôme noir, qui était une femme, franchît les portes du sélamlik réservé exclusivement aux hommes, surtout dans les antiques demeures comme celle-ci, habitées par de vieux Turcs à turban vert?
Il était impossible de voir quoi que ce fût des traits de cette femme; elle devait avoir triple voile sous sontchartchaffunèbre dont toutes les grandes dames turques s'emmitouflent maintenant pour sortir et qui ne laisse point, comme leyalmackdes anciens temps, la possibilité de découvrir au moins le front et la splendeur du regard.
Il est vrai que, le plus souvent, sous ce tchartchaf, nos modernes Turques sont vêtues à la dernière mode de Paris et avec une élégance qui vient en droite ligne de la rue de la Paix.
—Canendé hanoum? prononça Rouletabille en s'inclinant trois fois, car il était devant une princesse qui s'était enfermée dans ce coin désert pour se consoler de n'avoir point donné d'enfants à l'ex-sultan et pleurer dans le particulier un régime disparu.
Canendé hanoum, qui parlait le français comme toute femme de qualité en Turquie, lui présenta son oncle, le vieux Turc au turban vert, un ancien général de division qui avait acquis de la gloire à Plevna. Le général, d'un signe, pria le jeune homme de s'asseoir.
Rouletabille tendit un pli cacheté à la princesse. Elle y jeta simplement les yeux et dit:
—Oui, je sais. Kasbeck m'a prévenue, mais je l'attends.
Rouletabille, à ces mots, se troubla légèrement, mais surmontant vite son émotion, reprit:
—Ne vous dit-il point, dans cette lettre, que s'il n'est pas là à cinq heures, vous ne devez plus l'attendre?…
—Oui, oui, parfaitement, monsieur: nous sommes d'accord, mais il n'est que quatre heures!…
Sur quoi elle se mit à parler au jeune homme de tout autre chose… Elle l'entretint surtout de la guerre et de l'échec que les Bulgares venaient de remporter dans leur attaque des lignes de Tchataldja. Elle en montrait une grande joie et considérait ce premier succès comme le présage d'une définitive revanche.
Rouletabille, qui connaissait les amitiés et les opinions de son hôtesse, assura que tant de catastrophes ne se seraient point produites si Abdul-Hamid était resté sur le trône.
—Il y reviendra! fit-elle.
Et elle se leva, lui tendant avec une grande noblesse sa main à baiser.
—Pardon, madame, Mlle Vilitchkov a bien reçu une lettre, celle que je lui ai fait parvenir par Kasbeck?…
—Mais certainement, lui répondit Canendé hanoum. Ah! dites-moi, vous restez encore longtemps à Constantinople?
—Ah! madame, on dit que c'est la fin de la guerre,nousquitterons Constantinople le plus tôt possible!… répondit-il avec élan.
—Bien… bien…
La nouvelle de ce départ paraissait enchanter la princesse. Elle lui adressa un petit coup de tête sous ses voiles noirs et s'en alla par la même porte, le laissant à nouveau seul avec le vieux Turc à turban qui se remit à le combler de confitures, de pâtisserie et de café en ne cessant de bavarder comme une pie.
Enfin le turban vert se leva à son tour, le salua et le laissa seul.
Rouletabille regarda sa montre. Il était quatre heures et demie. Sans doute trouvait-il que l'heure marchait lentement à son gré, car il ne put retenir un mouvement d'impatience. Il poussa un soupir, replaça la montre dans sa poche et leva la tête. Mais il chancela de joie:Ivana était devant lui!
Une Ivana élégamment vêtue, à la dernière mode de Paris, une Ivana prête à sortir, avec son manteau de fourrure et sa toque, sans «feradje», sans yasmack», sans «tchartchaf», une Ivana évadée de toutes les turqueries et qui n'avait plus de l'Orientale que ses grands yeux de flamme, qui fixaient Rouletabille, sous sa voilette.
—Ah! mon petit Zo, mon petit Zo!Tu as donc compris?… Tu as donc compris?…Quelle joie pour moi que ta lettre!
Ils avaient eu un si joli mouvement pour se jeter dans les bras l'un de l'autre! Et puis ils se continrent, parce que, subitement, il leur semblait avoir entendu tousser et parce qu'ils craignaient de voir apparaître le vieux Turc au turban vert, ou quelque affreux fantôme noir…
Certainement ils étaient encore surveillés, il y avait encore quelque part des yeux qui étaient chargés d'épier leur moindre geste. Cependant, Rouletabille se jeta sur les mains de sa bien-aimée et les mangea de baisers, et Ivana ne cessait de répéter:
—Oh! petit Zo, petit Zo!Tu as compris? Tu as compris?…
Elle était très pâle, sous la voilette, et Rouletabille vit qu'elle défaillait. Elle murmura:
—Sortons d'ici! Oh! sortons d'ici au plus vite!…
—Nous ne pouvons pas sortir avant cinq heures, ma pauvre chérie… Je vous en conjure, soyez calme jusque-là… Venez, asseyez-vous là près de moi, nous parlerons tout bas, nous nous dirons des choses que nul n'entendra, nous sommes enfin comme deux vrais amoureux qui se font des confidences; là, donnez-moi vos mains…
—C'est que je voudrais être déjà si loin de tout cela, mon petit Zo!… si loin!…
—Nous partirons, Ivana, encore un peu de patience…
—Mais pourquoi attendre cinq heures?
—C'est l'heure fixée par Kasbeck… Il a fait dire à Canendé hanoum qu'il serait là à cinq heures…
—Comme vous avez l'air troublé en disant cela, petit Zo!… Mon Dieu! y aurait-il quelque chose de changé?…
—Non! non! rien! rassurez-vous!… A cinq heures nous partirons!
—Ah! si tu savais, petit Zo!… (car tantôt elle lui parlait avec une étrange solennité et tantôt avec une délicieuse gaminerie)… si tu savais comme les jours m'ont paru longs! longs! Depuis que j'ai reçu ta lettre par l'entremise de Kasbeck… je ne savais où tu étais, ni pourquoi—puisque tu disais que tout était arrangé,—tu ne venais pas me chercher tout de suite…
—D'abord, répondit Rouletabille, nous ignorions que tu étais chez Canendé hanoum… nous avons toujours pensé et, jusqu'au dernier moment, Kasbeck nous a dit que tu étais à Beylerbey et que tu avais débarqué duLoreleïen même temps qu'Abdul-Hamid.
—Il a menti. Le lendemain de l'arrivée duLoreleï, deux femmes sont venues me prendre à bord et m'ont conduite ici où Canendé hanoum était chargée de m'éduquer, comprends-tu, petit Zo, chargée de faire de moi une odalisque digne d'être présentée à l'ancien sultan!…
—Oh! Ivana!…
—Ce qu'il y avait de terrible, vois-tu, c'est que ces femmes ne sont point méchantes du tout… elles étaient au contraire très gentilles, pleines d'attentions, prenant un soin de moi de tous les instants, me comblant d'horribles parfums et voulant m'apprendre à danser… C'était charmant et épouvantable…
—Ah! si j'avais su que tu étais là!… on t'aurait délivrée tout de suite… on aurait bien trouvé le moyen, va!… mais Kasbeck me mentait!… Et dire que nous avions passé notre temps à le surveiller, le suivant partout, tandis que toi, tu arrivais ici avec ces femmes, ombres anonymes toutes trois… fantômes noirs… chez Canendé hanoum… Vladimir t'a certainement vue descendre de voiture ici, avec tes compagnes!… Mais comment se serait-il douté que c'était toi, sous tes voiles noirs, alors que Kasbeck ne t'accompagnait même pas?… Enfin, tout est bien fini maintenant! ne pensons plus qu'à notre bonheur, ma petite Ivana!
—Kasbeck t'a donné tous les papiers du tiroir secret? tous intacts, n'est-ce pas?
—Oui, tous… Il a fallu vérifier, tu penses! Cela a demandé du temps… Et puis, de son côté, Kasbeck voulait prendre ses précautions avec les trésors… avant de te donner à moi… Cela se comprend… Cet eunuque est un extraordinaire commerçant!
—Ils le sont tous, petit Zo!… Et quel commerce!…
Elle poussa encore un soupir:
—Ah! quand allons-nous partir?
—Écoute, Ivana, sais-tu ce que j'ai pensé?… J'ai pensé que puisque la guerre allait être finie, comme je te l'ai écrit—on parle déjà d'armistice depuis l'affaire de Tchataldja—j'ai pensé que nous pourrions bien partir pour Paris…
—Oh! oui, petit Zo!… oui!… oui!… Paris!…
Elle tremblait de bonheur en évoquant Paris, l'école, la faculté, l'hôpital, où elle retrouverait ses camarades et ses travaux.
—C'est à Paris que nous nous marierons! fit Rouletabille.
—Mais le général Stanislawoff ne voudra pas! Il tiendra à ce que la cérémonie ait lieu à Sofia.
—Le général fera ce que je voudrai! déclara le reporter, il n'a rien à me refuser!
—Bien! bien! Oh! certes, Paris, oui… je préfère! fit-elle en se blottissant contre lui.
—Tu comprends, nous avons besoin l'un et l'autre d'oublier bien des choses… Il faut mettre un peu d'Occident entre notre bonheur et le passé… En France, ma chérie, nous nous retrouverons tout à fait, oui, il me semble qu'il n'y a qu'en France que nous pourrons nous aimer normalement, sans heurt, sans aventure, après un honnête mariage dans une honnête mairie.
—Tu as raison, tu as raison, petit Zo!…
Et elle se pressa contre lui; elle cherchait un refuge où elle pensait bien que nul autre ne viendrait plus la chercher jamais… ni Kasbeck pour son abominable commerce, puisqu'il était maintenant payé et comment!… ni Gaulow, ni Athanase, puisque ces deux-là étaient morts!…
—Mon Dieu! tu es bien sûr alors qu'il est mort?
—Qui? Athanase?… Oui, oui, oh! il est bien mort, le pauvre garçon!
—Tu as raison de le plaindre, petit. Il m'aimait beaucoup.
—Diable! s'il t'aimait!…
—Il m'était dévoué…
—Sans doute, mais ne sois point triste de sa mort, fit Rouletabille en hochant la tête, car évidemment, s'il avait vécu, le pauvre garçon eût beaucoup souffert.
—S'il eût souffert!… surtout maintenant que je ne lui dois plus rien,du moment que c'est toi qui as tué Gaulow!…Ah! petit Zo! petit Zo!… quand j'ai lu ce que tu m'écrivais là… que Gaulow n'était pas mort de la main d'Athanase, là-bas, sur cette affreuse petite place, dans ce terrible petit village de l'Istrandja… et qu'il avait pu s'échapper… et que c'était toi qui l'avais tué au fond de la chambre des trésors!… vois-tu, petit Zo, j'ai pleuré et j'ai prié le bon Dieu comme lorsque j'étais toute petite… c'était si affreux pour moi de me donner à cet Athanase qui m'a toujours fait un peu peur, que je n'aimais pas, que je n'ai jamais aimé… Et cependant, je n'aurais pu me refuser, petit Zo:je lui avais juré, autrefois, que je serais sa femme le jour où il m'apporterait la tête de Gaulow!et je croyais qu'il avait tué Gaulow!… je n'avais plus qu'à mourir le jour où j'ai cru cela!… et j'étais bien décidée à mourir… et je me serais tuée certainement à Stara-Zagora où je craignais qu'Athanase ne vînt me relancer, avec la tête de Gaulow, si le général-major ne m'avait reparlé du coffret byzantin et de ce qu'il contenait… alors j'ai compris que ma vie, désormais sacrifiée, pourrait encore servir à quelque chose… mais, petit Zo! ce que je souffrais de te voir souffrir!…
—Pourquoi ne t'es-tu pas confiée à moi?
—Ni à toi, ni à personne! J'avais une honte affreuse de moi!… C'était si horrible ce que j'avais fait!… Il y a des choses qu'une femme comme moi n'avoue pas aux autres parce qu'elle a honte de se les avouer à elle-même…Pouvais-je te dire que je souhaitais la perte de ce loyal soldat qu'était Athanase et le salut de cet ennemi de mon pays, de cet assassin de mes parents qu'était Gaulow?… et qu'entre eux deux je n'avais pas hésité? Et qu'avec fourberie et traîtrise j'avais prêté mes mains à l'évasion du misérable dans le moment qu'apercevant au loin poindre les armées bulgares, j'avais redouté l'arrivée d'Athanase venant réclamer le prix de sa conquête!… Pouvais-je te dire que lorsque Gaulow se disposait à user pour fuir des moyens que je lui procurais… pouvais-je te dire que notre katerdjibaschi était accouru et avait payé de sa vie une lutte avec le bandit?… Non! Non! je gardais toute cette honte pour moi et je ne t'en aurais jamais parlé si tu ne l'avais devinée! Enfin, pourquoi t'aurais-je avoué ces affreuses choses, après avoir cru voir succomber Gaulow sous les coups d'Athanase? Est-ce que tout n'était pas fini pour moi? Est-ce que mes explications eussent pu empêcher l'inévitable? Pourquoi me déshonorer à tes yeux comme je l'étais, comme je le suis encore aux miens? Si je te disais qu'encore à cette minute où je t'avoue tout cela, j'ai honte de moi, j'ai honte, petit Zo!
—Comme tu m'aimais! soupira Rouletabille, en se prosternant sur les mains d'Ivana.
—Et tu en as douté!
—Pardonne-moi, Ivana!… Pardonne-moi… Oui, c'est moi qui suis un misérable de ne pas t'avoir devinée plus tôt, mon ange chéri!… Mais je vois bien que l'amour est ainsi fait qu'il se plaît à nous aveugler dans le moment que nous aurions le plus besoin de voir clair!… Certes, si j'avais été en tiers dans cette aventure, si j'avais été à la place de La Candeur par exemple, ou de Vladimir, je t'aurais devinée tout de suite… Mais j'aimais et j'étais jaloux!… C'est dire que j'étais devenu, à cause de cette horrible jalousie, qui était une insulte à notre amour, le plus stupide des hommes!… Et c'est l'amour qui se vengeait ainsi de ce que je ne t'eusse point dès l'abord mise au-dessus de tout soupçon, en dépit de l'apparence accusatrice de tes actes ou de tes gestes, ou de ta mine, ou de ta parole! J'aurais dû me dire tout de suite—ce que je ne me suis dit que lorsque j'eus reçu ta lettre d'adieu à Stara-Zagora: Elle m'aime!… Elle m'aime par-dessus tout!… Eh bien! essayons d'expliquer avec cela l'inexplicable! Et tout de suite j'aurais compris,en rapportant tout à cet amour, que c'était à cause de ton amour que tu te faisais un instant la complice de l'abominable Gaulow! J'aurais compris ce que j'ai compris à Stara-Zagora, dans cette nuit de douleur et de larmes qui a suivi ton départ,j'aurais compris que puisque tu poursuivais Gaulow, après l'avoir fait fuir, et cela dans le dessein de le tuer, tu ne voulais point tenir Gaulow de la main d'Athanase!… Explication logique et la seule possible de ta conduite à toi, Ivana, et aussi de celle d'Athanase,qui s'occupait de s'assurer de Gaulow avant de te sauver, Ivana!C'était donc que tu t'étais promise à lui s'il te vengeait de Gaulow; et seulement à cette condition-là!… Voilà ce qui m'est apparu à Stara-Zagora!… Voilà pourquoi, après avoir compris cela, je fus pris d'un désespoir sans borne, car croyant Gaulow mort de la main d'Athanase, comme tu le croyais toi-même, je croyais mort notre amour!… Aussi tu devines ensuite ma joie, joie que je n'ai pu te décrire dans ma lettre, quand j'ai appris qu'il était vivant!… Il était donc possible de le reprendre à Athanase, de lui rendre une liberté nécessaire pour que nous puissions ensuite le reprendre nous-mêmes etexercer une vengeance qui nous aurait enfin délivrés sans qu'Athanase ait à en réclamer le prix!… Alors je fis comme toi!… Le crime que tu avais accompli vis-à-vis d'Athanase en faisant échapper Gaulow une première fois, je l'ai accompli, moi, une seconde!… Et mes amis et moi nous avons recommencé derrière Gaulow, sauvé par mes soins, cette poursuite jusqu'à la mort… Malheureusement, il nous échappait et c'était Athanase qui mourait!…
—Ceci est affreux! exprima Ivana en frissonnant. Il est mort… Il ne faut pas nous réjouir de cette mort-là! cela nous porterait malheur… Dis-moi bien comment il est mort!…
—Eh! Ivana, je te l'ai déjà expliqué dans ma lettre… répondit Rouletabille en mentant ici, avec un grand sang-froid. Il est tombé devant nous dans un parti de Turcs qui l'a criblé de balles… Les Turcs, nous voyant, se sont enfuis, et nous sommes arrivés pour constater la mort de notre ami…
—C'est cela qui est épouvantable, dit Ivana… Il est mort certainement en courant derrière son prisonnier et c'est nous qui sommes responsables de sa mort!
—Je ne le pense point! exprima encore Rouletabille avec une effronterie grandissante, et je voudrais bien te rassurer tout à fait sur ce point. Athanase ne devait pas savoir que son prisonnier se fût enfui. Il revenait au camp quand il a été surpris par les Turcs. Voilà la vérité! Il est tout à fait superflu de te créer d'inutiles remords!… Et puis, entre nous, bien qu'il soit ton cousin, je te dirai que cet Athanase ne mérite point, en vérité, d'être pleuré. C'était un brave soldat, oui!… mais qui songeait surtout à ce que tu lui avais promis!… Toi-même, Ivana, ta personne ne lui était précieuse qu'autant qu'il pouvait espérer te revendiquer!
—Comment cela, mon ami?…
—Oh! il eût préféré te savoir morte plutôt que vivante en dehors de lui!… Ainsi, à la Karakoulé, tous ses actes prouvent qu'il pensait moins à ton salut qu'à lui-même, c'est-à-dire qu'à son succès en t'apportant Gaulow!… Avant de s'occuper de toi, il s'occupe de Gaulow!… Il ne pénètre dans le harem que pour frapper Gaulow, que pour emporter Gaulow, que pour mettre en sûreté Gaulow… et puis il revient pour te sauver!… après… mais trop tard parce que j'avais passé là avant lui!…
—Mais c'est vrai, petit Zo, c'est absolument exact ce que tu racontes là!…
—Comment si c'est vrai! c'est-à-dire que maintenant, quand je l'examine de près, je trouve sa conduite abominable…
—Certes! elle n'était pas généreuse!… accorda Ivana.
—Pas généreuse! Dis donc que ce joli monsieur te faisait chanter tout simplement avec ta promesse inconsidérée…
—Oh! Zo!… Ne parle pas ainsi de ce malheureux garçon!
—Pourquoi pas, je te prie?… Est-ce que tu l'aimais?… Est-ce que tu lui avais dit que tu l'aimais?…
—Ça, jamais!
—Et il savait bien que tu ne l'aimais pas!…
—Il pouvait s'en douter…
—S'en douter?… Il était parfaitement sûr que nous nous aimions tous les deux!… et c'est pour cela qu'il avait hâte avant tout de jeter cette tête entre nous deux!… Il savait bien que tu n'étais pas une femme à revenir sur ta parole, et il voulait, au prix de cette tête, t'avoir malgré toi! c'est-à-dire malgré ton amour pour un autre!… Aussi je ne te cacherai pas plus longtemps mon opinion: ton Athanase, il me dégoûte!…
Cette déclaration sembla produire un excellent effet sur l'esprit d'Ivana.
—Mon Dieu!… puisque nous ne sommes pour rien dans sa mort, fit-elle, ce que tu me dis là, petit Zo, me console un peu de l'avoir trompé et de lui avoir soustrait un prisonnier qui lui était plus précieux que moi-même!…
Bravo! s'écria Rouletabille… alors ne me parle plus jamais d'Athanase?…
—Ni d'Athanase, ni de Gaulow, ni de Kasbeck, ni de personne!…
—Aïe! fit Rouletabille… Je crains bien que nous ne parlions encore de ce Kasbeck.
—Pourquoi?
—Tu vas voir!…
Et il se leva, après avoir déposé un chaste baiser sur le front de sa fiancée.
—Il est 5 heures, dit-il très haut.
Et il répéta: «Il est 5 heures… il est 5 heures…» sur un ton de plus en plus élevé.
Alors la tapisserie se releva et l'eunuque qu'il avait déjà vu tout à l'heure, entr'ouvrit la porte devant le fantôme noir de Canendé hanoum. La princesse s'avança, et, froidement, dit à Rouletabille:
—Je dois attendre Kasbeck.
—Dans la lettre que je vous ai remise, répondit Rouletabille d'une voix ferme, il est dit que même si Kasbeck n'est pas ici à 5 heures, vous devez nous laisser partir!
—C'est exact, répondit Canendé hanoum; mais avant-hier Kasbeck m'avait dit de ne rien faire de définitif avant de l'avoir revu. Du reste, il n'y a aucune raison pour qu'il ne vienne pas!…
—Madame, répliqua Rouletabille, il se peut en effet qu'il vienne, et je crois en effet qu'il viendra. Mais vous n'ignorez pas que Kasbeck a pris certaines précautions contre moi: il pouvait craindre, en effet, qu'après être entré en possession de Mlle Vilitchkov, je livrasse le secret du trésor au gouvernement ou à quelque autre!… Et il a, pendant quelques jours, par précaution, puisé dedans…Tout ce qu'il a pu prendre déjà a été apporté ici; je le sais… Or voici ce que j'ai à vous dire: je ne suis pas moins prudent que Kasbeck et je pouvais craindre qu'après être entré en possession des trésors, le seigneur Kasbeck ne gardât Ivana. Aussi ai-je arrangé que quoi qu'il arrivât—même si Kasbeck n'était pas ici aujourd'hui à 5 heures—on me laisserait sortir d'ici avec Mlle Vilitchkov, qui devait être amenée chez vous (j'ignorais qu'elle y fût déjà). Madame, si, dans dix minutes je ne suis pas sorti d'ici, tout est perdu pour vous, car j'ai laissé un pli à mes amis, qui l'iront porter au gouvernement. On trouvera ici, je le sais, outre Mlle Vilitchkov et moi, les choses très précieuses auxquelles je faisais allusion tout à l'heure et auxquelles vous tenez certainement beaucoup, et sur l'origine desquelles j'aurai éclairé le gouvernement. Madame, comprenez bien qu'il faut nous laisser partir sans esclandre, sans quoi vous pouvez être sûre qu'un secours immédiat nous viendra du dehors et que tout cela fera beaucoup de bruit. Laissez-nous partir, et le dédain que j'ai montré de toutes ces richesses vous est un sûr garant que je saurai garder, relativement à ce que vous avez pris et à ce qui vous reste à prendre, le plus grand secret!… Madame, vous avez encore cinq minutes pour réfléchir…
Canendé hanoum disparut.
Les jeunes gens ne devaient plus revoir son funèbre tchartchaf… Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que le nègre venait les chercher, les remettait au cavas, lequel leur ouvrait la porte de la rue et les saluait fort honnêtement.
Ils sautèrent dans la voiture, qui prit, au grand trot, le chemin de Péra.
—Enfin!… enfin!… enfin!… soupirait Ivana, qui laissait aller sa jolie tête sur l'épaule de Rouletabille.
Celui-ci lui dit:
—Kasbeck ne pouvait pas venir, parce que Kasbeck est mort!…
—Tu dis?
—Écoute bien. Après avoir découvert la chambre des trésors, je ne suis plus descendu qu'une fois dans cette chambre avec Kasbeck, et après avoir pris de grandes précautions pour retrouver notre chemin. Les nuits suivantes, Kasbeck y descendait seul; mais je redoutais quelque accident et j'avais exigé que Canendé hanoum fût avertie qu'elle devrait remettre ta chère personne entre mes mains aujourd'hui à cinq heures, sans quoi je menaçais de tout dévoiler!… Hier même, prévoyant quelque funeste contretemps, je fis écrire par Kasbeck cette lettre que j'ai remise aujourd'hui à Canendé hanoum. Du reste, Kasbeck comprenait très bien mes craintes et ne fit aucune difficulté pour me donner cette «assurance» que je lui dictais: il était persuadé que je ne tenais qu'à toi!… Et c'est la vérité, tu le comprends!… Je n'ai pas gardé un morceau de tous ces trésors-là!… Le premier sac de joyaux que j'avais rapporté, je l'ai remis à Kasbeck le lendemain, pour lui prouver la réalité de mes recherches et de ma découverte! Ces richesses ne m'appartiennent pas! Elles appartiennent aux crimes qui les ont accumulées! Il m'eût semblé que si j'en détournais quoi que ce fût, elles nous porteraient malheur!… Eh bien, Ivana, c'est vrai que ces trésors portent malheur… Après avoir porté malheur à Abdul-Hamid et à Gaulow, ils viennent de causer la perte de Kasbeck!…
«La Candeur et moi, cette nuit, près de la pièce d'eau, dans le jardin d'hiver, nous avons en vain attendu le retour de Kasbeck… Et comme il ne revenait pas, j'ai revêtu à mon tour l'habit de scaphandrier et je suis descendu dans la vasque. Là j'ai trouvé la vasque fermée, et la porte si bien close que l'on eût juré qu'il n'y avait pas de porte! Kasbeck était resté enfermé dans la chambre des trésors et avait dû, sans le savoir s'y enfermer lui-même!… Tu penses qu'Abdul-Hamid devait avoir un système de fermeture à l'intérieur comme il devait en avoir un à l'extérieur. Il devait pouvoir s'enfermer quand il était là-dedans pour qu'on ne vînt pas le déranger… Kasbeck a certainement fait jouer par hasard ce système de fermeture, peut-être en touchant à la porte qui tourne facilement sur ses gonds… Cette porte, Kasbeck n'a pas su la rouvrir… De sorte que, de même que Gaulow, le voilà enseveli là-dedans avec son secret, parmi tous les millions qui y restent encore!… Mais qu'as-tu, Ivana? Tu ne dis rien?… Ton silence m'effraye!…
—Je suis en effet épouvantée, mon ami, de tous ces morts autour de notre bonheur! De tous ces mortsqu'il fautà notre bonheur! Oui, oui, petit Zo, fuyons! Rentrons à Paris! Tant que je serai ici, dans cette ville des Mille et Une Nuits, je craindrai de voir revenir toutes ces ombres! Qui me dit qu'à l'instant où je m'y attendrai le moins elles ne vont pas m'apparaître au coin de quelque rue, sur le seuil de la maison où tu me conduis! Qui me dit qu'elles ne vont pas me tendre la main pour descendre de voiture!
—Ma pauvre petite Jeanne, tu délires! On ne rencontre plus les ombres de ceux qui sont morts, étouffés au fond des eaux!
—Est-ce qu'on sait? Est-ce qu'on sait? Allons nous-en!…
De Sofia, de Belgrade, de Constantinople, les correspondants de guerre avaient regagné leurs pénates. On croyait la grande lutte balkanique terminée. Et c'est quelques jours après la prise d'Andrinople que fut célébré, à Paris, le mariage de Rouletabille et d'Ivana Vilitchkov.
On se rappelle de quelle solennité et de quel éclat furent entourées les cérémonies de cette exceptionnelle union.
La direction del'Époqueavait convoqué, pour ce grand jour, tout ce qui compte à Paris, dans le monde des lettres, de la politique et des arts. Les amis de Rouletabille, connus et inconnus, ceux qui avaient été mêlés directement aux aventures extraordinaires de son incroyable existence, et ceux qu'il s'était faits simplement par la sympathie universelle que dégageaient ses actions publiques au cours des événements qui ont occupé, ces dernières années, l'Europe et le monde, avaient tenu à apporter leurs voeux aux jeunes époux. C'est dire que le service d'ordre, commandé par M. le préfet de police en personne, fut des plus difficiles.
Nous ne reviendrons point sur ces heures officielles dont les carnets mondains retracèrent les moindres détails, pendant huit jours.
La colonie étrangère, surtout russe et balkanique naturellement, envoya des cadeaux qui ne furent pas les moins admirés d'un trousseau à la richesse duquel avaient voulu collaborer des personnages dont les noms sont célèbres depuis la publication duMystère de la chambre jaune, duParfum de la Dame en noiret deRouletabille chez le tsar. Le directeur del'Époqueétait le premier témoin de Rouletabille, le second était Sainclair, qui recueillit les premières pages du reporter. Le directeur del'Époquese fit l'interprète de tous à l'issue d'un lunch donné dans un des palaces des Champs-Elysées, où l'on s'écrasait en souhaitant aux époux un peu de bonheur et de tranquillité après tant de tribulations retentissantes!
De la tranquillité: Rouletabille et Ivana ne demandaient que cela, et s'il n'avait tenu qu'à eux, certes! on aurait dérangé moins de monde, mais, comme dit l'autre, on est esclave de sa gloire, et Rouletabille, en ce jour mémorable où il n'aurait voulu voir autour de lui que sa mère, retenue en Amérique par les affaires de M. Darzac, et quelques amis intimes comme M. La Candeur, dut subir la tyrannie de sa jeune renommée. Même après le lunch, les époux ne purent partir. L'association des reporters parisiens offrait un dîner aux époux dans un grand restaurant de Bellevue, et Rouletabille comptait parmi ceux-là trop de camarades pour se soustraire à une aussi aimable contrainte. Seulement, il était entendu qu'à 9 heures au plus tard, les «mariés» pourraient s'esquiver à l'anglaise. Une auto les attendrait pour une randonnée dont ils n'avaient, bien entendu, donné l'itinéraire à personne.
Donc, à 7 heures précises, Rouletabille et Ivana arrivaient à Bellevue: ils avaient demandé la permission de revêtir leur costume de voyage et ils avaient exigé que ce dîner d'amis fût dépourvu de toute cérémonie. Cependant la plupart des confrères avaient tenu, pour leur faire honneur, à arborer l'uniforme de grand gala, habit et toutes décorations dehors.
—Ne te fâche pas, lui dit tout de suite La Candeur, qui avait sorti son Mérite agricole et qui reçut les jeunes époux sur le seuil du vestibule, avec toutes les grâces d'un réjoui maître d'hôtel. Ne te fâche pas, ils sont si contents.
La Candeur offrit son bras à la mariée et la conduisit dans le salon où avait été dressé un couvert magnifique.
Comme Rouletabille allait les suivre, un grand bruit de chevaux et de carrosse lui fit tourner la tête, et il ne put retenir une exclamation en reconnaissant dans le cocher, dont la livrée bleue galonnée et le chapeau à cocarde dorée produisaient le plus heureux effet, Tondor, le bienheureux Tondor, qui semblait au comble de ses voeux. Le sympathique Transylvain n'avait-il pas toujours rêvé de rouler«carrousse»et de conduire par de longues guides des chevaux impétueux? Son mépris pour l'auto était si parfait qu'on n'avait jamais pu le décider à apprendre à conduire une mécanique qu'il trouvait d'une laideur déshonorante, qui «crevait», du reste, disait-il, trop souvent, et qui ne «piaffait» jamais!
Curieusement, Rouletabille s'avança jusqu'au seuil, désireux de savoir à qui appartenait un si grandiose équipage.
Quelle ne fut pas sa stupéfaction en en voyant descendre, après que le valet de pied qui se tenait à côté de Tondor se fût précipité pour en ouvrir la porte,. Vladimir, Vladimir Pétrovitch de Kiew!…
Il se disposait à aller lui serrer la main quand il vit que Vladimir tendait la sienne à une grande dégingandée vieille dame, aux cheveux couleur de feu qu'il se rappelait parfaitement avoir vue dans les circonstances tragico-comiques qui avaient inauguré la série de ses aventures à Sofia.
C'était tout simplement la princesse aux fameuses fourrures qui s'avançait au bras de Vladimir triomphant.
—Rouletabille! s'écria Vladimir en lui montrant avec orgueil ce vieux singe couvert de bijoux, permettez-moi de vous présenter ma fiancée!…
Rouletabille se pinça les lèvres pour ne pas rire et félicita chaudement les futurs époux… Tout de même quand la princesse eut fait son entrée dans la salle de gala, il retint Vladimir, dans le dessein de lui faire part un peu de son effarement, mais le jeune Slave ne le laissa point parler:
—C'est tout ce que j'ai trouvépour sauver notre honneur!dit-il le plus sérieusement du monde: épouser ce vieux cacatoès! mais que ne ferais-je pas, Rouletabille, pour vous rendre service!
—De quoi?… de quoi?… Eh! Vladimir Petrovitch de Kiew!… c'est pour me rendre service que tu épouses la vieille dame?
—Mais parfaitement!et pour sauver notre honneur!
—Dis donc un peu: tâche d'être poli et ne t'occupe pas de mon honneur, s'il te plaît… qu'est-ce que mon honneur a à faire dans ton mariage, es-tu capable de me le dire?
—Tout de suite: la vieille dame est venue me réclamer ses 43.000 francs!…
—Hein?…
—Eh! vous savez bien… les 43.000 francs de la fourrure!…
—Oui, je me rappelle maintenant… mais, moi, ça ne me regarde pas cette histoire-là!… Ce n'est pas moi qui ai été la porter au «clou», sa fourrure!…
—Oui, mais c'est vous qui avez donné l'argent à l'agha.
—Possible!… mais cet argent je l'avais pris à La Candeur… je ne l'avais pas pris à la princesse, moi!…
—Aussi, quand elle est venue me le réclamer, j'en ai d'abord parlé à LaCandeur qui m'a dit:
«—Je te défends d'en parler à Rouletabille, qui a autre chose à faire que de s'occuper de ta vieille bique… Si elle insiste, qu'il a ajouté, eh bien!… pour qu'elle nous fiche la paix, épouse-la!…»
—Mais c'est très bien, cela, finit par approuver Rouletabille.
—Alors, vous ne me méprisez pas?
—Pas le moins du monde…
—Vous comprenez, Rouletabille, combien ce serait dur pour moi d'être méprisé par vous, alors que c'est pour vous que je sacrifie en somme ma jeunesse et ma beauté…
—Vous êtes un gentil garçon, Vladimir Pétrovitch… Est-ce que la princesse est encore très riche?…
—Ah! monsieur!… elle me reconnaîtra un million, devant notaire…
—Fichtre! un million!…
—Pas un sou de moins; comme je lui ai dit: c'est à prendre ou à laisser…
—Vous avez raison, Vladimir. Avec un million, on ne vit aux crochets de personne et vous pourrez repayer à la princesse une fourrure.
—J'y avais pensé, monsieur… comme ça elle n'aura plus rien à dire!…
—Quel âge a-t-elle?… demanda Rouletabille, un peu gêné.
—Ah! devinez, pour voir…
—Eh bien! mais dans les cinquante-cinq ans, répondit Rouletabille, qui voulait être aimable.
—Vous n'y êtes pas, fit l'autre, vous n'y êtes pas du tout!… Peste! cinquante-cinq ans! Comme vous y allez!… Si elle avait cinquante-cinq ans, j'aurais certainement hésitéavant de me dévouer!… proclama Vladimir.
—Alors, elle n'a pas dépassé la cinquantaine?
—De moins en moins… Rouletabille… vous y êtes de moins en moins!… elle en a soixante-deux!… avoua l'autre avec jubilation… Ah! j'ai voulu voir l'acte de naissance… Soixante-deux… c'est admirable!
—Et peut-être une maladie de coeur! ajouta Rouletabille, qui avait enfin compris Vladimir et qui, un peu dégoûté, ne demandait qu'à changer de conversation.
Et il allait s'échapper quand Vladimir le rappela:
—Écoutez, Rouletabille… j'ai une proposition à vous faire… Dans un an, deux au plus… la vieille dame n'existera plus…
—Saprelotte!… s'exclama Rouletabille, vous n'allez pas l'assassiner!